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Full text of "Un défenseur de la "Nouvelle-France", François Picquet "le Canadien" (1708-1781); contribution à l'histoire du Canada pendant les vingt-cinq dernières années de la domination française"

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Jlfielloûi,  ICccttçrçc,  anh  Professor  of  Jfrcitcii  'Jlattguagc  anh  ^Cttcratuie 

in  PnttterBtty  Collège 

^,^.  1883-1916 

'AXX'  rjèv  Toi  (Tcodévra  ij.enpfjadai.  iràvœv 

—  Euripides 


UN  DÉFENSEUR  DE  LA  «  NOUVELLE  FRANCE  » 


FRANÇOIS     PICQUET 


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LE    CANADIEN 


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André    CHAGNY 


UN     DÉFENSEUR    DE    LA    «  NOUVELLE«FRANCE  » 


FRANÇOIS  PICQUET 


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LE    CANADIEN    " 

(-IV08--I7ai) 

CONTRIBUTION  fl  L'HISTOIHE  DU  CANilDa 

pendant  les  vingt=cinq  dernières  années  de  la  domination  française 


MONTRÉAL  <^3<^ 

LIBRAIRIE  BEAUCHEMIN  »,'^^^^ê^ 

Rue  Saint- Jacques,  79  v-i  •  "^ 


PARIS 

PLON'NOURRIT  et  O^ 

Rue  Garancière,  8 


LYON 

LIBRAIRIE  EMMANUEL  VITTE 

Place  Bellecour,  3 


1913 


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UN  DÉFENSEUR  DE  LA  "  NOUVELLE-FRANCE" 


FRANÇOIS  PICQUET  ''  LE  CANADIEN  " 


(1708-1781) 


c  O  notre  histoire,  écrin  de  perles  ignorées, 
Je  baise  avec  amour  tes  pap€s  vénérées...  » 
Louis  Fréchette, 
(Prologue  de  la  Légende  d'un  peuple). 


AVANT-PROPOS 

tt  Un  missionnaire  recommandable  par  son  zèle  et  par  les 
services  qu'il  a  rendus  à  l'Eglise  et  à  l'Etat,  né  dans  la  même 
ville  que  moi,  et  avec  qui  j'ai  eu  des  relations  particulières, 
m'avait  mis  à  portée  de  donner  une  idée  de  ses  travaux.  J'ai 
cru  que  cette  notice  méritait  de  trouver  place  dans  les  Lettres 
Édifiantes,  ayant  précisément  le  même  objet  que  les  autres 
pièces  de  ce  recueil,  et  j'ai  été  flatté  de  pouvoir  rendre  un  té- 
moignage honorable  à  la  mémoire  d'un  compatriote  et  d'un 
ami  aussi  estimable  que  M.  l'abbé  Picquet  (i).  » 

L'accent  de  sincérité  de  cette  déclaration  ne  trompera  per- 
sonne. Cependant,  placée  comme  elle  est,  au  début  d'une 
notice  consacrée  aux  «  travaux  »  d'un  simple  missionnaire, 
elle  ne  peut  manquer  de  piquer  la  curiosité  du  lecteur  par  son 

(i)  Lettres  édifiantes  et  curieuses,  écrites  des  missions  étrangères 
{Mémoires  des  Indes),  Paris,  1783,  t.  XXVI,  pp.  i-63  ;  et  Lyon,  1819, 
t.  XIX,  pp.  262-301. 


2  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    )) 

allure  à  la  fois  solennelle  et  mystérieure.  Le  plus  étrange,  c'est 
qu'en  parcourant  la  biographie  du  bressan  François  Picquet, 
on  soit  assez  longtemps  avant  de  se,  douter  de  la  qualité  de 
l'auteur,  lequel  n'est  autre  que  l'illustre  astronome,  Jérôme 

de  Lalande.  ^  ,    ,  , 

A  vrai  dire,  la  rencontre  est  assez  imprévue.  «  L  athée 
Lalande  «  (i)  collaborant  à  une  revue  d'édification,  en  pleme 
bataille  philosophique,  en  pleine  activité  de  son  génie,  en 
pleine  gloire,  quelque  vingt  ans  avant  de  publier  ses  fameux 
et  malencontreux  suppléments  au  Dtdionnatre  de  Sylvain 
Maréchal  (2),  voilà,  assurément,  qui  ne  manque  pas  d  une  cer- 
taine saveur  ! 

A  la  réfîexion,le  geste  du  savant  s'explique  sans  trop  de  peuie. 
Compatriote  et  ami  de  François  Picquet,  ainsi  qu'il  se  plaît 
à  le  rappeler  lui-même,  Lalande  avait  une  autre  raison  de 
s'intéresser  à  l'œuvre  d'un  «  missionnaire  du  roi  «  au  Canada 
d'un  «  colonial  «  comme  nous  dirions  aujourd'hm  :  il  taisait 
partie  de  l'Académie  de  Marine  (3)  ;  bien  plus,  il  était  pen- 
sionné par  ce  département  auquel  ressortissait,  de  son  temps, 
toute  l'administration  de  nos  possessions  d'outre-mer. 

Par  ailleurs,  l'évolution  rehgieuse  du  commensal  de  Frédé- 
ric de  l'admirateur  de  Voltaire,  n'était  pas  achevée,  semble- 
t-iî  à  l'époque  où  il  prenait  la  plume  pour  retracer  la  vie  de 
M  Picquet  c'est-à-dire  vers  1782.  En  1769.  Lalande  imprimait 
encore  que  «l'athéisme  est  une  fôUe»;  en  I793,  il  était  arrive 

lx\  C'est  le  titre  que  lui  décerne    généreusement  M.   Aulard  dans 
Jl\ese,'%écTntes  Etudes  et  Levons  sur  la  Révoluiton  françarse. 

tionnaire  des  Athées ,  in-?,o  de  bo    pp.   ^-  '%  ^;  ,,'i-,iy^°'^ne   l'empe- 

"«^'cr'é/e'enTyt'  dU^eS/quelque  temps  après  les.désastres  de 
la'gie?rriolo.lZle!VAcrdén,ie^de  marine  fu.  ;=°Jf  nj-^/^"^";'^ 

Ajoutons  que  Lalande  publia  un  Abrège  de  Navigation  {i'^ns,  179^). 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  3 

à  la  négation  absolue  de  Dieu  et,  le  8  février  de  l'année  sui- 
vante, il  déclarait  du  haut  de  la  chaire  de  Sainte-Geneviève 
qu'on  devait  substituer  au  vieux  christianisme  le  culte  de  la 
jeune  Raison.  Au  surplus,  cela  ne  l'empêchait  pas  d'écrire 
quelque  temps  après  :  «  J'aime  la  Religion,  parce  qu'elle  met 
dans  les  mains  de  ses  ministres  des  moyens  de  contribuer  au 
bonheur  de  l'humanité  !  » 

Un  tel  aveu  justifie  sans  doute  le  mot  bien  connu  de  Monge  : 
«  Lalande  est  un  athée  chrétien  »  ;  en  tout  cas,  on  aurait 
bien  le  droit  de  l'inscrire  comme  épigraphe  en  tête  de  la  notice 
des  Lettres  Edifiantes. 

De  vingt-quatre  ans  plus  jeune  que  l'abbé  Picquet,  l'as- 
tronome fit  la  connaissance  du  missionnaire,  quand  celui-ci 
revint  en  France  pour  la  première  fois  et  qu'il  fut  reçu  de  la 
manière  la  plus  flatteuse  par  Louis  XV,  la  cour  et  les  minis- 
tres (hiver  de  1753-1754.) 

Lalande  était  alors  un  tout  jeune  homme  ;  mais  il  venait  de 
révéler  son  génie  au  cours  d'une  mission  scientifique  à  Berlin. 
L'Académie,  fondée  par  le  roi  de  Prusse,  l'avait  admis  parmi 
ses  membres  et,  à  son  tour,  l'Institut  de  France  lui  avait  ou- 
vert ses  portes.  On  conçoit  aisément  que,  dans  la  griserie  de 
sa  gloire  naissante,  le  savant,  qui  eut  du  reste  le  bon  goût 
d'aimer  d'amour  fidèle  sa  province,  se  soit  montré  sensible 
à  la  renommée  d'un  compatriote  si  honorablement  accueilli  à 
Paris  et  à  Versailles. 

Plus  tard,  lorsque  François  Picquet,  refusant  de  s'incliner 
devant  le  triomphe  de  la  force,  quitta  l'Amérique  du  Nord 
désormais  anglaise  et  vint  chercher  au  pays  natal  le  repos  et 
l'oubli,  Lalande  eut  souvent  l'occasion  de  le  revoir.  Plusieurs 
passages  de  la  Notice  qu'il  lui  a  consacrée  prouvent  jusqu'à 
l'évidence  que  l'astronome  écrivit  sur  les  notes  et  pour  ainsi 
dire  sous  la  dictée  du  vieillard  bienveillant  et  disert, qui  était 
devenu  son  ami.  Il  n'est  point  douteux  que  le  «  Canadien», 
comme  l'appelaient  ses  compatriotes  par  une  habitude  de  lan- 
gage qui  leur  est  restée  familière,  entretint  à  maintes  reprises 
son  futur  biographe  de  ses  travaux  et  de  ses  luttes  d'autrefois, 
de  ses  espérances  fauchées,  de  ses  patriotiques  tristesses. 


4  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

Missionnaire  du  roi  au  Canada  de  1734  à  1760,  fondateur 
de  la  ville  américaine  d'Ogdensburg  (i),  l'abbé  Picquet  a 
rempli,  dans  notre  ancienne  colonie  de  la  «  Nouvelle-France», 
une  haute  mission  patriotique  et  civilisatrice.  Comme  son 
parent  et  homonyme,  l'évêque  diplomate  François  Picquet  (2) , 
comme  son  contemporain,  le  P.  Joseph  de  Moyria-Mailla  (3), 
comme  tant  d'autres  missionnaires  partis  de  la  généreuse 
France,  du  diocèse  de  Lyon  en  particulier,  il  sut  unir  à  un 
zèle  ardent  pour  la  propagation  de  l'Evangile  un  dévouement 
sans  bornes  au  service  du  roi  et  à  la  grandeur  du  pays.  «  Je 
serais  trop  heureux,  écrivait-il  un  jour  au  comte  de  la  Ga- 
lissonnière  (4),  si  mes  petits  travaux  peuvent  contribuer  en 
quelque  chose  au  bien  de  la  Religion  et  au  service  du  Roi. 


(1)  Dans  l'Etat  de  New-York/sur  la  rive  droite  du  Saint-Laurent. 

(2)  Né  à  Bourg  (ou  à  Lyon)  le  12  avril  1626.  Après  de  nombreux 
voyages  en  France,  en  Italie  et  en  Angleterre,  il  fut  pourvu,  à 
vingt-six  ans,  du  consulat  d'Alep.  Son  courage  et  son  désintéresse- 
ment le  firent  apprécier  des  marchands  européens;  le  pacha,  auquel 
il  ne  craignait  pas  de  résister  à  Toccasion,  le  nomma  cadi.  La  Hol- 
lande le  choisit  à  son  tour  pour  son  représentant.  En  1660,  Fr.  Pic- 
quet reçut  la  tonsure  du  patriarche  André  qui  lui  devait  son  éléva- 
tion. Deux  ans  après,  il  revint  en  France  en  passant  par  Rome  où 
il  vit  Alexandre  VIIL  Ordonné  prêtre  à  Marseille  en  1664,  il  retourna 
en  Orient  où  il  contribua  à  la  fondation  du  collège  grec  d'Alexan- 
drie. En  1674,  la  Propagande  le  nommait  vicaire  apostolique  de 
Bagdad  et,  l'été  suivant,  évêque  de  Césaropole.  Il  passa  le  reste  de 
sa  vie  en  Syrie  et  en  Perse  où  il  remplit  plusieurs  missions  diplo- 
matiques auprès  du  shah  en  qualité  d'ambassadeur  extraordinaire  de 
Louis  XIV.  Il  est  mort  à  Hammadan,  le  26  août  i685.  (Cf.  la  notice 
composée  par  L.  Barraud,  vie.  gén.  de  Lyon,  dans  Dictionnaire  de 
Moréri;  les  Mém.  du  chev.  d'Arvietix,  t.  VI,  passim;  la  Vie  de 
Mgr  Fr.  Picquet,  attribuée  à  Antheimi,  évêque  de  Grasse  (Paris, 
^732). 

(3)  Né  à  Maillât  (Ain)  en  1679.  Il  était  issu  d'une  des  plus  anciennes 
familles  chevaleresques  du  Bugey.  A  vingt  ans,  il  partit  pour  la 
Chine  où  il  rendit  de  grands  services  à  Ja  cause  de  la  civilisation 
chrétienne.  C'est  lui  qui  fit  exécuter  la  Carte  générale  de  la  Chine  et 
de  la  Tartarie.  sur  l'ordre  de  l'empereur  Khang-hi.  Fixé  à  la  cour 
de  Pékin,  il  traduisit  les  annales  chinoises,  qui  furent  éditées  après 
sa  mort  sous  le  titre  d'Histoire  géiiérale  de  la  Chine  (Paris  1777- 
1783).  II  est  mort  à  Pékin  en  1748  :  Khang-hi  assista  à  ses  funé- 
railles. 

(4)  Lettre  du  4  août  1749  {Archives  de  VArchevêché  de  Québec). 
Roland-Michel  Barrin,  comte  de  la  Galissonnière,  lieutenant-géné- 
ral des  armées  navales  et  administrateur  du  Canada,  de  1747  à  1749,  né 
à  Rochefort  en  i6q3,  mort  à  Nemours  en  1756,  l'année  même  de  sa 
belle  victoire  sur  l  amiral  Byng.  Il  lut  membre  de  l'Académie  des 
Sciences  et  de  l'Académie  de  Marine. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  5 

Ce  sont  là  toutes  mes  vues  et  mes  désirs  et  les  sentiments 
dans  lesquels  je  veux  vivre  et  mourir.  » 

Ainsi,  dans  le  cœur  du  vailant  missionnaire,  l'amour  de  la 
patrie  se  confondait  avec  l'amour  de  la  religion. 

Ce  que  fit  l'abbé  Picquet  pour  la  conversion  des  sauvages 
d'autres  sans  doute  l'ont  fait,  sinon  avec  le  même  bonheur.du 
moins  avec  un  zèle  tout  pareil.  En  revanche,  il  nous  apparaît 
digne,  en  tant  que  serviteur  de  la  cause  nationale,  de  la  plus 
rare,  de  la  plus  haute  admiration.  Voilà  pourquoi  dans  les 
pages  qui  suivent,  tout  en  n'ayant  garde  de  passer  sous  si- 
lence les  labeurs  et  les  succès  de  l'apôtre,  nous  nous  sommes 
attachés  surtout  à  rappeler  les  luttes  soutenues  par  le  patriote 
et  les  services  qu'il  a  rendus  à  son  pays.  C'est  assez  dire  qu'en 
retraçant  cette  noble  vie,  féconde,  harmonieuse  et  pure,  nous 
nous  sommes  placés  au  point  de  vue  où  s'accusent  le  plus  for- 
tement et  la  personnalité  de  l'homme,  et  l'originalité  de  sa 
mission. 

Sobres  de  détails  sur  les  premières  et  les  dernières  années 
de  sa  vie,  nous  exposerons  au  contraire  longuement  son  rôle 
au  Canada,  ou,  pour  employer  l'expression  d'un  écrivain 
d'outre-mer,  son  «  action  pour  la  défense  d'une  colonie  qu'il 
ne  dépendit  pas  de  lui  de  conserver  à  son  pays  (i).  » 

Comme  l'a  noté,  d'un  trait  juste,  son  plus  récent  et  son  meil- 
leur biographe  (2),  «  la  grande  œuvre,  l'œuvre  par  excellence 
de  M.  Picquet,  ce  fut  d'assurer  à  la  France  le  concours  des 
nations  sauvages,  dans  la  lutte  de  notre  mère-patrie  contre 
l'Angleterre  pour  la  possession  de  l'Amérique  du  Nord,  le 
concours  surtout,  ou  du  moins  la  neutralité  des  Iroquois,  qui 
malheureusement  s'étaient  toujours  montrés  si  hostiles  au 
Canada.  »  En  effet,  c'est  aux  Peaux-Rouges  des  tribus  du 
Nord  :  Hurons,  Algonquins,  Nipissings,  etc..  ;  c'est  davantage 
encore  aux  sauvages  des  «  Cinq-Cantons  »  (3)  que  notre  com- 


(i)  Notice,  avec  portrait  de  M.  Picquet,  publiée  à  Ogdensburg 
en  1899. 

(2)  M.  l'abbé  Auguste  Gosselin  :  Le  fondateur  de  la  Présentation, 
l'abbé  Picquet,  dans  Mémoires  et  Comptes  rendus  de  la  Société  royale 
du  Canada,  t.  XII,  section  i,  1894,  in-40  de  28  pp. 

(3)  On  désignait  ainsi  la  fédération  des  peuplades  iroquoises.  V. 
ci-dessous. 


D  UN    DEFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

patriote,  partisan  convaincu  du  système  des  alliances  in- 
diennes, inauguré  par  Champlain,  organisé  par  Talon  et  Fron- 
tenac, consacra  les  efforts  de  son  zèle,  soit  à  la  mission  du  Lac 
des  Deux-Montagnes,  soit  au  poste  de  la  Présentation.  Parmi 
les  admirables  missionnaires  :  Sulpiciens,  Jésuites,  Récollets 
et  autres,  qui  furent  dans  l'Amérique  septentrionale  les  «  pion- 
niers» de  la  civilisation  française  et  de  la  foi,  nul  n'a  manié 
plus  habilement  que  lui  les  esprits  des  Indiens,  nul  aussi  n'a 
exercé  sur  eux  une  influence  plus  continue  et  plus  heureuse. 

Fixer  pour  ainsi  dire  au  sol  ces  farouches  coureurs  des  bois  ; 
s'efforcer  d'adoucir  leur  existence,  ordinairement  si  rude  et 
si  peu  sûre  du  lendemain,  en  leur  créant  des  ressources  nou- 
velles, en  les  initiant  à  des  procédés  de  culture  moins  rudi- 
mentaires  que  ceux  qu'ils  avaient  pratiqués  jusqu'alors  ;  les 
grouper  ensuite,  cabane  par  cabane,  famille  par  famille,  dans 
l'enceinte  de  villages  fortifiés,  sous  la  protection  de  notre 
drapeau,  et  par  un  contact  perpétuel  les  maintenir  dans  l'al- 
liance française  ;  enfin,  quand  la  défense  de  la  colonie  le  de- 
mandait, les  entraîner  à  la  bataille,  à  la  suite  des  milices  et  des 
troupes  régulières,  telle  fut  la  tâche  entreprise  par  François 
Picquet. 

C'était  là  une  œuvre  infiniment  délicate,  rebutante  et  diffi- 
cile, —  car  elle  exigeait  de  longs  et  patients  efforts,  —  péril- 
leuse même,  mais  d'une  importance  capitale  pendant  les  vingt- 
cinq  dernières  années  de  la  lutte  presque  séculaire  qui  allait 
recevoir  sur  les  plaines  d'Abraham  un  si  tragique  dénouement. 
«  L'apôtre  des  Iroquois  »,  comme  l'appelait  l'intendant  Hoc- 
quart  (i),  en  vint  à  bout  contre  toute  espérance,  grâce  à  ses 
qualités  de  courageuse  initiative,  d'énergie  soutenue  et  de  belle 
humeur,  grâce  surtout  à  la  ferveur  de  ses  convictions  reli- 
gieuses et  patriotiques. 

Faut-il  s'étonner  après  cela  que  le  nom  du  missionnaire 
bressan  soit  resté  profondément  gravé  dans  la  mémoire  de 
ces  Canadiens  qui  aiment  passionnément  leur  histoire,  toute 

(i)  Gilles  Hocquart,  sieur  de  Champerny,  né  à  Mortagne  en  1694. 
Second  fils  de  l'intendant  Hocquart  de  Seulles,  il  entra  lui-même 
dans  le  commissariat  en  1706.  Il  devint  successivement  intendant  au 
Canada  en  1731,  à  Brest  en  1749  et  intendant  des  classes  à  la  cour 
en  1764.  Il  est  mort  en  1783. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  7 

leur  histoire?  de  ces  Américains  de  l'Union  qui  sont  à  juste 
titre  si  fiers  de  leurs  récentes,  mais  glorieuses  origines?  Pres- 
que oublié  dans  sa  patrie  et  jusque  dans  notre  Bresse,  trop 
dédaigneuse  de  son  riche  patrimoine  d'honneur,  François  Pic- 
quet  est  au  contraire  bien  vivant  sur  les  deux  rives  de  ce 
magnifique  Saint-Laurent  dont  tant  de  fois  il  franchit  les 
rapides  sur  son  frêle  canot  d'écorce  de  bouleau.  En  1899,  la 
ville  d'Ogdensburg  lui  érigeait  un  beau  monument  sur  les 
ruines  du  fort  de  La  Présentation,  fondé  par  lui  un  siècle  et 
demi  plus  tôt  ;  les  «  Sociétés  historiques  »  du  Canada  inscri- 
vent son  nom  dans  leurs  annales,  sinon  comme  l'un  des  plus 
grands,  du  moins  comme  l'un  des  plus  honorables  de  toute 
l'épopée  canadienne  :  de  Québec  à  Montréal  et  des  bords  de 
l'Ottawa  au  lac  Ontario,  le  souvenir  de  celui  qlii  l'a  porté 
rayonne  d'une  gloire  discrète,  mais  pure. 

Ce  souvenir,  nous  l'avons  poursuivi,  avec  une  ardeur  de 
sympathie  sans  cesse  grandissante,  à  travers  les  publications 
yankee  (i),  canadiennes  (2)  et  françaises  (3),  dans  nos  archi- 


(i)  Le  bostonien  Parkman  a  parlé  plusieurs  fois  de  l'abbé  Picquet 
dans  ses  ouvrages  pittoresques  et  vrais  qui  embrassent  le  xvii"  siècle 
et  le  xviiie  jusqu'à  la  chute  du  Canada  français,  notamment  dans  son 
History  of  the  conspiracy  of  Pontiac  et  son  Montcalm  and  Wolfe 
(Boston,  1884).  Kingsford  le  mentionne  également.  —  Voir  The 
Ogdensburg  Journal,  numéro  du  6  octobre  1899,  pour  la  cérémonie 
d'inauguration  du  monument  de  la  Présentation  (discours  de 
M.  Herriman,  de  Mgr  Gabriels,  de  M.  G.  Hall,  maire,  et  de 
Mme  w.  H.  Daniels). 

(2)  Nous  avons  déj^  cité  l'intéressante  étude  de  M.  l'abbé  Gosselin 
publiée  dans  les  Mémoires  et  Comptes  rendus  de  la  Société  royale  du 
Canada.  Parmi  les  travaux  consacrés  au  missionnaire  bressan,  c'est 
sans  conteste,  le  plus  remarquable  :  il  est  sobrement  écrit  et  généra- 
lement bien  renseigné.  Nous  utiliserons  dans  une  large  mesure  les 
documents  mis -au  Jour  par  cet  érudit  consciencieux. —  La  Revue 
Canadienne,  t.  VIL  année  1870,  renferme  une  biographie  de  Fran- 
çois Picquet,  par  M.  Tassé.  —  Cf.  Mgr  Cyprien  Tanguav,  Réper- 
toire du  clergé  canadien,  Montréal,  1898,  p.  109,  et  enfin  M.  Guoq, 
Commun,  à  la  Soc.  royale  du  Canada. 

(3)  Le  mémoire  de  Lalande  est  la  source  à  laquelle  ont  puisé  plus 
ou  moins  abondamment  tous  ceux  qui  se  sont  occupés  de  M.  Picquet: 
quelques-uns  même  l'ont  fait  sans  prendre  la  peine  d'en  avertir  le 
lecteur,  tel  le  baron  Henrion  dans  le  tome  IX,  pp.  94-100,  de 
V Histoire  générale  de  V Eglise. 

Pour  composer  son  mémoire,  Lalande  a  eu  à  sa  disposition  des 
documents  extrêmement  précieux,  notamment  la  correspondance  de 
l  abbé  Picquet  avec  les  gouverneurs  et  intendants  du  Canada,  avec 
Mgr  de  Pontbriant,  avec  Montcalm,  Lévis,  Bougainville,  etc..  Les 


8  UN    DÉPENSEUR    DE    LA    «c    NOUVELLE-FRANCE    » 

ves  et  nos  bibliothèques  (i),  et  jusque  sur  la  tombe  ignorée 
où  le  «  missionnaire  du  roi  »  obscurément  repose,  à  l'ombre 
du  clocher  de  l'antique  église  de  Verjon,  dans  le  «  vieux  cime- 
tière», tout  envahi  par  les  herbes  folles,  les  herbes  de  l'oubli... 


démarches  que  nous  avons  faites  non  seulement  dans  les  biblio- 
thèques (comme  celle  de  l'Institut),  mais  auprès  des  représentants  de 
la  famille  Lalande  et  de  celle  du  missionnaire,  —  lesquels  nous  ont 
favorisés  d'une  bienveillance  dont  nous  restons  vivement  touchés, — 
nous  ont  malheureusement  convaincus  qu'à  la  mort  du  secrétaire 
perpétuel  de  l'Académie  des  sciences,  en  1807,  ses  papiers  ont  été 
dispersés  :  seule,  une  de  ces  bonnes  fortunes  sur  lesquelles  on  ne 
peut  raisonnablement  compter,  permettrait  de  retrouver  la  trace  de 
ceux  qui  nous  intéressent,...  s'ils  n'ont  pas  été  détruits  ! 

M.  l'abbé  Gabriely  et  M.  Louis  Bertrand  ont  consacré  des  notices 
assez  importantes  à  l'abbé  Picquet,  Tun  dans  le  Bulletin  trimestriel 
des  élèves  de  Saint-Sulpice  {i5  mai  1900),  pp.  3o5-3io,  et  le  second 
dans  sa  Bibliothèque  sulpicienne...,  Paris  1900,  t.  I,  pp.  394-401.  — 
Citons  pour  mémoire  les  articles  de  Thomas  Riboud,  Mémoire  sta- 
tist.  et  histor.  sur  le  départ,  de  PAitt  pour  Van  X,  p.  Sg,  de  Dépéry, 
Biographie...,  pp.  166-173,  et  de  Dufay,  Galerie  civile  de  VAin,  p.  439. 

(i)  Nos  recherches  aux  Archives  du  ministère  des  Colonies  (dans 
la  correspondance  générale  du  Canada  et  dans  les  registres  consa- 
crés aux  missionnaires)  nous  ont  donné  plusieurs  pièces  curieuses. 
Nous  avons  grossi  notre  gerbe  à  la  Bibliothèque  du  Séminaire  de 
Saint-Sulpice  à  Paris,  aux  archives  du  département  du  Rhône,  des 
communes  de  Bourg  et  de  Verjon,  du  couvent  de  la  Visitation  Sainte- 
Marie  à  Bourg. 

Nous  nous  faisons  un  agréable  devoir  de  remercier  respectueuse- 
ment et  chaleureusement  toutes  les  personnes  qui  ont  bien  voulu 
faciliter  nos  recherches,  en  particulier  Mgr  H.  Gabriels,  évêque 
d'Ogdensburg,  Mme  w.  H.  Daniels,  présidente  de  la  Section 
ogdensbourgeoise  (Swe-Kat-Si  Chapter)  de  «  l'Association  nationale 
des  Filles  de  la  Révolution  américaine»,  M.  l'abbé  Lecoq,  supérieur 
du  Séminaire  de  Montréal  et  ses  dignes  collaborateurs,  MM.  Rousseau 
et  Dupaigne,  M.  A. -G.  Doughty,  archiviste  en  chef  du  Dominion 
(Ottawa)  et  son  assistant,  M.Audet,  M.  H. -P.  Biggar,  agent  du  gou- 
vernement canadien  pour  le  service  des  archives,  M.  de  Kérallain  à 
Quimper  et  M.  E.  Lévesque,  bibliothécaire  de  Saint-Sulpice  à  Paris. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    » 


CHAPITRE   PREMIER 

Des  origines  a  la  fin  du  séjour  a  Montréal. 
(1708-1739). 

I.  —  Enfance  et  Vocation. 

François  Picquet  naquit  à  Bourg-en-Bresse  en  1708,  non 
pas  le  6  décembre,  comme  Lalande  l'a  écrit  distraitement, 
mais  bien  le  4  du  même  mois.  Voici,  en  effet,  l'acte  du  baptême 
tel  qu'il  est  consigné  dans  un  registre  de  notre  hôtel  de  ville  : 

>(  Du  mercredy,  cinquième  jour  du  mois  de  décembre  mille  sept 
cens  et  huict,  a  esté  baptisé  dans  l'église  Notre-Dame  de  Bourg  par 
le  prêtre  vicaire  perpétuel  soussigné,  François,  fils  de  sieur  André 
Picquet,  bourgeois,  icy  présent,  et  de  honnête  Marie-Philippe  Ber- 
thet,  mariés  ;  lequel  vint  au  monde  hier  au  soir  à  onze  heures.  A 
esté  parrain  sieur  François  Raflfort,  marchand  confiseur  et  marraine 
demoiselle  Philiberte  Martin,  épouse  de  Raffort,  qui  ont  signé  (i).  » 

Les  Picquet  étaient  originaires  de  Ver j  on  (2). 

Vers  les  premières  années  du  dix-huitième  siècle,  André,  le 
père  de  notre  héros,  était  venu  s'établir  à  Bourg,  où  il  avait 
acquis  le  privilège  de   bourgeoisie  ;   il    avait  exercé  quelque 


(i)  Suivent  en  effet  les  signatures  de  Philiberte  Martin,  de  Pic- 
quet (le  père),  de  Raflort,  d'un  autre  Picquet,  de  Pierre  Raffort  et  du 
vicaire  Revel.  {Archives  communales  de  Bourg,  GG.  p3,  /o  36.) 

(2)  On  rencontre  fréquemment  le  nom  de  Picquet  dans  les  registres 
de  l'état  civil  de  cette  modeste  commune  —  elle  compte  à  peine 
400  âmes  —  qui  fait  actuellement  partie  du  canton  de  Coligny  et  de 
l'arrondissement  de  Bourg.  Ces  registres,  incomplets,  n'ont  pu  nous 
donner  l'acte  de  baptême  d'André  Picquet.  Celui-ci  était  pourtant  né 
à  Verjon  et  y  habitait  encore  en  1699,  avec  son  beau-père,  François 
Berthet  :  leur  maison  était  contiguë  à  l'église  et  au  four  banal.  [Ter- 
rier du  château  de  Verjon  en  16  gg.) 

Naguère  il  existait  dans  la  vallée  du  Solenan  une  grosse  maison 
bourgeoise,  décorée  du  nom  de  «  Château  Picquet  »,  non  loin  du 
hameau  de  Villemotier  encore  porté  sous  le  même  nom  sur  la  carte 
d'Etat-major,  et  de  la  propriété  de  «  Montriant  »  qui  appartint  aux 
Picquet  avant  la  Révolution. 


lO  UN    DEFENSEUR    DE    LA    <f    NOUVELLE-FRANCE    » 

temps  la  charge  lucrative  de  notaire  royal  et  jouissait  d'une 
honnête  aisance.  Sa  femme  appartenait  aune  famille  d'ancienne 
noblesse  de  robe  (i). 

Pour  premier  éducateur,  l'enfant  eut  son  propre  père.  La- 
lande  atteste  que  la  discipline  morale  et  intellectuelle,  à  la- 
quelle il  fut  soumis  par  cet  homme  estimable,  «  seconda  ses 
heureuses  dispositions  ». 

A  huit  ans,  François  entrait  au  collège  de  sa  ville  natale, 
alors  dirigée  par  les  Pères  Jésuites.  D'esprit  ouvert  et  péné- 
trant, d'un  caractère  aimable  et  enjoué,  l'écolier  fut  chéri  de 
ses  maîtres.  Son  biographe  nous  assure  qu'  «  il  fit  ses  premières 
études  avec  les  applaudissements  de  tous  ses  supérieurs  et  de 
ses  professeurs»;  mais  il  ajoute  aussitôt  cette  restriction  signi- 
ficative :  «  quoique,  dans  le  feu  de  la  jeunesse,  il  se  fût  livré 
à  des  occupations  tout  à  fait  étrangères  à  ces  études  ».  Quelles 
furent  ces  occupations?  En  écrivant  sa  phrase  pleine  de  sous- 
entendus  malicieux,  le  bonhomme  Lalande  se  souvenait-il 
du  joli  temps  où,  écolier  lui-même,  il  montait,  vêtu  des  habits 
de  l'ordre,  dans  la  chaire  de  la  chapelle  du  même  collège  (2),  et 
savait  édifier  ses  petits  camarades  par  l'onction  de  sa  parole  ; 
du  joli  temps  de  sa  jeunesse,  où  il  se  passionnait  pour  la  flûte 
et,  par  surcroît,  composait  d'ingénus,  mais  détestables  romans? 

Quoi  qu'il  en  soit,  François  Picquet  avait  aimé,  lui  aussi, 
«  à  essayer  ses  goûts  dans  beaucoup  de  genres  ».  Le  pis  est 
qu'il  «  y  réussisait  ».  Il  était  tour  à  tour  musicien,  poète,  ora- 
teur. Son  «  industrie  en  mécanique  »,  laquelle  devait  lui  conci- 
lier plus  tard  l'admiration  sympathique  des  sauvages  était  déjà 
fort  remarquable. 

Un  pareil  éclectisme  n'était  sans  doute  pas  fait  pour  calmer 
les  appréhensions  de  ses  parents,  justement  préoccupés  au 
sujet  de  son  avenir. 

(i)Née  à  Bourg,  le  8  février  1679,  de  François  Berthet  et  de  demoi- 
selle Pernette  TriboUiet,  Marie-Philippe  fut  tenue  sur  les  fonts  bap- 
tismaux par  messire  Claude  Garron,  président  au  parlement  de 
Dombes,  et  par  dame  Philippe  Tamisier,  femme  de  noble  Jean 
Garron,  écuyer,  conseiller  audit  parlement,  baron  de  Chatelnay  et 
de  Gorrobert.  {Arch.  comm.  de  Bourg.  GG.  64,/°  i3.) 

(2)  La  chapelle  et  la  chaire  existent  toujours.  Le  lycée  Lalande  a 
succédé  au  vieux  collège. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  I  l 

Par  bonheur,  le  signe  le  plus  ordinaire  de  la  vocation  à 
l'état  ecclésiastique  apparaissait  chez  lui  :  les  cérémonies  de 
l'église  le  ravissaient  et,  avec  la  charmante  naïveté  de  l'en- 
fance, il  s'essayait  à  les  reproduire  jusqu'au  milieu  de  ses  amu 
sements  (i).  Au  reste,  n'était-il  pas  dans  les  intérêts  de  sa  mai- 
son que,  conformément  aux  traditions  des  meilleures  familles, 
François,  qui  avait  un  frère  plus  âgé  (2),  se  fît  prêtre  et  laissât 
à  ce  frère  aîné  l'honneur  de  succéder  au  père? 

En  1727,  à  peine  âgé  de  dix-huit  ans,  le  jeune  homme  en- 
trait au  séminaire  de  Lyon.  Il  y  reçut  la  tonsure,  puis  les  or- 
dres mineurs,  au  printemps  de  1728  (3).  Deux  ans  après,  le 
8  avril,  il  était  promu  au  sous-diaconat  et  enfin  au  diaconat,  le 
10  mars  1731  (4). 

Sans  nul  doute,  c'est  seulement  après  cette  date  que  l'on 
doit  placer  les  premiers  «  triomphes  oratoires  »  remportés  par 
le  futur  apôtre  des  Indiens,  dans  les  chaires  de  sa  ville  na- 
tale (5)  ;  c'est  alors  également  que  Mgr  Antoine  Sicauld,  évê- 
que  in  partibus  de  Sinope,  lui  donna,  «  par  une  exception  flat- 
teuse, la  permission  de  prêcher  dans  toutes  les  paroisses  de  la 
Bresse  et  de  la  Franche-Comté  »,  qui  dépendaient  du  diocèse 
de  Lyon.  A  en  croire  Lalande,  qui  a  enregistré  les  succès  du 
jeune  prédicateur  avec  une  complaisance  un  peu  trop  em- 
pressée, celui-ci  faisait  merveille  dans  la  chaire  :  il  tenait  ses 
auditeurs  sous  le  charme  de  sa  parole  ardente  et  colorée.  On 
admirait  la  précocité  de  son  talent. 

Simple  diacre,  François  ne  pouvait  oublier  l'obligation  où  il 


(i)  «  Les  cérémonies  de  l'église  lui  plurent  dès  son  enfance  d'une 
manière  qui  semblait  annoncer  sa  vocation...  Les  premiers  amuse- 
ments avaient  annoncé  ses  premiers  penchants  et  l'état  ecclésias- 
tique était  sa  principale  vocation.  »  (Lalande). 

(2)  Joseph,  qui  fut  notaire  royal  à  Verjon. 

(3)  Archives  du  Rhône  :  Liber  quartus  ordinationum  ac  litterarum 
dimissorialium  (ijïj-ij'io),  i3  mars  et  22  mai  1728. 

(4)  Ibidem:  Liber  quintiis,  etc..  (i/So-iySi).  Le  prélat,  qui  ordonna 
Fr.  Picquet,  fut  Antoine  Sicauld,  suflfragant  de  l'archevêque  de 
Lyon,  Fr.-P.  de  Neufville  de  Villeroy.  Préconisé  en  171 1,  Mgr  Si- 
cauld mourut  en  I733,  à  l'âge  de  80  ans. 

(5)  Bourg  renfermait  alors  dans  son  enceinte  l'église  collégiale  de 
Notre-Dame,  les  chapelles  des  Jacobins,  des  Gordeliers,  des  Laza- 
ristes, des  Ursules  et  des  Visitandines. 


12  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

était  de  parfaire  ses  études  théologiques  et  surtout  de  se  pré- 
parer à  la  prêtrise.  Sa  première  pensée  fut,  paraît-il,  d'aller 
à  Rome.  Mais  l'on  était  alors  en  pleine  réaction  janséniste  ; 
de  plus,  le  voyage  jusqu'à  la  ville  étemelle  était  long  et  le  sé- 
jour passablement  coûteux.  Bref,  après  quelques  hésitations, 
notre  compatroite  finit  par  se  rendre  aux  conseils  du  nouvel 
archevêque  de  Lyon,  Mgr  de  Châteauneuf  de  Rochebonne,  et, 
le  12  avril  1733,  il  était  admis  au  «  Petit-Séminaire  de  Saint- 
Sulpice  »  (i),  à  Paris. 

Il  n'y  demeura  guère  qu'une  année  durant  laquelle  sa  voca- 
tion acheva  de  mûrir.  Lalande  assure  qu'il  se  fit  recevoir 
docteur  en  Sorbonne  :  un  tel  titre  constitue  la  plus  sérieuse 
garantie  de  l'ardeur  raisonnée  avec  laquelle  le  jeune  théolo- 
gien compléta  ses  connaissances  scientifiques.  Ordonné  prêtre 
le  10  avril  1734  (2),  il  obtenait  sans  peine  d'être  reçu  dans  la 
compagnie  de  «  Messieurs  de  Saint-Sulpice  ».  Il  n'avait  pas 
encore  vingt-six  ans. 

Malgré  sa  jeunesse,  l'abbé  Picquet  se  vit  immédiatement 
proposer  la  direction  des  «  Nouveaux  Convertis  »  ;  il  ne 
crut  pas  devoir  accepter.  Déjà,  il  rêvait  d'un  tout  autre 
ministère,  à  la  fois  plus  actif  et  plus  rude  :  les  missions  du  Ca- 
nada, auxquelles  les  Sulpiciens  consacraient  une  large  part  de 
leur  zèle  (3),  lui  paraissaient  offrir  à  son  enthousiasme  juvénile 
la  seule  carrière  qu'il  valût  la  peine  d'ambitionner  de  parcourir. 

Sans  aucun  doute,  les  glorieux  souvenirs  laissés  par  ce  grand 
oncle  dont  il  portait  le  nom  et  le  prénom,  souvenirs  plus  d'une 
fois  évoqués  devant  lui  par  ses  parents  et  qu'une  main  pieuse 
venait  précisément  de  retracer,  avaient  vivement  frappé 
l'imagination  du  jeune  homme.  Ils  ne  furent  pas  sans  exercer 

(i)  Situé  derrière  les  jardins,  vers  l'endroit  où  s'élève  la  maison 
actuelle.  Ce  «  Petit-Séminaire  »  était  une  école  supérieure  des 
sciences  ecclésiastiques;  la  seule  différence  qui  le  distinguât  de  ce 
qu'on  appelait  alors  le  «  Séminaire  de  Saint-Sulpicc  »,  était  qu'on  y 
payaitune  pension  moins  élevée.   {Communication  de  M.  Lévesque.) 

(2)  Cette  date  est  fournie  par  le  Répertoire  des, Sulpiciens  envoyés 
au  Canada  {Bibliothèque  du  Séminaire  de  Saint-Sulpice  à  Paris).  Les 
registres  d'ordination  ont  disparu  en  i83o,  dans  le  sac  de  l'Arche- 
vêché. (Communication  de  M.  Lévesque.) 

(3)  Ils  remplissaient  en  cela  le  suprême  désir  de  leur  pieux  fon- 
dateur, M.  Olier.  (Cf.  Mémoires  autographes  de  M.  Olier,  t.  1,  pp.  96 
et  suiv.) 


FRANÇOIS    PICQUET   «    LE    CANADIEN    »  l3 

une  forte  influence  sur  sa  vocation  de  missionnaire.  Plus  tard, 
au  cours  de  son  existence  non  moins  accidentée  que  celle  de 
l'ancien  vicaire  apostolique  de  Bagdad,  bien  souvent  se  dres- 
sera dans  sa  mémoire  fidèle  l'image  de  ce  consul  de  France  et  de 
Hollande  en  Syrie,  ordonné  prêtre  à  trente-huit  ans,  sacré 
évêque  dix  ans  après,  et  mort,  au  terme  d'un  fructueux  apos- 
tolat en  Orient,  au  cœur  même  de  la  Perse  avec  le  titre  envié 
d'  «  ambassadeur  du  Roi  très  chrétien  ». 

Le  3  mai  1734  (i),  François  Picquet  s'embarquait  à  la 
Rochelle  avec  l'abbé  Pierre  Sartelon  et,  le  6  juillet  suivant,  le 
navire  qui  les  portait  jetait  l'ancre  en  face  du  rocher  de  Québec. 

Quelques  jours  après,  les  nouveaux  missionnaires  parve- 
naient à  Montréal. 

//.  —  Le  Canada  vers  1734. 

Il  ne  saurait  entrer  dans  notre  plan  de  refaire  l'histoire 
de  la  colonisation  canadienne  ;  nous  voudrions  seulement, 
pour  l'intelligence  de  ce  qui  va  suivre,  donner  un  aperçu  ra- 
pide de  la  situation  générale  du  pays  sans  limites  précises, 
grand  une  dizaine  de  fois  comme  le  nôtre,  et  qu'on  appelait 
d'un  beau  nom  :  la  N ouvelle-France . 

Un  fleuve  large  et  profond,  des  mers  poissonneuses,  d'im- 
menses forêts  peuplées  d'animaux  à  fourrures,  un  sol  fécond, 
mais  enseveli  sous  la  neige  durant  de  longs  mois  d'hiver,  tel 
est  le  Canada  dépeint  par  Cartier  (2).  Un  dépôt  de  pelleteries 
à  Tadoussac  (3),  un  havre  de  pêcheurs,  Port-Royal  (4),  en 

(i)  D'après  le  répertoire  précité. 

(2)  C'est  un  marin  italien  au  service  de  François  1er,  Verazzano, 
qui  publia,  en  1524,  la  première  description  originale  des  rivages  et 
des  populations  de  l'Amérique  entre  la  Floride  et  le  Saint-Laurent  ; 
mais  c'est  le  pilote  malouin,  Jacques  Cartier,  —  auquel  sa  patrie  vient 
d'ériger  tardivement  une  statue,  en  partie  avec  l'argent  recueilli  au 
Canada  par  le  harde  breton  Th.  Botrel,  —  qui,  en  i534,  côtoya 
Terre-Neuve  et  reconnut  l'estuaire  du  Saint-Laurent  qu'il  remonta, 
l'année  suivante,  jusqu'aux  premiers  rapides. 

(3)  Humide  et  froide  escale,  choisie  assez  maladroitement  par 
Chauvin  en  1599,  contre  l'avis  de  son  lieutenant,  Pontgravé.  C  est 
de  là  qu'on  gagnait  les  territoires  de  chasse  du  Nord. 

(4)  Aujourd'hui  Annapolis,  le  premier  établissement  durable  fondé 
par  des  Français  sur  les  côtes  de  l'Amérique  et  le  plus  ancien  du 
continent,  après  Saint-Augustin.  De  Monts  le  créa  en  i6o5. 


14  UN    DÉFENSEUR    DE   LA    «    NOUVELLE- FRANCE    » 

Acadie,  voilà  tout  le  Canada  vers  le  début  du  xvii^  siècle.  Cent 
ans  plus  tard,  il  était  considéré  encore  comme  un  pays  de  chasse 
et  de  pêche,  particulièrement  disposé  pour  le  commerce  du 
castor  et  des  autres  fourrures  ;  la  forêt  séculaire  était  à  peine 
entamée  par  la  hache,  autour  d'une  demi-douzaine  de  villes 
ou  de  bourgades,  le  long  du  bas  Saint-Laurent  où  s'étageaient 
de  trop  rares  districts  agricoles,  là  enfin  où  se  trouvait  le  «  Ca- 
nada »  proprement  dit  et  d'où  partaient  vers  l'ouest  et  vers  le 
sud  de  minces  lignes  de  postes  militaires. 

Si  la  mise  en  valeur  de  ces  régions,  qui  se  révélaient  cepen- 
dant si  fertiles,  était  à  peine  commencée,  la  faute  en  incom- 
bait surtout  à  notre  déplorable  système  de  colonisation  :  nous 
n'allions  à  la  Nouvelle-France  que  poury  faire  du  «  commerce  ». 
C'est  cette  fausse  conception  d'une  colonie  de  marchands  et  de 
fonctionnaires,  faisant  avec  les  indigènes  la  traite  des  fourrures, 
—  comme  nous  faisons  au  Congo  la  traite  de  l'ivoire,  —  qui 
a  conduit  à  sa  ruine  l'une  de  nos  aventures  d'outre-mer  les 
plus  longues  et  les  plus  malheureuses.  Hélas  !  nous  n'avions 
pas  encore  compris  que  la  colonisation  française  doit  être  sur- 
tout agricole,  que  l'élément  français  ne  peut  s'implanter  dans 
un  pays  qu'à  la  condition  de  subsister  par  l'agriculture  et  qu'il 
recule  ou  disparaît  avec  elle.  C'est  là  une  expérience  que  nous 
possédons  aujourd'hui,  mais  à  quel  prix  l'avons-nous  acquise  ! 

Ainsi,  en  1734,  à  l'époque  où  l'abbé  Picquet  arrivait  à  Mon- 
tréal, du  gouverneur  général  au  dernier  «  coureur  de  bois  », 
les  Canadiens  vivaient  à  peu  près  tous,  directement  ou  indi- 
rectement, du  commerce  des  pelleteries.  Traitants  et  fonction- 
naires entravaient  de  tout  leur  pouvoir  le  défrichement  :  ils 
redoutaient  qu'on  diminuât  le  territoire  de  chasse  et  qu'en 
donnant  à  la  population  de  quoi  se  suffire,  on  supprimât  les 
gros  bénéfices  réalisés  sur  les  fournitures  importées  de  France 
France  (i).  Seul,  le  clergé  avait  un  double  intérêt  à  favoriser 

(i)  Tandis  que  les  «  treize  colonies  »  britanniques  pouvaient  sub- 
sister sans  l'assistance  de  leur  métropole,  le  Canada  était  beaucoup 
trop  débile  pour  se  passer  d'un  semblable  secours.  Il  importait  la 
farine  et  les  viandes  nécessaires  à  sa  consommation.  Souvent  la 
nourriture  des  citadins,  sinon  des  «  habitants  »  vivant  sur  leurs  terres, 
se  composait  de  biscuit,  de  lard  et  de  conserves,  comme  celle  des 
matelots  à  la  mer. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  l5 

le  développement  de  l'agriculture  :  d'abord  parce  qu'il  tirait 
de  la  dîme  —  il  la  percevait  sur  tous  les  grains  —  une  bonne 
partie  de  ses  ressources  ;  ensuite  et  surtout,  parce  qu'il  voulait 
asseoir  sur  des  bases  solides  son  œuvre  d'évangélisation. 

Cette  divergence  de  vues  entre  missionnaires  et  traitants 
s'était  manifestée  dès  le  début  de  la  colonisation.  Non  seule- 
ment les  compagnies  commerciales  violaient  sans  vergogne 
tous  leurs  engagements,  mais  elles  réduisaient  leurs  employés 
à  s'approvisionner  en  France,  empêchaient  les  Récollets  et  les 
Jésuites  de  rendre  les  sauvages  sédentaires  et  molestaient  les 
trop  rares  colons  qui,  à  l'exemple  du  parisien  Hébert,  ce«  père 
de  la  race  canadienne  »,  labouraient  leurs  champs  et  y  jetaient 
la  semence  (i). 

Champlain,  dans  la  pensée  de  qui  les  colonies  devaient  for- 
mer des  organismes  complets,  se  suffisant  à  eux-mêmes,  avait 
bien  essayé  de  fonder  des  centres  agricoles  groupés.  Mais, 
malgré  les  efforts  de  ce  colonisateur  de  génie  et  ceux  de  ses 
meilleurs  disciples,  en  1679,  après  plus  d'un  siècle  d'occupa- 
tion, il  n'y  avait  encore  dans  la  Nouvelle -France  que 
22.000  arpents  de  terre  en  culture,  c'est-à-dire  à  peu  près  ce 
qu'en  renferment  certaines  paroisses  actuelles.  Vers  1734,  il 
y  en  avait  à  peine  trois  fois  plus. 

L'émigration  agricole,  entravée  par  Sully,  mais  encouragée 
par  Henri  IV,  favorisée  bientôt  par  Richelieu  et  par  Colbert, 
fut  en  somme  très  faible.  D'après  de  récentes  statistiques,  il 
vint  s'établir  au  Canada  dix  ou  douze  mille  Français  pour 
faire  souche  de  trois  millions  de  Canadiens-Français  d'aujour- 
d'hui. Encore,  ces  colons,  dont  la  plupart  s'occupaient  de  né- 
goce, étaient-ils  dispersés  dans  toute  la  vallée  Laurentienne,  sur 
les  côtes  découpées  du  nord-est,  au  bord  des  grands  lacs,  enfin 
dans  les  missions  et  stations  disséminées  à  travers  l'immense 
bassin  du  Mississipi  jusqu'à  l'établissement  de  la  Louisiane  {2). 


(i)  V.  là-dessus  Ferland,  Cours  d'histoire  du  Canada  (Québec, 
1861),  t.  I,  pp.  180  et  suiv.  ;  [Paillon],  Histoire  de  la  colonisation 
française  en  Canada  (Paris,  i865),  t.  I,  pp.  i  54  et  suiv.;  Relations  de 
la  Nouvelle-France,  années  1626  (p.  2)  et  i632  (2=  partie,  pp.  144- 
i83);  Le  grand  voyage  au  pays  des  Hurons,  par  le  P.  Sagard 
Paris  i632),  p.  168. 

{2)  La  concurrence  anglaise  et  surtout  les  rivalités,  créées  parmi 


(6  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    a    NOUVELLE-FRANCE    » 

C'est  par  la  «  voie  royale  »  du  Saint-Laurent  qu'avait  passé 
tout  le  mouvement  colonisateur  :  Louisbourg,  la  ville  forte 
bâtie  dans  les  dernières  années  du  règne  de  Louis  XIV  sur 
l'île  du  Cap-Breton  comme  une  vigie  dressée  en  face  de  l'Océan  ; 
l'antique  entrepôt  de  Tadoussac  ;  Québec  fondée  par  Cham- 
plain  au  point  où  la  nature  avait  marqué  l'emplacement 
de  la  citadelle,  clef  du  fleuve  ;  Trois-Rivières,  au  débouché  du 
Saint-Maurice;  Montréal  enfin,  posée  très  en  amont,  non  loin 
du  confluent  de  l'Ottawa  et  tout  près  de  la  barrière  formée  par 
les  rapides  de  La  Chine,  jalonnaient  l'admirable  chemin  creux 
foré  par  les  eaux  des  lacs  au  sud  de  la  chaîne  des  Laurentides. 

Autour  de  ces  agglomérations  plus  ou  moins  importantes, 
dans  les  environs  de  Québec  en  particulier,  les  trop  rares  «  ha- 
bitants »  des  «  côtes  »  (i)  cultivaient  des  céréales,  élevaient 
du  bétail  et  vivaient  à  l'aise,  sous  une  sorte  de  régime  féodal 
très  large,  autour  de  seigneurs  et  de  curés  différant  peu  d'eux- 
mêmes. 

Moins  agricole  que  Québec,  Montréal  n'était  encore,  au  dé- 
but du  dix-huitième  siècle,  qu'une  très  petite  ville  où  aboutis- 
sait presque  tout  le  commerce  des  «  pays  d'en  haut  »  (2).  En- 
serrée d'un  côté  par  le  vert  Saint-Laurent,  de  l'autre  par  l'Ot- 
tawa aux  eaux  brunes,  son  île  occupe  une  situation  merveil- 
leuse qui  était  déjà  fort  appréciée.  Son  port  est  assez  près  de 
l'Atlantique  pour  que  les  navires  d'un  tonnage  élevé  puissent 
y  aborder  et  les  cours  d'eau,  vers  la  jonction  desquels  il 
se  trouve, offrent  au  négoce  des  communications  relativement 
faciles  avec  les  vallées  du  Haut-Canada  comme  avec  les  mers 
intérieures  du  sud-ouest. 

les  traitants  par  l'abus  des  monopoles  ou  «  congés  »,  activèrent  ce 
prodigieux  éparpillement.  Cf.  Génin.  Le  gentilhomme  français  et 
la  colonisation  au  Canada  dans  Mém.  et  Comptes  rend,  de  la  Sod'' 
roy*  du  Canada,  2^  série,  t.  II. 

(i)  «  On  nomme  côtes  certaines  seigneuries,  dont  les  habitations 
sont  écartées  de  deux  à  trois  cents  pas  et  situées  sur  le  rivage  du 
fleuve  Saint-Laurent...  Les  paysans  y  sont  fort  à  l'aise  et  je  souhaite- 
rais une  aussi  bonne  cuisine  à  toute  notre  noblesse  délabrée  de 
France...  Ils  ne  payent  ni  sel,  ni  taille;  ils  chassent  et  pèchent  libre- 
ment ;  en  un  mot,  ils  sont  riches.  »  {Voyages  du  baron  de  La  Hontan 
dans  VAmérique  septentrionale,  Amsterdam,  1701,  lettre  II.)  — 
L'  «  habitant  »  est  celui  qui  possède  une  terre  et  la  cultive  lui-même. 

(2)  C'est-à-dire  la  région  avoisinant  les  grands  lacs,  en  amont  du 
«  Canada  ». 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  IJ 

C'est  là  que  Jacques  Cartier  avait  découvert,  le  2  octobre 
1535,  le  village  indien  d'Hocheloga,  sans  soupçonner  peut-être 
la  vérité  sur  cette  île  du  Mont-réal  que  Champlain  reconnaissait 
sommairement  en  1603  (i)  et  où,  dix  ans  plus  tard,  il  jetait 
les  premiers  fondements  d'un  poste  (2).  C'est  là  enfin  que,  le 
18  mai  1642,  le  brave  chevalier  de  Maisonneuve  fondait  Ville- 
marie,  au  nom  des  Associés  de  Montréal.  Bientôt  d'intrépides 
colons  venaient  peupler  le  nouvel  établissement.  En  1653, 
d'autres  immigrants,  angevins  pour  la  plupart,  renforçaient 
ce  premier  noyau  (3).  Enfin,  ce  fut  le  tour  des  soldats  du  régi- 
ment de  Carignan,  licencié  dans  la  colonie,  de  s'établir  dans 
le  district  de  Montréal. 

La  naissante  prospérité  de  la  bourgade  eut  beaucoup  à  souf- 
frir du  voisinage  des  terribles  Iroquois  ;  elle  se  développa 
néanmoins,  d'une  manière  lente,  il  est  vrai,  mais  continue  :  en 
1734,  elle  comptait  environ  4.000  habitants  (4). 

///.  —  Séjour  de  François  Picquet  à  Montréal  (1734-1739). 

Lorsque  l'abbé  Picquet  fut  reçu  par  ses  confrères  du  Sé- 
minaire de  Villemarie,  Messieurs  de  Saint-Sulpice  étaient  tout- 
puissants  dans  l'île  montréalaise. 

(i)  Des  sauvages  ou  Voyage  de  Samuel  de  Champlain  de  Brouage, 
Van  i6o3  (Pans,  in-12),  pp.  18  et  sm\.,  &i  Seconde  navigation,  etc., 
pp.  40  et  suiv. 

(2)  Voyage  de  161 3,  pp.  285-286. 

(3)  Hist.  de  la  colon,  franc,  an  Canada,  t.  II,  p.  172. 

(4)  D'après  une  statistique  publiée  par  M.  l'abbé  Gosselin,  op.  cit., 
p.  3,  la  population  de  Montréal  était  de  4.210  âmes  en  ijog,  de 
8.3i2  en  1760.  Aujourd'hui  elle  dépasse  un  quart  de  million.  Elle 
atteint  le  chiffre  de  400.000,  si  l'on  compte  les  habitants  des  fau- 
boiirgs,  lesquels  font  en  réalité  partie  du  Greater  Montréal,  bien 
qu'ils  aient  une  organisation  municipale  distincte. 

Les  historiens  contemporains  de  l'abbé  Picquet  décrivent  l'aspect 
de  la  ville,  formée  de  deux  longues  rues,  les  seules  vraiment  dignes 
de  ce  nom  ;  ces  rues  étaient  bordées  de  maisons  de  bois  ou  de  pierre, 
à  un  ou  deux  étages.  Au-dessus  se  dressaient  les  tours  du  séminaire 
et  les  clochers  de  trois  églises.  Le  séminaire  et  les  couvents  des  Jé- 
suites, des  Récollets  et  des  Sœurs  de  la  Congrégation,  occupaient 
de  vastes  emplacements,  ombragés  en  partie  par  de  beaux  arbres. 
La  ville  n'était  plus  ouverte  comme  dans  les  premiers  temps.  A  la 
suite  du  terrible  incendie  qui  l'avait  consumée  presque  entièrement  en 

~  1721,  on  l'avait  «  entourée  d'un  fossé  profond  et  d'un  mur  en  pierre 
avec  bastions,  capables  de  la  protéger  contre  les  attaques  des  sau 

-  vages,  mais  nullement  de  résister  à  la  mitraille  ».  (M.  Gosselin, /^liem.) 


l8  UN    DÉFENSEUR    DE    LA.    «    NOUVELLE-FRANCE  » 

Ils  y  étaient  venus  dès  le  mois  de  juillet  1657.  Toutefois 
ce  n'avait  été  qu'un  peu  plus  tard,  lorsque  Louis  XIV  reprit 
le  Canada,  que,  succédant  à  l'ancienne  compagnie  des  Associés 
de  Montréal,  dont  M.  Olier,  leur  fondateur,  avait  fait  partie, 
ils  avaient  pris  possession  définitive  du  pays  (i). 

Ces  «  prêtres-seigneurs  »  (2)  avaient  perdu  depuis  longtemps 
la  nomination  du  gouverneur  ;  ils  avaient  du  moins  retenu 
le  droit  d'instituer  le  bailli  et  d'autres  officiers  de  justice.  Ils 
étaient  riches,  car  leurs  «  côtes  »  au  sud  de  l'île  produisaient 
un  revenu  considérable.  Aussi,  en  dépit  des  atteintes  portées 
par  le  pouvoir  royal  à  leur  ancienne  souveraineté  politique, 
leur  influence  n'avait  cessé  de  rayonner  et  de  grandir. 

Nous  devons  à  la  vérité  historique  de  constater  que  plu- 
sieurs auteurs  contemporains  ont  parlé  de  cette  influence  en 
termes  plutôt  vifs.  Voici,  par  exemple,  comment  s'expriment 
les  Mémoires  sur  les  affaires  du  Canada  depuis  1749  jusqu'à 
1760  :  «  Le  Séminaire  de  Saint-Sulpice,  haut  et  puissant,  se 
regardoit  comme  le  souverain  et  l'arbitre  du  pays  ;  on  ne  pou- 
voit  ni  agir,  ni  rien  faire  à  Montréal  que  conformément  à  leurs 
idées  ;  censeurs  du  public,  ils  forçoient  les  particuliers  à  leur 
ouvrir  leurs  maisons  pour  y  voir  ce  qu'ils  faisoient  ;  la  nomina- 
tion des  curés  de  l'île  qu'ils  avoient  les  rendoit  leurs  vassaux 
soumis,  avec  lesquels  ils  agissoient  erf  maîtres.  Les  généraux 
trembloient  sous  eux,  redoutant  leur  crédit  en  France,  dont 
ils  faisoient  usage  dans  les  occasions...  (3).   » 

(i)  Archives  du  Séminaire  de  S.  Sulpice,  compte  rendu  de  l'assem- 
blée du  18  janvier  i663;  Arch.  du  Séminaire  de  Villemarie  et  du. 
Greffe  de  Montréal,  actes  du  5  mai  et  du  18  août  i663. 

(2)  Le  mot  est  de  La  Hontan  (lettre  IV).  Cet  officier  qui  écrivait 
vers  la  fin  du  xviie  siècle,  a  mêlé  dans  son  livre  les  observations  les 
plus  fines  et  les  vues  les  plus  justes  à  des  plaisanteries  d'un  goût 
douteux,  à  des  hâbleries  difficilement  supportables,  même  chez  un 
gascon  «  qui  revient  de  loin  ».  Les  sottises  qu'il  a  débitées  lui  ont 
valu  un  certain  ressentiment  de  la  part  des  Canadiens  (Gt.  notice  de 
M.  Roy  dans  Mém.  et  Comptes  rendus  de  la  Soc'^'  roy'  du  Canada, 
1894).  C'est  peut-être  faire  beaucoup  d'honneur  à  un  personnage, 
en  somme,  assez  mince.  La  Hontan  n'est  guère  intéressant  que 
comme  intermédiaire  entre  les  Libertins  et  les  Encyclopédistes.  Les 
Lettres  d'Amérique  (1704)  donnent  déjà  le  ton  des  Lettres  persanes. 
C'est  lui  le  vrai  père  du  Huron,  raisonneur  et  philosophe,  qui  devait 
faire  une  si  belle  carrière  dans  la  littérature  du  xvni®  siècle,  avant 
d'être  converti  et  baptisé  par  Chateaubriand, 

(3)  Page  195  de  l'édition  de  i838  (Québec,  Cary;  réédition  en  iSj3). 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  ig 

Il  y  a  du  vrai  dans  ce  jugement,  mais  l'esprit  de  polémique, 
mesquine  et  passionnée,  qui  l'anime  suffirait  à  nous  mettre 
en  garde  contre  la  partialité  de  son  auteur.  Que  la  «  souve- 
raineté »  des  Sulpiciens  ait  pesé  parfois  trop  lourdement  sur 
les  populations  de  l'île  montréalaise  ;  que  le  zèle  de  tel  de  ces 
prêtres  ait  paru,  dans  certaines  circonstances,  indiscret  et 
intolérant,  voilà  qui  n'est  guère  contestable,  si  l'on  s'en  rap- 
porte aux  témoignages  contemporains,  même  les  moins  sus- 
pects (i).  Mais  il  n'est  pas  permis  de  conclure  d'erreurs  et  de 
fautes  passagères  à  une  tyrannie  aussi  odieuse  que  permanente 
et  les  insinuations  calomnieuses  n'ont  que  faire  dans  un  juge- 
ment historique.  Le  rédacteur  des  Mémoires  a  d'ailleurs  le 
grand  tort  de  méconnaître  les  services  éminents  rendus  par 
Messieurs  de  Saint-Sulpice  à  l'œuvre,  religieuse  et  nationale 
tout  ensemble,  inaugurée  au  Canada  par  Samuel  de  Cham- 
plain..  Il  oublie  enfin  que  si  la  Nouvelle-France  subsista  et  se 
développa,  ce  fut  surtout  parce  qu'elle  resta  longtemps  une 
colonie  catholique,  une  sorte  de  «  marche  chrétienne  »  (2), 
et  qu'en  tout  cas  personne  n'a  eu  davantage  que  les  Sulp- 
ciens  de  Montréal  le  souci  des  véritables  intérêts  de  la  religion 
et  de  la  patrie,  en  un  temps  et  dans  un  pays  où  les  mots  de 
«  catholicisme  »  et  de  «  France  »  étaient,  et  sont  encore,  sy- 
nonymes. 

Ces  mémoires  qu'on  a  attribués  à  Thomas  Pichon  (Pichon,  après 
avoir  passé  au  protestantisme,  vint  habiter  la  Normandie,  où  il 
épousa  la  célèbre  Mme  Leprince  de  Beaumont;  il  mourut  à  Jersey, 
mais  ses  livres  et  papiers  appartiennent  à  la  bibliothèque  de  Vire), 
sont  utiles  à  consulter,  à  condition  qu'on  le  fasse  avec  prudence.  Le 
livre  fourmille  d'erreurs  grossières;  beaucoup  des  faits  qui  s'y  trou- 
vent consignés  sont  travestis;  bien  plus,  les  opinions  de  l'auteur  sur 
la  politique  suivie  par  certains  administrateurs  ou  généraux,  sur  le 
rôle  joué  par  le  clergé  régulier  et  les  prêtres  des  campagnes,  sont 
manifestement  tendancieuses.  Aussi  ne  peut-on  s'empêcher  de  sou- 
rire de  la  déclaration  un  peu  naïve  des  vertueux  éditeurs  de  ce 
pamphlet  :  «  Il  (l'auteur)  paraît  avoir  été  un  homme  de  principes  et 
d'équité  (on  ne  s'en  douterait  guère,  à  en  juger  du  moins  par  sa  ten- 
dresse pour  Bigot  !),  écrivant  dans  un  repaire  d'infamies.  »  {Intro- 
duction, p.  VI.) 

(i)  Benjamin  Suite  (Hist.  des  Canadiens  français  depuis  1608 
jusqu'en  1880,  t.  VII,  ch.  v,  (Montréal,  1882- 1884)  a  réuni  ces 
témoignages. 

(2)  Pages  et  Driault,  Histoire  moderne,  Alcan,  igoS,  p.  188.  Le 
premier,  Frontenac  jugea  qu'il  n'était  pas  bon  de  conserver  au 
Canada  son  caractère  des  années  de  début,  celui  d'une  «  Marche». 


20  UN    DEFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

Au  surplus,  l'histoire  de  l'abbé  Picquet  apportera  à  l'opi- 
nion exprimée  par  l'auteur  des  Mémoires  toutes  les  rectifica- 
tions nécessaires. 

Notre  compatriote  fit  un  séjour  de  cinq  années  au  Séminaire 
de  Montréal. 

Ce  séminaire  était  «.une  belle,  grande  et  magnifique  maison 
de  pierres  de  taille  »,  dont  les  hautes  tours  dominaient  la  ville. 
On  y  avait  adjoint  une  église,  «  non  moins  superbe,  construite 
sur  le  modèle  de  Saint-Sulpice  à  Paris,  avec  un  autel  pareil- 
lement isolé  »  (i). 

Il  est  facile  de  se  représenter  ce  que  fut  l'existence  de  Fran- 
çois Picquet  pendant  ces  cinq  années  qui  forment  une  sorte  de 
préface  à  son  grand  apostolat.  Sous  la  direction  du  supérieur 
du  Séminaire,  M.  Normant  du  Faradon  (2),  il  fit  un  véritable 
apprentissage  de  son  futur  ministère,  s 'initiant  aux  mœurs 
et  aux  usages  du  pays,  se  livrant  à  l'étude  particulièrement 
ardue  des  dialectes  indiens  (3). 

En  même  temps,  il  exerçait  les  diverses  fonctions  ecclésias- 
tiques dans  la  ville  et  dans  les  paroisses  du  voisinage  dont  les 
Sulpiciens  étaient  seigneurs  (4). 

On  a,  semble-t-il,  beaucoup  trop  médit  des  mœurs  des  Mont- 


(1)  La  Hontan,  Lettre  IV. 

(2)  Né  à  Chateaubriand  en  1681,  entré  à  Saint-Sulpice  à  Paris 
en  1706,  nommé  au  Séminaire  de  Villemarie  en  1722,  en  remplace- 
ment de  M.  Le  Pappe  de  Lescoët  II  venait  de  succéder  (en  1732)  au 
vénérable  abbé  de  Belmont. 

(3)  «  Il  y  avait  au  Canada,  dit  le  bressan  Joseph  Mandrillon  dans 
son  Spectateur  Américain  (Amsterdam,  1784,  p.  84),  trois  langues 
principales  :  l'Algonquine,  la  Siouse  et  la  Hurone.  Elles  sont  d'une 
énergie  et  d'une  précision  dont  on  a  peine  à  donner  une  idée  :  les 
métaphores  en  sont  plus  hardies,  plus  familières  dans  la  conver- 
sation qu'elles  ne  sont  dans  la  poésie,  même  épique,  des  langues  de 
l'Europe.»  Pour  le  jésuite  Sébastien  Rasles,  qui  écrivait  vers  1723, 
«  la  langue  hurone  est  la  langue  mère  des  sauvages,  et  quand  on  la 
possède,  en  moins  de  trois  mois,  on  se  fait  entendre  oux  cinq  nations 
iroquoises  ».  [Lettres  édifiantes.T.  IV,  p.  100.)  En  réalité,  les  dialectes 
sauvages  offraient  bien  entre  eux  de  grandes  ressemblances,  mais 
chaque  peuplade  pariait  sa  langue  particulière.  Cette  diversité, 
jointe  à  l'emploi  des  gutturales  et  à  la  variété  des  accents,  rendait 
l'étude  de  ces  dialectes  fort  difficile.  Les  débutants  avaient  recours 
à  des  grammaires,  telle  que  la  grammaire  hurone  du  P.  Chau- 
mont. 

(4)  Le  Séminaire  était  seigneur  de  Montréal,  de  huit  paroisses 
dans  l'île  et  de  deux  autres  au  dehors. 


FRANÇOIS    PICQUET   LE    «    CANADIEN    »  21 

tréalais  vers  cette  époque  (i).  En  réalité,  les  choses  se  pas- 
saient au  Canada  comme  elles  se  sont  toujours  passées  dans 
les  pays  neufs,  comme  elles  se  passent  encore  de  nos  jours  en 
Australie,  au  Klondyke  ou  dans  l' Indo-Chine  :  la  vie  était 
extrêmement  chère  et  le  luxe  inouï.  On  voyait  à  Québec  et 
surtout  à  Montréal  —  car  il  y  avait  à  ce  point  de  vue  une  diffé- 
rence assez  sensible  entre  les  deux  villes  —  ce  qu'on  voit  au- 
jourd'hui dans  telle  cité  coloniale  où  les  femmes  des  moindres 
fonctionnaires  font  autant,  sinon  plus  de  toilette  que  les  «  mi- 
nistresses  »  à  Londres  ou  à  Paris.  «  Au  grand  nombre  de  robes 
de  soie,  d'habits  brodés,  de  têtes  poudrées  de  tout  âge  et  de 
tout  sexe  que  l'on  rencontre  dans  la  rue  du  matin  au  soir,  — 
observe  un  contemporain  (2) — ,  les  étrangers  seraient  tentés  de 
croire  que  Montréal  n'est  habité  que  par  des  gens  de  grande 
et  indépendante  fortune.» 

«  Montréal  est  l'abord  des  sauvages  des  pays  d'en-haut,  — 
écrit  un  autre  mémorialiste,  —  et  c'est  là  que  se  forment  les 
sociétés  et  les  équipements  pour  les  pelleteries.  Les  habitants 
sont  civils  et  somptueux  ;  ils  aiment  la  bonne  chère  et  la  mu- 
nificence. Le  sexe  y  a  un  goût  immitable  pour  la  parure  et 
sacrifie  tout  pour  contenter  cette  passion.  Enfin,  on  peut  nom- 
mer ce  peuple  le  peuple  joyeux  :  tout  y  brille,  tout  s'y  di- 
vertit »  (3). 

Le  plus  grave  était  que  ce  goût  effréné  du  luxe  et  du  plaisir 
se  rencontrait  trop  souvent  avec  des  habitudes  encore  plus 
déplorables,  en  particulier  avec  la  passion  du  jeu.  De  là  venait 
qu'un  grand  nombre  d'officiers  et  de  magistrats  ne  se  faisaient 


(i)  A  ce  propos,  M.  Gosselin  lui-même  cite  le  témoignage  de  la 
fameuse  sœur  Duplessis,  dont  les  lettres  ont  été  publiées  par  l'abbé 
Verreau  {Revue  canadienne,  t.  XII),  Peut-être  conviendrait-il  de  ne 
point  attribuer  à  certains  documents  la  portée  historique  qu'ils  ne 
sauraient  avoir  :  ce  n'est  pas  d'après  la  correspondance  d'une  reli- 
gieuse ou  les  sermons  d'un  prédicateur,  pas  même  d'après  des  man- 
dements épiscopaux,  qu'on  peut  juger  équitablement  d'une  époque. 

(2)  Knox's  historical  Journal,  t.  Il,  p.4b5. 

(3)  Mém.  sur  les  aff.  du  Canada,  p.  2o3.  —  A  rapprocher  de  cette 
peinture  de  la  société  montréalaise  celle,  non  moins  curieuse,  qu'en 
faisait,  vers  1720,  le  P.  de  Charlevoix  dans  son  Histoire  et  description 
générale  de  la  Nouvelle-France  (Paris,  1744,  t.  III,  p.  79)  ou  bien 
encore  celle  qu'on  trouve  dans  les  notes  de  voyage  du  fameux  bota- 
niste suédois,  Pierre  Kalm,  qui  visita  le  Canada  en  1749. 


22  UN    DEFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

aucun  scrupule  de  pratiquer  la  traite  clandestine  en  dépit  des 
règlements.  Les  plus  hauts  fonctionnaires  eux-mêmes  ne  con- 
sidéraient-ils pas  leurs  emplois  «  comme  une  mine  d'or  qu'on 
leur  donnait  pour  en  tirer  de  quoi  s'enrichir  »  (i)? 

C'est  donc  au  milieu  de  ce  monde  de  traitants,  de  fonction- 
naires, de  «  coureurs  de  bois  »  et  de  militaires,  dont  les  habi- 
tudes sociales  et  la  tournure  d'esprit  contrastaient  vivement 
avec  les  mœurs  et  la  mentalité  de  la  population  d'une  ville 
française,  que  l'abbé  Picquet  fit  ses  «  premières  armes  »,  sous 
les  yeux  de  ses  supérieurs. 

Il  est  à  croire  que  l'épreuve  fut  décisive  et  qu'elle  tourna 
entièrement  à  son  honneur,  puisque  bientôt,  selon  l'heureuse 
expression  de  Lalande,  «  on  le  jugea  digne  de  former  seul  de 
nouvelles  entreprises  dont  la  France  devait  profiter  pour  ra- 
mener la  paix  dans  ses  vastes  colonies.  » 


(i)  La  Hontan  le  dit  sans  ambages  des  gouverneurs  eux-mêmes" 
(Cf.  François  de  Nion,  Un  outre-mer  au  XVII'  siècle.  Paris,  1900' 
p.  39,  note.) 


FRANÇOIS    PICQUET    «  -LE    CANADIEN    »  23 


'  CHAPITRE   II 

La  mission  du  lac  des  Deux-Montagnes. 

(1739-1749-) 

7.  —  Débuts  de  la  mission. 

Protégée  par  sa  position  insulaire,  —  et  plus  tard  par  ses 
fortifications,  —  contre  les  attaques  des  guerriers  iroquois,  la 
ville  de  Montréal  le  fut  plus  efficacement  encore  par  les  mis- 
sions créées  dans  son  voisinage.  Parmi  ces  postes  avancés 
de  la  civilisation  chrétienne  établis  en  plein  territoire  indien, 
les  plus  importants  peut-être,  vers  le  début  du  xviii^  siècle, 
étaient  ceux  du  Sault-Saint-Louis,  ou  de  Caughnawaga  (i), 
et  du  Sault-au- Récollet  (2). 

Le  premier  situé  au  sud  de  Montréal,  sur  la  rive  droite  du 
Saint-Laurent,  était  dirigé  par  un  jésuite.  On  y  compta  jusqu'à 
trois  cents  sauvages  iroquois,  lesquels  avaient  heureusement 
renoncé  aux  atrocités  et  aux  pillages  qui  les  faisaient  consi- 

(i)  Caughnawaga  signifierait  a  sauvages  priants  »  et  aurait  désigné 
les  Iroquois  convertis  par  les  Jésuites  et  réunis  dans  la  première 
mission  du  Sault-Saint-Louis,  fondée  en  1668  non  loin  des  rapides. 
Plus  tard  la  mission  fut  transférée  plus  en  amont.  La  bourgade 
actuelle  qu'un  viaduc  unit  à  Lachine  est  encore  peuplée  d'Iroquois. 
Métis  francisés,  vivant  à  la  manière  des  blancs  dans  des  maisons 
bâties  et  meublées  comme  celles  des  Canadiens,  —  quelques-uns 
mêmes  se  sont  décidés  à  prendre  du  travail  dans  les  usines  de 
Lachine,  —  ils  n'apparaissent  «  sauvages  »  qu'aux  visiteurs  auxquels 
ils  vendent  des  objets  en  bouleau  et  des  mocassins  en  peau  d'ori- 
ginal (?).  Habiles  pilotes, il  n'est  pas  rare  qu'on  leur  confie  la  direc- 
tion des  bateaux  à  vapeur  qui  «  sautent  »  les  rapides.  Des  bateliers 
de  ce  village  ont  accompagné  les  troupes  anglaises  en  Nubie  pour 
leur  faire  remonter  les  cataractes  du  Nil.  (Cf.  Elisée  Reclus,  Nouvelle 
géographie  générale  (Paris,  Hachette),  t.  XV,  p.  53o.) 

(2)  ((  J'ai  vu  à  une  lieue  d'ici,  écrivait  La  Hontan  en  1684  (Lettre  IV), 
au  pied  d'une  montagne  un  beau  village  d'Iroquois  chrétiens  et  di- 
rigé par  deux  prêtres  du  Séminaire.  On  m'a  dit  qu'il  y  en  avoit  encore 
un  plus  grand  et  plus  peuplé  de  l'autre  côté  du  fleuve  à  deux  lieues 
d'ici;  c'est  un  jésuite  qui  cultive  ce  champ  spirituel.  » 


24  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

dérer  par  les  Canadiens  comme  des  incarnations  démo- 
niaques (i), 

La  mission  du  Sault-au-Récollet,  au  nord-ouest  de  la  ville, 
près  des  rapides  de  la  rivière  des  Prairies  où  périt  autrefois 
un  religieux  missionnaire,  était  aux  mains  des  prêtres  de  Saint- 
Sulpice.  Ceux-ci  y  avaient  construit  une  belle  église  autour 
de  laquelle  cent  cinquante  familles  iroquoises,  hurones  et 
algonquines,  étaient  venues  successivement  dresser  leurs  ca- 
banes. L'établissement  était  donc  en  pleine  prospérité,  lorsque 
l'expérience  vint  démontrer  qu'en  temps  de  guerre  la  mission 
était  dangereusement  exposée  aux  incursions  des  partis  sau- 
vages. Aussi  la  paix  d'Utrecht  était  à  peine  signée  (1713)  que 
les  Sulpiciens  sollicitaient  du  roi  la  permission  de  se  transpor- 
ter sur  la  rive  gauche  du  Lac  des  Deux-Montagnes,  à  une 
dizaine  de  lieues  à  l'ouest  de  Montréal.  En  1716,  le  conseil 
de  Marine  approuvait  le  changement  proposé  (2)  ;  le  17  octo- 
bre de  l'année  suivante,  Philippe  de  Vaudreuil  (3),  gouver- 
neur, et  l'intendant  Bégon  (4)  signaient  l'acte  de  cession  du 
terrain,  acte  confirmé  par  le  roi  le  27  avril  1718  (5). 

La  mission  du  Lac,  que  devait  illustrer  M.  Picquet,  était 
fondée. 

Le  choix  des  Sulpiciens  était  des  plus  heureux.  Sans  parler 
des  avantages  qu'il  offrait  au  point  de  vue  de  la  sécurité,  le 
nouvel  établissement  mettait  les  missionnaires  à  portée  d'exer- 
cer leur  zèle  au  bénéfice  des  tribus  du  nord  depuis  longtemps 
pacifiées.  Le  Lac  des  Deux-Montagnes,  ainsi  nommé  des  crou- 


(i)  Cf.  M.  Gosselin,  p.  6.  —  C'est  encore  un  jésuite  qui  est  à  la 
tête  de  la  paroisse  actuelle  de  Caughnawaga.  Le  mur  du  presbytère 
est  le  reste  d'un  ancien  fort  français. 

(2)  Arrêt  du  3i  mars  1716.  Il  porte  qu'il  «  paraît  nécessaire  pour  le 
bien  de  l'église  de  Montréal  et  la  mettre  à  l'abri  des  autres  sauvages 
en  cas  de  guerre,  de  placer  la  mission  à  l'endroit  proposé  »  {Ar- 
chives de  V Archevêché  de  Québec).  M.  Gosselin,  p.  7. 

(3)  Louis-Philippe  Rigaud,  chevalier,  puis  marquis  de  Vau- 
<ireuil-Gavagnal,  qui  succéda  au  chevalier  de  Callières  en  i/oS  et 
fut  gouverneur  jusqu'en  1725.  C'est  le  père  du  dernier  gouverneur 
du  Canada  français,  Pierre-François  Rigaud  de  Vaudreuil. 

(4)  Intendant  au  Canada  depuis  1710.  Il  fut  plus  tard  nommé  au 
Havre  (1724),  puis  intendant  des  armées  navales  en  1746. 

(5)  Enregistré  par  le  Conseil  supérieur  de  Québec,  le  2  octobre 
1719.  —  La  Mission  du  Sault  ne  fut  cependant  fermée  qu'en  172 1 
(M.  Gosselin,  Ibidem). 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  2D 

pes  rocheuses  qui  le  dominent,  n'est  qu'un  élargissement  de 
la  rivière  Ottawa  :  or,  cette  rivière  était  la  «  route  mouvante  », 
suivie  par  les  Algonquins,  les  Nipissings,  les  Hurons,  etc., 
lorsque  ces  sauvages  descendaient,  vers  le  mois  de  juin,  à 
Québec  ou  à  Montréal  pour  y  échanger  castors  et  autres  four- 
rures contre  de  vieilles  armes,  des  marmites,  des  haches  et  des 
couteaux,  voire  de  l'eau-de-vie  de  contrebande.  Enfin,  -a-  et 
cette  considération  avait  bien  sa  valeur,  —  le  site  est  chkr- 
mant.  Rien  n'est  plus  agréable  aux  regards  que  l'aspect  de  ces 
collines  verdoyantes,  de  ces  riantes  prairies,  doucement  ondu- 
lées, de  cette  nappe  d'eau  limpide,  toute  sillonnée  dans  la  belle 
saison  par  les  barques  légères  des  Indiens  remontant  ou  descen- 
dant le  cours  de  la  rivière. 

Le  paysage  actuel  diffère  peu  de  celui  que  l'abbé  Picquet 
contempla  jadis.  Si,  depuis  le  missionnaire,  les  coteaux  sablon- 
neux ont  été  plantés  de  pins,  de  cèdres  et  d'épinettes,  tout  là- 
haut,  sur  l'une  des  deux  montagnes  qui  reflètent  leurs  con- 
tours dans  le  miroir  argenté  du  lac,  de  gracieux  ermitages 
continuent  à  mettre  la  note  crue  de  leur  blancheur  éclatante 
sur  la  sombre  verdure  des  arbres  :  ce  sont  les  sept  oratoires 
du  célèbre  Calvaire  que  des  milliers  de  pèlerins  visitent  encore 
chaque  année,  spécialement  le  15  septembre  (i). 

Du  point  où  s'élève  aujourd'hui  la  grande  croix  commémo- 
rative  de  l'ancien  village  du  Lac  (2),  on  distingue  nettement 


(i)  Jour  de  la  fête  de  l'Exaltation  de  la  Sainte-Croix.  «  Il  y  a  pour 
ce  pèlerinage  une  indulgence  plénière  que  M.  Picquet  lui-même 
obtint  du  Souverain  Pontife.  «  (M.  Gosselin,  p.  8,  note.) 

(2)  Une  grande  croix  de  bois  a  été  érigée  à  quelques  mètres  de  la 
ferme  d'un  M.  Boileau,  sur  l'emplacement  du  premier  village.  Le 
nouveau  porte,  depuis  1867,  un  joli  nom  indien,  Oka,  qui  signifie  : 
«  poisson  doré  ».  11  occupe  un  promontoire,  à  l'endroit  où  une 
branche  de  l'Ottawa  se  replie  au  nord-est  pour  aller  baigner  la  partie 
septentrionale  de  l'île  montréalaise  et  se  bifurquer  autour  de  l'île 
Jésus.  Les  Sulpiciens  résident  à  la  pointe  même  d'Oka  et,  sur  une 
montagne  voisine,  toute  verte  de  forêts,  des  Trappistes  ont  fondé  un 
couvent  fameux.  Ce  village  comptait  encore,  vers  1880,  plus  de  cinq 
cents  Iroquois,  Outaouais,  Algonquins  et  Nipissings,  qui  se  livraient 
à  la  culture,  fabriquaient  des  canots  ou  chassaient  les  animaux  à 
fourrures.  Mais  à  la  suite  de  dissensions  religieuses,  beaucoup  émi- 
grèrent  dans  l'Ontario,  si  bien  qu'en  1886,  il  n'y  restait  plus  guère 
qu'une  cinquantaine  de  familles  sauvages.  En  revanche,  la  popula- 
tion franco-canadienne  n'a  cessé  de  s'accroître.  Une  nouvelle  église, 
de  style  roman,  remplace  celle  qui  a  été  brûlée  en  1877. 


26  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

les  trois  derniers  ;  les  autres,  dispersés  sur  une  étendue  de  trois 
quarts  de  lieue,  sont  enfouis  dans  les  ramures,  le  long  du  che- 
min qui  conduit  au  sommet  de  la  montagne.  Tous  ces  monu- 
ments, de  forme  semblable  (i),  ont  été  édifiés  par  le  prédéces- 
cesseur  de  François  Picquet.  Ils  évoquent  pourtant  le  souvenir 
de  notre  compatriote,  car  c'est  lui  qui  fit  peindre  à  Paris  les 
tableaux  de  la  Passion  dont  ils  furent  décorés  jusqu'à  ces  der- 
niers temps  (2). 

En  outre  des  ermitages  que  nous  venons  de  mentionner, 
en  1739,  c'est-à-dire  à  l'époque  où  le  jeune  prêtre  prit  la  direc- 
tion de  l'établissement  du  Lac,  on  y  voyait  une  église  de  mo- 
deste apparence  et  un  fortin  carré,  bâti  sur  la  pointe  qui 
s'avance  dans  la  rivière,  à  l'endroit  où  s'élève  actuellement  la 
maison  des  Sulpiciens  (3).  Autour  de  ce  fort  qui  les  mettait  à 
l'abri  de  toute  surprise,  de  cette  église  qui  les  réunissait  pour 
la  prière  commune,  quelques  familles  indiennes  s'étaient 
groupées  peu  à  peu  (4). 


//.  —  Premiers  travaux  apostoliques  (1739-1744). 

A  peine  installé  dans  sa  nouvelle  résidence,  l'abbé  Picquet 
se  préoccupa  d'augmenter  le  nombre  des  sauvages  «  domi- 
ciliés ))  au  Lac. 

L'entreprise  n'était  pas  des  plus  faciles  :  le  missionnaire 
réussit  pourtant  à  la  mener  à  bien  à  force  de  tact,  d'énergie 
et  de  persévérance.  Son  esprit  toujours  en  éveil  et  la  connais- 
sance qu'il  eut  très  vite  acquise  des  habitudes  indiennes  lui 

(i)  De  forme  cubique.  Les  murs  sont  en  maçonnerie  et  blanchis  à 
la  chaux. 

(2)  On  les  a  remplacés  dans  les  oratoires,  où  ils  se  détérioraient, 
par  des  toiles  de  moindre  prix  et  on  les  a  soustraits  à  une  ruine  cer- 
taine en  les  transportant  dans  la  nouvelle  église  d'Oka. 

(3)  Une  partie  des  murs  du  fort  en  pierres,  qui  le  remplaça,  sub- 
siste, noyée  dans  la  maçonnerie  de  la  maison.  —  En  1672,  les  Sul- 
piciens avaient  fait  une  première  concession  de  fief  au  bord  du  Lac 
des  Deux-Montagnes  au  capitaine  Du  Gué  de  Boisbriant.  Celui-ci 
vendit  son  fief  à  Ch.  Lemoyne  de  Longueuil  et  à  J.  Le  Ber,  dont 
le  fils,  Le  Ber  de  Saineville,  donna  son  nom  au  fortin  et  à  la  maison 
seigneuriale  construits  sur  ses  possessions. 

(4)  Dès  1720,  il  y  eut  au  Lac  une  école,  tenue  par  les  Religieuses 
de  la  Congrégation  de  Notre-Dame. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  2'] 

firent  trouver  ces  pratiques  ingénieuses,  ces  petites  industries 
du  zèle,  de  l'emploi  desquelles  dépendait  le  succès  avec  les 
Peaux-Rouges,  ces  «  grands  enfants  »  très  avertis. 

C'est  ainsi  qu'il  guettait  le  moment  favorable,  celui  où  les 
Indiens  descendaient  la  rivière  ou  chassaient  à  proximité  de 
la  mission,  pour  jeter  à  ces  oiseaux  de  passage  le  bon  grain 
des  paraboles  évangéliques.  Il  prenait  des  soins  infinis  pour  ne 
point  les  effaroucher,  mais  au  contraire  pour  les  attirer  à  lui  : 
c'était  d'abord  pour  lui  rendre  de  simples  visites,  échanger 
des  politesses  et  des  présents  ;  c'était  ensuite  pour  faire  dans 
le  village  des  séjours  de  plus  en  plus  longs,  en  attendant  qu'ils 
vinssent  définitivement  y  dresser  leurs  cabanes. 

François  Picquet  parvint  de  la  sorte  à  gagner  deux  «  na- 
tions »  errantes  d'Algonquins  et  de  Nipissings  ;  il  eut  l'habi- 
leté et  la  sagesse  de  les  faire  renoncer  à  leur  existence  vaga- 
bonde, si  misérable  le  plus  ordinairement.  Bientôt  il  se  forma 
sur  les  rives  du  Lac  une  vaste  agglomération  de  huttes  in- 
diennes (i), groupées  en  trois, puis  en  quatre  villages,  où  chaque 
tribu  vivait  indépendante.  Aux  Algonquins  et  Nipissings  du 
début  s'étaient  joints  un  bon  nombre  de  Hurons,  d'Outaouais, 
et  même  des  Iroquois. 

Dès  lors  avec  un  entêtement  admirable  notre  compatriote 
se  dévoua  tout  entier  à  la  grande  œuvre,  double  en  apparence, 
mais  une  en  réalité,  qui  consistait  à  faire  de  ses  ouailles  à  la 
fois  des  catholiques  et  des  clients  fidèles  de  la  France. 

Pour  atteindre  à  un  semblable  résultat,  quels  prodiges  d'ha- 
bileté et  de  patience  ne  fallait-il  pas  accomplir  !  On  s'en  ren- 
dra compte,  si  l'on  se  représente  ce  qu'étaient  au  moral  ces 
sauvages  si  fiers,  si  défiants,  si  jaloux  de  leur  indépendance, 
et  dont  les  âmes  étaient  impénétrables,  nuancées,  mobiles,  ou, 
pour  employer  une  de  leurs  locutions  favorites,  changeantes 
comme  les  nuages  légers  qui  passent  sur  le  cristal  des  eaux. 
Quelle  difficulté  n'était-ce  pas  d'amener  ces  esprits  d'une  sub- 


(i)  Ces  cabanes,  fort  vastes,  étaient  construites  par  les  femmes  avec 
quelques  branches  et  des  «  nattes  faites  d'un  jonc  plat  qu'elles  ont 
l'adresse  de  coudre  les  unes  aux  autres,  de  telle  sorte  que  la  pluie 
ne  peut   y  pénétrer  quand  elles  sont  neuves  ».    {Lettres  édif.,  IV, 

202.) 


28  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

tilité  et  d'une  complication  déconcertantes  à  humilier  volon- 
tairement leur  orgueil,  à  se  courber  sous  un  joug  politique, 
et  sous  un  joug  étranger,  à  recevoir  une  discipline  morale  et 
religieuse  s'éloignant  infiniment  de  leurs  coutumes  et  de  leurs 
croyances  traditionnelles  !  (i). 

Au  témoignage  de  Lalande,  l'abbé  Picquet  retenait  auprès 
de  lui,  pendant  plusieurs  semaines,  les  chasseurs  qui  venaient 
de  passer  la  saison  —  huit  mois  —  dans  les  forêts.  Il  leur  faisait 
alors  des  conférences  spirituelles,  leur  apprenait  les  prières 
et  les  chants  de  l'Eglise,  imposait  même  des  pénitences  à  ceux 
«  qui  donnaient  dans  quelque  désordre  ».  Sa  «  verve  étince- 
lante  »  et  sa  «  parole  de  feu  »  électrisaient  ces  rudes  coureurs 
des  bois,  à  l'âme  naturellement  poétique  et  vibrante  (2).  Non 
seulement  il  s'était  rendu  maître  de  la  langue  des  sauvages  au 
point  de  pouvoir  s'entretenir  avec  eux  sans  difficulté,  mais  il 
était  devenu  capable  de  rivaliser  avec  leurs  orateurs  les  plus 
richement  étoffés  d'images  et  d'expressions  grandiloquentes. 
Il  écrivit  en  iroquois  un  «  grand  »  et  un  «  petit  catéchisme  ». 
Enfin,  il  composa  dans  le  même  dialecte  plusieurs  cantiques 
que  l'on  chante  encore  aujourd'hui. 

Un  zèle  si  soutenu  et  si  vivant  trouvait  sa  récompense  dans 
les  conversions  nombreuses  qu'il  opérait  :  tous  les  ans,  la  veille 
des  fêtes  de  Pâques  et  de  la  Pentecôte,  le  missionnaire  avait  la 
grande  douceur  de  conférer  le  baptême  à  une  trentaine  d'adultes. 

Mais  ce  n'était  pas  assez  pour  lui  que  d'ouvrir  les  yeux  des 


(0  On  ne  reconnaît  guère  les  Peaux-Rouges  sur  le  portrait  qu'en 
ont  tracé  divers  historiens  et  surtout  le  géographe  Elisée  Reclus. 
Voici  comment  le  jésuite  Georges  Marest  les  dépeint  dans  une 
lettre  écrite  en  1712  :  «  Comme  ils  sont  maîtres  absolus  d'eux-mêmes, 
sans  être  assujettis  à  aucune  loi,  l'indépendance  dans  laquelle  ils  vivent 
les  asservit  aux  passions  les  plus  brutales...  Ils  sont  lâches,  traîtres, 
légers  et  inconstants,  fourbes,  naturellement  voleurs  jusqu'à  se  faire 
gloire  de  leur  adresse  à  voler  :  brutaux,  sans  honneur,  sans  parole  (?), 
capables  de  tout  faire,  quand  on  est  libéral  à  leur  égard,  mais  en 
même  temps  ingrats  et  sans  reconnaissance.  La  gourmandise  et 
l'amour  du  plaisir  sont  surtout  les  vices  qui  régnent  le  plus  parmi  les 
sauvages.  »  Il  conviendrait  peut-être  de  faire  certaines  retouches  à 
cette  peinture  trop  peu  sympathique,  encore  qu'assez  exacte  dans 
l'ensemble  ;  de  signaler  par  exemple  leur  courtoisie  habituelle,  voire 
leur  politesse  raffinée,  leur  orgueil  du  clan,  leur  bravoure  et  leur 
mépris  superbe  de  la  mort. 

(2)  M.  Cuoq,  Anotc  Kekon  [Mélanges),  1893,  p.  172. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  29 

pauvres  Indiens  aux  lumières  de  la  foi  ;  comme  nous  l'avons 
déjà  dit,  François  Picquet  visait  encore  à  faire  de  ses  néophy- 
tes des  amis,  des  alliés  de  la  France. 

Si  persuadé  qu'il  fût  de  l'efficacité  du  lien  religieux  pour  les 
fixer  dans  notre  clientèle,  il  avait  une  intelligence  trop  nette 
de  leurs  dispositions  habituelles  pour  négliger  les  «  moyens  hu- 
mains »  ;  tout  au  contraire,  il  entendait  y  recourir  le  plus  sou- 
vent possible,  afin  d'enchaîner,  si  l'on  peut  dire,  à  notre  pause 
par  des  bienfaits  d'ordre  matériel  les  Peaux-Rouges  qu'il  sa- 
vait «  capables  de  tout  faire  quand  on  est  libéral  à  leur  égard  ». 

Or,  parmi  ces  derniers,  seuls,  les  Hurons  et  la  plupart  des 
Iroquois  vivaient  en  bourgades  et  se  livraient  à  la  culture  des 
champs.  Les  autres  «  nations  »  étaient  nomades  et  subsis- 
taient presque  uniquement  de  la  chasse  et  de  la  pêche.  Par 
suite,  elles  se  trouvaient  exposées,  au  cours  de  certains  hivers 
plus  longs  ou  plus  rigoureux,  à  souffrir  cruellement  de  la  di- 
sette. Les  malheureux  Indiens  se  présentaient  alors,  hâves, 
décharnés,  véritables  squelettes  ambulants,  à  l'entrée  de  nos 
postes,  aux  portes  des  villes  :  et  les  conducteurs  de  ces  bandes 
lamentables  déclaraient  avec  une  sombre  tristesse  qu'ils  pré- 
féraient mourir  auprès  de  leurs  pères,  les  Français,  plutôt  que 
de  périr  misérablement,  au  coin  d'un  bois  solitaire,  comme  des 
chiens  errants.  Dans  leur  désespoir,  il  leur  arrivait  parfois  de 
tuer  les  plus  faibles  de  leurs  compagnons  pour  les  manger  (i). 
Certes,  les  Peaux-ROuges  se  rendaient  compte  que  leur  misère 
tenait  pour  une  bonne  part  à  leur  genre  de  vie  ;  mais  qu'il 
leur  en  coûtait  de  faire  le  sacrifice  de  leur  indépendance  !  Et 
puis,  comme  certains  d'entre  eux  le  demandaient  à  M.  de  Mont- 
magny,  dans  une  assemblée  fameuse  tenue  à  Québec,ils  avaient 
besoin  qu'on  les  aidât  à  bâtir,  à  cultiver,  «afin  de  n'être  plus 
comme  des  bêtes  qui  vont  assouvir  leur  faim  dans  la  forêt  ))(2). 

S 'inspirant  de  ces  vœux  qu'il  savait  sincères,  François  Pic- 
quet chercha  donc  à  rendre  l'existence  de  ses  sauvages  moins 
rude  et  moins  précaire,  en  les  orientant  vers  le  commerce  et 
surtout  vers  le  travail  des  champs  trop  méprisé  par  eux  et> 


(i)  Relation  de  la  Nouvelle-France,  année  i635,  p.  16. 
(2)  Ibidem,  année  lôSg,  p.  4. 


3o  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

comme  tel,  à  peu  près  abandonné  aux  femmes  (i).  Il  leur  bâtit 
d'abord  des  «  wigwams  >>,  où  semences  et  récoltes  seraient  à 
l'abri  de  la  gelée  bien  mieux  que  dans  leurs  cabanes  en  écorces. 
Ensuite,  il  les  initia  de  son  mieux  aux  procédés  de  culture  (2) 
pratiqués  dans  son  pays  natal,  dans  les  plaines  vallonnées  de 
cette  Bresse  lointaine  qui  rayonnait  dans  son  souvenir  sous 
la  glorieuse  parure  de  ses  moissons  dorées.  Il  fit  venir  de  France 
des  graines  qu'il  distribua,  des  animaux  de  basse-cour  qu'il  ne 
dédaigna  point  de  soigner  lui-même.  Au  reste,  loin  de  cher- 
cher à  opérer  des  transformations  radicales  dans  le  genre  de 
vie  de  ses  administrés,  il  laissa  les  hommes  vaquer,  selon  leur 
habitude,  à  leurs  chasses  ou  à  leurs  pêches,  tandis  que  les 
femmes  continuaient  à  faire  la  cuisine,  à  piler  le  maïs,  à  fabri- 
quer les  nattes  ou  les  tissus  de  poil  de  chèvre,  voire  à  préparer 
la  terre  pour  les  semailles. 

C'était  rendre  aux  Indiens  un  service  d'une  autre  nature, 
mais  tout  aussi  réel,  que  de  leur  offrir  une  protection  efficace 
sous  les  plis  du  drapeau  fleurdelisé,  à  l'intérieur  de  villages 
pourvus  de  fortifications  et  néanmoins  largement  ouverts  à 
l'industrie  agricole  et  au  commerce  :  femmes,  enfants  et  vieil- 
lards pouvaient  y  mener  une  existence  paisible,  pendant  que 
les  jeunes  gens  et  les  chefs  de  famille  couraient  les  bois  ou  fai- 
saient la  guerre. 

Le  modeste  fortin  qui  avait  protégé  les  débuts  de  la  Mission 
du  Lac  n'offrait  plus  une  sécurité  suffisante  aux  villages  qui 

(i)  «  Il  fixa  deux  nations...  en  les  faisant  semer  et  récolter,  ce  qui 
avoit  paru  jusque-là  impossible.  »  (l.alande.) 

(2)  Voici  ce  qu'écrivait,  en  1723,  le  P.  Rasles  au  sujet  des  procé- 
dés de  culture  assez  rudimentaires  pratiqués  par  les  Indiens  du 
Canada  :  «  Au  commencement  de  juin  et  lorsque  la  neige  est  presque 
toute  fondue,  ils  sèment  du  «  Skamgnar  »  :  c'est  ce  que  nous  appe- 
lons du  blé  de  Turquie,  ou  du  blé  d'Inde.  Leur  façon  de  semer  est 
de  faire  avec  les  doigts  ou  avec  un  petit  bâton  différents  trous  en 
terre,  et  de  jeter  dans  chacun  huit  ou  neuf  grains  qu'ils  couvrent  de 
la  même  terre  qu'ils  ont  tirée  pour  faire  le  trou.  Leur  récolte  se  fait 
à  la  fin  août,  »  {Lettres  édifiantes,  t.  IV,  p.  99,) 

D'après  le  même  missionnaire,  les  sauvages  n'avaient  «  guère  pour 
vivre  que  du  blé  de  Turquie,  des  fèves  et  des  citrouille.'s.  Ils  écrasent 
le  blé  entre  deux  pierres  pour  le  réduire  en  farine  ;  ensuite  ils  font 
de  la  bouillie  qu'ils  assaisonnent  parfois  avec  de  la  graisse  ou  avec 
du  poisson.  Lorsque  le  blé  leur  manque,  ils  cherchent  dans  les 
terres  labourées  des  pommes  de  terre  ou  bien  du  gland  qu'ils  estiment 
autant  que  du  blé  ».  {Ibid.,  p.  i3i.) 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  3 1 

avaient  grandi  autour  de  lui  ;  l'abbé  Picquet  résolut  de  les 
mettre  à  l'abri  d'un  coup  de  main  en  les  dotant  de  nouveaux 
ouvrages  de  défense.  Il  les  fit  donc  entourer  de  hautes  palis- 
sades en  bois  de  cèdre,  composées  de  troncs  d'arbres  entrelacés 
et  disposés  à  la  manière  indienne,  c'est-à-dire  sur  plusieurs 
lignes  concentriques  et  de  telle  sorte  que  les  extrémités  supé- 
rieures, inclinées  les  unes  vers  les  autres,  arrivassent  à  se  pé- 
nétrer (i).  Du  fort  primitif,  il  ne  subsistait  guère  qu'une  en- 
ceinte de  pieux  à  moitié  pourris.  Le  missionnaire  entreprit 
de  le  remplacer  par  une  petite  forteresse,  solidement  construite 
selon  les  règles  de  l'art  militaire,  munie  de  fossés  et  flanquée 
d'un  certain  nombre  de  redoutes  en  maçonnerie  (2). 

Ces  travaux  furent  entrepris  vraisemblablement  la  seconde 
ou  la  troisième  année  de  la  guerre  de  succession  d'Autriche 
(1740-1748),  autrement  dit  sous  la  menace  des  graves  événe- 
ments qui  se  préparaient  dans  la  colonie.  A  en  croire  Lalande, 
le  gros  de  l'ouvrage  fut  exécuté  au  moyen  de  corvées  volon- 
taires. Quant  aux  dépenses,  nous  savons  de  source  autorisée  — 
par  la  correspondance  de  François  Picquet  lui-même  avec  le 
comte  de  Maurepas  (3),  ministre  de  la  marine,  et  avec  le  mar- 
quis de  Beauhamais  (4),  gouverneur  général  du  Canada,  — 
que  le  missionnaire  épuisa  ses  ressources  à  les  payer,  malgré 
l'intervention  généreuse  de  Louis  XV. 

A  coup  sûr,  ce  beau  geste  du  roi  n'était  pas  spontané.  Aussi 
bien  notre  compatriote  faisait  assez  de  sacrifices  personnels 
pour  avoir  le  droit  de  solliciter  l'appui  du  gouvernement  de 
Versailles,  afin  de  pouvoir  soutenir  jusqu'au  bout  son  œuvre 
de  patriotisme  et  de  foi. 


(i)  Les  villages  iroquois  étaient  généralement  entourés  de  gros 
pieux  de  cèdre  qui  formaient  une  muraille  parfois  haute  de  trente 
pieds.  Au-dessus  s'élevait  un  parapet  garni  de  doubles  pièces  de  bois 
a  l'épreuve  des  fusils. 

(2)  Lalande  parle  en  effet  de  la  construction  d'un  «  fort  en  pierres  » 
et  de  redoutes.  Il  est  probable  que  l'ingénieur,  chargé  des  travaux  du 
Lac,  fut  ce  Rocbert  de  la  Morandière,  dont  nous  parlerons  plus  loin. 

(3)  Jean-Frédéric  Phélipeaux,  comte  de  Maurepas  (1701-1781). 
Secrétaire  d'Etat  dès  171 5,  il  eut  dans  ses  attributions  le  départe- 
ment de  la  Maison  du  roi  en  1718,  celui  de  la  Marine  en  172J  et  le 
titre  de  ministre  d'Etat  en  1738.  Exilé  à  Bourges  en  1749,  il  fut  rap- 
pelé par  Louis  XVI  à  la  présidence  du  Conseil  d'Etat  (1774). 

(4)  Gouverneur  de  la  Nouvelle-France  de  1725  à  1747. 


32  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

Il  n'eut  par  ailleurs  aucune  peine  à  intéresser  à  ses  efforts 
le  sage  administrateur  qui,  depuis  tant  d'années,  présidait  au 
relèvement  de  la  colonie.  Sur  l'intervention  directe  du  mar- 
quis de  Beauharnais,  qui  se  plaisait  à  rendre  hommage  au 
loyalisme  des  Indiens  du  Lac  ainsi  qu'au  dévouement  éclairé 
de  leur  missionnaire,  le  ministre  de  la  marine  accordait, 
en  1743,  une  première  subvention  de  deux  mille  livres.  Il 
la  renouvelait  l'année  suivante,  et  voici  en  quels  termes,  il 
annonçait  cette  heureuse  nouvelle  à  l'abbé  Picquet  : 

«  A  Versailles,  le  30  mars  1744. 

«  J'ay  receu,  Monsieur,  vostre  lettre  du  21  octobre  dernier. 
Quoique  les  circonstances  deviennent  tous  les  jours  plus  diffi- 
ciles par  raport  aux  dépenses,  le  Roy  a  cependant  bien  voulu, 
sur  les  nouveaux  témoignages  que  M.  le  marquis  de  Beauhar- 
nois  a  rendus  du  zèle  et  de  l'attachement  des  sauvages  de 
vostre  mission,  leur  accorder  encore  cette  année  un  nouveau 
fond  de  2.000  livres,  pour  les  mettre  en  état  de  suivre  les  tra- 
vaux qu'ils  ont  entrepris  pour  l'établissement  et  la  fortiffica- 
tion  de  leur  village.  S.  M.  souhaite  que  vous  leur  fassiez  sentir 
combien  ces  sortes  de  grâces  doivent  de  plus  en  plus  exciter 
leur  bonne  volonté,  et  que  vous  leur  expliquiez  en  mesme 
tems  que  les  marques,  qu'ils  ont  données  jusqu'à  présent,  lui 
font  espérer  qu'ils  ne  feront  rien  qui  puisse  diminuer  la  con- 
fiance que  M.  le  marquis  de  Beauharnois  a  dans  leur  fidélité 
et  dans  leur  exactitude  pour  l'exécution  des  ordres  qu'il  aura 
à  leur  donner. 

«  Je  suis  bien  persuadé  que,  de  vostre  costé,  vous  ne  né- 
gligerez rien  pour  les  maintenir  dans  ces  dispositions. 

«  Je  suis,  Monsieur,  entièrement  à  vous(i).   « 

La  «  gratification  »  qui  fut  continuée  au  moins  jusqu'en 
1748,  c'est-à-dire  aussi  longtemps  que  l'abbé  Picquet  resta  à 
la  tête  de  la  mission  du  Lac,  devait  être  levée  sur  la  caisse  des 
postes  affermés  par  le  gouverneur  à  des  commerçants  et  à  des 


(i)  Archives   du  Ministère  des  Colonies,  Correspondance  ministé^ 
rielle  (série  B,  volume  78,  folio  48). 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  33 

officiers.  C'est  ce  que  nous  révèle  le  billet  suivant  adressé  par 
le  ministre  de  la  marine  au  marquis  de  Beauhamais,  le  26  avril 

1745  : 

«...  S.  M.  a  accordé  en  même  tems  à  ces  sauvages  (du  Lac) 
la  continuation  pour  cette  année  du  fond  de  2.000  livres  à 
prendre  sur  le  produit  de  la  ferme  des  Postes,  pour  les  mettre 
en  estât  de  continuer  de  travailler  à  l'établissement  de  leur 
village.  Mais  elle  vous  recommande  toujours  de  veiller  à  ce  que 
ce  fond  n'aye  pas  d'autre  destination. 

«  S.  M.  a  esté  satisfaite  des  nouveaux  témoignages  que  vous 
avés  rendus  du  zèle  avec  lequel  le  S'"  Picquet  continue  de  ser- 
vir dans  cette  mission.  Et  persuadé  qu'il  ne  le  relâchera  pas, 
je  me  porterai  avec  plaisir  à  lui  procurer  quelque  grâce  dans 
les  occasions  (i)...   » 

Les  effets  de  cette  bonne  volonté  ministérielle,  notre  com- 
patriote devait  les  attendre  longtemps  encore,  sans  manifester 
du  reste  aucune  impatience.  Ajoutons  que,  si  les  témoignages 
rendus  de  son  zèle  étaient  fort  mérités,  —  plus  mérités 
même  que  Maurepas  ne  le  pensait  au  moment  où  il  écrivait  au 
gouverneur  du  Canada,  —  la  recommandation  que  le  ministre 
faisait  à  ce  dernier  de  veiller  à  ce  que  les  largesses  gouverne- 
mentales ne  prissent  pas  une  mauvaise  direction,  était  pour 
le  moins  superflue  dès  lors  qu'il  s'agissait  de  François  Picquet. 

Cet  homme,  doué  d'une  si  belle  imagination,  avait  en  effet 
une  intelligence  nette  et  positive  :  il  comprenait  à  merveille  que 
le  plus  sûr  moyen  de  concilier  à  la  France  les  sympathies  très 
intéressées  des  sauvages,  c'était  de  les  lier  pour  ainsi  dire  par 
la  chaîne  dorée  de  la  reconnaissance  au  monarque  lointain  dont 
il  leur  vantait  avec  un  enthousiasme  sincère  la  gloire  et  la  puis- 
sance, la  sollicitude  attentive  et  le  caractère  paternel.  Voilà, 
pourquoi  en  temps  de  disette,  lorsque  la  chasse  ou  la  pêche 
n'avaient  pas  donné,  si  le  missionnaire  distribuait  à  ses  In- 
diens des  vivres  ou  des  secours  en  argent,  il  n'avait  garde  d'ou- 
blier de  leur  dire  qu'il  n'était  auprès  d'eux  que  l'humble  re- 
présentant du  roi,  sur  les  ordres  duquel  il  agissait. 

Grâce  à  cette  politique  aussi  noble  dans  ses  visées  qu'ex- 

(i)  Arch.  du  Min.  des  Colonies.  (Ibidem,  vol.  80,  fo  32). 


34  UN    DÉFENSEUR    DE   LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

perte  à  se  servir  même  des  plus  petits  moyens,  François  Pic- 
quet  parvint  à  déterminer  les  «  nations  »  du  Lac  «  à  se  sou- 
mettre entièrement  au  Roi  et  à  le  rendre  maître  de  leurs  assem- 
blées nationales,  avec  une  pleine  liberté  d'y  faire  connaître 
ses  intentions  et  de  nommer  tous  leurs  chefs»  (i).  Un  tel  suc- 
cès parut  miraculeux  :  les  vieux  Canadiens  n'en  revenaient  pas 
et  le  gonvemeur  Duquesne,  en  le  constatant  plus  tard  dans 
les  termes  mêmes  que  nous  venons  de  rapporter,  ne  songeait 
point  à  déguiser  l'étonnement  que  lui  irispirait  l'admirable 
diplomatie  du  missionnaire.  A  vrai  dire,  de  la  part  de  sau- 
vages habitués  à  se  gouverner  à  leur  guise  et  particulièrement 
chatouilleux  sur  le  chapitre  de  leurs  libertés  (2) ,  une  soumis- 
sion si  absolue  était  fort  méritoire.  Elle  l'était  d'autant  plus 
que,  selon  les  propres  expressions  de  M.  Picquet  (3),  en  préfé- 
rant «  la  gloire  de  suivre  les  intentions  du  Roi  aux  avantages 
qu'ils  auraient  pu  retirer  du  commerce  avec  l'Anglais  »,  ces 
honnêtes  Peaux-Rouges  faisaient  preuve  d'une  réelle  abnéga- 
tion. Aussi  était-ce  justice  que  la  Compagnie  des  Indes  (4) 

(i)  Certificat  délivré  à  l'abbé  Picquet,  en  1764,  par  le  marquis 
Duquesne,  ancien  gouverneur  du  Canada.  (V.  ci-dessous.) 

(2)  «  Ces  peuples  sont  libres  dans  toute  l'étendue  du  droit  naturel 
et  il  semble  que  la  liberté,  presque  bannie  de  toute  la  terre,  ait  choisi 
sa  retraite  et  faufilé  chez  eux.  Rien  ne  les  divertit  davantage  que 
quand  on  leur  parle  d'obéir  au  roi,  de  craindre  les  menaces  et  les 
châtiments  des  gouverneurs  ;  cela  les  fait  rire,  car  ils  ne  peuvent 
ajuster  l'idée  de  soumission  avec  celle  d'un  véritable  homme  et  le 
seul  terme  de  dépendance  leur  fait  horreur.  »  (La  Hontan,  lettre  V.) 

(3)  Lettre  au  marquis  de  Beauharnais,  10  septembre  1746,  ana- 
lysée plus  loin. 

(4)  Même  document.  —  On  sait  que  la  Compagnie  d'Occident  créée 
par  Law  en  1717,  pour  la  colonisation  et  l'exploitation  des  territoires 
immenses  de  la  Louisiane,  avait  successivement  absorbé  toutes  les 
anciennes  compagnies  commerciales  et  pris  le  nom  de  Compagnie 
perpétuelle  des  Indes  [vaai  1719).  Après  la  débâcle  du  système,  elle 
tut  réorganisée,  déchargée  de  toute  opération  de  banque  et  réduite  à 
un  rôle  purement  commercial  (1723-1725). 

Comme  elle  avait  le  monopole  de  la  vente  du  castor,  soit  pour 
exciter  le  zèle  des  fonctionnaires,  soit  pour  amadouer  ses  clients,  les 
Indiens  et  les  «  coureurs  de  bois  »,  elle  faisait  chaque  année  un 
certain  nombre  de  cadeaux,  dont  la  valeur  «  augmentoit  ou  dimi- 
nuoit  selon  la  rentrée  du  castor  dans  les  magasins  ».  (Mém.  sur  les 
aff.  du  Can.,  p.  21.)  Au  gouverneur,  à  l'intendant  et  autres  «  moin- 
dres puissances  »,  elle  distribuait  bravement  de  l'argent  ;  aux  sau- 
vages, elle  offrait  l'aubaine  d'une  pièce  de  ce  mauvais  drap  rouge 
qu'elle  leur  vendait  en  temps  ordinaire  le  plus  cher  possible,  à  telles 
enseignes  que  ceux-ci  préferaient  porter  leur  castor  en  contrebande 
aux  Anglais. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  35 

leur  fît,  en  1743,  «  un  présent  de  deux  pièces  d'étoffe  »,  sans 
doute  dà  ce  drap  écarlate  où  se  taillaient  les  vastes  couvertures 
dans  lesquelles   ils   s'enveloppaient   majestueusement. 

Ainsi  assuré  du  loyalisme  des  «  nations  domiciliées  »  au  Lac, 
l'abbé  Picquet  se  préoccupa  de  nouer,  puis  d'entretenir  des 
relations  avec  certaines  tribus  du  Nord  par  l'intermédiaire  de 
ses  Algonquins  et  Nipissings,  avec  celles  du  sud  par  l'entre- 
mise des  Iroquois  et  des  Hurons.  Ces  négociations,  soutenues 
par  des  courses  perpétuelles,  par  de  fréquents  échanges  de  visi- 
tes et  de  cadeaux,  par  de  pompeux  messages  débordant  d'hyper- 
boles louangeuses,  tendaient  à  un  double  but  :  d'une  part,  at- 
tirer à  la  mission  le  plus  grand  nombre  possible  d'Indiens 
chasseurs  afin  de  les  convertir  au  christanisme  et  les  rallier  à 
notre  cause  ;  d'autre  part,  obtenir  des  indications  précises  sur 
les  peuplades  qu'il  nous  importait  le  plus  de  connaître  et  de 
surveiller.  Par  ce  moyen,  le  missionnaire  était  à  même  de  faire 
tenir  à  Montréal  et  à  Québec  des  renseignements  extrêmement 
précieux  pour  la  sage  administration  de  la  colonie  et  pour  sa 
défense. 

Dès  lors  on  n'a  pas  de  peine  à  croire  justifiée  cette  affir- 
mation de  Lalande  qui  étonne  de  prime  abord  :  «  M.  Picquet  fut 
des  premiers  à  prévoir  la  guerre  qui  s'alluma  entre  les  Anglais 
et  les  Français  vers  1742.  Il  s'y  prépara  longtemps  à  l'avance.  » 
Au  courant  de  tout  ce  qui  se  passait  dans  les  régions  les  plus 
reculées  du  Canada  et  vraisemblablement  jusque  dans  les  pos- 
sessions anglaises,  notre  compatriote  put  en  effet  prévoir  que 
le  moment  était  proche  où  la  partie  allait  se  lier,  définitive, 
sans  merci,  entre  les  deux  grands  peuples  colonisateurs,  avec 
cet  enjeu  formidable,  la  domination  dans  l'Amérique  septen- 
trionale du  golfe  du  Saint-Laurent  aux  bouches  du  Mississipi. 

III.  —  Rivalité  coloniale  de  la  France  et  de  V Angleterre  dans 
V Amérique  du  Nord,  des  origines  à  1740  (i). 

A  vrai  dire  les  hostilités  étaient  ouvertes  depuis  longtemps 
entre  les  deux  colonisations  destinées  à  se  disputer  la  posses- 
sion exclusive  de  l'Amérique  du  Nord. 

(i)  Voir   sur   cette  question   les  articles  de  M.  Moireau  (^Histoire 


36  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

En  1648,  les  colons  anglais  avaient  bien  proposé  «  une 
alliance  étemelle  entre  les  deux  colonies,  indépendamment  de 
toute  rupture  entre  les  deux  couronnes  »,  mais  nous  l'avions 
repoussée  superbement.  Quelques  années  plus  tard,  la  «  guerre 
fatale  »  débutait  spontanément  pour  ainsi  dire,  sans  que  l'An- 
gleterre et  la  France  parussent  y  être  pour  quelque  chose. 

Au  sud  du  lac  Ontario  et  du  Saint-Laurent,  du  lac  Erié  au 
lac  Champlain  en  touchant  au  cours  supérieur  de  la  Sus- 
quehanna  et  de  rHudson,se  trouvait  éparse  une  confédération 
guerrière  de  peuplades  indiennes,  les  fameux  Iroquois  de 
Cinq-Cantons  (i).  Sur  l'autre  rive  du  fleuve  et  au  nord  des 
lacs,  vivaient  d'autres  Peaux-Rouges  :  Hurons,  Montagnais,  Al- 
gonquins, etc.,  ennemis  mortels  des  précédents.  Depuis  Cham- 
plain, qui  avait  eu  le  tort  de  se  laisser  entraîner  dans  les  luttes 
des  «  nations  »  rivales,  au  lieu  d'employer  toutes  ses  res- 
sources à  demeurer  leur  arbitre,  notre  politique  traditionnelle 
était  de  prendre  sous  notre  protection  les  sauvages  du  Nord, 
tout  en  nous  "défendant  nous-mêmes  contre  les  incursions  des 
Iroquois,  lesquels  ne  se  faisaient  aucun  scrupule  de  piller  à 
l'occasion  nos  postes  du  haut  pays. 

Les  colons  de  la  Nouvelle-Angleterre  (2)  comprirent  de 
bonne  heure  quels  avantages  ils  pouvaient  retirer  d'une  alliance 
avec  ces  dernières  tribus,   de  beaucoup  les  plus  braves  et 

générale  p.  sous  la  direction  de  MM.  Lavisse  et  Rambaud,  Paris, 
1895,  t.  VI  et  VII). 

(i)  Jusqu'aux  Tuscaroras,  on  ne  compta  que  cinq  tribus  iroquoises 
confédérées:  Tsonnontouans,  Onoyouts,  Goyogouens,  Onnontagués 
et  Agniés.  Il  est  à  remarquer  que  l'orthographe  de  ces  noms  est 
très  fantaisiste  chez  les  anciens  auteurs  et  que  les  écrivains  anglo- 
américains  parlent  plus  volontiers  des  Senecas,  Oneidas,  Cayugas, 
Onondagas  et  Mohawks.  ■  Chaque  canton,  dit  La  Hontan  (lettre  V). 
n'est  proprement  qu'un  village  ;  il  y  a  trente  lieues  de  l'un  à  l'autre; 
ils  sont  tous  situés  près  de  la  côte  méridionale  du  lac  Ontario  ou  de 
Frontenac,  et  l'on  y  parle  à  peu  près  le  même  langage.  Qui  dit  un 
canton  iroquois  dit  une  douzaine  de  milliers  d'âmes...  Les  cinq 
cabanes  se  visitent  réciproquement  tous  les  ans  par  des  députés  ; 
alors  on  fait  le  festin  de  l'union  et  l'on  fume  la  grande  pipe  ou  le 
grand  calumet  des  Cinq  Cantons.  » — ■  Sur  les  Iroquois  que  célèbrent 
à  l'envi  la  légende  et  le  roman  et  dont  on  a  voulu  faire  l'Indien  par 
excellence,  cf.  VAbrégé  des  mœurs  et  autres  particularités  de  la 
nation  iroquoise,  laquelle  est  divisée  en  cinq  villages  et  tribus, 
Agniés,  etc.  (Bibliothèque  Majarine,  mss.  no  2706,  A.) 

(2)  On  sait  que  ce  terme  désigne  le  groupe  des  colonies  du  Nord-Est: 
Massachusetts,  Connecticut,  New-Hampshire  et  Rhode-Island. 


FRANÇOIS    PICQUET  LE    «    CANADIEN    »  37 

les  plus  belliqueuses.  Par  la  voie  de  l'Hudson,  les  gens  de  New- 
York  pénétrèrent  peu  à  peu  jusqu'au  cœur  du  pays  iroquois  ; 
ils  eurent  l'habileté  de  s'y  faire  accepter  et  tout  aussitôt, 
en  commerçants  avisés,  ils  se  mirent  à  vendre  à  leurs  nou- 
veaux amis  des  armes,  des  munitions,  de  l'alcool  et  d'autres 
marchandises  européennes,  à  des  prix  qui  défiaient  toute  con- 
currence (i).  Lorsqu'ils  eurent  pris  pied  dans  le  pays,  ils  ne 
tardèrent  pas  à  intervenir  dans  les  querelles  des  Cinq-Cantons 
avec  les  autres  «  cabanes»  indiennes.  Dès  l'époque  du  pre- 
mier gouvernement  de  Frontenac  (2),  —  lequel  s'efforça  d'ai- 
leurs  d'enlever  à  nos  rivaux  l'espèce  de  suzeraineté  qu'ils 
exerçaient  sur  les  Iroquois,  —  c'était  la  lutte  pour  ou  contre 
ces  sauvages  (3) . 

(i)  La  Hontan  écrivait  en  1684  :  «  Les  Iroquois  sont  alliés  des 
Anglais  depuis  longtemps,  et  par  le  corrmerce  des  pelleteries  qu'ils 
font  avec  la  Nouvelle-York,  ils  ont  des  armes,  des  munitions  et 
tout  ce  qui  leur  est  nécessaire  à  meilleur  marché  qu'ils  ne  l'auraient 
des  Français.  »  (Lettre  V.) 

(2)  Louis  de  Ruade,  comte  de  Palluau  et  de  Frontenac,  né  à  Saint- 
Germain  en  1620,  mort  à  Québec  en  1698.  Nommé  une  première  fois 
en  1672,  gouverneur  de  la  Nouvelle-France,  il  lut  rappelé  en  1682, 
à  la  suite  de  difficultés  avec  l'intendant  Duchesneau  et  le  parti  ecclé- 
siastique. Il  fut  renvoyé  au  Canada  en  1689,  pour  y  remplacer  le 
gouverneur  Denonville.  (Cf.  H.  Lorin,  le  comte  de  FrontenaCy 
Paris,  1895.) 

(3)  A  l'époque  où  le  Canada  entrait  dans  le  domaine  direct  de  la 
couronne  (i663),  les  Iroquois  venaient  encore  massacrer  ou  capturer 
des  Hurons  jusque  sous  les  murs  du  château  de  Québec.  Deux 
expéditions,  habilement  dirigées  contre  leur  pays  par  le  vice-roi, 
de  Tracy,  eurent  raison  de  ces  sauvages  entreprenants:  ils  signèrent 
la  paix  en  1666  ;  elle  dura  jusqu'en  1684. 

A  peine  arrivé  dans  la  colonie,  Frontenac  envoya  Cavelier 
de  La  Salle,  revenu  de  ses  courses  au  sud  des  lacs,  inviter  les  chefs 
des  Cinq-Cantons  à  venir  saluer  le  gouverneur  :  celui-ci  voulait  en 
imposer  aux  Iroquois,  dont  les  mouvements,  au  début  de  l'année, 
avaient  paru  menaçants.  Frontenac  reçut  leurs  délégués  en  grande 
pompe,  et  chaque  jour  en  invita  un  certain  nombre  à  sa  table.  Les 
sauvages  se  retirèrent  charmés  (1673). 

Après  le  rappel  de  Frontenac,  les  Iroquois  prirent  de  nouveau  une 
attitude  menaçante.  Le  nouveau  gouverneur,  Lefebvre  de  La  Barre» 
pour  les  amadouer,  les  autorisa  à  piller  les  canots  français  qui 
n'avaient  point  de  passeport.  Une  telle  faiblesse  eut  pour  résultat  de 
les  rendre  plus  audacieux  et  plus  insolents  que  jamais,  et  La  Barre 
dut  se  décider  à  leur  faire  la  guerre.  La  campagne  qu'il  dirigea  con- 
tre eux,  en  juillet  1684,  n'aboutit  qu'à  une  paix  honteuse  par 
laquelle  il  abandonnait  les  Illinois  à  nos  ennemis.  L'indignation 
fut  telle  au  Canada  que  la  cour  de  Versailles  remplaça  La  Barre 
par  Denonville. 

Celui-ci  avait  pour  mission  d'en  finir  au  plus  vite  avec  les  Iroquois; 


38  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    Cf   NOUVELLE-FRANCE    » 

De  là  à  en  arriver  à  la  lutte  ouverte  entre  les  colons,  il  n'y 
avait  qu'un  pas  ;  ce  pas  fut  rapidement  franchi.  En  1689, 
éclatait  la  première  guerre  intercoloniale,  conséquence  déplo- 
rable de  la  Ligue  d'Augsbourg.  Cette  fois,  c'était  la  guerre  di- 
recte, mais  une  guerre  encore  localisée  ;  plusieurs  colonies 
britanniques  n'y  prirent  aucune  part  ni  même  aucun  intérêt. 
Qu'importait  en  effet  le  Canada  aux  planteurs  de  la  Virginie 
ou  de  la  Caroline?  Il  en  allait  autrement  avec  les  marchands  et 
les  fermiers  de  la  Nouvelle-York  et  de  la  Nouvelle- Angle- 
terre, jaloux  de  la  prospérité  de  nos  établissements  et,  d'autre 
part,  exposés  à  subir  les  agressions  des  Abénaquis,  comme 
nous  subissions  nous-mêmes  celles  des  terribles  Iroquois. 

Frontenac,  de  retour  au  Canada,  n'y  trouva  pas  les  res- 
sources nécessaires  pour  exécuter  le  plan  hardi,  formé  dans 
le  cabinet  du  roi,  d'une  double  attaque  sur  New^-York  par 
mer  et  contre  les  Iroquois  par  terre.  Il  dut  se  contenter  de 
lancer  chaque  année  des  colonnes  volantes  dont  l'unique 
objectif  était  de  mettre  à  sac  les  établissements  disséminés 
sur  la  limite  occidentale  du  territoire  «  américain  ».  Une  expé- 
dition du  Massachusetts  contre  l'Acadie,  qui  n'aboutit  qu'au 
pillage  de  Port-Royal  ;  une  autre  expédition  combinée  entre 
la  Nouvelle-York  et  la  Nouvelle-Angleterre  et  qui  ne  réussit 
pas  mieux  (i)  ;  une  série  de  petites  opérations  menées  par  Cal- 


il  déploya  dans  les  préparatifs  de  l'intelligence  et  de  la  vigueur. 
Malheureusement  ses  efforts  furent  compromis  par  l'acte  de  félonie 
dont  se  rendit  coupable  l'intendant  Champagny.  Celui-ci,  ayant 
invité  à  un  festin  les  chefs  iroquois  de  tribus  encore  indécises,  les 
fit  arrêter,  puis  conduire  à  Québec,  d'où  on  les  embarqua  pour  la 
France.  Les  Cinq-Cantons  ne  rêvèrent  dès  lors  que  vengeance  et 
s'allièrent  étroitement  aux  Anglais.  Dans  la  campagne  de  16S7,  le 
gouverneur  leur  brûla  plusieurs  villages  ;  il  voulait  recommencer  la 
guerre  l'année  suivante,  mais  il  en  fut  empêché  par  le  manque  de 
ressources  et  il  dut  signer,  en  1688,  une  paix  qui  portait  une  réelle 
atteinte  à  notre  prestige  auprès  de  nos  alliés  indigènes.  Cela  n'empê- 
cha pas  d'ailleurs  les  Iroquois,  maîtres  du  cours  moyen  du  Saint- 
Laurent,  de  massacrer  en  1689  les  habitants  du  village  de  La  Chine 
et  de  ravager  l'île  de  Montréal,  tuant  deux  cents  colons  et  emmenant 
autant  de  prisonniers.  Il  était  grand  temps  que  Frontenac  revînt, 
(i)  Le  but  de  cette  expédition  était  Montréal  :  l'avant-garde  fut 
repoussée  et  le  gros  de  la  troupe  arrêté  par  la  variole.  Pendant  cette 
marche  inutile,  l'amiral  bostonnais  Phips  arrivait,  avec  une  trentaine 
de  bateaux  et  deux  mille  hommes,  par  le  Saint- Laurent,  devant 
Québec  (16  octobre  1690).    Frontenac,  prévenu  à  temps,  était  prêt  à 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  89 

lières  (i)  contre  les  Agniés,  par  Frontenac  lui-même  contre 
les  Onnontagués  ;  enfin,  les  deux  campagnes  d'Iberville  (2) 
à  Terre-Neuve  et  dans  la  baie  d'Hudson,  remplirent  les  sept 
années  de  cette  misérable  guerre.  Le  traité  de  Ryswick  réta- 
blit pour  toutes  les  colonies  le  statu  quo  ante  hélium  (1697). 

Le  chevalier  de  Callières  continua  la  politique  de  Frontenac 
dont  il  était  depuis  plusieurs  années  l'habile  et  fidèle  lieute- 
nant. Il  négocia  directement  avec  les  Iroquois  et  fit  conclure 
entre  eux  et  les  Indiens  des  pays  d'en-haut  une  paix  générale 
(1701)  :  tous  les  chefs  de  tribus  de  la  Nouvelle-France,  y  com- 
pris ceux  des  Cinq-Cantons,  acceptèrent  le  traité  et  fumèrent 
avec  les  Français  le  calumet  pacifique.  Tous  nos  postes  de 
l'ouest,  Saint-Joseph,  Michillimakinac,  Détroit,  Niagara,  Fron- 
tenac, étaient  maintenus,  constituant  autant  de  centres  de 
commerce  et  de  colonisation.  Les  «  coureurs  de  bois  »  étaient 
libres  d'étendre  le  domaine  ininterrompu  de  la  France,  de 
l'Acadie  et  de  la  «  mer  du  Nord  »  (baie  d'Hudson)  au  golfe  du 
Mexique,  par  les  lacs,  l'Ohio  et  la  vallée  du  Mississipi  (3). 

Par  malheur,  les  colonies  d'Amérique  jouirent  peu  de  temps 
de  la  paix  de  Ryswick  :  mêlées  de  nouveau  aux  querelles 
sanglantes  de  leurs  métropoles,  elles  se  virent  entraînées  dans 
la  guerre  de  Succession  d'Espagne,  en  1701. 

Comme  en  1690,  les  hostilités  se  réduisirent  d'abord  à  des 
incursions  d'Indiens  sur  les  frontières,  d'ailleurs  assez  vagues, 
du  Canada  et  de  la  Nouvelle- Angleterre.  En  1707,  les  Bosto- 
niens organisèrent  une  nouvelle  expédition  contre  l'Acadie  :  ils 
ravagèrent  le  pays  —  c'était  la  rançon  des  razzias  que  nous 
avions  opérées  sur  leur  territoire — ;  mais  leur  petite  armée. 


le  recevoir.  Après  un  bombardement  peu  efficace,  Phips  dut  se 
retirer  en  abandonnant  quelques  canons.  Québec  célébra  son  départ 
par  des  fêtes  joyeuses. 

(i)  Le  chevalier  de  Callières  tut  gouverneur  du  Canada  de  1698  à 
1703,  date  de  sa  mort. 

(2)  Pierre  Le  Moyne,  sieur  d'Iberville,  néà  Montréal  en  1661.  Dans 
sa  fameuse  campagne  de  1697,  il  coula  un  navire  anglais,  en  prit  un 
autre  et  s'empara  du  fort  Nelson.  C'est  lui  qui  retrouva  l'embou- 
chure du  Mississipi  et  fonda  le  petit  établissement  de  Biloxi(i699). 

(3)  Ohio  en  iroquois  signifie  Belle-Rivière  et,  en  outaouais,  Mis- 
sissipi veut  dire  Grande- Rivière.  Gela  explique  les  confusions  faites 
par  les  premiers  découvreurs  au  sujet  du  fîeuve  et  de  son  principal 
affluent  de  gauche. 


40  UN    DÉFENSEUR    DE    LA.    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

décimée  par  la  maladie,  dut  battre  en  retraite.  Le  Massachu- 
setts fit  alors  appel  aux  autres  colonies  et  à  la  couronne  elle- 
même.  Le  New-York  et  le  New-Jersey  envoyèrent  quelques 
troupes  au  lac  Champlain  :  de  là  elles  devaient  marcher  sur 
Montréal,  pendant  que  les  milices  de  Boston  envahiraient  de 
nouveau  l' Acadie  et  que  les  contingents  de  la  Nouvelle- Angle- 
terre attaqueraient  Québec  par  le  Saint-Laurent,  avec  l'aide 
des  régiments  envoyés  de  la  métropole.  Ce  plan  magnifique 
ne  réussit  pas  :  après  s'être  fait  longtemps  attendre,  l'escadre 
métropolitaine  qui  amenait  des  renforts,  fit  une  courte  appa- 
rition dans  le  Saint-Laurent.  Dix  transports  ayant  coulé  avec 
un  millier  d'hommes,  les  commodores  Hill  et  Walker  ren- 
voyèrent chez  eux  sur  quelques  bâtiments  les  recrues  embar- 
quées à  Boston  et  mirent  eux-mêmes  à  la  voile  pour  l'Angle- 
terre, poursuivis  par  les  malédictions  de  tous  les  colons  bri- 
tanniques. Quant  aux  miliciens  du  New-York  et  du  New- 
Jersey,  ils  n'avaient  pas  quitté  les  bords  du  lac  Champlain. 
Le  seul  succès  de  la  campagne  était  donc,  pour  nos  adver- 
saires, la  reprise  de  Port-Royal  en  Acadie  (octobre  1710). 

Le  traité  d'Utrecht,  qui  mit  fin  aux  hostilités,  n'en  fut  pas 
moins  un  véritable  désastre  pour  le  Canada.  Vingt  années 
de  guerres  atroces,  tant  de  souffrances  endurées,  tant  de  sang 
répandu  généreusement  par  les  nôtres,  tant  d'héroïsme  abou- 
tissaient à  un  démembrement  de  la  Nouvelle-France.  La  baie 
d'Hudson,  Terre-Neuve,  l'Acadie  (où  prospérait  une  race  vi- 
goureuse, bien  acclimatée  et  dont  le  concours  eût  plus  que 
doublé  la  valeur  stratégique  de  l'île  du  cap  Breton),  tous  ces 
avant-postes  du  Canada  étaient  livrés  à  l'ennemi.  En  vérité, 
c'était  la  clef  de  nos  possessions  remise  aux  mains  des  Anglais  ; 
c'était  le  premier  pas,  le  seul  qui  coûte  —  le  mot  ne  fut  que 
trop  tôt  vérifié  !  —  vers  un  abandon  définitif  (i). 

Fait  curieux  et  qui  montre  bien  l'extraordinaire  vitalité  de 
la  race  française,  le  Canada,  mutilé  de  plusieurs  de  ses  pro- 
vinces, releva  rapidement  sa  fortune  compromise  par  la«  trahi- 
son »  du  gouvernement  royal.  On  estime  que  durant  les  trente 


(i)  Le  traité  d'Utrecht  reconnaissait  les  Iroquois  comme  protégés 
du  roi  d'Angleterre. 


FRANÇOIS    PICQUET    LE    «    CANADIEN    »  41 

années  qui  s'écoulèrent  de  1715  à  1745,  la  population  doubla. 
Outre  les  pelleteries,  on  se  mit  à  exporter  du  bois.  Des  rela- 
tions régulières,  dont  profitaient  les  armateurs  et  négociants 
de  La  Rochelle,  Rochefort,  Bordeaux  et  Rayonne,  mais  sur- 
tout les  intermédiaires  canadiens,  développèrent  dans  la  co- 
lonie la  richesse  et  le  bien-être.  A  Montréal  et  à  Québec,  les 
vieilles  maisons  de  bois  firent  place  à  de  belles  maisons  en 
pierre. 

De  son  côté  le  gouverneur  Vaudreuil  s'occupait  activement 
d'assurer  la  défense  de  la  colonie.  Dans  ce  but,  la  ville  de  Louis- 
bourg  fut  fondée  ;  celle  de  Montréal  fut  entourée  d'une  enceinte 
de  palissades.  Les  forts  déjà  en  service  furent  mieux  armés  et 
approvisionnés  ;  on  entreprit  d'en  construire  d'autres.  Le  che- 
valier de  Beauhamais,  successeur  de  Vaudreuil,  continua 
cette  œuvre  inspirée  par  un  patriotisme  clairvoyant  :  c'est  lui 
qui  fit  construire  le  fort  Saint-Frédéric  sur  le  lac  Champlain 
et  qui  encouragea  les  premiers  efforts  de  l'héroïque  Varenne 
de  la  Vérandrye,  l'explorateur  de  la  Rivière  Rouge,  le  décou- 
vreur des  Montagnes  Rocheuses.  Le  Canada  paraissait  entré 
dans  une  période  de  prospérité  encore  inconnue. 

Ces  progrès,  si  sensibles  qu'ils  fussent,  ne  pouvaient  cepen- 
dant faire  illusion  sur  les  chances  de  succès  de  la  domination 
française  dans  l'Amérique  du  Nord.  Tous  les  esprits  réfléchis 
prévoyaient  le  heurt  terrible  qui  devait  fatalement  se  pro- 
duire entre  la  Nouvelle-France  et  l'empire  colonial  britannique 
en  voie  de  formation.  Or,  la  partie  n'était  vraiment  pas  égale. 
En  face  des  400.000  blancs  et  des  50.000  noirs  qui  peuplaient 
les  établissements  anglais  vers  1715,  que  pouvaient  faire 
30.000  Canadiens?  Il  était  même  douteux  que  notre  colonie 
fût  en  état  de  lutter  contre  le  seul  groupe  de  la  Nouvelle-An- 
gleterre, qui  réunissait  à  lui  seul  160.000  colons. 

Cette  inégalité,  déjà  si  forte  au  lendemain  de  la  paix 
d'Utrecht,  le  devint  plus  encore  pendant  les  trente  années  qui 
suivirent,  alors  que  les  colonies  anglaises,  après  une  longue  en- 
fance, firent  des  progrès,  non  moins  étonnants  que  ceux  du 
Canada,  en  richesse  et  en  population  (i).  Dès  lors,  sans  être 

(i)  La  population  des  colonies  britanniques  passait,  de  450.000  en 


42  UN    DÉFENSEUR   DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE   » 

pessimiste,  il  était  naturel  qu'on  se  demandât  comment  les 
Canadiens,  bientôt  réduits  à  leurs  seules  ressources,  s'y  pren- 
draient pour  arrêter  le  mouvement  d'invasion  lente,  mais 
continue  et  méthodique,  dessiné  par  leurs  adversaires  vers  le 
Saint-Laurent,  les  lacs  et  le  bassin  de  l'Ohio.  En  1727,  les  An- 
glais avaient  fondé  un  poste  de  grande  valeur  stratégique, 
Oswégo  ou  Chouaguen  (i),  sur  la  rive  méridionale  du  lac  On- 
tario, vis-à-vis  du  fort  bâti  par  Frontenac  (2).  Ils  entreprirent 
d'en  établir  d'autres,  parmi  lesquels  celui  de  Lydius  (3),  au 
nord  du  fort  Orange  (4) ,  le  long  de  la  route  qui,  par  les  vallées 
de  l'Hudson,  du  lac  Champlain  et  de  la  rivière  des  Iroquois 
(le  Richelieu),  conduisait  de  la  Nouvelle-York  au  Canada. 
Enfin,  —  et  ceci  était  un  symptôme  particulièrement  alar- 
mant, —  tandis  que  la  France  semblait  se  désintéresser 
chaque  jour  davantage  du  sort  de  ses  enfants  transplantés  en 
terre  américaine,  l'Angleterre,  mieux  avisée,  se  préoccupait 
de  plus  en  plus  des  siens  et  paraissait  résolue  à  s'imposer  les 
plus  lourds  sacrifices  plutôt  que  de  les  abandonner. 

Telle  était  la  situation,  lorsque  k  Nouveau-Monde  fut  une 
troisième  fois  mêlé  aux  affaires  européennes  à  l'occasion  de  la 
Succession  d'Autriche  qui  cependant  ne  l'intéressait  guère. 


1715,  à  un  million  en  1740,  à  un  million  et  demi  (dont  il  est  vrai 
Soo.ooo  noirs)  en  lySS.  Bien  entendu,  ces  chiffres  sont  approxi- 
niatifs,  car  il  n'existe  sur  le  montant  de  la  population  dans  les  colo- 
nies avant  1790  que  des  données  conjecturales. 

(i)  Cet  établissement  fut  le  résultat  d'une  invasion  hardie  faite  en 
pleine  paix  sur  le  territoire  des  Iroquois.  Au  dire  des  Anglais,  il  ne 
s'agissait  que  d'une  simple  maison  de  commerce.  Le  paisible  comp- 
toir eut  vite  fait  de  se  transformer  en  un  poste  militaire  aussi  dange- 
reux pour  les  Iroquois  eux-mêmes  que  pour  les  Français.  Le  cabinet 
de  Versailles  ne  cessa  de  réclamer  avec  énergie  contre  cette  auda- 
cieuse création. 

(2)  En  1673  et  sur  l'emplacement  désigné  par  son  prédécesseur, 
Denis  de  Gourcelles,  à  l'embouchure  du  Cataracouy,  vers  le  point 
où  le  Saint-Laurent  sort  du  lac  Ontario. 

(3)  Sur  le  premier  bras  de  l'Hudson,  à  52  kilomètres  d'Orange.  Ce 
fort,  désigné  plus  tard  de  préférence  par  le  nom  de  Fort  Edouard, 
s'appelait  Lydius  «  du  nom  d'un  commerçant  qui  s'y  étoit  établi  et 
y  étoit  devenu  riche  par  son  commerce  de  castor  et  de  pelleteries 
avec  les  sauvages  et  les  Canadiens  ».  {Mém.  sur  les  aff.  du  Ca- 
nada, p.  54.) 

(4)  Anciennement  Renselaerswirch,  aujourd'hui  Albany  dans  l'Etat 
de  New- York.  Ce  fut  d'abord  un  simple  comptoir  fondé  en  16 14  par 
les  Hollandais,  qui  bâtirent,  onze  ans  après,  le  «  fort  Orange.  ■ 


FRANÇOIS    PICQUET    LE    «    CANADIEN    »  4$ 

Mettant  à  profit  l'alliance  nouée  par  le  Régent  et  Dubois 
avec  Georges  P^,  la  politique  d'économies  funestes  suivie  par 
le  pacifique  Fleury,  enfin  l'erreur  grossière  du  gouvernement 
de  Louis  XV  acceptant  bénévolement  de  «  travailler  pour  le  roi 
de  Prusse  »,  l'Angleterre  s'était  préparée  dans  le  recueille- 
ment à  tirer  les  conclusions  dernières  de  la  paix  d'Utrecht. 
En  1743,  à  l'appel  de  Marie-Thérèse,  elle  rentrait  résolument 
en  lice.  Du  coup,  la  vieille  rivalité  de  ses  nationaux  et  des  nô- 
tres se  ranimait  aux  Indes  et  au  Canada  ;  la  lutte  devenait 
continentale  et  martime. 

Dans  l'Amérique  du  Nord,  la  guerre  revêtit  ce  caractère 
spécial  de  mettre  aux  prises  non  seulement  les  colons  anglais 
et  français,  mais  encore  leurs  auxiliaires  indiens. 

Ce  fut  alors  que  se  révéla  tout  le  génie  de  François  Picquet. 


44  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 


CHAPITRE    III 

François  Picquet  et  les  Indiens  du  Lac 
pendant   la    guerre    intercoloniale    (1743-1748). 

I.  —  Ouverture  des  hostilités. 

Suivant  leur  fâcheuse  habitude,  les  colons  de  la  Nouvelle- 
Angleterre  prirent  l'initiative  des  hostilités  (automne  de  1743). 
A  cette  époque,  les  travaux  entrepris  à  la  mission  du  Lac  des 
Deux-Montagnes  étaient  loin  d'être  terminés.  François  Pic- 
quet les  poursuivit  avec  une  hâte  fébrile.  Il  ne  pouvait  évi- 
demment se  flatter  d'en  assurer  la  prompte  exécution  :  pour 
les  conduire  à  leur  perfection,  il  lui  aurait  fallu  beaucoup 
d'argent  et  plusieurs  mois  d'un  travail  paisible,  deux  cho- 
ses qui  lui  faisaient  également  défaut.  Toutefois,  sous  son 
énergique  impulsion,  et  grâce  à  l'assistance  des  jeunes  prê- 
tres qui  vinrent  alors  partager  le  glorieux  fardeau  de  son  apos- 
tolat (i),  la  besogne  fut  vivement  menée.  Au  printemps  de 
1744,  le  missionnaire  s^  trouvait  en  mesure  d'offrir  un  asile 
aux  colons  dispersés  dans  les  cantons  voisins. 

En  ouvrant  un  refuge  à  ses  compatriotes  dans  la  nouvelle 
enceinte  des  trois  villages,  François  Piquet  avait  en  vue  de 
rendre  la  défense  plus  facile  en  cas  d'alerte  et  en  même  temps 
de  permettre  à  ses  sauvages  de  faire  plus  librement  cette 
guerre  de  courses  aventureuses,  de  surprises  et  d'embuscades 
où  ils  excellaient.  D'un  jour  à  l'autre,  la  situation  pouvait 
devenir  critique,  et  déjà  les  autorités  coloniales  réclamaient 
le  concours  des  auxiliaires  indigènes,  dont  les  services  nous 

(i)  Sur  M.  Charry  et  M.  Depéret,  v.  ci-dessous,  pp.  74  et  78. 


FRANÇOIS    PICQUET    LE    «    CANADIEN    »  46 

étaient  indispensables  pour  les  opérations  militaires  telles 
qu'elles  se  pratiquaient  au  Canada. 

Des  rivages  de  l'Atlantique  aux  bords  des  Grands  Lacs  et  du 
Saint-Laurent,  adoucissant  l'arête  des  collines,  comblant  le 
creux  des  vallées,  escaladant  les  pentes  des  Adirondacks  et 
des  Montagnes  Vertes,  baignant  ses  ombres  dans  le  fleuve  pro- 
fond, courait,  presque  ininterrompue,  l'immense  forêt  vierge 
aux  solitudes  mystérieuses,  farouches,  pleines  d'embûches  et 
de  périls.  Seuls,  les  Peaux-Rouges  étaient  capables  de  s'orien- 
ter à  travers  cet  océan  de  verdure;  seuls,  ils  en  connaissaient 
les  «  sentiers  d'ombre  »,  étroits,  à  peine  foulés,  dont  l'inex- 
tricable écheveau  s'embrouillait  et  se  perdait  sans  cesse  au 
milieu  des  arbres  verts,  des  branchages  morts,  des  troncs  pour- 
rissants, parmi  les  lacs  et  les  rochers,  les  savanes  et  les  fon- 
drières; seuls,  ils  savaient  l'endroit  précis  où,  sous  la 
voûte  bruissante  des  chênes  géants,  glissait,  silencieuse 
et  perfide,  la  rivière  qu'il  fallait  passer,  où  le  marécage 
qu'il  fallait  fuir  dormait  à  l'ombre  fraîche  des  pins  et  des 
érables. 

On  a  tout  dit  depuis  longtemps  sur  les  merveilleux  instincts 
de  l'Indien  chasseur.  La  vigilance  est  sa  qualité  maîtresse.  Il 
scrute  l'espace,  tend  l'oreille  aux  bruits  lointains,  observe 
sur  le  sol  la  trace  affaiblie  des  pas,  étudie  la  feuillée  froissée  ou 
la  branche  tordue,  interroge  la  forêt,  sa  grande  amie.  Son  es- 
prit est  toujours  en  éveil,  son  imagination  féconde  en  ruses  ; 
sa  patience  n'est  jamais  en  défaut.  Il  sait  se  glisser  sans  bruit 
dans  le  feuillage,  tourner  autour  du  gibier  pour  le  sentir  et, 
sans  en  être  flairé  lui-même,  ramper  dans  l'herbe  pour  le  sur- 
prendre. Avec  l'ennemi,  l'Indien  procède  de  la  même  façon  : 
en  chasseur. 

Auî  si  les  Peaux- Rouges  du  Canada  servaient- ils  en  campa- 
gne, soit  comme  guides  à  la  tête  de  nos  détachements  en  mar- 
che, soit  comme  «  découvreurs  »  pour  brûler  les  espions  an- 
glais, enlever  les  embuscades,  reconnaître  les  positions  et  suivre 
les  mouvements  des  partis  ennemis.  Ils  n'étaient  pas  moins 
utiles  pour  la  poste  et  les  ravitaillements  :  l'hiver,  des  raquettes 
aux  pieds,  la  peau  d'ours  aux  épaules,  ils  accompagnaient  sur 
les  champs  de  neige  durcie,  sur  les  fleuves  et  les  étangs  gelés. 


46  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

les  grands  chiens  qui  traînaient  les  effets  royaux,  les  vivres  et 
les  munitions  ;  l'été,  ils  lançaient  sur  les  cours  d'eau  leurs  lon- 
gues barques  effilées  qu'ils  manœuvraient  sans  effroi  au  milieu 
des  rapides  blancs  d'écume  et  qu'ils  portaient  allègrement 
sur  leur  dos  d'une  rivière  à  une  autre  ou  par  dessus  les  chutes. 
Enfin,  quand  ils  ne  se  battaient  pas  ei).  enfants  perdus,  ils  fai- 
saient le  coup  de  feu,  le  plus  souvent  avec  bravoure,  aux  côtés 
de  nos  miUciens  et  de  nos  grenadiers  (i). 

D'autant  plus  convaincus  de  l'importance  de  leur  rôle  au 
milieu  des  nôtres  qu'ils  nous  étaient  fidèles  depuis  un  temps 
plus  long,  moins  barbares  parce  qu'ils  subissaient  davantage 
l'ascendant  de  nos  missionnaires  et  de  nos  officiers,  les  Indiens 
convertis  au  catholicisme  ou  tout  au  moins  «  domiciliés  »  (2) , 
c'est-à-dire  établis  à  demeure  dans  nos  missions  et  dans  nos 
postes,  nous  rendaient  naturellement  les  services  les  plus  ap- 
préciés. Avec  les  sauvages  restés  idolâtres,  on  devait  s'armer 
de  patience,  user  de  précautions  infinies,  car  ils  n'en  faisaient 
proprement  qu'à  leur  mauvaise  tête  et,  trop  souvent,  on  de- 
vait céder  à  leurs  instincts  féroces  beaucoup  plus  qu'on  n'au- 
rait voulu  (3).  Il  était  d'ailleurs  à  peu  près  impossible  de  comp- 
ter sur  eux  pour  une  campagne  de  longue  durée  :  après  un 
premier  succès,  ces  excellents  Peaux-Rouges  étaient  dans 
l'usage  de  regagner  triomphalement  leurs  «  wigwams»;  ils  se 
refusaient  à  tenter  le  «  Maître  de  la  vie  »,  en  s 'exposant  deux 
fois,  dans  la  même  expédition,  au  périlleux  honneur  de  la 
bataille. 

Vers  la  fin  de  l'année  1743,  les  Canadiens  se  préoccupaient 
avec  raison  de  l'attitude  qu'allaient  prendre,  dans  la  lutte  qui 
venait  brusquement  de  se  rouvrir,  et  les  Iroquois  des  Cinq- 


(i)  V.  le  chapitre  que  MM.  A.  Doughty  et  G.-W.  Parmelee  ont 
consacré  aux  sauvages  {The  Indians,  ch.  ix,  tome  II)  dans  leur  grand 
ouvrage  :  The  siège  of  Québec  and  the  Battle  of  the  Plains  of  Abraham 
(Québec,  Dussault  et  Proulx,  1901). 

(2)  Nipissings  du  Lac  des  Deux-Montagnes;  Algonquins  du  Lac 
et  des  Trois-Rivières;  Abénaquis  de  St- François,  de  Bécancour,  de 
Missiskoué  et  de  Panaskoué;  Micmacs  de  l'Acadie;  Hurons  de 
Détroit  et  de  Lorette;  Iroquois  du  Sault-Saint-Louis,  du  Lac  et, 
plus  tard,  de  la  Présentation,  etc.. 

(3)  La  correspondance  des  gouverneurs  et  des  généraux,  de  Montcalm 
et  de  Lévis  en  particulier,  en  fournirait  maintes  preuves  lamentables. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  47 

Cantons  et  les  sauvages  des  nations  alliées.  Aux  premiers  nous 
demandions  seulement  de  garder  une  scrupuleuse  neutralité  : 
c'était  le  plus,  semblait-il,  que  nous  puissions  espérer  de  leur 
problématique  bienveillance.  Pour  les  autres  au  contraire,  la 
question  était  de  savoirs'ils  resteraient,  «assis  sur  leurs  nat'tes  », 
paisibles  spectateurs  des  événements,  ou  bien  s'ils  consenti- 
raient à  «  déterrer  la  hache  de  guerre  »  et  à  combattre  dans  nos 
rangs.  En  pareille  occurrence,  les  Indiens  avaient  l'habitude,- — 
assez  sage,  il  faut  en  convenir,  —  de  se  consulter  longuement, 
de  discuter  gravement  en  des  «  conseils  »  interminables  sur 
la  décision  la  plus  opportune,  le  tout  pour  gagner  du  temps, 
pour  voir  la  tournure  prise  par  la  guerre,  et  finalement 
se  ranger,  en  toute  connaissance  de  cause,  au  parti  du  vain- 
queur. 

Les  choses  se  passèrent  de  tout  autre  façon  quand,  sur 
l'invitation  du  marquis  de  Beauharnais,  François  Picquet  jeta 
le  cri  d'alarme  dans  ses  villages  du  Lac  des  Deux  Montagnes. 
Les  Iroquois  «  domiciliés  »  furent  les  premiers  à  répondre  à 
son  appel  ;  ils  le  firent  même  avec  un  enthousiasme  dont  La- 
lande  nous  a  conservé  le  curieux  témoignage.  C'est  la  harangue 
prononcée  par  Rouhaïatarasse,  «  grand  chef  des  guerriers  du 
Lac  »,  dans  l'assemblée  tenue  en  cette  occasion  solennelle, 
harangue  qui  fut  adressée  au  roi  de  France  par  l'entremise  du 
gouverneur.  Comme  l'affirme  très  sérieusement  le  biographe 
de  notre  missionnaire,  «  si  ce  n'est  mot  à  mot  le  discours  du 
sauvage,  on  est  sûr  du  moins  qu'il  a  été  rédigé  par  celui  qui 
en  connaissait  le  mieux  le  style  et  les  dispositions  »  (i). 

«  Mon  père,  —  lisons-nous  dans  ce  document,  —  fais  moins 
attention  à  ma  façon  de  parler  qu'aux  sentiments  de  mon  cœur. 
Jamais  nation  ne  fut  capable  de  me  dompter,  ni  digne  de  me 
commander.  Tues  seul  dans  le  monde  qui  puisse  régner  sur  moi, 
et  je  préfère  à  tous  les  avantages,  que  l'Anglais  peut  m'offrir 
pour  me  faire  vivre  avec  lui,  la  gloire  de  mourir  à  ton  service. 

(i)  M.  Picquet  possédait  parfaitement  la  langue  iroquoise,  assez  dif- 
férente des  idiomes  huron  et  algonquin  qu'il  parlait  également,  mais 
avec  moins  de  facilité.  L'iroquois,  d'une  grande  pauvreté  en  conson- 
nes, manque  complètement  de  labiales;  les  voyelles  prédominent  et 
donnent  une  grande  douceur  au  parler,  qui  est  cependant  ample,  fort, 
sonore,  et  se  prête  admirablement  à  l'éloquence. 


48  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    a    NOUVELLE- FRANCE    » 

«  Tu  es  grand  dans  ton  nom,  je  le  sais.  Onnontio  (i)  qui  me 
porte  ta  parole  et  la  Robe-noire  (2),  qui  m'annonce  celle  du 
Kichemanitou  (3),  m'ont  dit  que  tu  étais  le  chef,  fils  aîné  de 
l'épouse  de  Jésus  qui  est  le  grand  maître  de  la  vie  ;  que  tu 
commandes  un  monde  de  guerriers  ;  que  ta  nation  est  innom- 
brable ;  que  tu  es  plus  grand  maître  et  plus  absolu  que  les  au- 
tres chefs  qui  commandent  les  hommes  et  gouvernent  le  reste 
de  la  terre. 

«  Maintenant  que  le  bruit  de  ta  marche  frappe  mes  deux 
oreilles  ;  que  j'apprends  de  ton  ennemi  même  que  tu  n'as  qu'à 
paraître,  et  les  forts  tombent  en  poussière  et  ton  ennemi  à  la 
renverse  ;  que  la  paix  de  la  nuit  et  les  plaisirs  du  jour  cèdent 
à  la  gloire  qui  t'emporte  ;  que  l'œil  pourrait  à  peine  te  suivre 
dans  tes  courses  et  au  travers  de  tes  victoires,  je  dis  que  tu  es 
grand  dans  ton  nom  et  plus  grand  par  le  cœur  qui  t'anime,  que 
ta  vertu  guerrière  surpasse  même  la  mienne.  Les  nations  me 
connaissent  :  ma  mère  m'a  conçu  dans  le  feu  d'un  combat,  m'a 
mis  au  jour  avec  le  casse-tête  à  la  main,  et  ne  m'a  nourri 
qu'avec  du  sang  ennemi. 

«  Eh  !  mon  père,  quelle  joie  pour  moi,  si  je  pouvais  à  ta 
suite  soulager  un  peu  ton  bras  et  considérer  moi-même  le  feu 
que  la  guerre  allume  dans  tes  yeux  ! 

«  Mais  il  faut  que  mon  sang,  répandu  pour  ta  gloire  sous 
ce  soleil,  te  réponde  de  ma  fidélité  et  la  mort  de  l'Anglais  de 
ma  bravoure.  J'ai  la  hache  de  guerre  à  la  main  et  l'œil  fixé 
sur  Onnontio  qui  me  gouverne  ici  en  ton  nom.  J'attends,  sur 
un  pied  seulement  et  la  main  levée,  le  signal  qu'il  doit  me  don- 
ner pour  frapper  ton  ennemi  et  le  mien. 


(r)  C'est-à-dire  :  grande  ynontagne  {tuons  7?îa^««5),  traduction  iro- 
quoise  du  nom  du  chevalier  de  Montmagny,  gouverneur  de  la 
Nouvelle-France  au  xviie  siècle.  Cette  appellation  resta  à  ses  succes- 
seurs. —  Onnontio-Goâ  (ou  Ononti-io-Goâ),  le  «  grand  Onnontio  », 
est  synonyme  de  «  roi  »,  mot  sans  équivalent  direct  en  langage  indien, 
l'idée  même  qu'il  exprime  étant   étrangère  aux  Peaux-Rouges. 

(2)  Le  missionnaire. 

(3)  Le  «  Grand  Esprit  »,  Dieu,  par  opposition  à  Matchiinanitou,  le 
«  mauvais  esprit  »  ou  le  diable.  —  Tous  les  génies,  toutes  les  forces 
de  la  nature  et  des  cieux  se  confondaient  pour  les  Indiens  en  un 
génie  suprême  et  mystérieux,  le  «  Manitou  ».  Ce  nom,  que  les  pre- 
miers missionnaires  traduisirent  par  celui  de  a  Grand  Esprit  »,  aurait 
été  rendu  plus  exactement  par  celui  d'«  Inconnu  ». 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  49 

«  Tel  est,  mon  Père,  ton  guerrier  du  Lac  des  Deux  Monta- 
gnes. » 

Voilà  sans  doute  un  beau  discours  et  qui  ne  ferait  peint  trop 
mauvaise  iigure  dans  un  roman  de  Fenimore  Cooper  ou  de 
Gustave  Aymard.  Il  est  fort  possible  que  l'ancien  mission- 
naire l'ait  rapporté  au  bonhomme  Lalande  avec  un  peu  de 
complaisance  malicieuse  ou  amusée,  égayé  sans  doute  au  sou- 
venir des  beaux  gestes  et  des  intonations  bizarres  dont  jadis 
Rouhaïatarasse  avait  agrémenté  son  improvisation.  N'em- 
pêche qu'au  moment  où  elle  fut  réellement  prononcée  dans 
l'assemblée  du  Lac,  au  printemps  de  1744,  la  harangue  du 
chef  iroquois  empruntait  aux  événements  contemporains  une 
signification  des  plus  sérieuses. 

//.  —  La  lettre  au  marquis  de  Beauharnais  (septembre  1746). 

La  réponse  que  l'éloquent  Peau-Rouge  méritait  de  recevoir 
arriva,  —  au  bout  d'une  année,  —  sous  la  forme  d'une  lettre 
adressée  par  le  ministre  de  la  marine  au  directeur  de  la  mis- 
sion du  Lac. 

«  M.  le  marquis  de  Beauhamois,  —  écrivait  Maurepas, 
le  5  mai  1475,  —  m'a  envoyé  la  harangue  au  Roy  que  les  sau- 
vages de  vostre  mission  lui  avoient  remise.  Et,  sur  le  compte 
que  j'en  ay  rendu  à  S.  M.,  elle  m'a  chargé  de  leur  expliquer 
que,  satisfaite  des  nouvelles  assurances  qu'ils  lui  donnoient 
de  leur  fidélité  et  de  leur  attachement,  elle  leur  avoit  accordé 
encore  cette  année  un  fond  de  deux  mille  livres  pour  les  mettre 
en  estât  de  continuer  les  ouvrages  nécessaires  pour  l'establisse- 
ment  de  leur  village.  S.  M.  a  aussy  chargé  M.  le  marquis  de 
Beauhamois  de  leur  faire  savoir  que,  comme  elle  les  a  tou- 
jours distingués  des  autres  nations,  elle  compte  que,  de  leur 
costé,  ils  donneront  pendant  la  guerre  l'exemple  de  la  bonne 
conduite  à  tous  égards. 

«  Pour  ce  qui  vous  regarde,  —  continuait  le  ministre,  — 
je  ne  puis  que  vous  louer  du  zèle  avec  lequel  vous  contribués 
au  bien  de  la  mission...  (i).» 

(i)  Archives  du  Ministère  des  Colonies  (série  B,  vol.  80,  f»  58).  La 
lettre  se  termine  par  la  formule  déjà  rencontrée  dans  la  lettre  du 


50  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    U    NOUVELLE-FRANCE    » 

Ce  compliment  délicat  était  celui  qui  devait  toucher  le  plus 
vivement  le  cœur  de  notre  compatriote.  Ses  Indiens  ne  furent 
pas  moins  sensibles  aux  marques  d'estime  et  de  confiance  que 
le  gouvernement  royal  leui:  donnait  :  aussi  les  espérances,  for- 
mulées par  le  comte  de  Maurepas,  ne  furent-elles  point  déçues. 

Au  mois  de  septembre  1746,  François  Picquet  rédigeait  un 
long  rapport  au  gouverneur  sur  «  la  conduite  des  sauvages 
des  Trois  Nations  du  Lac  des  Deux  Montagnes  dans  le  temps 
de  la  guerre.  » 

Véritable  mémoire  justificatif,  qu'on  dirait  écrit  pour  mon- 
trer l'exacte  réalisation  des  promesses  faites  deux  ans  plus 
tôt,  cette  relation  piquante  des  exploits,  accomplis  par  les 
guerriers  du  Lac  pendant  les  deux  premières  années  de  la 
guerre  intercoloniale,  constitue  un  document  du  plus  vif  inté- 
rêt. Une  recherche  curieuse  du  pittoresque  et  de  la  couleur 
locale,  un  style  souple  et  alerte,  nullement  maniéré,  mais 
sobre  et  nerveux,  le  caractérisent  au  point  de  vue  de  la  forme. 
Quant  aux  faits  eux-mêmes,  on  s'aperçoit  bien  vite  qu'ils 
sont  sincèrement  exposés  et  que,  loin  d'exagérer  son  propre 
rôle,  le  rédacteur  a  poussé  la  modestie  jusqu'à  oublier  de  par- 
ler de  lui-même,  quand  il  le  faudrait. 

La  lettre-rapport  de  l'abbé  Picquet  est  trop  longue  —  25 
pages  grand  format  —  pour  être  reproduite  en  entier  (i)  : 
on  nous  saura  certainement  gré  d'en  détacher  les  principaux 
paragraphes.  Les  premières  pages  nous  ont  fourni  plusieurs 
détails  déjà  utilisés  ;  on  y  relèvera  encore  des  allusions,  une 
en  particulier  très  intéressante,  à  la  harangue  de  Rouhaïata- 
rasse. 

«  Monsieur,  j'ai  lu  à  nos  sauvages  assemblés  la  lettre  que 

26  avril  1745  :  «  Et  persuadé  que  vous  ne  le  relâcherés  pas,  je  profi- 
terai avec  plaisir  des  occasions  de  vous  procurer  quelque  grâce  ». 

(i)  En  mss.  à  la  Bibliothèque  de  Saint-Sulpice  à  Paris,  où  nous 
avons  pu  en  faire  prendre  une  copie,  avant  le  «  départ  »  des  pieux 
et  savants  disciples  de  M.  Olier.  —  Une  particularité  orthographique 
de  ce  document  est  l'emploi  du  chiffre  8  dans  certains  noms  propres 
tels  que  Goyogouens,  Tsonnontouans,  etc..  En  voici  l'explication, 
donnée  par  le  P.  Rasles  dans  une  lettre  à  son  frère  (12  oct.  1723)  : 
«  Les  Sauvages,  dit  ce  jésuite,  ont  plusieurs  caractères  qu'ils  n'expri- 
ment que  du  gosier,  sans  faire  aucun  mouvement  des  lèvres  :  ou  par 
exemple.  Et  c'est  pourquoi  en  l'écrivant,  nous  le  marquons  par  le 
chiffre  8  pour  le  distinguer.  »  (Lettres  édifiantes,  t.  IV,  p.  109). 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  5l 

M.  le  ministre  m'a  fait  l'honneur  de  m'écrire  à  l'occasion  de 
la  harangue  au  Roi  que  les  guerriers  prirent  la  liberté  de  vous 
adresser  il  y  a  deux  ans.  Je  ne  leur  ai  rien  laissé  ignorer  de  la 
bataille  de  Fontenoy,  des  conquêtes  du  Roi,  du  courage  de 
Mgr  le  Dauphin,  enfin  des  marques  de  bonté  dont  Sa  Majesté 
ne  dédaigne  pas  de  les  honorer...  \ 

«  Le  peu  de  guerriers  qui  étaient  alors  à  la  mission  ont  dit 
d'abord  qu'ils  n'étaient  plus  occupés  qu'à  faire  des  prisonniers 
et  à  casser  des  têtes  ennemies,  accomplissant  ainsi  la  parole 
qu'ils  avaient  donnée  à  Sa  IMajesté  «  que  leur  sang  répandu  dans 
«  ce  pays  pour  sa  gloire  lui  répondrait  de  leur  fidélité  et  la 
«  mort  de  l'Anglais  de  leur  bravoure.  »  Ils  ont  ajouté  que  c'était 
aux  vieillards,  leurs  oncles,  qui  conduisent  les  affaires  du  vil- 
lage, d'informer  le  Roi  de  leur  conduite  et  faire  le  remercie- 
ment qu'exigent  les  grâces  qu'il  continue  d'accorder  à  leur 
mission. 

«...  Ils  finirent  l'assemblée  par  l'éloge  de  votre  modération, 
de  vos  façons  nobles  et  engageantes...  Ils  se  sont  encore  arrêtés 
à  la  pensée  d'un  compliment  qu'ils  vous  ont  fait  cet  hiver, 
lorsque  vous  êtes  monté  à  Montréal  sur  les  glaces  :  qu'en 
vain  veut-on  leur  faire  croire  que  vous  êtes  âgé  ;  votre  démar- 
che, votre  air,  votre  ton  de  voix  dénotent  le  contraire...  » 

Les  vieillards  renvoyèrent  la  délibération  au  lendemain 
«  pour  se  donner  le  temps  d'y  réfléchir  ».  Ce  n'était  pas  trop 
assurément  pour  peser  les  termes  de  l'adresse  qu'ils  se  propo- 
saient de  faire  parvenir  au  marquis  de  Beauharnais.  Aussi 
bien,  se  substituant  aux  guerriers  leurs  neveux  qui,  «  depuis 
qu'ils  ont  reçu  la  permission  de  frapper,  sont  devenus  sourds 
et  muets  dans  les  villages  »,  y  paraissant  à  peine  pour  livrer 
leurs  prisonniers  et  les  chevelures  levées  sur  les  têtes  ennemies, 
ne  devaient-ils  pas,  eux  désormais  «  incapables  de  combattre 
autrement  que  par  leurs  désirs  »,  informer  le  gouverneur  «  de 
tout  ce  qui  se  passe  dans  le  village  du  Roi,  car  c'eât  le  nom  que 
toutes  les  nations  donnent  à  la  mission  du  Lac  »  ? 

François  Picquet  assure  que  ses  sauvages  sont  pénétrés  de 
la  plus  vive  reconnaissance  envers  le  roi,  à  cause  «  de  la  grati- 
fication de  deux  mille  livres  que  Sa  Majesté  leur  avait  accordée, 
dans  l'année  1745,    pour  l'établissement  de    leur  viUage  ». 


52  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE   » 

C'était  une  façon  adroite  de  remercier  le  gouvernement  de 
ses  subventions. 

«  Ainsi,  — ajoute  le  missionnaire,  —  ce  village  qui  est  situé 
à  la  tête  de  toutes  les  habitations  françaises,  exposé  à  la  vue 
de  toutes  les  nations  ;  qui  s'est  consacré  le  premier  et  sans 
réserve  au  service  du  Roi;  qui  a  soin  du  feu  de  ses  conseils  et  où 
rien  ne  se  fait  qu'en  son  nom,  doit  faire  honneur  à  son  maître 
comme  à  ceux  qui  l'habitent.  Ceux-ci,  après  avoir  renoncé 
généreusement  à  leur  première  liberté,  si  chère  à  toutes  les 
nations  de  la  terre,  ont  en  même  temps  levé  l'étendard  de  la 
fidélité  et  de  la  soumission  aveugle  aux  ordres  du  Roi...  Ce 
village  n'excite-t-il  pas  déjà  la  curiosité  des  Français  çt  des 
peuples  les  plus  éloignés,  lesquels  avoueront  bien  mieux  encore 
qu'on  peut  être  infiniment  heureux  sous  la  domination  du  roi, 
dès  que  les  ouvrages  commencés  seront  parvenus  à  leur  per- 
fection ?  » 

Le  passage  qui  suit  —  le  seul  de  la  lettre  où  l'auteur  fasse 
mention  de  sa  personne  —  n'est  pas  le  moins  piquant.  Sous 
prétexte  de  mener  à  bien  les  travaux  de  fortification  entrepris 
dans  les  trois  villages,  le  bon  abbé  était  tout  simplement  en 
train  de  se  ruiner. 

«  Il  faut  avouer  ici  que  ni  les  missionnaires  ni  eux  ne  sont 
en  état  de  poursuivre  les  ouvrages  ;  que  leur  missionnaire  — 
parlant  de  moi,  observe  mélancoliquement  le  porte-parole  des 
«  oncles  »,  —  paraît  s'y  être  épuisé  et  avoir  contracté  des 
dettes  (!).  Pour  eux,  dans  le  temps  de  la  paix,  ils  ont  toujours 
préféré  à  tous  les  avantages  qu'ils  pouvaient  tirer  du  com- 
merce avec  les  Anglais  la  gloire  de  suivre  les  intentions  du 
roi  (ce  qui  engagea  la  Compagnie  des  Indes,  il  y  a  trois  ans, 
de  leur  faire  un  présent  de  deux  pièces  d'étoffe)  ;  dans  le 
temps  de  la  guerre,  ils  sont  même  hors  d'état  de  s'habiller.  » 

En  dépit  de  leur  pauvreté,  les  habitants  du  village  du  roi  ont 
régalé  de  leur  mieux  les  nations  qui  sont  venues  les  visiter, 
faisant  ainsi  admirer  «  la  magnificence  du  roi  »  jusque  dans 
«  le  centre  »  de  la  misère.  «  S'il  est  difficile  de  trouver  dans  la 
mission...  des  commerçants  et  des  gens  riches  »,  en  revanche 
«  il  est  aisé  d'y  voir  des  guerriers  courageux,  des  orateurs 
habiles  et  de  bons  politiques  qui  n'établissent  leur  gloire  que 


FRANÇOIS    PICQUET    «    lE    CANADIEN    »  53 

dans  leur  grandeur  d'âme  et  dans  le  bonheur  de  plaire  à- Sa 
Majesté  (i)...  ». 

A  la  lecture  de  ces  déclarations  où  s'étale  ingénument  le 
traditionnel  orgueil  des  peuplades  indiennes,  on  ne  peut  rete- 
nir un  sourire,  sourire  d'indulgence  et  de  sympathie.  On  ne 
peut  s'empêcher  aussi  d'admirer  de  quels  nobles  sentiments 
François  Picquet  s'efforçait  d'emplir  ces  âmes  naturellement 
hautes  et  fières. 

Suit  un  éloge  du  roi,  assez  hyperbolique  comme  il  convenait 
dans  la  bouche  de  Peaux-Rouges,  mais  d'une  précision  et 
d'une  délicatesse  dans  le  choix  des  louanges,  qui  fait  honneur 
au  patriotisme  éclairé  du  missionnaire  (2).  A  la  date  où  notre 
compatriote  écrivait,  Louis  XV  était  encore  le  jeune  souve- 
rain, héritier  d'un  grand  nom,  que  la  France,  dans  un  accès  de 
tendresse  irraisonnée,  quasi  maternelle,  négligeant  le  passé, 
escomptant  imprudemment  l'avenir,  appelait  le  «  Bien- Aimé  »; 
qu'elle  s'obstinait  à  voir,  selon  le  mot  de  M™^  de  Ventadour, 
«  beau  comme  l'espérance  ». 

///.  —  La  diplomatie  des  Indiens  du  Lac. 

La  partie  de  la  lettre,  où  François  Picquet  expose  au  gou- 
verneur «  la  conduite  »  de  ses  Indiens  «  dans  le  temps  de  la 
guerre  »,  est,  comme  on  le  devine,  la  plus  intéressante. 

(i)  François  Picquet  ajoute  :  «Ils  ressentent  ainsi  toute  la  force  et 

ftèsent  toute  la  valeur  des  favorables  paroles  dont  elle  a  bien  voulu 
es  honorer  dans  la  lettre  de  M.  le  Ministre.  » 

(2)  «  Onnontio-Goâ  — s'écrie  l'orateur  sauvage  —  est  nommé  le 
Bien-Aimé.  En  faut-il  davantage  pour  faire  l'éloge  d'un  grand  chef  et 
d'un  chef  absolu  ?...  Que  mon  neveu  le  guerrier  s'étonne  de  la  rapi- 
dité de  »es  conquêtes,  de  son  intrépidité  dans  les  dangers,  de  sa  cons- 
tance à  finir  les  campagnes  les  plus  pénibles  ;  qu'il  s'étonne  d'ap- 
prendre qu'il  couche  sur  la  dure  comme  nous  à  qui  quelques  bran- 
ches sèches  sur  la  terre  nue  servirent  de  berceau.  Four  moi,  vieillard, 
j'admire  encore  davantage  une  attention  inimitable  aux  moindres 
objets,  sans  jamais  perdre  de  vue  les  plus  grands  desseins,  et  telle  qu'il 
songe  au  prix  du  castor  pour  le  soulagement  de  ses  enfants  du 
Canada,  tandis  qu'il  médite  la  conquête  des  plus  vastes  provinces  ; 
une  bonté  paternelle  envers  ses  soldats;  ses  visites,  ses  soins,  son 
application  à  les  soulager  ;  sa  douceur  et  sa  clémence  tantôt  envers 
des  sujets  qui  avaient  été  infidèles,  tantôt  envers  ses  ennemis  vain- 
cus; enfin  ses  charitables  et  fréquents  souvenirs  envers  les  forts  de 
ses  armées  qui  sont  tombés  dans  les  combats...  » 


54  UN   DÉFENSEUR    DE    LA    u    NOUVELLE-FRANCE    » 

Le  secrétaire  bénévole  de  l'assemblée  des  «  Oncles  »  y  reven- 
dique, non  sans  orgueil,  pour  ses  chers  néophytes  l'honneur 
d'avoir  répondu  avec  enthousiasme  à  l'appel  des  autorités  et 
d'être  aussitôt  entrés  au  service  du  roi  ;  d'avoir  fait  les  pre- 
miers prisonniers  ;  d'avoir  emporté  un  fort  et  «  livré  combat  en 
plein  jour  et  en  pleine  campagne  »,  avant  qu'aucune  autre 
nation  ne  se  fût  encore  résolue  à  «  saisir  la  hache  d'  Onnontio- 
Goâ  )).  Enfin,  les  sauvages  du  Lac  se  glorifiaient,  —  et  à  vrai 
dire  ce  n'était  pas  leur  moindre  mérite,  —  d'avoir  empêché 
par  une  «  perpétuelle  correspondance  »  les  Iroquois  non  «  do- 
miciliés ))  d'cbéir  aux  suggestions  de  nos  ennemis.  Sur  tous  ces 
points,  le  narrateur  insiste  longuement,  trop  longuement  même 
pour  qu'on  puisse  reproduire  intégralement  son  récit  malgré 
tout  l'intérêt  qui  s'y  attache.  Nous  ne  ferons  donc  que  l'ana- 
lyser, sauf  à  en  citer  certains  fragments  plus  pittoresques  ou 
plus  dramatiques. 

On  connaît  déjà  l'attitude  adoptée  par  les  guerriers  du  Lac 
dès  le  début  des  hostilités  entre  le  Canada  et  les  colonies  britan- 
niques. Leur  empressement  à  s'enrôler  sous  l'étendard  de  la 
France  ne  fut  pas  approuvé  généralement  :  «  les  Indiens  des 
autres  villages  leur  reprochèrent  de  s'être  trop  hâtés  dans  une 
affaire  de  cette  conséquence  «.Des  «malintentionnés  «allèrent 
jusqu'à  les  accuser  «  d'avoir  commencé  la  guerre  ».  Loin 
de  s'offusquer  de  ces  critiques,  les  disciples  de  l'abbé  Pic- 
quet,  abdiquant  leurs  préjugés  de  caste,  ne  gardèrent  pas  ran- 
cune à  leurs  frères  sauvages  des  mauvais  traitements  qu'ils 
eurent  plus  d'une  fois  à  subir. 

Ils  poussèrent  même  le  loyaUsme  jusqu'à  se  donner  auprès 
des  guerriers  des  Cinq-Cantons  la  mission  la  plus  délicate  et  la 
plus  risquée  :  maintenir  en  une  stricte  neutralité  ces  ennemis 
séculaires  de  la  Nouvelle-France. 

Dès  l'hiver  de  1744,  les  gens  du  Lac  entretenaient  avec  les 
Iroquois  une  «  correspondance  »  suivie,  «  tant  pour  en  tirer 
les  connaissances  qui  pouvaient  être  nécessaires  que  pour  les 
faire  persévérer  dans  leurs  bons  sentiments  ».  En  présence  des 
sollicitations  continuelles  des  Anglais,  on  ne  pouvait  guère 
espérer  que  ces  peuplades  belliqueuses  se  prononceraient  en 
notre  faveur;  l'essentiel  était  de  leur  persuader  de  conserver, 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  55 

au  milieu  du  choc  des  armes,  la  paix  qu'ils  avaient  jurée  avec 
nous  au  début  du  siècle  (i)  :  c'est  à  quai  réussirent  les  négocia- 
teurs envoyés  secrètement  par  François  Picquet  vers  les  «  ca- 
banes iroquoises  ».  Le  gouverneur  leur  en  fit  témoigner  sa 
vive  satisfaction. 

L'hiver  suivant,  on  dut  renouveler  les  mêmes  démarches. 
Le  propre  «  filleul  du  gouverneur  et  son  cousin  »  arrivèrent 
auprès  des  Cantons  «  fort  à  propos,  alors  que  les  Anglais  fai- 
saient tous  leurs  efforts  pour  faire  accepter  leur  hache  de 
guerre».  Les  jeunes  gens  étaient  alliés  aux  principales  familles 
iroquoises  :  «  leur  vue  les  réjouit  beaucoup  et  les  confirma  dans 
leurs  bonnes  intentions.  »  Bien  plus,  nos  diplomates  impro- 
visés eurent  l'habileté  de  décider»  les  chefs  des  Cinq-Nations  », 
qui  se  trouvaient  à  Montréal,  de  «  descendre  »  avec  eux 
jusqu'à  la  ville  de  Québec,  résidence  habituelle  du  gouver- 
neur. M.  de  Beauharnais  reçut  magnifiquement  ses  visiteurs 
et  les  Iroquois  se  montrèrent  si  touchés  de  sa  bonne  grâce  et 
de  sa  bienveillance  qu'ils  promirent  de  «  frapper  sur  l'Anglais, 
s'il  entreprenait  la  conquête  du  Canada  ». 

On  ne  pouvait  évidemment  se  fier  à  cette  promesse  :  les 
promesses  coûtaient  si  peu  aux  Iroquois  !  Mais  leur  voyage  à 
Québec  n'en  constituait  pas  moins,  surtout  à  cette  date,  un 
symptôme  rassurant.  Suivant  l'expression  de  François  Pic- 
quet, on  se  trouvait  alors  «  dans  le  temps  des  alarmes  ».  La 
France,  engagée  pour  son  malheur  dans  une  politique  trop 
exclusivement  continentale,  n'était  pas  en  état  d'envoyer  à 
ses  colonies  les  secours  qui  leur  étaient  nécessaires.  Presque 
abandonné  à  lui-même,  le  Canada  n'avait  pu  défendre  l'Ile- 
Royale  contre  les  efforts  réunis  de  la  Grande-Bretagne  et  de 
ses  colonies  d'outre-mer.  Louisbourg  n'avait  qu'une  garnison 
de  1.500  hommes,  sans  solde  et  mal  nourris  :  ceux-ci  capitu- 
lèrent devant  les  marins  anglais  de  l'amiral  Warren  et  les 
miliciens  en  sabots  que  Pepperell  avait  amenés  du  Massachu- 


(i)  En  faisant  signer  à  trente-huit  chefs  sauvages,  le  4  août  1701, 
l'engagement  de  ne  plus  combattre  entre  eux  ni  contre  les  Français, 
le  chevalier  de  Callières  avait  recommandé  spécialement  aux  Iroquois 
d'observer  la  neutralité  la  plus  stricte  entre  la  Nouvelle-France  et  la 
Nouvelle-Angleterre. 


56  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

setts  (17  juin  1745).  Les  vainqueurs  célébrèrent  leur  victoire 
avec  le  plus  bruyant  enthousiasme  (i). 

Tant  de  tapage  pour  un  succès,  en  somme  plutôt  médiocre, 
s'expliquait  sans  doute  par  l'orgueilleuse  satisfaction  des 
gens  de  la  Nouvelle-Angleterre,  acharnés  depuis  un  siècle  à 
poursuivre  la  destruction  de  nos  établissements,  trop  prospères 
à  leur  gré.  De  nombreux  marchands,  véritablement  affolés  par 
la  contrebande  dont  Louisbourg  était  devenu  le  refuge,  figu- 
raient d'ailleurs  parmi  les  volontaires  bostonais.  Toutefois,  nos 
adversaires  avaient  un  autre  but  en  publiant  avec  fracas  leur 
victoire  :  sachant  fort  bien  que  les  Peaux-Rouges  en  rece- 
vraient une  impression  profonde,  ils  escomptaient  déjà  les 
défections  qui  ne  pouvaient  manquer  de  se  produire  au  sein 
de  peuplades  toujours  disposées  à  faire  cause  commune  avec 
le  parti  du  plus  fort. 

Au  Canada,  l'émotion  fut  très  vive  et  l'on  eut,  semble-t-il, 
la  claire  vision  du  danger  :  non  seulement  il  était  à  craindre 
que  les  Anglais  ne  missent  à  profit  ce  premier  avantage  pour 
remonter  le  Saint-Laurent  et  venir  de  nouveau  assiéger  Qué- 
bec, mais  on  avait  tout  lieu  de  redouter  que  les  nations  alliées 
aux  colons  américains,  les  tribus  jusqu'alors  indécises  ou 
même  auparavant  dévouées  à  la  France,  ne  se  réunissent  aux 
troupes  britanniques  pour  prendre  à  revers  nos  postes  du 
haut  pays.  C'est  ce  que  déclare  formellement  Lalande  : 
«  Après  la  prise  de  l'Ile  Royale,  toute  la  colonie  était  dans  la 
consternation.  L'on  craignait  tout  de  la  flotte  anglaise  à  Québec, 
des  nations  alliées  dans  le  haut  de  la  colonie.  »  Et  le  savant 
biographe  d'ajouter  cette  phrase  bien  éloquente  dans  sa  sim- 
plicité :  «  M.  Picquet  répondit  de  cette  partie.  » 

Comme  on  vient  de  le  voir,  le  missionnaire  n'avait  pas  at- 
tendu notre  premier  échec,  pour  combattre  dans  l'esprit  des 
sauvages  les  dangereuses  suggestions  de  nos  adversaires. 
Après  la  chute  de  Louisbourg,  il  fit  l'impossible  pour  neutra- 
liser l'effet  déplorable  produit  sur  les  Indiens  par  la  victoire 
anglaise.  Il  y  réussit,  mais  au  prix  de  quels  efforts  !  On  en  ju- 

(i)  Une  escadre,  commandée  par  l'amiral  Périer  de  Salvert,  fut 
envoyée  de  Brest  au  secours  de  l'île  Royale  qui  se  trouva  prise  avant 
son  arrivée. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  bj 

géra  par  le  passage  de  sa  lettre  à  M.  de  Beauham,ais  où,  après 
avoir  rappelé  la  visite  des  chefs  iroquois  à  Montréal  vers  le 
début  de  l'hiver  de  1745,  il  raconte  comment,  à  quelques  mois 
d'intervalle,  ces  mêmes  Iroquois  tentèrent  de  débaucher  les 
guerriers  du  Lac  des  Deux-Montagnes  : 

«  Tout  cela  n'avait  pas  néanmoins  empêché  les  Cinq-Nations 
de  se  laisser  gagner  par  les  Anglais  et  de  venir  négocier  au 
Lac  avec  leurs  frères  au  moins  une  suspension  d'armes,  s'ils 
ne  pouvaient  pas  en  obtenir  la  neutralité.  Ils  espéraient  que, 
s'ils  réussissaient  au  Lac,  ils  viendraient  bien  à  bout  des  autres. 
Les  députés  arrivèrent  donc  au  Lac  et  parlèrent  ainsi  avec  deux 
grands  colliers  de  porcelaine  (i)  : 

«  Mon  frère  du  Lac  des  Deux-Montagnes,  je  viens  t'ébranler 
«  un  peu  la  tête  pour  dissiper  ton  ivresse.  Pourquoi  ne  pas 
«  laisser  battre  les  deux  géants  qui  se  font  la  guerre?  L'un  des 
«  deux  n'est-il  pas  capable  de  nous  écraser  par  sa  chute, 
«  et  l'autre  ne  nous  exterminerait-il  pas  aisément  si  nous 
«  avions  pris  le  parti  du  plus  faible  ?  Cessez  donc  les  hostilités, 
«  autrement  nous  sommes  tous  morts.  »  Il  jeta  son  collier  et 
voilà  la  parole  des  cabanes  Iroquoises  (2).  Un  moment  après, 
il  jeta  un  autre  collier  en  disant  :  «  Mon  frère,  prends  du  moins 

(i)  Bandes  de  cuir  «  de  deux  ou  trois  pieds  de  longueur  et  de  six 

f)ouces  de  largeur,  garnies  de  coquillages  qu'on  trouve  au  bord  de 
a  mer,  entre  la  Nouvelle-York  et  la  Virginie.  »  (La  Hontan,  lettre 
vu).  Ces  coquillages,  bleuâtres  ou  blancs,  étaient  rends  et  de  la  gros- 
seur de  petits  pois;  d'après  Charlevoix  (op.  cit.,  t.  III,  p.  209),  ils 
étaient  «  cannelés,  allongés,  un  peu  pointus  et  sans  oreilles.  L'inté- 
rieur était  d'un  beau  vernis  et  d'une  coloration  très  vive,  tantôt 
blanche,  tantôt  violette.  »  On  les  perçait  et  on  les  enfilait  comme  des 
perles.  L'alternance  des  couleurs,  le  nombre  des  rangées  avaient  des 
significations  précises.  L'usage  de  l'écriture  leur  étant  inconnu,  les 
Peaux-Rouges  se  servaient  de  ces  colliers  comme  de  gages  pour  leurs 
contrats  d'affaires  ou  leurs  négociations.  Ils  gardaient  parfois  «  un 
siècle  ceux  qu'ils  avaient  reçus  de  leurs  voisins  »  et,  comme  on  les 
reconnaissait  à  leurs  différentes  marques,  c'était  l'affaire  des  vieil- 
lards de  rappeler  «  le  temps  et  le  lieu  où  on  les  avait  reçus.  »  Le 
siècle  révolu,  ils  pouvaient  être  utilisés  pour  de  nouveaux  traités. 
La  guerre  se  déclarait,  paraît-il,  avec  des  colliers  rouges. 

(2)  Les  Iroquois,  dont  le  nom  viendrait  du  mode  de  conclusion  de 
leurs  harangues,  se  désignaient  eux-mêmes  superbement  par  le  terme 
«  d'hommes  supérieurs  à  tous  les  autres  »  (Golden,  History  of  the 
Five  Indian  Nations  of  Canada)  ou  par  le  qualificatif,  plus  modeste, 
de  «  Faiseurs  de  cabanes  ».  Leurs  demeures  étaient  en  effet  plus 
grandes,  mieux  construites  et  mieux  fortifiées  que  celles  de  leurs 
voisins.  —  Parole  est  ici  synonyme  de  discours. 


58  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

«  un  jour  (cela  veut  dire  un  an)  pour  examiner  ensemble  une 
«  affaire  de  cette  conséquence.  » 

«  Le  lendemain  matin,  l'orateur  des  guerriers  parla,  quoi- 
que cette  affaire  regardât  le  conseil  des  vieillards,  et  dit  : 
«  Le  règne  des  guerriers,  c'est  le  temps  de  la  guerre  ! 
«  Mon  frère  des  Cinq-Nations,  la  fumée' du  sang  répandu 
«  d'Onnontio,  ton  père  et  le  mien,  excite  mon  ivresse.  Un 
«  enfant  verra-t-il  couler  le  sang  de  son  père  sans  être  trans- 
«  porté  de  fureur?  Tu  veux  m'effrayer  par  la  force  énorme 
«  de  l'Anglais.  N'ai-je  pas  l'expérience  de  l'avoir  toujours 
«  vaincu?  Désespère-toi,  mon  frère,  je  ne  saurais  changer 
«  ma  résolution.  Enfonce  ton  collier  jusque  dans  le  centre 
«  de  la  terre  ;  qu'aucune  nation  n'apprenne  jamais  qu'il  s'est 
«  tenu  dans  le  village  du  Roi  un  discours  comme  le  tien.  Voilà 
«  ma  parole  et  mon  collier  qui  peuvent  paraître  dans  tous 
«  les  villages  du  monde.  Je  te  laisse  avec  nos  vieillards  et  nos 
«  femmes;  le  temps  de  venger  mon  père  et  le  tien  me  presse. 
«  Je  pars  !  » 

«  En  achevant  ces  mots,  il  fit  un  cri  en  disant  :  «  Je  brûle 
un  village  »,  et  chanta  sa  chanson  de  guerre  avec  tant  de  fer- 
meté que  le  chef  des  Agniés  résolut  dès  ce  moment  de  finir  ses 
jours  avec  les  gens  du  Lac  des  Deux-Montagnes,  ce  qu'il  a 
exécuté  ;  il  est  actuellement  en  guerre  et  l'un  des  plus  zélés 
serviteurs  du  Roi.*  » 

Cette  subite  «  conversion  »  n'était  pas  un  épisode  aussi 
banal  qu'on  pourrait  croire  de  prime  abord.  Grâce  à  leur 
vaillance  et  à  leurs  ruses,  les  Agniés  ou  Mohawks  avaient 
remporté  des  victoires  nombreuses  dans  les  guerres  entre 
sauvages.  Leur  prestige  en  était  devenu  tel  qu'ils  avaient 
fini  par  être  considérés  comme  les  représentants  par  excellence 
de  la  race  iroquoise  et  que  les  autres  nations  s'étaient 
mises  sous  leur  patronage.  De  tous  les  Indiens  des  Cinq- 
Cantons,  c'étaient  sans  aucun  doute  les  plus  redoutables  en 
même  temps  que  les  plus  rebelles  à  notre  influence.  François 
Picquet  lui-même  ne  parvint  pas  à  les  entamer  sérieusement  ; 
il  avouait,  non  sans  humeur,  qu'on  devait  «  les  regarder  comme 
des  Anglais  ». 

«  Les  guerriers  partaient  tous  le  même  jour,  —  continue  la 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  5g 

lettre,  —  lorsqu'ils  aperçurent  les  Outaouais  (i)  et  les  autres 
nations  du  haut  Canada  qui  venaient  à  la  mission .  Ils  déchar- 
gèrent les  vieillards  des  cérémonies  de  leur  réception  ^t  reçu- 
rent militairement  ces  étrangers  qui,  chapnés  de  ce  nouveau 
cérémonial,  se  mirent  aussi  à  chanter  la  guerre  avec  eux,  en 
menaçant  avec  la  main  les  Anglais. 

«  Néanmoins  les  vieillards  répondirent  eux-mêmes  au  se- 
cond collier  des  Cinq-Nations  en  ces  termes  :  «  Mon  frère 
«  des  Cinq-Nations,  le  guerrier  mon  neveu  a  pris  son  parti. 
«  Tu  connais  comme  mci  combien  sa  pensée  est  forte.  Sou- 
«  viens-toi  seulement  que,  tandis  qu'il  était  ici  en  paix,  il  ne 
«  cessait  de  soulager  ton  bras  contre  les  nations  qui  l'irritaient, 
«  que  leurs  terres  sont  encore  rougies  de  son  sang  et  couvertes 
«  de  ses  os.  Si  tu  ne  veux  pas  à  ton  tour  lui  aider,  du  moins 
«  permets-lui  de  prouver  à  ton  père  et  le  sien  que  son 
«  guerrier  du  Lac  des  Deux-Montagnes  est  son  véritable 
«  enfant.  » 

«  Les  Iroquois  répondirent  presque  en  même  temps  :  «  Ta 
«  pensée  est  juste,  mon  frère;  je  sens  ce  que  tu  veux  dire.  Je 
«  te  répondrai  l'année  prochaine  en  homme  reconnaissant.  » 

Ainsi,  grâce  à  l'inébranlable  fidélité  des  gens  du  Lac,  les 
députésdes  Cinq-Cantons  en  furent  pour  leurs  frais  d'éloquence 
et  pour  leur  courte  honte.  Ceux  d'entre  eux  qui,  dans  la  suite, 
prirent  parti  contre  nous,  furent  relativement  peu  nombreux 
et  ne  se  décidèrent  que  très  tard.  Aussi  bien  les  «  domiciliés  »  de 
la  mission  avaient  eu  l'adresse  de  se  faire  Uvrer  en  otages  dix- 
huit  jeunes  garçons  appartenant  aux  meilleures  familles  iro- 
quoises  ;  ils  en  assumèrent  généreusement  la  garde  et  l'entre- 
tien. Il  est  donc  permis  de  croire  que  si  les  terribles  guerriers 
qui  nous  avaient  maltraités  si  cruellement  pendant  les  guerres 
coloniales  du  règne  de  Louis  XIV,  nous  causèrent,  de  1743  à 
1748,  plus  de  souci  que  de  mal,  c'est  en  majeure  partie  à 
M.  Picquet  et  à  ses  néophytes  que  nous  en  fûmes  redevables. 

Au  reste,  ces  derniers  ne  limitaient  pas  aux  seuls  Iroquois 


(i)  Les  Outaouais  ou  «  Oreillards  »,  appelés  aussi  par  Champlain 
«  Cheveux  relevés  »,  à  cause  de  la  disposition  de  leur  chevelure 
nouée  en  «  huppe  »  au  sommet  de  la  tête,  chassaient  au  nord  des 
lacs  Erié  et  Ontario,  mais  surtout  vers  les  bords  de  la  rivière  Ottawa. 


6o  UN   DÉFENSEUR   DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

leurs  soins  intelligents.  «  Aucune  nation  ne  touchait  à  leur 
village  sans  être  animée  d'un  zèle  ardent  pour  les  intérêts  du 
Roi  dans  cette  guerre.  »  A  l'appui  de  cette  affirmation,  le . 
missionnaire  cite  le  fait  suivant,  en  vérité  caractéristique  : 
Des  Hurons  (i),  des  Outaouais  et  aussi  des  Mississagués  (2) 
du  Détroit  (3),  venus  à  Montréal  pour  engager  le  gou- 
verneur à  cesser  les  hostilités,  voulaient  à  toute  force 
qu'on  déposât  les  armes.  A  cette  nouvelle,  écrit  l'abbé  Pic- 
quet,  «  cinquante  Iroquois,  près  de  quatre-vingts  tant  Algon- 
quins que  Nipissings,  tous  de  la  mission,  partirent  à  l'instant 
pour  Montréal.  Ils  y  présentèrent,  de  la  part  du  gouverneur 
et  avec  un  collier  que  M.  le  commissaire  leur  donna,  la  hache 
de  guerre  é'Onnontio-Goâ  à  toutes  ces  nations.  Ils  leur  parlè- 
rent avec  tant  de  fermeté  et  de  confiance  en  Dieu  et  de  zèle 
pour  la. gloire  du  Roi  qu'ils  les  déterminèrent  à  prendre  parti 
à  la  satisfaction  de  toute  la  ville,  où  l'on  n'entendait  que  ce 
langage  :  «  Nos  bons  amis,  les  gens  du  Lac  des  Deux-Mon- 

(i)  Ceux  des  Yendat,  auxquels  les  Canadiens  donnèrent  le  nom, 
devenu  définitif,  de  «  Hurons  »  (leur  chevelure,  rejetée  en  avant, 
donnait  à  leur  tête  l'aspect  d'une  hure  de  sanglier).  —  Ils  vivaient 
sur  les  bords  orientaux  de  la  «  mer  douce  »  qui  porte  leur  nom  et 
au  nord-ouest  des  bassins  de  l'Eriéetde  l'Ontario.  Parkman  (France 
and  England  in  North-America)  évalue  à  trente  mille  le  nombre  des 
Hurons  qui  étaient  groupés,  vers  le  milieu  du  dix-septième  siècle, 
dans  la  «  péninsule  »  de  l'Ontario.  La  féroce  inimitié  des  Iroquois 
les  dispersa.  Quelques-uns  se  dirigèrent  vers  les  pays  laitiers  qui 
séparent  le  versant  des  Grands  Lacs  de  celui  de  l'Ohio;  d'autres, 
vers  l'Ouest,  vers  Détroit  par  exemple  ;  le  plus  grand  nombre  recula 
vers  le  Nord.  Les  trente-deux  villages,  situés  entre  l'Ottawa  et  le  lac 
Simcoë,  furent  détruits  les  uns  après  les  autres  et  un  jour  vint  où  tout 
le  riche  pays  des  Hurons  futtransformé  en  un  morne  désert.  A  la  place 
des  noms  de  villages,  visités  un  siècle  auparavant  par  nos  explorateurs, 
les  cartes  du  xviiie  siècle  portent  cette  mention  :  «  Nation  détruite.  » 

(2)  Ou  Mississaugua,  de  la  famille  ethnique  des  Odjibeway.  Ils 
vivaient  principalement  sur  la  rive  septentrionale  du  lac  Huron,  d'où 
ils  avaient  refoulé  les  Iroquois  envahisseurs.  Il  existe  encore,  vers 
Niagara,  un  fort  Mississaugua. 

(3)  Fortin  de  traite,  bâti  par  les  Français  en  1670.  Il  porta  d'abord 
le  nom  du  ministre  Pontchartrain.  En  1701,  Lamothe-Cadillac  en 
fit  une  petite  colonie.  :  l'église  paroissiale  était  desservie  par  les 
Récollets,  et  les  Jésuites  avaient  tonde  une  mission  sur  l'autre  bord 
de  la  rivière.  L'admirable  situation  de  ce  poste,  dans  un  pays  fertile 
et  giboyeux  (cf.  Mém.  sur  les  aff.  du  Canada,  p.  11),  et  sur  le 
«  détroit  >,  par  lequel  s'écoule  le  trop-plein  du  lac  Huron  dans  le 
lac  Erié,  en  faisait  un  de  ces  centres  nécessaires,  qui  résistent  à  tous 
les  accidents.  Aujourd'hui,  Détroit  est  une  des  grandes  villes  de 
l'Union  (Etat  de  Michigan). 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  6l 

tagnes  !  nos  véritables  frères!  Pourra-t-on  jamais  se  recon- 
naître de  leur  zèle,  de  leur  attachement  et  de  leur  amour  pour 
notre  pays  ?»  • 

Le  fait  est  que  les  braves  sauvages  s'employaient  en  toute 
occasion  à  entraîner  les  indécis  à  la  bataille  sous  les  plis  du 
drapeau  fleurdelisé.  Ils  y  réussissaient  du  reste  admirable- 
ment, «  soit  au  moyen  de  négociations  secrètes,  soit  en  levant 
des  partis  pour  remplacer  les  chefs  morts  des  diffé- 
rents villages  :  ce  qui  flatta  beaucoup  le  Sault-Saint- 
Louis.  » 

Notons  enfin  que  pour  triompher  des  suprêmes  répugnances 
de  leurs  frères  de  race,  les  hommes  du  Lac  avaient  à  leur  ser- 
vice un  moyen  presque  infaillible  :  leur  offrir  des  présents  ca- 
pables de  réveiller  leur  vertu  guerrière.  Ils  abandonnèrent  de 
la  sorte  à  certains  «  domiciliés  »,  notamment  à  leurs  voisins 
du  Sault  Saint-Louis,  tous  leurs  prisonniers,  «  sept  hommes 
en  vie  et  une  petite  fille  »  ;  ils  distribuèrent  aussi  «  vingt-sept 
chevelures  aux  différentes  nations  des  pays  d'en-haut,  pour 
être  portées  dans  les  villages,  afin  de  les  exciter  par  ces  trophées 
de  leur  victoire  à  suivre  leur  exemple   »  (i) . 

Ces  tristes  trophées  avaient  à  leurs  yeux  le  plus  grand 
prix  (2)  :  ils  leur  avaient  coûté  si  cher  !  Au  mois  de  septembre 


(i)  S'il  est  inexact  de  prétendre  avec  Elisée  Reclus  (Nouv.  géogra- 
phie universelle,  t.  XVl,  p.  45)  que  les  Indiens  ne  faisaient  pas  de 
prisonniers,  il  est  malheureusement  trop  certain  que  leur  ambition 
était  de  scalper  l'ennemi,  mort  ou  vif,  pour  orner  leurs  tentes  de  la 
cr  chevelure  du  vaincu  ».  «  Lorsqu'un  sauvage  revient  dans  son  pays, 
écrivait  le  P.  Sébastien  Rasles  en  1728  (Lettres  édifiantes,  t.  IV, 
p.  II 3),  chargé  de  plusieurs  chevelures,  il  est  reçu  avec  de  grands 
honneurs  ;  mais,  c'est  pour  lui  le  comble  de  la  gloire,  lorsqu'il  fait 
des  prisonniers  et  qu'il  les  amène  vifs.  »  On  sait  comment  ces  mal- 
heureux étaient  accueillis  et  à  quels  efifroyables  supplices  on  les 
destinait  le  plus  souvent.  Notons  en  passant  que  la  générosité  des 
gens  du  Lac  prouve  à  quel  point  l'influence  du  christianisme  avait 
modifié  leurs  mœurs  :  non  seulement  ils  n'attachaient  pas  leurs  pri- 
sonniers au  «  poteau  de  la  torture  »,  mais  il  est  à  croire  qu'en  les 
livrant  à  leurs  alliés,  ils  demandaient  pour  les  captifs  un  traitement 
humain. 

(2)  Sur  le  scalp,  que  les  anciens  sauvages  regardaient  comme  un  tro- 
phée glorieux,  les  sauvages  modernes  professent  la  même  opinion 
que  leurs  pères  (Catlin,  North  Atnerican  Indian  ;  P.  de  Smet,  iVfi.î- 
sion  de  VOrégon).  Vainement,  les  missionnaires,  et  François  Picquet 
plus  que  tout  autre,  s'efforcèrent  de  détruire  ce  préjugé  barbare.  Ils 
y  réussirent  d'autant  moins  que  la  plupart  des   administrateurs  an- 


02  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

1746,  «  le  nombre  de  leurs  morts  et  de  leurs  blessés,  —  six 
hommes  tués  et  dix-sept  blessés,  dont  trois  incurables,  —  pas- 
sait le  nombre  de  ceux  de  toutes  les  autres  nations  réunies.  » 
En  outre,  depuis  le  commencement  de  la  guerre,  on  souffrait  au 
village  les  plus  grandes  privations  :  les  guerriers  n'allaient  plus 
à  la  chasse  ;  faute  de  bras  pour  les  cultiver,  les  terres  tom- 
baient en  friche  et  la  disette,  qui  sévissait  dans  la  colonie  tout 
entière,  avait  fait  hausser  le  prix  du  blé.  Dans  ces  conjonctures 
difficiles,  François  Picquet  parut  à  la  hauteur  de  ses  devoirs. 
Vivement  ému  des  souffrances  supportées  par  ses  fils  spi- 
rituels avec  une  patience  qu'on  pourrait  qualifier  d'héroïque, 
il  les  allégea  du  mieux  qu'il  put,  recourant  tour  à  tour  au 
gouverneur,  à  l'intendant,  à  ses  supérieurs  ecclésiastiques, 
toujours  prêts  d'ailleurs  à  lui  venir  en  aide  ;  donnant  l'exem- 
ple en  tout  et  partout  ;  besognant  même  aux  champs  pour 
sauver  les  cultures,  lorsqu'il  n'accompagnait  pas  ses  guerriers 
dans  leurs  expéditions.  . 

Le  missionnaire  avait  assisté  à  l'assemblée  générale  des  In- 
diens alliés,  tenue  à  Montréal  au  début  de  la  guerre.  Dans 
l'automne  de  1745,11  se  rendait  àjQuébecavec  ceux  des  hommes 
du  Lac  qui  n'étaient  pas  encore  baptisés.  L'illustre  Mgr  de 
Pontbriand  (i)  voulut  leur  conférer  le  sacrement  de  ses  pro- 
pres mains,  et  les  plus  hauts  personnages  de  la  Colonie  :  le 
gouverneur,  Charles  de  Beauharnais,  l'intendant,  Gilles  Hec- 
quart,  le  commissaire  de  la  marine  à   Montréal,   François- 


glais  et  français  encourageaient  au  contraire  les  Indiens  à  persévérer 
dans  leur  triste  habitude.  Au  xviie  siècle,  le  roi  de  France  payait  aux 
Hurons  cinquante  francs  pour  une  chevelure  d'Anglais  et  le  roi 
d'Angleterre  donnait  le  double  pour  celle  d'un  Français.  (P.  A,  Gaspé, 
Les  Anciens  Canadiens).  Pendant  le  siège  de  Québec,  les  «  rangers  » 
du  capitaine  Rogers,  les  sous-officiers  de  Montgomery  scalpaient 
leurs  prisonniers  canadiens  {Malcolm  Fraser's  Journal;  Knox's 
historical  Journal,  t.  II,  p.  3i;  Life  of  Wolfe,  p.  540).  En  1760,  le 
Parlement  de  Caroline  taxait  encore  les  chevelures.  Bien  plus,  en 
1763,  les  habitants  de  Carlisle,  shériff  en  tête,  scalpaient  inhumai- 
nement les  sauvages  qui  tombaient  entre  leurs  mains. 

(i)  Henri-Marie  Du  Breil  de  Pontbriand,  né  à  Rennes  et  mort  au 
séminaire  de  Montréal  le  8  juin  1760.  D'abord  chanoine  de  Rennes, 
il  fut  sacré  évêque  de  Québec,  le  9  avril  1741.  Les  Indiens,  conquis 
par  sa  bonté,  lui  avaient  donné  un  nom  qui,  dans  leur  langue,  réf)ond 
à  cette  expression  :  //  nous  console.  (Cf.  Mgr  Têtu,  Les  Evêques 
de  Québec.)  C'est  le  frère  du  fondateur  de  VŒuvredes  Petits  Savoyards. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  63 

Victor  Varin  (i),  acceptèrent  le  parrainage  des  nouveaux 
chrét'.ens. 

Quelques  mois  plus  tard,  en  plein  hiver,  François  Picquet 
allait  encore  à  Montréal  trouver  le  gouverneur,  qui  était  lui- 
même  «  monté  sur  les  glaces  »,  en  dépit  de  son  âge.  Le^  mar- 
quis présida  une  grande  parade  militaire,  au  cours  de  laquelle 
il  félicita  chaleureusement  les  auxiliaires  indigènes,  ceux  du 
Lac  en  particulier,  de  leur  dévouement  aux  intérêts  de  la  Nou- 
velle-France. 

En  ce  qui  concernait  les  gens  du  Lac,  ces  éloges  officiels 
étaient  bien  mérités.  Nous  venons  d'exposer  leur  rôle  auprès 
des  autres  Indiens,  il  nous  reste  à  les  suivre  sur  les  champs  de 
bataille. 


IV.  —  La  «  guerre  sauvage  »  de  1744  à  1746. 

Tout  au  début  des  hostilités  entre  les  colons  anglais  et  cana- 
diens, le  gouverneur  avait  envoyé  les  hommes  du  Lac,  par 
petits  groupes  de  dix  à  cinquante,  explorer  les  côtes  de  la 
Nouvelle-Angleterre.  Comme  ils  s'y  rendaient  d'habitude 
au  moment  de  la  pêche,  ils  avaient  chance  de  passer  inaperçus, 
en  sorte  qu'ils  pourraient  surveiller  à  leur  aise  et  les  prépara- 
tifs et  les  mouvements  de  l'ennemi.  Ils  avaient  d'ailleurs  la 
consigne  de  faire  le  plus  possible  de  prisonniers,  «  afin  d'en 
tirer  les  renseignements  utiles.  »  La  lettre  au  marquis  de  Beau- 
harnais  insiste  particuhèrement  sur  les  courses  des  Nipis- 
sings  (2)  à  travers  les  gouvernements  de  Boston  et  d'Orange 
(Albany),  où  ils  parurent  une  fois  au  nombre  de  quarante-cinq. 

(i)  Les  Mémoires  sur  les  affaires  du  Canada,  (pp.  67  et  io3)  nous 
donnent  un  portrait  peu  flatté  de  ce  petit  homme,  vif  et  remuant, 
l'associé  de  Martel,  et  qui,  pour  mettre  à  l'abri  l'énorme  fortune 
qu'il  s'était  acquise,  demanda  à  rentrer  en  France  en  1757.  Ils  ren- 
dent cependant  hommage  à  la  finesse  de  son  esprit,  à  son  amour  du 
travail  et  à  ses  rares  aptitudes  pour  la  finance.  Compromis  plus  tard 
dans  les  scandales  coloniaux  de  la  Nouvelle-France,  il  fut  condamné 
par  le  Parlement  de  Paris  en  même  temps  que  Bigot. 

(2)  Peuplade  qui  porte  le  nom  du  lac  auprès  duquel  sa  postérité 
n'est  pas  encore  complètement  éteinte.  Les  appellations  de  «  sorciers» 
et  de  a  nation  aux  maléfices  »  étaient  souvent  appliquées  aux  Nipis- 
sings,  renommés  pour  leurs  «  hommes  de  médecine  ». 


64  UN   DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

A  peine  les  braves  «  découvreurs  »  étaient-ils  de  retour  de 
ces  explorations  dangereuses  qu'on  leur  confiait  d'autres  mis- 
sions. Sur  des  ordres  venus  de  Québec,  dans  l'été  de  1744,  soi- 
xante-dix d'entre-eux  se  remettaient  en  route  pourNiagara(i), 
sous  le  commandement  de  M.  de  Saint-Pierre  (2) .  Il  s'agissait  de 
convoyer  «  les  canots  de  voyageurs  (3)  qui  arrivaient  chargés 
du  Détroit  ».  François  Picquet  a  pris  soin  de  noter  qu'en 
cette  circonstance,  ses  Nipissings  firent  montre  de  la  plus  loua- 
ble abnégation,  car  ils  tinrent  garnison  au  fort  durant  trois 
mois,  malgré  leur  répugnance  instinctive  à  s'immobiliser  dans 
un  poste. 

Courir  les  bois  ;  dresser  des  embuscades  en  se  glissant  dans 
des  fourrés,  impénétrables  aux  Canadiens  eux-mêmes,  pour  y 
guetter  avec  une  merveilleuse  patience  le  passage  des  enne- 
mis; rôder  autour  des  cabanes,  en  quête  de  crânes  à  broyer 
et  de  chevelures  à  scalper;  détruire  les  métairies;  incendier 
les  moissons  ;  emporter  les  villages  et  les  forts  par  surprise, 
voilà  ce  que  les  Indiens  appréciaient  surtout  à  la  guerre.  Inu- 
tile d'ajouter  que  sur  tous  ces  chapitres  ceux-ci  reçurent  bien- 
tôt ample  satisfaction. 

Comme  ses  prédécesseurs  au  temps  des  guerres  intercolo- 

(i)  Fort  bâti  par  Cavelier  de  la  Salle,  en  1678,  au  point  où  la  rivière 
Niagara  se  jette  dans  l'Ontario. 

^2)  Jacques  Le  Gardeur  de  Saint-Pierre,  capitaine  des  troupes 
coloniales,  jouissait  d'un  grand  crédit  auprès  des  Sauvages  en  raison 
de  son  courage  calme  et,  intrépide.  Les  Indiens  le  considéraient 
«  comme  un  homme  extraordinaire  pour  la  présence  d'esprit  avec 
laquelle  il  s'étoit  souvent  tiré  d'affaire  avec  ceux  d'entre  eux  qui 
avoient  attenté  à  sa  vie  et  qu'il  avoit  obligés  à  s'humilier  ».  {Mém. 
sur  les  aff.  du  Can.,  pp.  10  et  55).  Ces  qualités,  jointes  à  sa  connais- 
sance du  commerce  avec  les  Sauvages  et  à  sa  parfaite  intégrité,  le 
firent  choisir  par  le  gouverneur  de  la  Jonquière  pour  continuer  les 
découvertes  de  la  Vérandrye  vers  la  «  mer  de  l'Ouest  »  (1749).  Saint- 
Pierre  fonda  le  fort  de  la  Jonquière  (29  mai  1751)  près  de  la  «  Mon- 
tagne de  la  Roche  »,  et  revint  de  ses  explorations  en  1753.  Pendant 
la  guerre  de  Sept  Ans,  nous  le  retrouverons  à  la  tête  de  détache- 
ments sauvages. 

(3)  Il  s'agit  ici  de  o  barges  »  (ou  berges)  qui  servaient  pour  les 
expéditions  militaires  ou  commerciales.  Ces  canots,  beaucoup  plus 
grands  et  plus  massifs  que  les  canots  indiens,  étaient  également  faits 
d'écorce  de  bouleau,  mais  garnis  de  clisses  et  de  varangues  en  bois 
de  cèdre.  Longs  d'une  trentaine  de  pieds,  larges  de  quatre  à  cinq  vers 
le  milieu,  ils  se  manœuvraient  partie  à  la  touée,  partie  à  la  rame  et 
partie  à  la  voile,  car  ils  avaient  généralement  un  mâtereau  et  une 
voile  aurique. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  65 

niales  du  règne  de  Louis  XIV,  le  marquis  de  Beauharnais  se 
vit  réduit  par  le  manque  de  ressources  et  par  la  difficulté  de 
retenir  au  service  les  auxiliaires  indigènes,  à  faire  une  sorte 
de  «  guérilla  »  permanente  sur  la  limite  occidentale  des 
territoires  britanniques.  Il  dut  se  contenter  de  lancer  con- 
tre la  Nouvelle-York  et  la  Nouvelle-Angleterre  des  colonnes 
volantes  dont  la  tâche  principale  était  de  ruiner  les  établis- 
sements de  nos  rivaux.  Ces  expéditions  pouvaient  sans  doute 
avoir  des  résultats  militaires  sérieux,  ne  fût-ce  que  celui  de 
rompre  le  faisceau  des  forces  ennemies  et  par  conséquent 
d'empêcher  nos  adversaires  de  diriger  contre  le  Canada  cette 
attaque  vigoureuse  et  coordonnée,  —  véritable  coup  de  bélier, 
—  quenous  redoutions  à  juste  titre.  En  revanche,  elles  pré- 
sentaient le  grave  inconvénient  de  répandre  dans  toute 
l'Amérique  anglaise  l'horreur  du  nom  français  et  nous  n'au- 
rions pas  eu  d'excuse  si,  de  l'autre  côté  des  Alleghanys,  on 
n'avait  recouru  à  une  stratégie  tout  aussi  déplorable. 

Il  n'apparaît  point  que  François  Picquet  se  soit  jamais 
préoccupé  beaucoup  du  caractère,  en  somme  peu  régu- 
lier, de  certaines  opérations  de  guerre  auxquelles  ses  sau- 
vages et  lui  -même  prirent  une  part  active.  Il  pensa  sans  doute 
que,  vu  les  circonstances,  il  y  avait  mieux  à  faire  qu'à  philoso- 
pher :  il  y  avait  à  se  battre  pour  conserver  coûte  que  coûte  à  la 
France  des  territoires  découverts  par  nos  explorateurs,  mis  en 
valeur  par  nos  colons  et  nos  commerçants,  largement  arrosés 
depuis  deux  siècles  par  le  sang  de  nos  missionnaires  (i)  et  de 
nos  soldats.  L'hésitation  est  criminelle,  quand  le  drapeau  est 
en  péril.  François  Picquet  vola  au  secours  du  drapeau.  A-t-on 
le  droit  de  lui  faire  un  grief  d'avoir  rempli  résolument  son 
devoir? 

La  première  expédition  militaire  racontée  dans  la  lettre  au 


(i)  Il  faut  lire  dans  Gharlevoix  {Hist.  et  descript.  génér.  de  la 
Nouvelle-France,  Paris,  1744,  t.  I,  liv.  vu)  le  récit  des  supplices 
effroyables  endurés  par  les  PP.  Daniel,  Garnier,  Lailemant,  Jogues, 
et  Brébœuf,  en  1648  et  en  1649.  (Cf.  Douglas  Brymner,  Rapport  sur 
les  Arch.  canad.,  1884.)  Les  martyres  subis  par  la  plupart  des  fonda- 
teurs des  missions  huronnes  ne  découragèrent  pas  leurs  successeurs  : 
la  liste  serait  grande  des  Récollets,  Jésuites  et  Sulpiciens,  qui  «  plantè- 
rent dans  leur  sang  »  l'Eglise  canadienne. 


66  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVEI  LE-FR\NCE    » 

marquis  de  Beauhariiais  est  celle  que  Pierrot  (i),  —  «  un  colon 
du  Lac  »,  —  dirigea  vers  la  vallée  de  l'Ohio  ou  Belle-Rivière. 
Pierrot  avait  avec  lui  quelques  Chaouanons  (2)  de  sa  connais- 
sance. Ensemble  ils  «  lièrent  »  huit  Anglais.  Sept  des  captifs 
furent  donnés  au  «  sieur  Poudret,  interprète  »  ;  un  seul  fut 
conduit  à  Québec  (été  de  1744). 

«  Vers  la  même  époque  »,  quatre  jeunes  Nipissings  reve- 
naient d'explorer  les  rives  de  l'Océan.  Ils  se  séparèrent  de 
leurs  chefs  «  à  la  hauteur  des  terres  »,  pour  s'enfoncer  de  nou- 
veau en  plein  territoire  anglais  «  avec  un  courage  et  une 
résolution  surprenante  à  leur  âge  ».  Tant  de  hardiesse  faillit 
leur  coûter  cher;  ils  eurent  plus  d'une  fois  à  s'ouvrir  un  passage, 
le  tomahawk  (3)  à  la  main,  au  travers  des  rangs  ennemis. 
Ils  se  tirèrent  cependant  sans  trop  de  mal  de  leur  périlleuse 
aventure,  et,  à  défaut  de  prisonniers,  ils  eurent  l'orgueil  d'offrir 
au  gouverneur  des  chevelures  nombreuse^". 

Un  peu  plus  tard,  «  tandis  qu'on  délibérait  encore  dans 
plusieurs  villages  s'il  était  à  propos  que  les  sauvages  se  mêlas- 
sent de  la  guerre  »,  les  gens  du  Lac  «  levèrent  un  parti  consi- 
dérable »,  qui  se  joignit  aux  volontaires  du  Sault-Saint-Louis. 
Le  détachement  se  dirigea  vers  le  lac  Champlain  sous  les  ordres 
de  «  MM.  de  Saint-Ours  (4)  et  de  Selle  cadet  ».  Il  était  déjà 
parvenu  à  Sainte-Thérèse  (5),  lorsqu'il  fut  arrêté  par  un  cour- 
rier du  gouverneur  :  on  devait  attendre  le  parti  du  lieutenant 
Marin  (6).  Les  Indiens  obéirent  sans  murmurer  et,  chose  plus 

(i)  Mort  peu  après  des  suites  de  ses  blessures  à  l'hôpital  de  Québec. 

(2)  Ces  sauvages  habitaient  principalement  dans  le  bassin  de  l'Ohio, 
entre  la  Monongahéla  ec  la  Grande-Rivière  des  Miamis. 

(3)  Casse-tête  fait  d'une  corne  de  cerf  ou  d'un  bois  très  dur.  Sa 
forme  était  celle  d'un  coutelas  terminé  d'un  côté  par  une  grosse 
boule,  de  l'autre  par  une  pointe  crochue. 

(4)  Officier  canadien  de  grande  valeur,  descendant  du  chevalier 
Roch  de  Saint-Ours,  enseigne  dans  la  compagnie  de  Chambly  auquel 
Talon  concéda,  en  1672,  le  fief  où  se  trouve  la  bourgade  actuelle  de 
Saint-Ours.  Le  lieutenant  de  Saint-Ours  fut  chargé  de  mettre  en 
défense  l'Acadie  en  lySi.  Montcalm  le  nomme  dans  son  bulletin  de 
victoire  de  Carillon  :  il  y  commandait  un  corps  canadien.  Second 
commandant  de  la  droite  française,  Saint-Ours  trouva  une  mort 
glorieuse  sur  les  hauteurs  d'Abraham. 

(5)  Poste  fortifié  sur  la  rivière  des  Iroquois  ou  Richelieu,  à  peu  de 
distance  du  lac  Champlain,  entre  les  forts  Saint-Jean  et  Chambly. 

(6)  Officier-interprète  originaire  de  Provence.  Entré  dans  la  marine 
en  17^3,  il  servit  longtemps  au  Canada,   a  Décrié  pour  sa  cruauté. 


FRANÇOIS    PÎCQUET    K    LE    CANADIEN    »  67 

extraordinaire,  «  sans  se  rebuter  de  la-  longueur  du  temps, 
qui  fut  de  plus  de  vingt  jours.  » 

Ils  se  dédommagèrent,  il  est  vrai,  le  mieux  qu'ils  purent  de 
leur  inaction  forcée  en  se  livrant  à  leur  sport  favori  aux  alen- 
tours du  poste.  «  Du  produit  de  leur  chasse  »,  ils  offrirent  aux 
Canadiens  et  aux  sauvages  du  lieutenant  Marin,  «  le  premier 
festin  de  guerre  ». 

C'était  une  bizarre  cérémonie  que  ce  «  festin  de  guerre  » 
où  s'exaltaient  en  fanfaronnades,  en  plaisanteries  grossières, 
en  gestes  de  menace  à  l'adresse  de  l'ennemi,  la  bravoure  réelle 
et  l'instinct  de  massacre  et  de  pillage  des  guerriers  indiens. 
Des  notes  laissées  par  François  Picquet  (i)  nous  permet- 
tent de  nous  représenter  avec  exactitude  un  genre  de 
spectacle  assurément  peu  banal  et  dont  le  missionnaire  fut 
plusieurs  fois  témoin. 

Qu'on  se  figure  deux  longues  files  de  Peaux-Rouges,  aux 
tournures  les  plus  exhilarantes  et  les  plus  hétéroclites,  assis 
sur  leurs  talons  en  face  de  vastes  chaudières,  remplies  jus- 
qu'aux bords  de  quartiers  de  venaison.  Sur  les  visages  de  ces 
hommes,  qui  semblent  tout  pénétrés  de  la  gravité  du  rite, 
un  bariolage  extraordinaire  de  couleurs  :  le  premier  badi- 
geon est  de  rouge  vermillon,  la  couleur  de  la  joie  et  de  la  force, 
■celle  qui  symbolise  la  race,  et  sur  ce  fond  éclatant,  en  taches, 
en  étoiles,  en  croix  ou  en  barres,  voire  en  savants  dégradés 
imitant  les  phases  de  la  lune  dans  ses  apparitions  successives, 
"du  noir  composé  avec  de  la  suie  des  «  perches  à  feu  »  ou  la 
raclure  des  marmites,  du  blanc,  du  bleu  et  du  jaune,  ont  été 
appliqués  méthodiquement.  Quelquefois  les  nuances  contras- 


mais  craint  des  sauvages»  (Afem.  5w;-/t?5a^.  iw  Ca«..  pp.  1 1  et  i5i), 
Marin  reçut  de  la  Jonquière  le  poste  de  la  baie  des  Puants  (i/So)  : 
il  devait  y  construire  un  fort  et  explorer  le  cours  du  Missouri. 
En  1753,  Duquesne  l'envoya  contre  les  sauvages  du  Haut-Ohio 
avec  3.000  hommes.  Aux  affaires  de  Chouaguen  et  du  fort  Georges,  il 
commandait  une  partie  des  Indiens.  Montcalm  appréciait  sa  bra- 
voure, mais  le  jugeait  sot,  parce  qu'il  était  vantard,  comme  presque 
tous  les  «  coureurs  de  bois  »  (Lettre  à  Lévis,  17  août  1756).  Marin 
fut  blessé  et  pris  le  24  juillet  1756,  comme  il  arrivait  au  secours  de 
Niagara.  {Arch.  de  la  marine,  service  général  des  campagnes, 
B^  1  75.) 

(i)  Ces  notes  ont  été  très  largement  utilisées  par  Lalande  dans  sa 
■Notice  :  il  y  a  peu  de  choses  inédites  à  y  glaner. 


68  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

tent  d'un  côté  de  la  figure  à  l'autre  :  un  œil  semble  éteint, 
tandis  que  l'autre  resplendit  ;  une  joue  brille  comme  un  soleil, 
et  l'autre  paraît  voilée  d'un  nuage.  Au  sommet  du  crâne,  une 
mince  touffe  de  cheveux  parmi  lesquels  se  hérissent  des  plumes 
d'aigle  et  s'entrechoquent  avec  un  tintement  joyeux  des  mor- 
ceaux de  verre  ou  de  porcelaine.  Chaque  partie  de  la  tête  a 
d'ailleurs  son  «  ornement  »  :  des  pendeloques,  faites  de  petites 
pierres  taillées,  sont  fixées  aux  narines  et  des  boucles  pendent 
aux  oreilles  qui,  déchirées  dès  l'enfance  et  sans  cesse* allongées 
par  les  bijoux  qu'elles  portent,  en  sont  arrivées  à  flotter  sur 
l'épaule  :  ce  qui  est  pour  les  Peaux-Rouges  la  perfection  de 
la  beauté  !  Tout  le  reste  de  l'équipage  est  à  l'avenant  :  des  col- 
liers de  coquillages  retombent  par  devant  la  poitrine  sur  une 
chemise  barbouillée  de  rouge,  et  quand  la  chemise  fait  défaut, 
—  ce  qui  n'est  point  rare,  —  un  bel  habit  galonné  dissimule 
le  brayer  de  cuir.  Enfin  une  ceinture  de  nuances  variées,  mais 
toujours  burlesquement  assorties  ;  un  grand  coutelas,  un 
tomahawk  et  un  miroir,  suspendus  au  cou  ;  des  bracelets  d'ar- 
gent ou  de  cuivre  encerclant  chevilles  et  poignets  ;  des  mocas- 
sins en  peau  d'orignal,  complètent  un  ensemble  aussi  extra- 
vagant que  pittoresque.  e-*i 

L'assemblée  silencieuse,  un  «  orateur  »  se  lève  et  prononce 
une  harangue  solennelle.  C'est  l'acte  le  plus  raisonnable  de 
toute  la  cérémonie.  L'éloge  de  la  nation  française  et  de  son  roi, 
les  causes  de  la  guerre,  les  motifs  d'honneur  et  de  religion  qui 
invitaient  à  y  prendre  part,  formaient  le  thème  habituel  de  ces 
«  discours  d'ouverture   ». 

On  procède  ensuite  à  la  nomination  des  chefs.  A  l'appel  de 
son  nom,  chacun  des  élus  se  dresse  brusquement  sur  ses  pieds, 
saisit  la  tête  de  l'un  des  animaux  sacrifiés  pour  la  fête  et  s'écrie 
d'une  voix  terrible  :  «  Voici  la  tête  de  l'ennemi  !  »  Une  tem- 
pête de  cris  de  joie  et  de  colère,  de  rires  d'orgueil  ou  de  mépris, 
d'applaudissements  furieux  salue  le  trophée  symbolique.  Au 
paroxysme  de  l'enthousiasme  belliqueux,  le  chef  entonne  alors 
sa  «  chanson  de  guerre  »,  mélopée  tour  à  tour  sinistre  et  bouf- 
fonne, où  il  s'épuise  en  défis  insultants,  en  facéties  obscènes, 
en  éloges  hyperboliques  prodigués  aux  assistants  et  surtout 
à  sa  personne  redoutable  :  n'est-il  pas  un  héros  capable  de 


FRANÇOIS    PICQUET    LE    «    CANADIEN    »  69 

tout  vaincre,  de  tout  emporter,  de  tout  anéantir  ?  Et  tandis  que 
le'«  chanteur  »  passe  le  long  des  rangs,  chacun  des  guerriers 
répond  à  sa  cantilène  par  des  cris  sourds,  saccadés,  tirés 
du  fond  de  l'estomac,  agrémentés  enfin  par  des  contorsions 
et  des  balancements  de  corps  si  plaisants  qu'il  fallait  y  être 
fait  pour  ne  pas  éclater  de  rire.  A  bout  de  souffle,  le  nouveau 
chef  s'arrête  et,  avec  un  grand  geste  de  dégoût,  jette  loin 
de  lui  la  dépouille  sanglante.  Lorsque  les  mêmes  rites  ont  été 
observés  pour  tous  les  capitaines,  la  fête  s'achève  par  la 
distribution  des  viandes. 

Sous  le  commandement  du  lieutenant  Marin,  les  guerriers 
du  Lac  firent  merveille.  Ainsi  que  François  Picquet  se  plaît  à 
le  rappeler  au  gouverneur,  ils  capturèrent  les  premiers  «  dé- 
couvreurs »  anglais  ;  placés  à  l'avant-garde  du  corps  expédi- 
tionnaire lors  de  la  prise  de  Sarasto  (i),  ils  pénétrèrent 
les  premiers  dans  la  ville,  enfonçant  à  coups  de  crosse  les  portes 
des  maisons,  tuant  tous  les  habitants,  —  des  Flamands  (2) 
surtout,  —  qui  leur  résistaient  ;  enfin,  de  leur  propre  initiative, 
ils  établirent  des  sentinelles  devant  les  cabanes  iroquoises  dres- 
sées dans  ces  parages,  assurant  les  propriétaires  «  qu'Onnon- 
tio  (le  gouverneur)  avait  toujours  pour  eux  des  entrailles  de 
père  et  qu'ils  n'en  recevraient  aucun  mal  s'ils  ne  se  rangeaient 
point  du  côté  des  Anglais  :  ce  qui  eut  un  merveilleux  effet 
sur  les  Iroquois.  » 

A  la  façon  des  bons  généraux  qui  s'oublient  eux-mêmes  dans 
leurs  bulletins  de  victoire,  François  Picquet  a  omis  de  nous 
dire  qu'il  prit  part  en  personne  à  l'expédition  de  Sarasto.  Long- 
temps après,  vers  1780,  alors  qu'il  n'y  avait  plus  d'honneurs 
à  redouter,  il  en  faisait  la  confidence  à  son  ami  Lalande. 


(i)  Dans  le  triangle  formé  par  la  «  rivière  du  Fer  »,  celle  de 
«  Manathe  »  (l'Hudson)  et  son  affluent  «  la  rivière  des  Mohawks  ». 
Tour  à  tour  prise  et  reprise,  Sarasto  ou  Sarastou  était  une  position 
importante,  car  les  Anglais  y  acheminaient  la  plupart  de  leurs  convois 
à  destination  du  fort  Lydius. 

(2)  En  1623,  trois  cents  Flamands  de  langue  française,  originaires 
d'Avesnes,  furent  amenés  par  Jean  de  Forest  à  Manathan,  là  où  se 
trouve  aujourd'hui  New-York.  D'autres  vinrent  plus  tard  avec  des 
Hollandais,  des  Italiens,  des  Suisses,  des  Anglais  et  la  Nouvelle- 
Avesnes  changea  son  nom  en  celui  de  Nieuwe-Amsterdam,  puis  de 
New-York,  «  l'Empire-City  »  du  Nouveau-Monde. 


yO  UN    DÉFENSEUR   DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

«  M.  Picquet,  lit-on  en  effet  dans  les  Lettres  Édifiantes, 
apprit  par  un  détachement  que  les  Anglais  faisaient  des  pré- 
paratifs de  guerre  à  Sarasto  et  poussaient  leurs  établissements 
jusque  sur  le  Lac  du  Saint-Sacrement  (i).  Il  en  donna  avis  au 
général  et  lui  proposa  d'envoyer  un  corps  de  troupes  pour 
intimider  au  moins  les  ennemis  si  l'on  ne  pouvait  pas  faire 
davantage.  La  partie  fut  liée.  M.  Picquet  y  alla  lui-même  avec 
M.  Marin  qui  commandait  le  détachement.  On  brûla  le  fort 
et  les  établissements  de  Lydius,  plusieurs  moulins  à  scie,  les 
planches,  les  madriers  et  autres  bois  de  construction;  on  dé- 
truisit les  amas  de  vivres,  les  provisions,  les  troupeaux,  sur  près 
de  quinze  lieues...  L'on  fit  cent  quarante-cinq  prisonniers  sans 
avoir  perdu  un  seul  Français  et  même  sans  qu'aucun  d'eux  eût 
été  blessé.  Cette  seule  expédition  empêcha  les  Anglais  de  rien 
entreprendre  de  ce  côté-là  pendant  le  cours  de  cette  guerre.» 

La  lettre  du  missionnaire  au  gouverneur  rappelle  ensuite 
avec  une  complaisance  évidente  toute  une  série  de  petites 
affaires  dans  lesquelles  les  guerriers  du  Lac  jouèrent  leur 
rôle  avec  une  remarquable  décision.  Faut-il  ajouter  que  le 
narrateur,  homme  d'église  et  par  ailleurs  naturellement  géné- 
reux et  compatissant,  ne  laisse  paraître  aucune  sensibilité 
au  cours  de  son  récit?  Lui  qui  faisait  les  plus  louables  efforts 
pour  adoucir  la  barbarie  des  coutumes  indiennes,  qui  déplo- 
rait .plus  que  personne  les  cruelles  nécessités  de  la  guerre,  qui 
réprouvait  avec  énergie  le  massacre  et  le  pillage,  qui  rachetait 
à  grands  frais  les  prisonniers,  raconte  sans  sourciller  les  pires 
exploits  de  ses  Peaux- Rouges  :  son  unique  préoccupation, 
semble-t-il,  est  de  mettre  en  pleine  lumière  leur  bravoure  et 
leur  héroïque  dévouement. 

On  en  jugera  par  les  citations  qui  vont  suivre.  Voici 
en  quels  termes  il  rapporte  l'attaque  d'un  fort  anglais  par  une 

(i)  Aujourd'hui  lac  Georges,  l'une  des  «  merveilles  de  rAmérique  », 
au  S.-O.  du  lac  Champlain,  dans  lequel  il  se  déverse  par  une  nappe 
plongeante  de  dix  mètres  de  hauteur.  C'est  l'ancien  Horicon  (Eau 
d'argent),  à  demi  bassin,  à  demi  fleuve,  qui  serpente  au  pied  de 
collines,  variant  à  l'infini  les  paysages  de  ses  promontoires,  de  ses 
plages,  de  ses  îles.  On  prétend  que  sa  pureté  cristalline  lui  valut  le 
nom  de  Saint-Sacrement  (Ostensoir)  que  le  P.  Jogues  lui  donna  en 
1646.  Son  eau  était  Jadis  employée  pour  les  baptêmes  dans  certai- 
nes paroisses  du  Saint-Laurent. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  7I 

poignée  de  sauvages  du  Lac  des  Deux  Montagnes  et  du  Sault- 
Saint-Louis  pendant  l'hiver  de  1745  : 

«  Le  29  janvier,  alors  que  les  corps  des  différentes  tribus 
n'étaient  pas  encore  bien  déterminés  à  prendre  les  armes, 
quatorze  Iroquois  du  Lac  des  Deux-Montagnes  furent  équipés 
à  Montréal  (i).  Ces  braves  guerriers,  à  la  tête  desquels  était 
Gaïentagarosse,  résolus  de  se  distinguer,  chantaient  de  si  bonne 
grâce  leur  chanson  de  guerre  qu'un  parti  d'Algonkins  (2)  se 
mit  à  leursuite.  Un  peu  après,  quelques  Abénakis  (3)  et  quelques 
sauvages  du  Sault-Saint-Louis,  charmés  de  leur  contenance  et 
de  l'air  déterminé  avec  lequel  ils  les  avaient  vus  partir,  se 
mirent  aussi  en  marche  pour  les  joindre.  Voilà  donc  Gaïenta- 
garosse à  la  tête  d'une  troupe  capable  de  répondre  à  ses  vues. 

«  Les  Algonkins,  trop  ardents,  prirent  les  devants  pour 
avoir  la  gloire  de  frapper  les  premiers.  Ils  firent  en  effet  le 
premier  prisonnier  et  levèrent  quelques  chevelures,  après 
avoir  surpris  l'ennemi  à  la  façon  des  sauvages  qui  n'aimant 
guère  à  s'exposer.  Les  Abénakis  agirent  de  même.  Ainsi  nos 
Iroquois,  avec  ceux  du  Sault-Saint-Louis  et  deux  Goyo- 
gouens  (4),  réfugiés  depuis  peu  au  Lac,  ne  se  trouvèrent  qu'au 
nombre  de  vingt-trois.  Ils  pénétrèrent  jusqu'au  delà  de  Dier- 
fil  (5),  n'osant  rien  entreprendre  autour  de  cette  ville  trop 


(i)  François  Picquet  dit  un  peu  plus  loin  :  «  Souvent,  dans  le  cours 
du  printemps  et  de  l'été,  plusieurs  guerriers  se  sont  eux-mêmes  équi- 
pés à  la  iMission  et  ont  fait  avec  succès  leurs  courses,  sans  paraître 
à  Montréal  pour  ne  pas  s'y  débaucher.  » 

(2)  La  plupart  des  Indiens  survivants  au  Canada  appartiennent  à 
la  famille  ethnique  des  Algonquins,  ou  plutôt  à  leur  race,  la  grande 
«  race  algique  ».  Il  s'agit  ici  de  la  »  Grande  Nation  »,  dont  les  villa- 
ges se  succédaient  dans  la  vallée  moyenne  du  Saint- Laurent,  et  non 
de  leurs  «  oncles  »,  les  Algonquins  du  Sud  ou  «  Loups  »,plus  souvent 
appelés  Delaware  ou  Lenni-Lap  (Hommes  primitifs). 

(3)  Ou  Ouabenaki  (Peuple  de  l'Aurore).  Ils  habitaient  en  effet  à 
l'orient  des  autres  Indiens  dans  le  Maine  et,  avec  les  Mie-Mac  et  les 
Etchemin  (gens  des  canots),  vers  les  fjords  du  Nord-Est  (John  Reade, 
Transactions  de  la  Société  royale  du  Canada,  1887).  Le, siège  prin- 
cipal de  leurs  tribus  se  trouvait  au  sud  du  golfe  laurentien  jusqu'au 
Richelieu.  Souvent  mentionnés  dans  les  anciennes  chroniques,  ces 
ennemis  acharnés  des  Anglais  sont  devenus  fameux  dans  la  littéra- 
ture américaine  par  leurs  chants  d'une  poésie  pénétrante. 

14)  Iroquois  de  la  nation  dés  Cayucas  (Goyangoins  ou  Goyogoans). 

(5)  Deerfield  (Massachusetts)  sur  le  Connecticut.  Les  Français 
l'avaient  incendiée,  dans  l'hiver  de  ijo3,  pendant  la  campagne  con- 
tre Boston. 


72  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

bien,  gardée  et  fortifiée  en  règle.  Enfin  ils  découvrirent  le 
fort  qu'ils  ont  attaqué. 

«  Les  approches  en  étaient  difficiles. Pour  n'être  pas  décou- 
verts par  les  sentinelles  qui  veillaient  dans  une  guérite  extrê- 
mement élevée  au  milieu  du  fort,  ils  contrefirent  les  cochons, 
communs  dans  l'endroit,  et  arrivèrent  ainsi  à  la  faveur  de 
la  nuit  jusqu'aux  maisons  qui  étaient  aux  environs  ;  elles  leur 
servirent  de  retranchement. 

«  Le  lendemain  matin,  quinze  hommes  sortirent  du  fort 
pour  faire  une  ronde.  Nos  jeunes  guerriers  foncèrent  sur  les 
Anglais,  mais  plus  tôt  qu'il  ne  fallait,  n'ayant  pas  laissé  aux 
ennemis  le  temps  d'approcher  :  ce  qui  donna  le  moyen  à  ceux 
qui  étaient  les  plus  près  du  fort  d'y  entrer  promptement.  Néan- 
moins, Atadenrat,  que  nous  nommons  «  le  coureur  »,  coupa  le 
chemin  à  quatre  Anglais  dont  l'un  tira  son  coup  de  fusil  :  ce 
qui  ne  lui  fit  qu'une  légère  blessure  sous  le  bras.  Comme  l'An- 
glais fuyait  du  côté  du  fort,  Atadenrat,  pour  ne  point  le 
manquer,  lui  planta  la  pointe  crochue  de  son  casse-tête  dans 
le  dos  afin  de  l'arrêter  et  de  le  lier  en  vie.  Mais  l'Anglais,  vigou- 
reux et  robuste,  après  avoir  saisi  le  manche  du  casse-tête  atta- 
ché   au    bras    du    sauvage,    entraînait    tout    avec    lui 

Atadenrat  arracha  enfin  par  un  dernier  effort  et  son  casse- 
tête  et  une  côte  de  l'Anglais,  lequel  tomba  à  la  porte  du  fort 
d'où  les  ennemis  tiraient  continuellement  des  coups  de  fusil. 
Un  second  Anglais  jtta  par  terre  notre  sauvage  qui,  n'étant  pas 
dangereusement  blessé,  se  releva  à  l'instant  et  se  saisit  de 
l'Anglais,  le  terrassa,  le  ha  à  la  vue  du  fort  tt  le  conduisit  ainsi 
hors  de  portée  des  balles  ;  ils  l'ont  amené  à  la  Mission.  Sur  ces 
entrefaites,  un  troisième  Anglais  fut  tué  à  coups  de  couteau 
par  un  autre  sauvage  sur  lequel  il  avait  déchargé  un  coup,  que 
celui-ci  avait  adroitement  esquivé. 

«  Dans  le  même  temps,  le  jeune  Peganatoguen,  neveu  du 
grand  chef  du  village,  était  aux  prises  avec  le  quatrième  An- 
glais. Il  avait  d'abord  eu  l'adresse  de  ranger  son  adversaire 
entre  lui  et  le  fort,  afin  qu'il  lui  servît  comme  de  bouclier  ; 
ils  se  menaçaient  également  tous  deux  avec  leurs  fusils  qu'ils 
avaient  en  joue  et  dont  les  bouts  se  touchaient  ;  ils  parèrent 
l'un  l'autre  pendant  un  peu  de  temps  le  coup  prêt  à  partir, 


FRANC  QIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  78 

lorsqu'enfin  le  sauvage,  plus  adroit,  brûla  la  cervelle  de  l'An- 
glais, tandis  que  les  autres  sauvages,  de  leur  retranchement, 
et  les  Anglais,  par  la  porte  de  leur  fort,  faisaient  un  feu  terrible 
qui  continua  par  différentes  reprises  jusqu'au  scir.  Les  Anglais 
ne  purent  fermer  la  porte  du  fort,  ni  enlever  les  cadavres  qui 
l'embarrassaient,  à  cause  des  coups  de  fusil  et  des  flèches  que 
les  sauvages  tiraient  toujours  très  juste  et  fort  à  propos.  La 
nuit  vint  heureusement  pour  les  deux  partis.  Nos  gens 
n'avaient  rien  mangé  depuis  quatre  jours  et  étaient  fatigués 
du  combat.  Les  Anglais  avaient  perdu  déjà  trente  hommes, 
au  rapport  d'un  prisonnier  qui  a  été  pris  depuis  dans  les  mêmes 
cantons... 

«  Nos  gens  ont  déclaré  que,  si  les  partis,  qui  les  avaient 
abandonnés,  eussent  été  avec  eux,  ils  se  seraient  jetés  dans  le 
fort,  la  hache  à  la  main.  Irrités  d'avoir  manqué  leur  coup,  ils 
brûlèrent  dix-huit  maisons,  épargnèrent  le  temple  par  respect 
et  tuèrent  une  quantité  prodigieuse  de  toutes  sortes  d'ani- 
maux domestiques.  » 

^  A  la  suite  de  ce  récit  (i),  le  narrateur  affirme  que,  si  le  coup 
de  main  tenté  contre  Deerfied  ne  réussit  pas  au  gré  des  Iro- 
quois,  il  eut  du  moins  ce  résultat  d'  «  allumer  fortement  le 
feu  de  la  guerre  dans  tous  les  villages  »  ;  depuis,  «  il  ne  s'est 
passé  aucun  jour  où  l'on  n'ait  vu  quelques  partis  se  mettre 
en  marche,  se  battre,  amener  des  prisonniers  ou  apporter  des 
chevelures.     » 

Le  missionnaire  ne  pouvait  évidemment  «  rapporter  le 
détail  »  de  tous  ces  combats,  «  encore  que  très  curieux  par 
les  circonstances  qui  les  accompagnent  »  ;  il  a  dû  se  borner  à 
trois  ou  quatre,  choisis  sans  aucun  doute  parmi  les  engage- 
ments les  plus  sérieux. 
\~  Il  raconte  par  exemple  comment,  avec  une  cinquantaine 


(i)  Il  ne  serait  pas  sans  intérêt  de  rapprocher  d'un  tel  récit  certai- 
nes pages  du  Dernier  des  Mohicans.  Tandis  que  les  aventures  prê- 
tées par  Fenimore  Cooper  au  guerrier  algonquin,  dont  il  a  fait  le 
héros  de  son  livre,  sont  purement  imaginaires,  les  prouesses  accom- 
plies par  les  guerriers  du  Lac  ont  au  moins  ce  mérite  d'être  vraies. 
D'autre  part,  il  est  assez  piquant  de  constater  que  le  romancier  et  le 
missionnaire  ne  professent  pas  la  même  opinion  sur  les  vertus  guer- 
rières de  la  race  algonquine. 


74  UN    DEFENSEUR    DE    LA  «    NOUVELLE-FRANCE    » 

de  guerriers,  le  grand  chef  Rouhaïatarasse,  —  aussi  vaillant 
que  disert,  paraît-il,  —  mit  en  déroute  une,  colonne  anglaise 
de  150  hommes,  à  une  portée  de  mousquet  seulement  d'un 
«  fort  considérable,  situé  entre  les  gouvernements  de  Bos- 
ton  et  d'Orange  »  (i). 

Déjà  notre  sauvage  dressait  une  embuscade  dans  l'espoir 
d'y  attirer  la  garnison,  lorsque  ses  «  découvreurs  »,  qui  bat- 
taient l'estrade  «  pour  savoir  si  quelques  camps  volants  des 
ennemis  ne  tenaient  point  la  campagne  »,  lui  signalèrent  l'ap- 
proche d'un  escadron.  Les  cavaliers  guidés  par  deux  Indiens, 
«  dont  l'un  était  un  apostat  du  Sault-Saint-Louis  »,  venaient 
opérer  la  relève  des  troupes  casernées  dans  le  fort.  A  cette 
nouvelle  Rouhaïatarasse  s'empresse  de  décamper  sans  bruit 
et  va  se  blottir  avec  ses  hommes  au  milieu  d'épaisses  brous- 
sailles. «  Tous  se  couvrirent  de  feuilles  et  de  branchages  pour 
traverser  un  chemin  qui  était  à  la  vue  du  fort.    » 

Le  lendemain,  sur  les  dix  heures,  la  porte  du  fort  s'ouvrit 
toute  grande.  Le  chef  iroquois  et  ses  compagnons  attendaient 
cet  instant  avec  leur  patience  imperturbable  de  trappeurs. 
Sans  qu'une  branche  craque,  sans  qu'une  feuille  remue  dans 
le  fourré,  ils  dépouillent  aussitôt  leurs  vêtements,  «  le 
brayer  excepté  »,  et,  le  couteau  aux  dents,  le  fusil  ou  le  toma- 
hawk à  la  main,  ils  se  tiennent  prêts  à  bondir,  tels  d'agiles 
carcajoux  sur  de  paisibles  orignaux.  Déjà  les  «Habits-rouges  » 
défilent  sous  la  muraille  de  la  forteresse,  «  tambour  battant 
et  en  bel  ordre  ».  Par  une  singulière  ironie  du  sort,  ils  viennent 
clouer  une  affiche  contre  le  mur  d'une  maison,  à  deux  pas  de 
l'embuscade  :  «  Défense  de  la  part  du  gouverneur  et  sous  les 
peines  les  plus  graves  de  passer  ladite  maison.  »  En  vérité, 
la  proclamation  était  opportune  ! 

Rouhaïatarasse,  «  persuadé  que  Dieu  lui  présente  cette 
occasion  de  battre  les  ennemis  de  la  religion  et  du  roi  »,  fait 
un  signe  «  au  chef  de  prière,  le  sieur  Charry  (2)  ».  L'aumônier 


(i)  Peut-être  s'agit-il  ici  de  Haldfield  (Hartford),  sur  le  Connec- 
ticut,  à  5o  milles  de  Boston. 

(2)  Collaborateur  de  François  Picquet,  qui  le  donne  comme  aumô- 
nier de  la  petite  troupe.  On  sait  que  le  mot  prière  était  généralement 
employé  par  les  Indiens  dans  le  sens  de  religion  chrétienne. 


FRANÇOIS    HICQUET    «    LE    CANADIEN    »  y5 

«  annonce  »  alors  «  le  combat,  au  nom  de  Jésus  et  ds  Marie  et 
à  la  gloire  à' Onnontio-Goâ  ».  Au  même  instant,  prompts  comme 
l'éclair,  tous  les  guerriers  s'élancent  hors  du  hallier,  «  en  pous- 
sant des  cris  effroyables.  »  Leur  apparition  est  saluée  par  une 
décharge  de  mousqueterie,  si  mal  dirigée  qu'ils  n'en  éprouvent 
aucun  m.al.  Ils  y  répondent  par  une  salve  meurtrière  et,  sans 
prendre  haleine,  se  jettent  sur  les  traces  de  leur  chef,  «  qui 
ne  leur  donne  point  d'autre  commandement  que  son  exemple.  » 
Comme  si  «  tous  les  diables  étaient  à  leurs  trousses  »,  les  An- 
glais se  débandent  et  courent  à  toutes  jambes  vers  le  fort  ou 
se  dispersent  dans  les  bois,  talonnés  par  les  Indiens  qui,  dans 
l'ivresse  du  carnage,  broient  des  têtes,  scalpent  des  chevelures, 
lient  des  prisonniers.  La  poursuite  ne  s'arrête  que  devant  la 
porte  de  la  forteresse,  dont  les  défenseurs,  à  peine  revenus  de 
leur  surprise,  accueillirent  nos  Iroquois  «  par  un  feu  enragé  ». 

Après  cet  épisode  caractéristique  de  la  «  Guerre  sauvage  », 
la  Lettre  au  marquis  de  Beauhamais  cite  un  trait  de  bravoure 
vraiment  admirable.  Il  fait  le  plus  grand  honneur  aux  Nipis- 
sings  qui  en  furent  les  héros. 

Ces  braves  gens  étaient  arrivés  en  vue  d'un  fort  anglais.  Ils 
étaient  d'abord  au  nombre  de  sept  seulement,  mais  dix-huit 
Algonquins  se  joignirent  à  eux.  Instruit  par  ses  éclaireurs  du 
faible  effectif  du  détachement,  le  commandant  ennemi  manœu- 
vra pour  l'envelopper  :  il  le  fit  attaquer  de  front  par  quarante 
hommes,  tandis  qu'il  le  prenait  lui-même  en  queue  avec  le  gros 
de  sa  troupe.  Ainsi  placés  entre  deux  feux,  les  Peaux-Rouges 
n'hésitèrent  pas  à  se  défendre  :  ils  le  firent  d'abord  avec  suc- 
cès, rendant  coup  pour  coup,  ripostant  à  la  fusillade  par  une 
grêle  de  flèches  et  de  balles.  Par  malheur,  le  cœur  vint  à  man- 
quer au  chef  des  Algonquins.  Sous  prétexte  qu'on  se  battrait 
avec  plus  d'avantages  dans  la  forêt  voisine,  il  donna  à  ses 
hommes  l'ordre  de  s'y  réfugier  :  ceux-ci  eurent  la  faiblesse 
d'obéir.  Les  Nipissings,  imitant  ces  lâches,  allaient-ils  se  replier 
à  leur  tour? 

«  Outchik  (i),  chef  du  parti  qui  était  composé  de  son  père,  de 

(i)  Cet  Outchik  (ou  Hotchig)  est  un  personnage  historique,  fort 
connu  :  c'est  lui  qui  tua  par  méprise  l'ingénieur  de  Combles  au  siège 
de  Chouaguen   et  qui,   pour  réparer  ce  malheur,  combattit  dans  la 


76  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

ses  trois  frères  et  de  deux  de  ses  cousins, déclara  qu'il  nequitte- 
rait  pas  ainsi  le  champ  de  bataille.  Ne  valait-il  pas  mieux 
périr  en  tuant  des  Anglais  que  d'être  tué  en  les  fuyant?  Il  fut 
bien  secondé  dans  sa  résolution  :  son  frère  aîné  fit  des  prodiges 
de  valeur,  tantôt  tirant  son  coup  de  fusil  et  lançant  ses  flèches, 
tantôt  assommant  avec  son  casse-tête  ceux  qu'il  avait  séparés 
du  gros,  jusqu'à  ce  qu'il  fût  lui  même  jeté  à  terre  par  trois 
balles  qui  l'atteignirent  presqu'en  même  temps.  Outchik 
voyant  son  frère  tomber  à  ses  pieds  :  «  Je  mourrai  aussi,  dit-il, 
mais  ce  sera  sur  le  corps  du  commandant  de  la  troupe  ennemie!  » 
1]  s'élance  à  l'instant  comme  un  éclair,  parvient  jusqu'au 
commandant  anglais,  lui  brûle  la  cervelle  d'un  coup  de  pisto- 
let, jette  un  soldat  voisin  à  ses  pieds  d'un  coup  de  casse-tête. 
La  petite  troupe  le  suit,  son  frère  se  relève  et  se  met  de  la 
partie.  Le  choc  est  si  vif  et  si  prompt  que  les  Anglais  se  dis- 
persent. Ils  auraient  tous  pris  la  fuite  sans  les  têtes  du  pre- 
mier détachement  de  quarante  hommes  qui,  s'étant  emparés 
d'une  hauteur  voisine,  ne  cessaient  de  tirersurnos  gensauxquels 
le  champ  de  bataille  était  resté.  Les  autres  enveloppèrent 
pour  la  seconde  fois  nos  braves  Nipissings  qui  reçurent,  tant 
les  uns  que  les  autres,  près  de  quarante  coups  de  fusil.  Le  frère 
aîné  d' Outchik  en  reçut  neuf  pour  sa  part,  et  tous  dangereux. 
Il  tomba  presque  sans  mouvement. 

«  La  mère,  qui  était  sur  une  hauteur  à  quelque  distance  de 
là,  sentant  son  mari,  ses  fils  et  ses  neveux  dans  le  danger 
évident  de  tous  perdre  la  vie  ou  d'être  pris  par  les  Anglais, 
exhorta  avec  une  force  martiale  et  tant  de  résolution  les  Algon- 
quins (ils  ne  se  battaient  que  de  fort  loin),  que  ceux-ci  se  lan- 
cèrent avec  furie  sur  les  ennemis  et  qu'ils  obligèrent  bientôt 
les  Anglais  à  se  réunir,  pour  se  retirer  dans  le  meilleur  ordre 
possible,  bien  qu'à  peu  près  tous  blessés. 

«  La  mère,  chargeant  alors  son  fils  aîné  sur  ses  épaules, 
exhorta  son  mari  et  ses  enfants  à  se  retirer.  Outchick  arracha 
de  ses  plaies  et  de  celles  de  ses  camarades  toutes  les  balles  qu'il 


suite  avec  un  véritable  héroïsme  en  maintes  batailles.  Montcalm  le 
félicita  au  cours  de  la  visite  qu'il  fit  au  Lac  en  1757.  Seul  des  sau- 
vages, il  demeura  avec  d'Hébécourt  pendant  la  retraite  de  Carillon 
(juillet  1759). 


FRANÇOIS    PICQUET    «    l.E    CANADIEN    »  77 

put  avoir,  disant  qu'il  voulait  les  rendre  aux  Anglais  avec 
usure.  Il  a  bien  tenu  sa  parole  :  malgré  une  plaie  qui  ne  sau- 
rait se  fermer,  il  a  déjà  été  dans  plusieurs  partis,  notamment 
dans  celui  de  M.  de  Rigaud  (i).  Son  frère  aîné  'est  encore  à 
l'hôpital  à  l'extrémité.  Le  cadet,  âgé  de  dix-sept  ans,  a  ei^  cinq 
blessures  ;  tous  en  un  mot,  en  étaient  couverts  lorsqu'ils 
arrivèrent  à  Montréal.  » 

Un  souffle  d'héroïsme,  d'  «  héroïsme  antique  »,  ne  soulève- 
t-il  pas  le  récit  émouvant  qu'on  vient  de  lire?  Que  dire  de  ces 
sauvages  qui  donnaient  à  leurs  ennemis  et  à  leurs  frères  de  si 
nobles  exemples,  de  ces  sauvages,  capables  de  lutter  jusqu'à 
la  possession  du  champ  de  bataille,  résolus  au  besoin  à  se  faire 
tuer  à  leur  poste  ?  de  ces  guerriers  qui  arrachent  de  leurs  plaies 
les  balles  pour  les  rendre  à  l'ennemi?  de  ces  blessés  qui  se 
relèvent  pour  combattre  encore  jusqu'à  ce  qu'ils  retombent, 
la  poitrine  trouée  comme  un  drapeau  étoile  de  mitraille?  de 
cette  mère  enfin,  digne  des  femmes  gauloises,  qui  ramène  les 
poltrons  au  combat,  et  qui  charge  son  fils  mourant  sur  ses  épau- 
les? Ces  sauvages  à  vrai  dire  mériteraient  un  autre  nom,  s'ils 
ne  mettaient  précisément  en  celui-là  leur  fierté  suprême.  A  pro- 
pos des  Iroquois,  Parkman  a  prononcé  le  nom  de  Sparte,  affir- 
mant que  nul  autre  peuple  n'est  arrivé  à  unir,  au  même  degré 
que  ces  Indiens,  «  l'existence  individuelle  et  la  vie  nationale  », 
à  faire  preuve  également  de  bravoure  et  d'abnégation  person- 
nelle. L'érudit  bostonnais  avait  raison  :  le  parallèle  peut  s'éta- 
blir ;  peut-être  même  ne  tournerait-il  pas,  système  politique 
mis  à  part,  à  l'avantage  des  durs  soldats  de  Lacédémone.  Quand 
nos  historiens  parlent  de  ces  derniers,  il  semble  vraiment  que 
les  louanges  ne  soient  jamais  trop  expressives  ni  l'admiration 
assez  prosternée.  Et  pourtant  dans  le  cœur  des  Spartiates  som- 


(i)  Le  capitaine  Rigaud  de  Vaudreuil,  fils  de  l'ancien  gouverneur, 
fut  lui-même  gouverneur  particulier  des  Trois-Rivières.  «  Brave  sol- 
dat, mais  peu  spirituel,  il  étoit  bon,  affable  et  d'un  caractère  bien- 
faisant, et  capable  de  tout  oser  pour  la  gloire  de  son  prince.  »  {Mém. 
sur  les  aff.  du  Can.,  p.  91.)  A  Ghouaguen,  nous  le  retrouverons  à  la 
tête  des  miliciens  et  volontaires  canadiens;  il  dirigera  l'expédition 
contre  le  fort  George  en  février-mars  1757.  Montcalm  ne  l'appréciait 
pas  à  sa  valeur,  semble-t-il  :  peut-être  les  démêlés  du  général  avec 
le  gouverneur  Vaudreuil  ont-ils  incliné  celui-là  à  n'être  pas  complè- 
tement équitable  envers  le  frère  de  celui-ci. 


yS  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

meillaient  aussi  des  instincts  barbares,  prompts  à  s'affirmer  eh 
de  terribles  réveils.  Entre  ces  conquérants  toujours  sous  les 
armes,  ces  apôtres  du  mensonge  utilitaire,  ces  fanatiques  de 
l'odieuse  «  cr'yptie  ))  et  les  Peaux-Rouges  d'Amérique,  existe- 
t-il  donc  une  telle  différence  que  l'on  puisse  équitablement 
réserver  à  ceux-là  toutes  nos  sympathies  et  notre  admiration, 
quand  nous  marchandons  à  ceux-ci  jusqu'à  notre  estime?  Et 
puis,  des  Français  n'ont  pas  le  droit  d'oublier  que  les  sauvages 
du  Canada  souffraient  et  mouraient  pour  une  cause  qui  n'était 
pas  la  leur,  mais  celle  de  la  France  lointaine  et...  indifïé- 
rente. 

Le  brave  Outchik,  on  vient  de  le  voir,  fut  «  du  parti  de  M.  de 
Rigaud.  »  Canadien  de  naissance,  comme  son  frère,  le  futur 
gouverneur  de  la  colonie,  cet  officier  connaissait  admirable- 
ment les  Indiens  et  savait  s'en  faire  obéir.  Aussi  fit-il  à  leur 
tête  de  nombreuses  expéditions.  Dans  celle  qu'il  dirigea 
en  1746,  vers  la  Nouvelle-York,  il  avait  sous  ses  ordres,  en 
outre  des  Hurons,  Outaouais  et  Mississagués  dont  il  a  déjà  été 
question,  quelques  Abénakis  et  un  certain  nombre  de  guer- 
riers du  Lac  accompagnés  d'un  de  leurs  missionnaires,  M.  De- 
péret  (i). 

«  Dans  ce  parti,  écrit  François  Picquet,  nos  sauvages  eurent 
l'honneur  de  représenter  à  M.  de  Rigaud,  lorsqu'il  était  dans 
le  dessein  d'aller  à  Corlar  (2),  combien  cette  entreprise  était 
dangereuse  à  cause  que  les  Cinq-Nations  qui  sont  voisines  et 
vont  tous  les  jours  dans  les  maisons  des  Anglais,  pourraient  en 
prendre  ombrage.  Le  parti  de  M.  de  Rigaud  étant  composé  de 
toutes  sortes  de  nations,  il  pourrait  arriver  que  l'on  fasse  sans 
distinction  main  basse  sur  les  sauvages  des  Cinq-Nations  et 
sur  les  Anglais,  et,  infailliblement,  ceux-là  prendraient  les 
armes  :  ce  qui  serait  infiniment  plus  funeste  à  la  colonie  que 
toute  la  guerre  des  Anglais...  Nous  avons  eu  dans  ce  parti  le 
jievfu  du  grand  chef  du  village  de  tué  sous  le  fort  qui  a  été 

(i)  Plus  tard  curé  de  Sainte-Anne-du-Bout-de-l'IIe.  V.  ci-dessous. 

(2)  D'ordinaire  ce  nom  désigne  le  gouvernement  de  la  Nouvelle- 
York,  par  suite  le  gouverneur.  Souvent  aussi  il  indique  la  rivière 
Mokawk  (ou  Gorlaer),  au  bord  de  laquelle  se  dressaient  les  wigwams 
lies  Agniés,  ou  même  l'établissement  anglais  de  Schenectady,  à 
25  Km.  au  n.-o.  d'Albany. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  79 

pris  et  sept  hommes  de  blessés  :  cinq  Iroquois  et  deux  Algon- 
quins. Tous  se  battirent  avec  tant  de  bravoure,  pour  ne  pas 
dire  de  témérité,  que  le  chef  des  Abénakis  s'écria  :  «  Je  l'ai 
bien  toujours  dit  qu'il  n'y  avait  parmi  les  nations  que  mon 
.  frère  du  Lac  des  Deux-Montagnes  qui  fût  un  homme  comme 
moi  !    » 

Une  dernière  «  course  »  est  rappelée  avec  quelques  détails 
dans  la  Lettre  au  marquis  de  Beauharnais  :  c'est  l'expédition 
au  cours  de  laquelle  Kissensick,  un  chef  nipissing  (i),  fa- 
meux parmi  les  fameux,  vint  à  bout  d'une  compagnie  anglaise 
de  trente  hommes  qu'il  avait  attaquée  avec  sept  guerriers 
de  sa  tribu  et  «  huit  chefs  des  nations  des  pays  d'en-haut  ». 

Certes,  après  avoir  fait  le  récit  sincère  de  tant  d'exploits 
invraisemblables,  après  avoir  mentionné  quelques-uns  seu- 
lement des  services  rendus  à  notre  cause  par  ses  chers  sauvages, 
aussi  experts  en  diplomatie  qu'en  bravoure,  François  Picquet 
avait  raison  de  conclure  son  rapport  par  ces  lignes,  où  per- 
cent une  émotion  et  une  fierté  trop  légitimes  : 

«  Voilà  donc.  Monsieur,  ce  qu'ils  ont  fait  d'après  vos  ordres, 
pour  vous  contenter  et  pour  plaire  à  Sa  Majesté.  Voilà  ce  qu'ils 
ont  fait  à  la  connaissance  de  tout  le  pays,  au  milieu  des  plus 
rudes  épreuves  qui  n'ont  servi  qu'à  mieux  les  faire  connaître.  » 

Le  marquis  de  Beauhamois  ne  pouvait  moins  faire  que  de 
transmettre  ce  beau  rapport  au  ministère  de  la  marine.  Une 
lettre  de  ce  dernier  à  notre  compatriote,  datée  de  Versailles  le 
20  mars  1747  (2),  nous  apprend  qu'en  effet  le  gouverneur 
s'acquitta  promptement  de  ce  devoir. 

«  M.  le  marquis  de  Beauhamois  m'a  informé,  —  écrit  Mau- 
repas,  —  de  la  conduite  que  les  sauvages  du  Lac  ont  tenue 
pendant  la  guerre,  et  le  Roy,  à  qui  j'en  ay  rendu  compte,  a 
remarqué  avec  plaisir  qu'ils  ont  justifié  par  leur  zèle  et  par 
leur  valeur  les  espérances  que  S.  M.  avoit  toujours  eues  sur 
eux.  » 

Le  ministre  annonçait  ensuite  que  Louis  XV  avait  donné  des 


(()  Dans  une  lettre  sur  laquelle  nous  aurons  à  revenir,  Bougainville 
l'appelle  Kisenseck. 

(2)  Archives  du  ministère  des  colonies  (série  B,  vol.  85,  fo  2.6).. 


8o  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

ordres  «  à  M.  de  Lajonquière  (i),  destiné  à  aller  relever  M.  le 
marquis  de  Beauharnois  »,  pour  leur  faire  tenir  la  gratifica- 
tion annuelle  de  deux  mille  livres,  qui  devait  leur  permettre 
«  de  suivre  les  ouvrages  de  leur  nouvel  establissement  ».  Il 
exprimait  enfin  toute  la  satisfaction  éprouvée  par  le  Dauphin, 
à  la  lecture  de  la  harangue  que  le  gouverneur  lui  avait  adressée 
de  la  part  des  braves  Indiens,  «  touchés  et  charmés,  du  cou- 
rage qu'il  avoit  fait  paraître  à  la  bataille  de  Fontenoy  »  (2). 
«  Mgr  le-  Dauphin  a  lu  la  harangue  que  M.  le  marquis  de 
Beauharnois  m'a  adressée  de  la  part  des  guerriers  du  village, 
— assure  Maurepas — ;  et  il  a  esté  très  satisfait  des  assurances 
qu'ils  lui  ont  données  de  leur  attachement.  M.  de  Lajonquière 
est  chargé  de  le  leur  dire  de  sa  part.  » 

Ainsi  le  missionnaire, qui  remplissait  lui-même  si  noblement 
son  devoir  dans  un  coin  perdu  de  l'immense  Amérique,  avait 
su  intéresser  ses  sauvages  aux  épisodes  les  plus  glorieux  de  la 
victoire,  chèrement  disputée,  mais  décisive,  remportée  aux 
Pays-Bas  par  le  maréchal  de  Saxe,  le  11  mai  1745.  A  Fontenoy, 
le  Dauphin,  comme  le  roi  lui-même,  avait  fait  preuve  d'un 
réel  courage  et  les  acclamations  enthousiastes  qui  saluèrent  le 
jeune  homme  lorsqu'il  passa  à  cheval  devant  le  front  des 
régiments  vainqueurs,  étaient  bien  méritées  (3).  N'est-il  pas 
touchant  de  retrouver  un  écho  de  ces  acclamations  dans  le 
cœur  et  sur  les  lèvres  des  Indiens  du  Lac?  La  harangue  qu'ils 
composèrent,  débutait  par  ces  mots  :  «  Mon  cher  ami,  la  marche 
de  ton  père  dans  ses  courses  guerrières  étonne  nos  montagnes, 
déconcerte  l'Anglais  et  réjouit  nos  villages.  »  On  y  reconnaît 
l'éloquence  iroquoise  à  l'emphase  et  à  la  richesse  métaphorique 

(i)  Pierre-Jacques  de  Taffanel,  marquis  de  la  Jonquière,  né  à 
Graulhet  (Albigeois)  en  i685,  mort  à  Québec  en  1752,  gouverneur  de 
la  Nouvelle-France.  Il  servit  cinquante-cinq  ans  dans  la  marine  et 
fit  trente-huit  campagnes,  dont  vingt-neuf  sur  mer,  prit  part  à  neuf 
combats,  dont  ceux  de  Rio-de-Janeiro,  de  Toulon  et  de  Finisterre, 
et  reçut  trois  blessures.  Cf.  Le  marquis  de  la  Jonquière,  Le  chef 
d'escadre,  marquis  de  la  Jonquière,  gouverneur-général  de  la  Nouvelle- 
France...  (Paris,  Garnier).  V.  ci-dessous. 

(2)  Ce  sont  les  expressions  de  M.  Picquet.  La  harangue  à  Louis 
de  France  (1729-1765)  se  trouve  à  la  suite  de  la  Lettre  au  marquis 
de  Beauharnais  (Ane.  Bibl.  de  S.  Sulpice). 

(3)  Le  duc  de  Broglie,  Marie-Thérèse  impératrice  (Paris  1884), 
t.  I,  pp.  378  .et  suiv. 


FRANÇOIS    PICQÛET    LE    «    CANADIEN    »  8l 

du  style  ;  on  y  sent  aussi  la  fierté  patriotique  d'un  bon  Fran- 
çais, vivement  ému  à  la  nouvelle  d'une  action  militaire  qui 
rappelait  les  anciennes  gloires. 

F.  —  Fin  de  la  guerre  inter coloniale  (1747-1748).     ^ 

Pendant  les  deux  dernières  années  de  la  guerre,  l'activité 
du  missionnaire  du  Lac  et  le  dévouement  de  ses  Indiens  ne 
se  démentirent  à  aucun  moment. 

La  brillante  offensive  du  maréchal  de  Saxe  dans  les  Pays- 
Bas  ne  doit  pas  faire  illusion  sur  la  situation  véritable  de  la 
France  et  de  ses  colonies,  au  printemps  de  1747.  Partis  en 
guerre  pour  démembrer  la  Maison  d'Autriche,  nous  en  étions 
maintenant  réduits  à  conquérir  la  paix,  à  nous  défendre  sur 
notre  propre  territoire.  L'Angleterre  était  devenue  pour  nous 
une  antagoniste  redoutable  :  ses  flottes  menaçaient  nos  côtes, 
bloquaient  nos  ports,  arrêtaient  les  convois  à  destination  de 
nos  colonies.  Le  Canada  qui  était  sous  une  dépendance  étroite 
de  la  métropole,  qui  en  tirait  ses  renforts,  ses  munitions  de 
guerre  et  jusqu'à  ses  vivres,  devait  souffrir  particulièrement 
de  cet  état  de  choses.  Ainsi  que  doit  l'être  en  principe  toute 
guerre  coloniale,  la  guerre  d'Amérique,  il  ne  faut  pas  l'oublier^ 
était  une  guerre  maritime  (i),  autant,  et  plus  peut-être, 
qu'une  guerre  continentale.  Que  la  marine  anglaise  vînt  à 
garder  cet  empire  des  mers  qu'elle  était  en  train  d'acquérir  et 
c'en  était  fait  de  nos  grandes  possessions  d'Outre-Atlantique. 

Or,  en  1746,1a  flotte  du  ducd'Anville  (2),  envoyée  pour  re- 
prendre Annapolis  ou  tout  au  moins  pour  inquiéter  nos  ri- 
vaux vers  Louisbourg,  fut  dispersée  par  une  terrible  tempête 
sur  les  plages  inhospitalières  de  l'Acadie.  Un  an  après,  le  nou- 
veau gouverneur  du  Canada,  le  marquis  de  la  Jonquière  (3), 

(i)  Ce  point  de  vue  est  celui  où  s'est  placé  récemment  M.  le  major 
W.  Wood,  des  troupes  canadiennes,  dans  son  volume  The  Fight  for 
Canada  (Westminster,  Arch.  Gonstable,  1904). 

(2)  Nicolas  de  La  Rochefoucauld,  duc  H'Anville.  Accablé  de  cha- 
grin, il  mourut  peu  après  à  Ghibouctou,  non  loin  de  cette  Anna- 
polis  qu'il  espérait  reprendre.  (Haliburton,  Account  of  Nova  Scotia^ 
1839,  t.  I,  p.  126.)  ' 

(3)  La  Jonquière  avait  déjà  reçu  ses  provisions  de  gouverneur, 
lorsqu'il  s'embarquait  sur  l'escadre  du  duc  d'Anville  l'année  précé- 


82  UN    DÉFENSEUR    DE    LA.    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

en  route  pour  rejoindre  son  poste,  se  heurtait,  par  le  travers 
du  cap  Finisterre,  aux  escadres  combinées  des  commodores 
Anson  et  Warren.  Nos  dix  navires  —  cinq  vaisseaux  de  ligne 
et  cinq  bâtiments  inférieurs,  —  succombèrent  glorieusement 
après  une  lutte  acharnée  contre  les  frégates  et  les  seize  vais- 
seaux de  ligne  des  ennemis.  Une  partie  du  convoi  que  les  nô- 
tres avaient  mission  d'amener  à  Québec  fut  sauvée,  mais  le 
brave  de  la  Jonquière  était  prisonnier  (14  mai  1747). 

On  devine  quelles  furent  les  appréhensions  des  Cana- 
diens à  la  nouvelle  de  ce  désastre  (i).  Au  fait,  leur  situation 
devenait  fort  critique,  les  communications  avec  la  France  se 
trouvant  coupées  de  nouveau  et  pour  longtemps  peut-être. 

A  ce  propos,  Lalande  nous  assure  le  plus  sérieusement  du 
monde  que  les  «  alarmes  »,  causées  dans  la  colonie  par  la  dé- 
faite du  cap  Finisterre,  furent  «  entièrement  »  dissipées  par 
un  «  heureux  événement  »,  dû  à  l'initiative  de  François  Pic- 
que  t.  L'affirmation  est  imprévue  ;  elle  peut  sembler  plaisante  : 
l'exagération  n'est-elle  pas  d'ailleurs  le  péché  mignon  des  bio- 
graphes? Quoi  qu'il  en  soit,  le  fait  mérite  d'être  retenu;  le 
voici  : 

Vers  le  début  de  l'été  (1747),  le  missionnaire  recevait  au 
Lac  des  Deux-Montagnes  une  ambassade  solennelle  venue 
des  Cinq-Cantons  iroquois.  Les  députés  étaient  «  au  nombre 
de  soixante  chefs  avec  leur  suite  ».  François  Picquet  les  accueil- 
lit le  plus  honorablement  qu'il  lui  fut  possible,  avec  cette  po- 
litesse raffinée,  cette  courtoisie  délicate,  dont  il  connaissait 
aussi  bien  que  les  Indiens  eux-mêmes,  les  règles  si  sévères 
et  si  compliquées.  On  aperçoit  sans  peine  quels  résultats  il 
espérait  d'une  visite  que  sans  nul  doute  il  avait  provoquée. 
N'importait-il  pas  souverainement,  dans  les  conjonctures  pré- 
sentes, d'entretenir  avec  les  Iroquois  des  rapports  d'amitié? 
Grâce  à  l'ascendant  extraordinaire  qu'il  avait  pris  sur  les 


dente.  Mais  comme  il  ne  devait  «  se  faire  reconnaître  »  qu'à  l'issue 
de  la  campagne,  la  mort  du  duc  d'Anville  et  l'insuccès  des  opéra- 
tions l'avaient  obligé  de  ramener  en  France  les  débris  de  la  flotte, 
après  avoir  acheminé  les  derniers  transports  vers  Québec. 

(i)  D'Argenson  écrivait  dans  ses  Mémoires  en  apprenant  la  défaite  : 
«  Les  Anglais  ont  beau  jeu  pour  nous  enlever  nos  colonies.  Le 
Canada  sera  le  premier  conquis.  « 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  83 

Peaux-Rouges,  grâce  à  la  confiance  qu'il  avait  su  leur  inspirer, 
notre  compatriote  devait  réussir  dans  cette  tâche. 

Il  y  réussit  à  telles  enseignes  qu'au  bout  de  quelques  jours, 
il  était  parvenu  à  persuader  ses  nobles  visiteurs  de  se  rendre 
à  Québec.  Il  fit  mieux  :  il  les  y  conduisit  lui-même,  «  comme 
autant  d'otages  »,  insinue  Lalande.  Evidemment,  le  mission- 
naire n'avait  pas  l'intention  de  violer,  au  préjudice  de  ses 
hôtes,  les  devoirs  sacro-saints  de  l'hospitalité.  Son  but  était 
tout  simplement  de  retenir  ses  amis  iroquois  le  plus  longtemps 
possible  loin  de  leurs  villages,  c'est-à-dire  loin  des  intrigues  des 
agents  anglais. 

La  précaution  n'était  pas  superflue,  si  l'on  en  juge  par  les 
nouvelles  pessimistes  apportées  dans  la  capitale  de  la  colonie 
par  les  courriers  des  pays  d'en-haut  :  une  partie  des  Indiens 
désertait  déjà  notre  cause  et  il  y  avait  tout  lieu  de  craindre 
que  le  plus  grand  nombre  d'entre  eux  n'imitât  un  si  funeste 
exemple.  Ce  malheur  fut  conjuré  par  l'apparition  fort  oppor- 
tune en  rade  de  Québec,  le  5  juillet,  de  la  frégate  «  l'Emeraude  » 
et  du  convoi  de  transports  chargés  de  vivres  que  l'héroïsme 
des  combattants  du  cap  Finisterre  et  la  présence  d'esprit  du 
lieutenant  de  vaisseau.  Clément  de  la  Jonquière  (i),  avaient 
sauvés  des  mains  de  l'ennemi. 

L'excellent  effet,  produit  par  l'arrivée  de  ces  secours,  fut 
encore  accru  par  l'heureuse  issue  du  voyage  (2)  accompli  par 


(i)  Neyeu  du  chef  d'escadre,  marquis  de  la  Jonquière.  Entré  dans 
la  marine  en  1726,  il  prit  part  aux  expéditions  du  marquis  d'Antin 
et  du  duc  d'Anville,  assista  à  la  bataille  de  Toulon,  etc..  Il  s'illustra 

f tendant  la  guerre  de  Sept  Ans  par  des  croisières  audacieuses  dans 
e  golfe  du  èaint-Laurent.  Promu  chet  d'escadre  en  1771,  et  lieute- 
nant-général es  armées  (1780),  il  mourut  en  1795,  victime  de  l'émi- 
gration. {Archives  du  ministère  de  la  marine,  Service  général  des 
campagnes,  B*  180.) 

(2)  C'est  à  la  fin  d'août  que  le  «  Northumberland  »,  commandant 
Périer  de  Salvert,  pénétra  dans  le  port  de  Québec  amenant  le  comte 
de  la  Galissonnière.  Dans  son  rapport  au  ministre,  Périer  de  Salvert 
rend  compte  que  «  l'arrivée  de  puissants  renforts  sous  l'escorte  de 
M.  de  la  Jonquière  a  produit  un  excellent  effet  dans  la  colonie,  en 
ranimant  le  zèle  des  habitants  et  en  détruisant  les  insinuations  dan- 
gereuses que  les  ennemis  avaient  répandues  dans  l'esprit  des  sau- 
vages ».  A  son  tour.  Clément  de  la  Jonquière  écrivait  :  o  Je  n'ai  rien 
oublié  pour  seconder  les  intentions  de  M.  le  marquis  de  Beauharnais 
à  l'égard  des  nations  sauvages  auxquelles  j'ai  donné  plusieurs  festins 
et  rendu  des  honneurs  qui  ont  paru  les  toucher  :  ce  qui,  joint  à 


84  UN    DÉFENSEUR    DE   i.A    «    NOUVELLE-FRANQE    » 

le  nouvel  administrateur  de  la  colonie,  le  comte  de  la  Galis- 
sonnière,  chargé  de  faire  l'intérim  du  gouverneur  prisonnier  (i). 

A  peine  l'illustre  marin  eut-il  pris  contact  avec  la  société 
canadienne  qu'il  entra  en  relations  avec  le  missionnaire  du  Lac 
des  Deux-Montagnes.  Les  deux  hommes  étaient  faits  pour  s'en- 
tendre :  ils  sympathisèrent  en  effet  dès  leur  première  entrevue. 
François  Picquet  eut  vite  deviné  la  haute  valeur  du  futur 
amiral,  soit  comme  administrateur,  soit  comme  soldat.  De 
son  côté,  La  Galissonnière  ne  tarda  pas  à  se  rendre  compte  des 
qualités  du  vaillant  prêtre.  Il  apprécia  bien  vite  son  zèle  infa- 
tigable, son  parfait  désintéressement  et  son  patriotisme  éclairé. 
Au  surplus,  nous  possédons  sur  ce  point  un  précieux  témoi- 
gnage, un  témoignage  à  vrai  dire  officiel.  Voici  ce  qu'on  peut 
lire,  en  effet,  dans  le  «Journal»  (2),  rédigé  le  18  octobre  1747  et 
adressé  au  comte  de  Maurepas,  ministre  de  la  marine,  par  le 
comte  de  La  Galissonnière  et  par  l'intendant  Gilles  Hocquart, 
celui-là  même  qui  se  plaisait  à  donner  à  François  Picquet  le 
titre  peu  banal  d'  «  apôtre  des  Iroquois  »  : 

«  Il  est  à  propos.  Monseigneur,  que  vous  soyez  informé  que 
pendant  le  long  séjour  que  les  députés  des  Cinq-Nations  ont 
fait  à  Québec,  Monsieur  l'abbé  Picquet,  missionnaire  du  Lac 
des  Deux-Montagnes,  a  profité  des  dispositions  où  il  les  a  trou- 
vés d'embrasser  le  christianisme,  en  leur  faisant  régulièrement 
et  chaque  jour,  dans  la  chapelle  Saint-Roch  (3) ,  des  instructions 
publiques  suivies  d'une  prièreàla  portée  de  cette  espèce  de  caté- 

l'abondance  qui  règne  dans  ce  pays  depuis  mon  arrivée,  n'a  pas  laissé 
de  contribuer  à  les  faire  rentrer  dans  la  bonne  voie  dont  une  partie 
s'était  déjà  écartée,  et  que  le  reste  était  prêt  à  quitter  s'ils  n'avaient 
été  détrompés  par  l'arrivée  de  mon  convoi  de  tous  les  mauvais  pro- 
pos que  les  Anglais  leur  avaient  tenus  et  dont  vous  serez  sans  doute 
instruits  plus  amplement  ailleurs.  »  {Archives  du  ministère  de  la  ma- 
rine; Journal  de  M.  de  la  Jonquiere,  lieutenant  de  vaisseau,  comman- 
dant de  la  frégate  du  Roi,  VEmeraude...;  Brest,  29  novembre  1747.) 
(i)  Louis  XV  lui  avait  écrit,  le  10  juin,  que  par  suite  de  «  l'acci- 
dent arrivé  au  marquis  de  la  Jonquiere  »,  il  lui  confiait  «  en  son 
absence  le  commandement  des  colonies  de  la  Nouvelle-France  et 
dépendances,  avec  les  mêmes  pouvoirs  et  honneurs  attachés  à  sa 
charge  ». 

(2)  Arch.  de  V Archevêché  de  Québec  (cité  par  M.  Gosselin,  p.  9). 

(3)  Cette  chapelle  se  trouvait  en  dehors  de  l'enceinte  de  la  ville 
(à  l'est  de  la  rue  Saint-Roch  actuelle),  dans  un  faubourg  qui  fut  lui- 
même  entouré  d'une  forte  palissade  en  1759.  (V.  le  plan  de  Québec 
dressé  en  1720  par  Chaussegros  de  Léry,  ing.  du  roi.) 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  85 

chumènes.  Il  y  a  lieu  d'être  surpris  d'une  pareille  assiduité  de 
la  part  de  ces  sauvages.  Quoiqu'ils  soient  capables  d'une 
grande  dissimulation,  quelques-uns  donnent  lieu  de  croire 
qu'il  y  aurait  de  la  sincérité  dans  leur  conduite.  Vous  verrez 
par  les  paroles  jointes  à  notre  journal  qu'elle  paraît  soutenue  : 
l'avenir  nous  le  fera  connaître  encore  mieux... 

«  Le  sieur  Picquet  prépare  l'ouvrage  depuis  longtemps  avec 
beaucoup  d'ardeur  et  de  zèle.  Il  a  dans  le  village  des  Cinq-Na- 
tions quelques-uns  des  sauvages  du  Lac,  des  plus  sages  et  qui 
lui  sont  affiliés,  dont  il  se  sert  pour  gagner  les  autres.  Notis 
l'avons  encouragé  à  suivre  ce  qu'il  a  commencé  et  il  se  flatte 
du  succès. Cet  ecclésiastique  est  parfaitement  désintéressé  et  em- 
ploie une  partie  de  son  revenu  (i)  pour  l'exécution  de  son  projet. 

«  C'est  de  nous-mêmes  que  nous  vous  proposons,  Monsei- 
gneur, de  demander  à  Sa  Majesté  une  pension  sur  les  béné- 
fices de  6  à  800  livres  :  il  n'en  peut  faire  qu'un  très  bon  usage 
et  pour  une  fin  très  convenable  .  » 

Une  lettre  comme  celle-là,  où  la  sincérité  du  sentiment 
s'unit  à  uns  si  rare  délicatesse,  ne  fait-elle  pas  également 
honneur  à  celui  qui  la  mérita  et  à  ceux  qui  l'écrivirent?  Si 
elle  révèle  chez  ces  derniers  une  exacte  notion  du  but  à  la  fois 
patriotique  et  religieux  auquel  François  Picquet  espérait  at- 
teindre, elle  confirme  d'autre  part  tout  ce  que  nous  avons  déjà 
pu  dire  de  l'œuvre  admirable  entreprise  par  notre  compatriote 
et  des  moyens  qu'il  employait  pour  la  mener  à  bien. 

Les  sauvages  «  affiliés  »  ne  servaient  pas  seulement,  comme 
dit  le  «  Journal  »,  à  «  gagner  les  autres  »  ;  ils  avaient  encore  la 
mission  de  se  renseigner  sur  les  projets,  les  dispositions  et  les 
mouvements  de  nos  adversaires.  Les  services  qu'ils  rendaient 
à  ce  point  de  vue  étaient  tout  particulièrement  précieux  ;  le 
fait  suivant  le  prouve  avec  évidence  : 

L'abbé  Picquet,  ayant  appris  par  ses  «  éclaireurs  .»  que  «  les 
Anglais  formaient  un  gros  détachement  »  de  miliciens  et  de 
èauvages,  dans  le  dessein  d'attaquer  le  Canada  sur  plusieurs 
points  à  la  fois,  en  fit  prévenir  la  Galissonnière.  Des  troupes 
légères  furent  tenues  prêtes  à  partir  au  premier  signe  et,  lors- 

(i)  Il  s'agit  sans  doute  ici  du  revenu  de  son  propre  patrimoine. 


86  UN    DÉFENSEUR    DE   LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

que  l'occasion  parut  propice,  on  fondit  à  l'improviste  sur 
l'ennemi.  Surpris  au  moment  où  ils  s'y  attendaient  le  moins, 
les  Anglais  furent  complètement  battus.  Quelques-uns  s'échap- 
pèrent dans  les  bois  où  ils  périrent  sous  les  coups  des  sauvages  ; 
le  plus  grand  nombre  se  rendirent,  et  tandis  qu'on  délivrait  les 
prisonniers  qu'ils  avaient  faits,  ils  se  virent  eux-mêmes  con- 
duits à  Québec  sous  bonne  escorte.  «  Le  reste  du  détachement 
fut  tué  ou  noyé  au  pied  des  cascades.  »  Lalande,  qui  nous  a  con- 
servé le  souvenir  de  cette  petite  victoire,  affirme  que,  «  depuis 
ce  temps,  aucun  parti  ne  parut  du  côté  du  Lac  des  Deux-Mon- 
tagnes »,  où  «  l'on  demeura  tranquille,  comme  dans  la  plus  pro- 
fonde paix,  jusqu'à  la  fin  de  la  guerre  ». 

Toujours  d'après  le  même  témoignage,  pendant  cette  courte, 
mais  décisive  expédition,  «  notre  missionnaire  resta  deux 
jours  et  deux  nuits  sans  fermer  l'œil.  »  Aussi  bien,  c'était 
assez  son  habitude  de  payer  généreusement  de  sa  personne. 

Par  bonheur,  son  endurance  était  à  la  hauteur  de  son  courage. 
«  Pendant  cette  guerre, —  écrit  encore  Lalande,  —  il  contribua 
deux  fois  à  la  conservation  de  la  colonie  ;  mais  il  ne  passa  pas 
quatre  nuits  de  suite  dans  un  lit.  Il  veillait  sans  cesse.  On  le 
voyait  coucher  dans  les  bois  et  sur  la  neige  ;  marcher  à  pied 
en  hiver  des  journées  entières,  souvent  dans  l'eau  ;  passer  le 
premier  les  rivières,  au  milieu  des  glaçons,  pour  donner  l'exem- 
ple à  ses  guerriers  ;  exposant  sa  vie  comme  un  militaire,  tan- 
dis que  ses  connaissances  lui  faisaient  trouver  des  expédients 
dans  les  occasions  qui  paraissaient  les  plus  désespérées.  Il 
prit  possession,  lui  douzième,  d'un  pays  que  les  Anglais  étaient 
sur  le  point  d'occuper  et  il  s'y  conserva  malgré  leurs  intrigues 
et  leurs  efforts.  »  t 

Tout  commentaire  risquerait  d'affaiblir  ces  lignes  tombées 
de  la  plume  de  l'homme  qui  connut  le  mieux  François  Picquet. 
Ce  qui  nous  reste  à  dire  du  fondateur  de  La  Présentation  et 
de  son  rôle  pendant  la  période  la  plus  combative  et  la  plus 
glorieuse, — la  plus  douloureuse  aussi, — de  son  séjour  à  la  Nou- 
velle-France, n'est  pas  pour  infirmer  le  jugement  qu'elles  expri- 
ment avec  une  énergie  et  une  sobriété  vraiment  émouvantes. 


FRANÇOIS    IMCQUIÎT    «     LE    CANADIRN    »>  87 


CHAPITRE    IV  \ 

Les  Origines  de  La  Présentation 
(1748-1750). 

I .  —  Le  Canada  au  lendemain  de  la  paix  d' Aix-la-Chapelle 

(1748). 

Après  de  laborieuses  négociations,  les  préliminaires  du  traité 
d'Aix  furent  rédigés  et  signés,  avec  une  hâte  exceptionnelle,  le 
II  avril  1748. 

Durant  les  interminables  séances  du  Congrès,  les  plénipo- 
tentiaires avaient  paru  moins  préoccupés  de  prévenir  les  occa- 
sions de  querelles  futures  que  de  mettre  un  terme,  coûte  que 
coûte,  à  des  hostilités  qui  avaient  fini  par  lasser  toutes  les  puis- 
sances. Aussi,  les  protocoles  qu'ils  échangèrent  ne  réglaient 
aucun  conflit,  pas  plus  le  conflit  continental  que  le  conflit  co- 
lonial et  maritime. 

«  Souvenez-vous  de  ne  pas  revenir  sans  la  paix  ;  le  roi  la 
veut  !  ))  Cette  instruction  sommaire  de  M"^^  de  Pompadour  à 
Saint-Séverin  semblait  inviter  ce  diplomate  courtisan  à  ne  sou- 
lever aucune  de  ces  questions  délicates,  dont  la  discussion  eût 
sans  doute  prolongé  l'attente  de  la  marquise  et  des  cours  euro- 
péennes, mais  qui,  au  jour  fatal,  risquaient  de  reparaître  plus 
pressantes,  si  pressantes  même  qu'un  débat  pacifique  ne  pour- 
rait plus  alors  être  institué  pratiquement.  De  ce  nombre  étaient 
la  délimitation  des  frontières  vers  l'Acadie  et  la  souveraineté 
de  la  vallée  de  l'Ohio,  revendiquée  par  la  France  pour  le  Cana- 
da et  la  Louisiane,  par  l'Angleterre  au  nom  de  ses  colons  améri- 
cains. Pour  trancher  ces  grosses  difficultés,  le  cabinet  de  Ver- 
sailles décida  de  s'en  rapporter  à  une  «  Commission  des  limites  ». 
C'était  renouveler  la  faute  commise  à  Utrecht  (i)  et  laisser 
subsister  des  causes  permanentes  de  conflit. 

(t)  En  171 3,  nous  avions  laissé  l'Acadie  «  conformément  à  ses 
anciennes  limites  ».  Cette  formule  imprudente,  source  d'éternelles 
contestations,  servit  de  clef  à  nos  rivaux  pour  pénétrer  dans  la  Nou- 
velle-France par  la  porte  de  l'Est. 


-Oô  UN    DEFENSEUR    DE    LA   «    NOUVELLE-FRANCE    » 

Louis  XV  avait  cru  désarmer  l'Angleterre  en  acceptant 
de  faire  la  paix  «  en  roi,  non  en  marchand  ».  «  Bête  comme  la 
paix  !  »  gronda  bientôt  le  bon  sens  populaire  (i),  quand  on 
apprit  en  France  que  nous  renoncions  avec  une  générosité  trop 
naïve  à  toutes  nos  conquêtes  dans  les  Indes  et  aux  Pays-Bas. 
En  retour  des  plus  durs  sacrifices,  nous  obtenions  uniquement 
la  restitution  de  Louisbourg  (2)  et  la  cession  des  îlots  de  Saint- 
Pierre  et  de  Miquelon  ! 

L'illusion  du  gouvernement  français  était  d'autant  plus  dan- 
gereuse que,  selon  la  remarque  de  la  Galissonnière,  la  pg,ix 
devait  tout  juste  «  assoupir  la  jalousie  de  l'Anglais  en  Améri- 
que )).  Elle  ne  pouvait  être,  et  ne  fut  en  réalité,  qu'une  simple 
trêve,  à  peine  une  suspension  d'armes  (3). 
■  '■  Au  lendemain  même  du  traité,  une  compagnie  d'actionnaires 
yankee  et  virginiens  se  formait  dans  le  but  de  coloniser  les 
deux  rives  de  l'Ohio  (4).  Les  gouverneurs  de  Pensylvanie  et  de 
•Maryland  né  se  gênaient  point  pour  délivrer  des  passeports  à 
quiconque  voulait  courir  les  aventures  de  la  traite  par  delà  les 
•Alléghaiiys  (5).  Déjà  les  «  Américains  »,  comme  on  les  appelait, 
cherchaient  à  sortir  de  l'étroite  bande  côtière  où  s'étageaient 


(i)  Le  peuple  avait  raison  de  qualifier  durement  un  traité,  insi- 
gnifiant quant  à  ses  résultats,  humiliant  quant  aux  détails  de  son 
exécution;  qui  retirait  du  même  coup  et  bénévolement  notre  drapeau 
de  Chambéry,  de  Fribourg,  de  Maëstricht,  de  Madras;  qui  ne  repre- 
nait même  pas  au  Piémont  la  partie  du   Dauphiné  perdue  en    \y\3. 

(2)  Cette  restitution,  accueillie  avec  une  véritable  fureur  par  les 
Bostonais,  s'explique  par  ce  fait  que  l'Angleterre  jugeait  la  menace 
•de  Louisbourg  utile  pour  réfréner  les  ambitions,  déjà  très  apparen- 
tes, de  ses  sujets  d'Amérique.  Il  est  étrange  que  la  politique  fran- 
çaise n'ait  pas  aperçu  dès  cette  époque  quel  parti  elle  pouvait  tirer 
de  cet  antagonisme  latent. 

(3)  Des  partis  de  sauvages,  alliés  des  Canadiens  ou  des  Anglais, 
ne  cessèrent  de  tenir  la  campagne,  pillant  les  fermes  écartées,  com- 
ri:ettant  tous  les  méfaits  qui  étaient  le  résultat  le  plus  ordinaire  de 
ces  sortes  de  randonnées. 

(4)  En  lySo,  le  Parlement  anglais  concédait  à  cette  compagnie 
.600.000  acres  de  terrain,  immédiatement  répartis  entre  un  certain 
nombre  de  colons.  Il  était  difficile  «  d'opérer  »  avec  plus  de  désin- 
volture, alors  que  siégeait  la  fameuse  Commission  des  Limites.  A 
voir  la  Grande-Bretagne  précipiter  de  la  sorte  ses  colons  contre  les 
nôtres,  presqu'au  lendemain  de  la  paix,  ne  dirait-on  pas  qu'elle 
n'avait  signé  le  traité  qu'avec  l'intention  secrète  de  ne  pas  l'observer? 
.  (5)  V.  Mémoires  sur  les  affaires  du  Canada  depuis  1749  jus- 
qu'à 1760,  p.  9,  qui  signalent  les  courses  des  Anglais  à  Sandusky, 
o  à  trente  lieues  du  Détroit.  » 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  89 

■leurs  treize  gouvernements.  Ce  devait  être  tout  d'abord  une 
sorte  d'infiltration  à  peine  visible,  une  marche  lente  et 
■dissimulée,  l'invasion  méthodique  et  silencieuse  des  territoires 
contestés,  avant  la  prise  de  possession  bruyante  et  définitive. 
La  lutte  était  engagée  pour  la  conquête  du  bassin .  de 
-l'Ohio. 

Le  bon  droit  se  trouvait  alors  de  notre  côté,  c'est  incontes- 
table :  l'article  9  du  traité  d'Aix-la-Chapelle  ne  stipulait-il 
pas  que  les  choses  resteraient  sur  le  pied  où  elles  étaient  avant 
la  guerre?  Or,  en  1743,^ —  et  si  l'on  excepte  Oswégo  (Chouaguen) 
que  le  gouvernement  français  avait  toujours  considéré  comme 
une  usurpation  contre  laquelle  il  n'avait  cessé  de  protester,  — 
la  Grande-Bretagne  tenait  l'Acadie  jusqu'à  l'isthme  et  ne  pos- 
sédait aucun  établissement  sur  les  bords  de  la  Belle-Rivière. 
Au  surplus,  nos  titres  étaient  fondés  sur  les  découvertes  de 
nos  explorateurs  et  sur  le  commerce  pratiqué  sans  interrup- 
tion par  nos  coureurs  de  bois  et  nos  traitants  officiels,  dans 
les  régions  visitées  pour  la  première  fois  par  Cavelier  de  la 
Salle,  en  1670. 

Mais  si  le  droit  nous  favorisait,  .nos  adversaires  avaient  pour 
eux  le  nombre,  autant  dire  :  la  force.  Nous  possédions  encore, 
il  est  vrai,  les  deux  tiers  de  l'Amérique  du  Nord,  mais  notre 
supériorité  n'existait  plus  que  sur  la  carte,  sur  wos  cartes  (i). 
•Bien  groupées,  adossées  à  l'Atlantique,  en  communication 
directe  avec  leur  métropole  et  par  conséquent  faciles  à  ravi- 
tailler, les  colonies  anglaises  l'emportaient  de  plus  en  plus 
par  le  chiffre  de  leur  population.  Elles  étaient,  vers  1748,  de 
quinze  à  vingt  fois  plus  peuplées  que.  le  Canada  et  la  Loui- 
siane (2)  !  Une  telle  infériorité  assurait  notre  défaite,  s'il  n'é- 


■  (i)  Un  géographe  anglais,  dont  ses  compatriotes  admettaient  vo- 
lontiers les  conclusions,  n'avançait-il  pas  «  qu'après  le  traité 
d'Utrecht  les  limites  du  continent  avaient  été  tirées,  et  que  les  com- 
missaires avaient  tiré  une  ligne  courbe  (!)  depuis  l'Océan  Atlantique 
jusqu'à  la  latitude  du  49e  degré.  »  (Cf.  Mémoires  sur  les  affaires 
du  Canada,  p.  35). 

■  (2)  Contre  les  1.200.000  blancs  des  colonies  britanniques,  le  Ca- 
nada proprement  dit,  comptait  alors  de  5o  à  55. 000  habitants,  l'ile- 
Royale  2.5oo,  les  établissements  des  Lacs  quelques  milliers.  D'après 
le  IVe  volume  du  recensement  de  1871,  la  population  canadienne 
était  de  42.000  âmes  en  1739  et  de  55. 000  en  1754. 


9©  UN    DÉFENSEUR   DE    LA    «  NOUVELLE-FRANCE    » 

tait  tenté  sans  retard,  pour  sauver  la  plus  belle  de  nos  colo- 
nies, un  effort  énergique  et  suivi. 

Par  malheur,  à  l'opposé  de  la  Grande-Bretagne  qui  s'inté- 
ressait chaque  jour  davantage  au  développement  de  ses  pos- 
sessions d'outre-mer,  la  France,  absorbée  par  le  règlement  des 
affaires  européennes,  s'inquiétait  médiocrement  de  ce  Canada 
lointain,  de  ces  «  arpents  de  glace  »,  comme  dira  le  trop 
spirituel  Voltaire  (i),  qui  coûtaient  si  cher  au  pays  (2)  et  rap- 
portaient si  peu.  En  vain,  de  la  Galissonnière  envoyait  à 
Versailles  des  rapports  décisifs  et,  par  endroits,  tristement 
pr<3phétiques  :  il  ne  réussit  pas  à  secouer  l'indifférence  élégante 
du  grand  public  français,  ni  même  à  frapper,  comme  il  aurait 
fallu,  l'esprit  de  Louis  XV  et  de  ses  ministres. 

Les  arguments  principaux  à  l'aide  desquels  les  colons  bri- 
tanniques s'efforçaient  de  justifier  leurs  prétentions,  étaient 
les  deux  suivants  :  i^  les  Franco-Canadiens  n'occupaient  pas 
effectivement  les  territoires  en  litige  ;  2°  le  traité  d'Utrecht,  en 
concédant  à  l'Angleterre  la  suzeraineté  sur  les  Iroquois,  l'avait 
mise  par  le  fait  en  possession  de  tous  les  pays  habités  par  ces 
sauvages  entre  le  Saint-Laurent,  les  lacs  Ontario  et  Erié, 
la  Susquehanna  et  l'Hudson  (3)  !  Au  fond,  si  les  «  Américains  » 
raisonnaient  de  la  sorte,  c'est  qu'ils  étaient  fermement  résolus 
à  faire  aboutir  per  fas  et  nef  as  le  projet  qui  les  hantait  depuis 
un  siècle.  Leur  persévérance  les  rendait  insensibles  aux  re- 
tards intermittents,  aux  défaites  partielles.  Avec  la  ténacité 
caractéristique  de  la  race  anglo-saxonne,  ils  entendaient  pour- 
suivre la  réalisation  de  cette  idée,  partie  essentielle  de  leur  pro- 
gramme de  colonisation  de  l'Amérique  septentrionale  :  bouter 
les  Français  hors  du  Canada,  en  attendant  de  pouvoir  les  chas- 


(i)  Lettre  àMoncrif,  27  mars  1737(1.  LVII,p.254derédit.  Beuchot). 

(2)  Le  budget  de  la  colonie,  ordinairement  d'un  million,  devait 
s'enfler  bientôt  de  manière  inquiétante. 

(3)  On  discuta  sur  ces  questions  de  1750  à  lySS,  mais  les  «  tra- 
vaux »  de  la  Commission  des  Limites  n'aboutirent  qu'à  la  publica- 
tion de  trois  gros  volumes  de  mémoires.  Dans  ses  Souvenirs,  le 
maréchal  de  Noailles  signale  une  des  chicanes  suscitées  par  les  com- 
missaires britanniques,  Shirley  et  Mildmay  :  contrairement  à  l'usage, 
ceux-ci  refusèrent  de  déposer  leurs  conclusions  en  français,  bien  que 
leurs  collègues  protestassent  ne  prétendre  par  là  à  aucune  préémi- 
nence. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  9I 

ser  de  tout  le  continent.  Et  sans  nul  doute  tel  était  le  sens  de 
cette  formule  :  «  la  plus  grande  Acadie.  » 

Le  comte  de  la  Galissonnière  était  assez  perspicace  pour 
pénétrer  les  desseins  menaçants  de  nos  rivaux  et,  d'autre 
part,  il  avait  un  sentiment  trop  vif  des  responsabilités  qui 
pesaient  sur  lui  pour  attendre  les  événements,  les  bras  croi- 
sés (i).  Regardant  l'isthme  de  Shédiac  et  les  AUéghanys  comme 
les  véritables  limites  et  les  boulevards  nécessaires  de  la  Nou- 
velle-France, il  prit  ses  dispositions  pour  sauvegarder  les  droits 
de  la  colonie. 

Au  nord  comme  au  nord-est,  sur  le  cours  inférieur  du  Saint 
Laurent  et  vers  l' Acadie  (2),  nos  établissements  paraissaient 
en  sécurité,  du  moins  pour  le  moment.  Au  contraire,  le  danger 
était  pressant  dans  la  région  des  Grands  Lacs  et  de  la  Belle- 
Rivière.  Etendre  la  frontière  idéale  de  nos  possessions  jusqu'à 
la  ligne  sinueuse  des  cimes  appalachiennes,  était  une  opération 
plus  difficile  à  réaliser  sur  le  terrain  que  sur  le  papier.  Il  impor- 
tait cependant  au  suprême  degré  d'opposer  une  barrière  insur- 
montable aux  ambitions  anglaises,  surexcitées  par  l'appât  du 
magnifique  butin  à  recueillir  dans  un  pays  neuf,  aux  ressources 
infinies  comme  ses  horizons. 

Le  premier  soin  qui  s'imposait  au  gouverneur  intérimaire 
était  donc  de  s'assurer  définitivement  du  bassin  de  l'Ohio,  ne 
fût-ce  que  pour  maintenir  ouverte  et  toujours  praticable  la 
voie  la  plus  directe  et  la  plus  commode  entre  la  Louisiane  et  le 
Canada.  La  mission  qu'il  devait  confier,  en  mai  1749,  au  lieu- 

(i)  V.  ce  que  disent  de  lui  les  Mémoires  sur  les  aff.  du  Canada, 
pp.  I  à  5.  Quoi  qu'en  aient  pensé  les  éditeurs  de  cet  ouvrage,  c'est 
évidemment  de  la  Galissonnière  et  non  du  marquis  de  la  Jonquière 
qu'il  s'agit  à  la  page  i. 

(2)  Du  côté  de  l'Acadie,  le  Commandant-général  prêta  les  mains  aux 
projets  du  fameux  abbé  Le  Loutre,  missionnaire  à  Missagouache 
(Fort  Lawrence),  lequel  espérait  qu'en  favorisant  l'immigration  de  nos 
compatriotes  en  deçà  de  l'isthme  sur  les  territoires  appartenant  à  la 
France,  les  frontières  se  trouveraient  naturellement  établies  et  forti- 
fiées et  que  l'Angleterre  renoncerait  peut-être  un  jour  à  la  presqu'île 
elle-même.  Jean-Louis  Le  Loutre  était  venu  en  Acadie.  pour  la  pre- 
mière fois  en  1737.  A  l'automne  de  1746,  il  retournait  en  Europe. 
L'année  suivante,  il  s'embarquait  sur  l'escadre  de  la  Jonquière.  Fait 
prisonnier  au  cap  Finisterre  (il  a  laissé  un  récit  de  la  bataille  publié 
par  l'abbé  Casgrain),  il  fut  conduit  en  Angleterre,  d'où  il  passa  en 
France.  Il  revint  à  Louisbourg  et  delà  en  Acadie,  au  courant  de  l'été 
de  1749. 


92  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

tenant  d'infanterie,  Céloron  de  Blainville  (i),  répondait  à  cette 
préoccupation.  Les  instructions  de  cet  officier  portaient,  en 
effet,  qu'il  devait  parcourir  la  contrée  comprise  entre  les  Lacs 
et  les  Alléghanys  ;  visiter  les  nations  sauvages  qui  l'habitaient, 
afin  de  les  rallier  à  notre  cause  ;  donner  la  chasse  aux  traitants 
britanniques  et  leur  intimer  la  défense  de  reparaître  dans  le 
pays,  à  peine  de  confiscation  de  leurs  marchandises  (2).;  enfin, 
«  planter  en  terre  »,  en  présence  du  plus  grand  nombre  pos- 
sible de  Peaux-Rouges  et  dans  des  lieux  choisis,  des  pla- 
ques de  plomb  (3),  portant  gravées,  avec  les  armes  du  roi, 
les  revendications  de    la   France    (4). 

La  Galissonnière  connaissait  trop  bien  l'audace  obstinée  de 
nos  rivaux,  pour  s'en  tenir  à  cette  unique  mesure.  Il  compre- 
nait à  merveille  que  nous  ne  resterions  maîtres  de  la  «  Grande - 
Vallée  )i  qu'à  une  triple  condition  :  i-^  la  coloniser  ;  2°  en  occu- 
per solidement  les  points  stratégiques  les  plus  importants  ; 
3°  faire  rayonner  sans  cesse  notre  influence  sur  les  tribus 
indiennes,  sur  les  Iroquois  des  Cinq-Nations  en  particulier. 
■  Il  était  donc  nécessaire  tout  d'abord  de  diriger  un  vigoureux 
courant  d'émigraticn  vers  le  bassin  de  l'Ohio,  d'y  attirer  nos 
commerçants  et  d'y  créer  des  colonies  agricoles.  Il  fallait  en- 

(i)  Commandant  du  Détroit,  où  il  devait  revenir,  sa  mission  ter- 
minée. Cf.  Parkman,  Montcalm  and  Wolfe,  t.  I,  p.  76  et  Mém.  sur 
les  ajff.  du  Canada,  p.  1 1  et  yS.  Ce  dernier  ouvrage,  qui  contient  sur 
•Céloron  plusieurs  détails  inexacts,  le  juge  ainsi  :  «  Il  étoit  brave, 
intelligent  et  capable  de  commander;  il  eut  des  ennemis  qui  le  per- 
dirent et  sa  hauteur  ne  lui  permit  pas  de  prendre  les  biais  qu'il  fal- 
loit  pour  les  détruire.  »  Céloron  a  laissé  un  Journal  de  campagne. 
V.  ci-dessous. 


gouve 
sion 


2)  Céloron  était  porteur    de    lettres  de   la    Galissonnière   pour  le 
averneur  de  Pensylvanie,   Hamilton,    exposant   l'objet  de  la  mis- 


(3)  Une  de  ces  plaques,  retrouvée  vers  i8i5,  avait  été  enterrée, 
comme  en  fait  foi  l'inscription  qu'elle  porte,  à  l'embouchure  de  la 
rivière  Venango,  le  16  août  1749.  (Cf.  de  VVitt  Clinton,  Archceologia 
americana,  Cambridge,  i83d.)  Toujours  d'après  l'inscription,  la 
•  France  revendiquait  tout  le  bassin  fluvial  de  l'Ohio  et  de  ses 
affluents  «  jusqu'aux  sources  »,  en  vertu  des  traités  de  Ryswick, 
■Dordrecht  et  Aix-la-Chapelle. 

(4)  Evidemment,  cette  cérénionie,  —  dont  il  devait  être  dressé 
procès-verbal,  —  avait  pour  principal  but  de  frapper  l'imagination 
des  Indiens.  Aussi,  les  écrivains  anglais  ou  anglophiles,  tel  l'auteur 
des  Mém.  sur  les  aff.  du  Canada  (p.  4),  en  la  qualifiant  «  d'irrégu- 
lière,  d'inutile  et  de  risible  »,  ont-ils  laissé  paraître  moins  d'humour 
que  de  méchante  humeur. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  g3 

suite  y  multiplier  sans  retard  nos  établissements,  afin  de  relier 
par  une  chaîne  continue  le  golfe  laurentienauMississipi.  Or, 
dans  tout  cet.  immense  pays,  nous  ne  possédions  encore  aucun 
poste  fixe;  Frontenac,  Niagara,  Détroit,  Michillimakinac 
jalonnaient  la  route  des  Illinois,  mais  étaient  situés  beaucoup 
trop  au  nord  du  cours  de  la  Belle-Rivière.  Bien  plus,  entre 
Montréal  et  le  lac  Ontario,  nous  n'avions  pas  d'établisse- 
ment sérieusement  protégé.  Dans  les  projets  du  Comman- 
dant-général, une  première  série  de  forts  avancés,  de  forts 
d'arrêt,  construits  le  plus  près  possible  de  la  frontière  des 
Appalaches,  barreraient  le  passage  aux  envahisseurs  ;  en 
arrière  se  dresserait  une  seconde  ligne  de  postes  fortifiés.  On 
forme  rait  ainsi  un  immense  chemin  de  ronde  couvrant  la  co- 
lonie tout  entière  et  assurant,  —  avantage  inestimable  !  — 
des  communications  régulières  entre  les  diverses  parties  de 
nos  possessions.  En  troisième  lieu,  pour  déterminer  les  Indiens 
à  nous  apporter  l'appoint  de  leurs  forces  dans  les  luttes  avenir 
et,  si  possible,  à  lier  indissolublement  leur  fortune  à  la  nôtre, 
il  importait  de  mieux  les  connaître,  de  leur  rendre  plus  de  ser- 
vices, de  nouer  avec  eux  des  rapports  entretenus  avec  soin,  et 
pour  cela,  il  fallait  d'abord  habiter  à  proximité  de  leurs  villages, 
sinon  au  milieu  de  leurs  «  cabanes  »  elles-mêmes. 

Ce  programme  (i),  de  la  Galissonnière  ne  put  malheureuse- 
ment le  remplir  jusqu'au  bout.  Il  aurait  voulu  que  la  France 
lui  envoyât  des  hommes,  soldats  (2)  et  colons,  en  grand  nom- 
bre. Il  demandait  surtout  des  laboureurs,  au  moins  une 
dizaine  de  mille,  pour  peupler  et  mettre  en  valeur  les  vallées 
de  la  Belle-Rivière  et  de  ses  affluents  ;  il  ne  put  les  obtenir.  Il 
n'eut  pas  davantage  la  satisfaction  de  voir  s'élever  les 
forts  qu'il  rêvait  de  construire,  et  quant  aux  «  centres  d'in- 
fluence »  qu'il  souhaitait  établir  à  portée  des  sauvages,  s'il 

(1)  Le  point  faible  de  ce  programme,  c'est  qu'il  était  bien  difficile 
d'opposer  une  digue  infranchissable  au  courant  qui  emportait  dès 
lors  les  «  Américains  »  vers  le  «  Lointain-Ouest  ».  Pouvait-on  con- 
finer pour  toujours  dans  les  étroites  limites  de  son  berceau  d'enfant 
un  peuple  à  l'adolescence  déjà  drue  et  forte,  toute  débordante  d'une 
sève  vigoureuse,  et  qui  portait  dans  ses  juvéniles  ambitions  les  pro- 
messes de  son  magnifique  avenir  ? 

(2)  Il  réorganisa  les  milices  canadiennes  qu'il  ne  cessa  d'exercer 
et  dont  il  porta  l'effectit  à  12*000  hommes. 


94  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

présida,  à  la  création  de  l'un  des  plus  importants,  les  circons- 
tances ne  lui  laissèrent  pas  le  loisir  d'en  constater  lui-même 
l'action  bienfaisante  et  le  rayonnement. 

On  ne  sera  certainement  pas  étonné  d'apprendre  que  ce 
foyer  d'influence  catholique  et  française  n'est  autre  que  la 
mission  célèbre  de  La  Présentation,  fondée  par  François  Pic- 
quet.  Le  plus  surprenant  eût  été  sans  doute  que  le  nom  de  ce 
dernier  ne  se  rencontrât  point  sur  la  liste  des  Canadiens  qui 
servirent  avec  le  plus  d'intelligence  et  de  dévouement  les  des- 
seins patriotiques  de  la  Galissonnière. 

//,  —  Fondation  de  La  Présentation  (1749). 

Le  poste,  créé  par  les  Anglais  sur  la  côte  méridionale  du 
lac  Ontario,  à  l'embouchure  de  la  rivière  Chouaguen  (i),  au- 
trement dit  en  face  de  notre  ancienne  et  florissante  station 
de  Frontenac,  constituait  une  menace  précise  pour  l'avenir  de 
la  Nouvelle-France. 

Non  seulement  ce  poste, —  à  l'origine  simple  comptoir  de 
traite,  bientôt  transformé  en  véritable  forteresse, — mettait  nos 
rivaux  à  même  de  détourner  à  leur  profit  exclusif  le  commerce 
de  la  région  des  Lacs  qui  avait  longtemps  formé  notre  princi- 
pale richesse,  mais  il  leur  donnait  le  moyen,  la  guerre  déclarée, 
de  frapper  notre  puissance  au  centre  et  de  couper  en  deux  trqji- 
çons  notre  vaste  empire  colonial.  Par  suite,  la  Louisiane  se 
verrait  complètement  isolée  de  nos  établissements  lauren- 
tiens  et  toutes  communications  seraient  interrompues  même 
avec  les  postes  du  haut-pays  ;  les  tribus  indiennes  de  l'ouest, 
parmi  lesquelles  nous  comptions  des  clients  nombreux  et 
fidèles, ne  pourraient  plus  se  concerter  avec  nous;  bref, le  Ca- 
nada, déjà  menacé  d'être  enveloppé,  et  à  demi-tourné  depuis 
1713,  visé  maintenant  en  plein  cœur  deviendrait  une  proie 
certaine,  le  jour  où  les  Anglo- Américains  se  sentiraient  assez 
forts  et  assez  résolus  pour  l'attaquer  de  front  par  le  nord-est 

(i)  L'orthographe  Chouaguen,  qui  est  celle  de  Fr.  Picquet,  est  la 
plus  commune  dans  les  anciens  mss.,  qui  offrent  cependant  les 
Formes  Chouéguen,  Choëguen  et  Chouagen.  La  rivière  Chouaguen  ou 
Oswégo  est  un  canal  d'écoulement  qui  réunit  tous  les  lacs  Iroquois. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  qS 

et  par  le  sud  et  pour  le  prendre  à  revers  par  la  vallée  du  haut 
Saint-Laurent. 

La  fondation  d'un  établissement  solide  sur  cette  dernière 
base  de  défense,  plus  particulièrement  vulnérable,  devait  donc 
apparaître  comme  une  nécessité  pressante  à  la  Galissonnière, 
Pourtant,  ce  n'est  pas  à  lui  que  revient  tout  le  mérite,  ni  même 
le  mérite  principal,  de  cette  importante  création.  Le  poste 
de  La  Présentation,  à  la  fois  mission  de  sauvages  iroquois  et 
station  militaire,  fut  l'œuvre  par  excellence,  —  on  pourrait 
dire  sans  exagération  :  le  chef-d'œuvre,  —  de  François  Picquet. 

Celui-ci  nous  l'a  déclaré  lui-même  (i)  avec  cette  fierté  et 
cette  noble  franchise,  qui  ne  sont  pas  les  traits  les  moins  sé- 
duisants de  sa  nature  :  «  [C'est]  moi  qui  ai  conçu  le  projet 
de  ce  nouvel  établissement,  qui  l'ai  mis  au  jour,  formé  et  affermi 
autant  qu'il  a  été  en  mon  pouvoir,  malgré  les  contradictions 
presque  générales  des  principaux  habitants  de  la  colonie,  sur- 
tout de  certains  interprètes,  des  commissaires  de  Montréal,  des 
gouverneurs,  d'autres  officiers  des  troupes  et  des  missionnaires 
des  différentes  maisons,  mais  protégé  par  M.  le  comte  de  la 
Galissonnière,  commandant-général  du  Canada  et  par  M.  Bigot, 
intendant  (2).  » 

(i)  Dans  le  titre  du  «  Registre  où  sont  inscrits  les  baptêmes,  les 
mariages  et  les  sépultures  de  la  Mission  de  La  Présentation,  etc..  » 

Ce  registre,  dont  il  n'existe  qu'une  copie  à  l'évêché  d'Ogdensburg, 
est  conservé  au  séminaire  de  Montréal.  Il  constitue  un  document  du 
plus  vif  intérêt  non  seulement  pour  l'histoire  du  fort  de  La  Présen- 
tation et  par  conséquent  des  origines  de  la  ville  d'Ogdensburg,  mais, 
en  général,  pour  l'histoire  de  la  population  canadienne.  II  renferme, 
en  effet,  sans  parler  des  actes  de  sépulture,  409  certificats  de  baptême 
et  56  de  mariage  entre  les  dates  du  9  janvier  ijSo  et  du  23  juillet  1760. 
François  Picquet  y  faisait  suivre  sa  signature  de  mentions  qui  ont 
varié  :  d'abord,  «  missionnaire  de  Saint-Sulpice,  chargé  du  nouvel  éta- 
blissement de  La  Présentation  »  ;  un  peu  plus  tard,  «  missionnaire  des 
sauvages  et  des  Français  au  nouvel  établissement,  etc....  que  nous 
avons  formé  et  dont  nous  sommes  chargés  par  le  Roy  »,  ou  bien 
«  prêtre  de  Saint-Sulpice,  missionnaire  du  Roy  qui  avons  établi  cette 
mission  »;  enfin,  «  supérieur  de  la  mission  nommée  La  Présenta- 
tion »  ou  €  supérieur  de  la  mission  de  Soëgatsi  ». 

(2)  François  Bigot  (1705-1781),  issu  d'une  famille  de  Guyenne,  fut 
intendant  à  Louisbourg,  avant  de  l'être  en  Canada.  Après  le  traité 
de  Paris,  il  fut  jeté  à  la  Bastille  et  condamné  au  bannissement.  Sans 
avoir  pour  lui  l'indulgence  de  l'auteur  des  Mémoires  sur  les  aff.  du 
Canada  (p.  40  et  s.),  on  doit  reconnaître  que,  dans  des  circonstances 
très  difficiles,  il  rendit  des  services  réels  à  la  colonie.  C'était  un 
homme  laborieux  et  intelligent,  mais  dont  le  souci  principal  fut  de 


96  UN    DÉFENSEUR  DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

Au  fait,  si  les  autorités  supérieures,  de  la  colonie  se  montrè- 
rent favorables  au  projet  de  notre  compatriote,  bien  des  gens 
le  critiquèrent  avec  vivacité  ;  certains  le  combattirent  avec 
acharnement.  Et  ce  furent  d'abord  ces  «  missionnaires  des 
différentes  maisons  (i)  »,  qui  donnaient  trop  fréquemment 
l'affligeant  spectacle  de  rivalités  inspirées  par  la  plus  mépri- 
sable jalousie  ;  ensuite,  les  officiers  et  fonctionnaires  qui  s'é- 
tonnaient qu'un  prêtre  sulpicien  fût  «  mis  à  la  tête  des  négo- 
ciations qu'on  voulait  faire  chez  les  Cinq-Nations  »  ;  ce  furent 
surtout  ces  parasites  de  tout  genre  :  commissaires  de  la 
marine  (2),  munitionnaires,  interprètes,  entrepreneurs  de 
convois,  etc.,  occupés  dès  cette  époque  à  s'engraisser  au  dé- 
triment de  la  colonie  qu'ils  prétendaient  servir,  et  enfin  ces 
professionnels  de  la  traite  clandestine  dont  les  vallées  supé- 
rieures du  Saint-Laurent  et  de  la  Belle-Rivière  formaient  le 
royaume.  Il  n'était  pas  jusqu'aux  Indiens  «  domiciliés  »  qui  ne 
regardassent  d'assez  mauvais  œil  une  semblable  entreprise  (3). 
Bref,  comme  le  dit  fortement  Lalande,  «  la  jalousie  et  la  con- 
tradiction l'auraient  fait  échouer  sans  la  fermeté  de  l'abbé 
Picquet,  soutenue  par  celle  de  l'administration.  » 

C'est  pendant  le  long  séjour  qu'il  fit  à  Québec  en  compagnie 
des  députés  des  Cinq-Nations  dans  l'été  de  1747  que  notre 
compatriote  soumit  à  l'approbation  de  ses  supérieurs  et  à 
l'examen  des  autorités  coloniales  l'idée  de  sa  future  création. 

Séduits  par  l'infatigable  charité,  la  droiture,  la  politesse 
et  la  bonne  humeur  de  leur  ami,  les  Iroquois,  après  avoir  tenu 
maints  conseils,  avaient  annoncé  leur  ferme  intention  d'em- 
brasser le  catholicisme,  si  on  leur  donnait  pour  missionnaire, 
celui  qui  avait  instruit  leurs  frères,  les  «  domiciliés  »  du  Lac, 
et  qui  s'était  constitué  leur  catéchiste  volontaire  à  la  chapelle 

faire  prospérer  ses  affaires  personnelles,  au  lieu  de  consacrer  tous 
ses  soins  à  l'intérêt  public.. 

(i)  L'allusion  est  assez  transparente  pour  qui  connaît  l'histoire 
ecclésiastique  du  Canada  vers  le  milieu  du  xyiii*  siècle,  sans  qu'il 
soit  nécessaire  d'insister.  Bornons-nous  à  constater  qu'on  cherche- 
rait en  vain  dans  la  correspondance  de  François  Picquet  une  seule  cri- 
tique injuste  à  l'égard  de  ses  collègues  du  clergé  régulier  ou  séculier. 

{%)  Il  est  très  remarquable  que  Fr.  Picquet  ait  indiqué  ceux  de 
Montréal,  Varin  et  Martel,  deux  concussionnaires. 

(3)  Certains  entretenaient  avec  les  Anglais  de  Chouaguen  et  de 
Gorlar  des  relations  commerciales  illicites. 


FRANÇOIS    PICQUET    LE    «    CANADIEN    »  97 

Saint-Roch.  Rien  ne  laisse  voir  que  François  Picquet  ait  provo- 
qué cette  déclaration,  en  somme  flatteuse  pour  lui  ;  en  re- 
vanche, il  est  très  certain  qu'aucun  vœu  ne  répondait  mieux 
aux  désirs  de  son  âme  enthousiaste.  Certes,  la  vieille  «  per- 
fidie iroquoise  »  invitait  à  se  défier  beaucoup  de  ces  velléités 
de  conversion  en  masse.  Mais  qu'un  tel  projet  vînt  à  se  réa- 
liser, même  partiellement,  et  quels  avantages  n'en  résulte- 
raient pas  pour  le  triomphe  de  la  religion  et  l'avenir  de  la 
Nouvelle-France  ! 

L'abbé  s'empressa  donc  d'en  avertir  le  comte  de  Maurepas 
dès  le  8  octobre;  deux  semaines  après,  le  19  et  le  21  du  même 
mois,  c'est-à-dire  au  lendemain  du  jour  où  il  rédigeait  avec 
l'intendant  Hocquart  les  lignes  élogieuses  de  ce  «  Journal  » 
que  nous  avons  cité,  le  comte  de  la  Galissonnière  en  référait 
à  son  tour  au  ministre  de  la  marine. 

En  homme  pratique,  le  commandant-général  était  surtout 
préoccupé  de  soustraire  le  plus  possible  d'Indiens  des  Cinq- 
Nations  à  l'influence  britannique,  soit  en  les  attirant  dans  nos 
postes,  soit  en  les  rendant  les  clients  de  notre  commerce  ou 
les  obligés  de  notre  pays  par  le  système  des  présents  de  traite. 
Par  là  on  parviendrait  sans  doute  au  but  éloigné  auquel  on 
tendait  :  briser  l'eiïort  des  Anglo- Américains  au  sud  des  Lacs  ; 
on  atteindrait,  en  tout  cas,  au  but  d'intérêt  plus  immédiat 
que  l'on  poursuivait  secrètement  :  ruiner  Chouaguen. 

La  suppression  de  ce  foyer  de  propagande  anglaise  dans  la 
région  ontarienne,  propagande  tour  à  tour  religieuse,  commer- 
ciale et  politique,  était  vainement  réclamée  depuis  vingt  ans 
par  le  cabinet  de  Versailles.  De  guerre  lasse,  Louis  XV  était 
maintenant  résolu  à  obtenir  par  la  force  des  armes  ce  qu'on 
avait  toujours  refusé  aux  démarches  de  sa  diplomatie.  Voilà 
pourquoi  jusqu'en  1756,  époque  où  le  grand  Montcalm  finira  par 
ruiner  Chouaguen,  la  destruction  de  ce  poste  restera  comme 
le  Delenda  Carihago,  la  tâche  essentielle  et  pressante,  imposée 
par  le  roi  aux  gouverneurs  successifs  de  la  Nouvelle-France. 

Déjà  le  marquis  de  Beauhamais  avait  reçu  l'ordre  de  s'em- 
parer de  l'établissement  anglais  et  d'en  raser  les  ouvrages  ; 
mais  le  vieux  gouverneur,  moins  timide  que  sage,  avait  re- 
douté «  les  oppositions  que  les  Iroquois  n'auroient  pas  man- 


98  UN    DÉFENSEUR    DE    LA'  «    NOUVELLE-FRANCE    » 

que  d'apporter  à  l'entreprise.  »  L'obstacle  était  sérieux  en 
effet  ;  il  ne  semblait  pas  qu'il  fût  insurmontable  :  autrefois 
nos  ennemis  déclarés,  les  guerriers  des  Cinq-Cantons  nous 
avaient  montré,  pendant  la  dernière  guerre,  des  sentiments 
beaucoup  moins  hostiles.  Il  était  donc  permis  d'espérer  que 
d'autres  changements  pourraient  encore  se  produire  qui  mo- 
difieraient leurs  dispositions  à  notre  égard  dans  un  sens  de 
plus  en  plus  favorable.  C'est  à  cette  œuvre,  ardue  assurément, 
mais  dont  la  portée  devait  être  considérable,  que  François 
Picquet  allait  consacrer  dorénavant  le  meilleur  de  son  activité. 

Rien  n'est  plus  capable  de  nous  fixer  sur  la  part  qui  revient 
à  son  intelligente  initiative,  que  les  dépêches  envoyées  par 
Maurepas  au  commandant-général  de  la  Nouvelle-France,  le 
23  et  le  31  janvier  1748. 

Dans  la  première,  le  ministre  commence  par  inviter  le 
comte  de  la  Galissonnière  à  étudier  avec  le  plus  grand  soin 
le  projet,  —  qu'il  entendait  soumettre  à  l'agrément  du  con- 
seil de  marine,  —  de  transporter  le  fort  Niagara  sur  la  rive 
gauche  de  la  rivière  de  ce  nom  ;  puis  il  ajoute  : 

«  Mais  l'opération  la  plus  intéressante  à  faire  dans  cette 
partie  de  la  colonie  seroit  de  parvenir  à  détruire  ce  dernier 
poste  (Chouaguen).  S.  M,,  à  qui  j'ai  rendu  compte  de  ce  que 
vous  m'avés  marqué  à  ce  sujet,  a  esté  bien  aise  de  voir  que 
vous  avés  bientôt  aperceu  combien  il  seroit  de  conséquence  de 
profiter  des  circonstances  pour  une  pareille  opération.  Une  pa- 
roît  pas  que  vous  déviés  estre  embarrassé  du  costé  des  forces 
nécessaires  pour  cela,  celles  que  vous  avés  desia  dans  la  colonie 
devant  suffire  pour  former,  sans  trop  dégarnir,  le  détachement 
qui  peut  y  estre  employé.  En  tous  cas,  si  les  troupes  qui  doivent 
y  partir  cette  année  arrivent  sans  accident,  ce  sera  une  faci- 
lité de  plus. 

«  Mais  l'article  qui  me  paroît  le  plus  difficile  à  concilier, 
c'est  le  consentement  qu'il  peut  estre  nécessaire  d'obtenir  des 
nations  iroquoises.  C'est  à  vous  de  faire  usage  de  toutes  vos 
ressources  pour  tâcher  de  les  y  disposer,  et  S.  M.  ne  peut  que 
s'en  rapporter  à  vostre  attention  et  à  vostre  prudence.  Mais 
s'il  est  vrai  que  ces  nations  soient,  comme  elles  l'ont  annoncé, 
déterminées  à  embrasser  le  christianisme,  le  sieur  Picquet 


FRANÇOIS    PICQUET    «    I.E    CANADIEN    »  QtJ 

qu'elles  demandent  pour  leur  missionnaire,  pourrait  dans  ce  cas 
utilement  les  porter  à  donner  un  pareil  consentement. 

«  J'ai,  au  reste,  demandé  au  Roy  une  pension  sur  un  bé- 
néfice pour  lui  et  j'espère  que  S.  M.  pourra  la  lui  accprder 
dans  une  des  premières  distributions  qu'Elle  fera...   »  (i). 

La  dépêche  ministérielle  du  31  janvier  est  encore  plus  nette 
et  plus  explicite  : 

«  Il  ne  m'est  revenu  jusqu'à  présent,  —  déclare  le  comte 
de  Maurepas,  —  que  des  témoignages  avantageux  du  sieur 
Picquet,  missionnaire  du  Lac  des  Deux-Montagnes,  et  la 
bonne  conduite  que  tiennent  les  sauvages  de  cette  mission 
suffit  pour  justifier  la  sienne.  D'un  autre  costé,  le  bon  usage 
que  vous  marqué  qu'il  fait  dans  cette  mesme  mission  des  se- 
cours qu'on  lui  procure  m'a  déterminé  à  proposer  au  Roy  de 
lui  accorder  la  pension  que  vous  avés  demandée  sur  un  béné- 
fice en  France,  et  j'espère  que  S.  M.  aura  égard  aux  représen- 
tations que  je  lui  ai  faites  à  ce  sujet  dans  une  des  premières 
distributions  qu'Elle  ordonnera. 

«  Il  rendrait  sans  doute  un  service  bien  essentiel,  s'il  pou- 
vait parvenir  à  déterminer  les  cinq  nations  iroquoises  à  embras- 
ser le  Christianisme  :  outre  l'avantage  qui  en  résulterait  pour 
la  religion,  ce  serait  un  moyen  sûr  de  détacher  pour  toujours  ces 
nations  du  party  anglais.  Mais  les  exemples  qu'on  a  eus.  par 
le  passé  de  leur  peu  de  sincérité  sur  cette  matière  doivent  en- 
gager le  sieur  Picquet  à  suivre  sa  négociation  avec  beaucoup 
de  prudence  et  de  circonspection  ;  et  il  paroît,  sur  ce  que  vous 
me  marqués  de  ses  talens,  qu'on  peut  s'en  rapporter  à  luy 
à  cet  égard...  »  (2). 

La  confiance  du  ministre  de  la  marine  était  justifiée  :  ces 
qualités  de  tact  et  de  prudence  dont  il  faisait  crédit  au  mis- 
sionnaire sur  la  foi  d'hommes  qui  le  connaissaient  bien,  Fran- 
çois Picquet  les  possédait  à  un  degré  éminent.  On  n'en  sera 
que  plus  frappé  des  termes  de  la  lettre  que  Maurepas  lui 
adressait  à  la  date  du  i^J"  mars  1748  (3). 

«  J'ai  reçu,  Monsieur,  votre  lettre  du  8  octobre  de  l'année 

(i)  Archives  du   niini^^ure  des  colonies  (série  B,  vol.  87,  f'^  7). 

(2)  Archives  du  min.  des  colonies  [ibidem,  fo  12). 

(3)  Archives  du  min.  des  colonies  [ibidem,  fo  3~). 


100  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

dernière.  Je  compte  que  MM.  de  la  Galissonnière  et  Hocquart 
auront  pris  des  arrangements  pour  pouvoir  faire  acquitter 
les  quatre  mille  livres  »,  —  l'augmentation  est  à  noter  au  pas- 
sage, —  «  que  le  Roy  a  accordées  sur  le  produit  des  postes 
pour  l'establissement  du  village  du  Lac. 

«  M.  de  la  Galissonnière  a  rendu  compte  de  la  manière  dont 
les  sauvages  de  ce  village  ont  continué  de  servir  ;  et  S.  M.  a 
esté  très  satisfaite.  Elle  ne  l'est  pas  moins  du  zèle  avec  lequel 
vous  continués  pareillement  de  remplir  vos  fonctions,  et  j'es- 
père que  dans  la  première  distribution  qu'elle  fera  de  béné- 
fices, elle  pourra  vous  donner  une  preuve  du  contentement 
qu'elle  a  de  vos  services. 

«  A  l'égard  du  projet  que  les  Iroquois  des  Cinq-Nations  pa- 
roissent  avoir  formé  d'embrasser  le  Christianisme,  vous  devés 
sentir  combien  il  mérite  de  prudence  de  vostre  part.  Elle  m'est 
assez  connue  pour  estre  persuadé  que  vous  le  suivrés  de  façon 
à  vous  assurer  des  véritables  dispositions  de  ces  sauvages  ; 
et  si  elles  sont  telles  qu'il  seroit  à  désirer,  je  ne  doute  pas  que 
S.  M.  ne  vous  donne  les  secours  qui  peuvent  vous  estre  né- 
cessaires pour  une  pareille  affaire.  » 

Les  choses  en  étant  à  ce  point,  il  devenait  évident  que  le 
missionnaire  du  Lac  irait  jusqu'au  bout  de  son  initiative,, 
quelque  obstacle  qu'il  dût  rencontrer  sur  sa  route.  A  l'au- 
tomne, «  l'affaire  »,  comme  disait  Maurepas,  recevait  un 
commencement  d'exécution.  Le  5  octobre,  la  Galissonnière 
annonçait  au  ministre  le  prochain  départ  de  François  Picquet 
pour  les  hauts-pays,  où  il  devait  choisir  l'emplacement  d'une 
mission  de  sauvages  iroquois.  Le  commandant-général  ne 
faisait  pas  grand  fond  sur  les  dispositions  favorables  que  ces 
Indiens  venaient  tout  récemment  encore  de  manifester  ;  il 
croyait  toutefois  qu'on  ne  devait  «  rien  négliger  pour  les  divi- 
ser »  (i).  Voilà  sans  doute  une  application  assez  inattendue 
de  la  maxime  fameuse  du  Sénat  romain  :  diviser  pour  régner. 

On  admettra  sans  peine  que  1'  «  apôtre  des  Iroquois  »  avait 
des  vues  plus  hautes  et  plus  généreuses  :  sa  plus  chère  ambi- 


(i)  Voir    ci-dessous    la  dépêche  de    Rouillé  à  la  Jonquière,    du 
4  mai  1749. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  lOI 

tion  n'était-elle  pas  de  servir  tout  ensemble  la  religion  catho- 
lique et  la  France  ?  Aussi  le  verrons-nous  s'installer  le  plus 
près  possible  de  ces  «  Cantons  »  qu'il  voulait  évangéliser,  civi- 
liser, conquérir  à  son  pays  et  à  sa  foi.  Cela  ne  l'empêchera  pas 
d'ailleurs  de  songer  à  la  défense  de  la  colonie,  de  même  qu'à 
la  destruction  prochaine  de  Chouaguen,  et  dans  cette  vue, 
il  s'établira  en  une  position  stratégique  remarquable. 

«  Le  30  [octobre  1748].  —  dit  un  document  canadien  (i),  — 
l'abbé  Picquet  part  de  Québec  pour  se  rendre  au  fort  Fronte- 
nac ;  il  doit  examiner  aux  environs  de  ce  fort  le  terrain  le  plus 
propre  pour  former  un  village  aux  Iroquois  des  Cinq-Nations 
qui  se  proposent  d'embrasser  le  christianisme.   » 

Le  missionnaire  remonta  donc  le  Saint-Laurent  déjà  em- 
prisonné sous  son  manteau  de  glace.  Il  en  explora  soigneuse- 
ment tout  le  cours  supérieur,  mais  lorsqu'il  parvint  au  lac 
Ontario  son  choix  était  déjà  fixé  :  il  l'avait  arrêté  sur  la  petite 
péninsule  qui  forme  au  confluent  de  l'Oswégatchie  et  du 
fleuve  un  magnifique  port  naturel.  Là,  échappé  enfin  au  dédale 
des  Mille-Iles,  soudainement  grossi  par  les  ondes  tumultueuses 
qui  se  précipitent  entre  les  rives  étroites  de  son  premier  af- 
fluent, le  majestueux  cours  d'eau  semble  se  recueillir  et  comme 
hésiter  avant  de  plonger  dans  ses  rapides. 

François  Picquet  revint  au  même  endroit,  vers  la  fin  du 
printemps  de  l'année  suivante.  Cette  fois,  il  était  muni  de  tous 
les  pouvoirs  et  de  toutes  les  autorisations  nécessaires  :  aussi 
fonda-t-il  sa  mission.  C'était  le  i^^  juin  1749,  comme  nous  l'ap- 
prend la  belle  inscription  latine  qui  ouvre  le  registre  de  La 
Présentation  (2). 


(i)  Extrait  en  forme  de  journal  dans  Collection  de  manuscrits  rela- 
tifs à  l'histoire  de  la  Nouvelle-France,  publiée  par  ordre  de  la  Légis- 
lature de  Québec  (Québec,  Coté,  1884),  t.  III.  p.  418. 

(2)  «  In  nomine  D.  Dei  omnipotentis,  individus  Trinitatis,  ad  pro- 
pagationem  divini  imperii  D  N.  Jesu  Christi,  sanctissimce  ipsius 
sponsce  Ecclesiœ,  necnon  regni  Ludovici  XV,  Régis  dilectissimi, 
Christianissimi ;  ad  salutem  Barbararum  Americce  gentium,  anno  a 
Christo  nato  millesi>^o  septingentesimo  quadragesimo  nono,  prima 
die  junii  :  Summo  Pontifice  Benedicto  XIV;  Quebecensi  episcopo 
Henrico-Maria  de  Pontbriand;  totius  Novce  Franciœ  gubernatore 
D.  D.  de  la  Jonquière  et,  ipso  absente,  jussu  régis  duce  generali  ejus- 
dem  colonial  tempore  belli  D.  D.  de  la  Galissonniere ;  et  rei  judiciarice, 
civilis   disciplinœ   et   rei   aerariœ    prcejecto  [intenJant    de    justice. 


102  UN    DEFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

On  a  supposé  que  le  missionnaire  avait  donné  ce  nom  à 
r  «  habitation  »  qu'il  venait  d'établir,  «  en  l'honneur  du  jour 
où  chaque  année,  les  prêtres  de  Saint-Sulpice  renouvellent 
leurs  promesses  cléricales  (i)  ».  En  réalité,  François  Picquet 
a  voulu  tout  simplement  fixer  par  un  souvenir  religieux  cette 
date  mémorable  du  21  novembre  1748,  —  fête  de  la  Présenta- 
tion de  la  sainte  Vierge  au  Temple,  —  où,  pour  la  première 
fois,  il  promena  ses  regards  charmés  -sur  la  scène  qu'il  allait 
illustrer  bientôt  par  son  zèle  apostolique  et  son  admirable  dé- 
vouement à  «  la  plus  grande  France  ». 

Les  débuts  du  nouvel  établissement  furent  plutôt  difficiles, 
si  l'on  en  juge  d'après  le  rapport  adressé  par  notre  compa- 
triote au  comte  de  la  Galissonnière,  le  4  août  1749  (2). 
Ce  rapport  est  fort  long,  mais  c'est  autant  et  plus  peut-être 
qu'un  document  historique  et  géographique  de  tout  premier 
ordre,  un  très  curieux  document  humain.  Presque  à  chaque 
ligne  s'y  révèle  la  forte  personnalité  de  l'auteur,  heureux  mé- 
lange de  modération  et  de  ténacité,  d'intrépide  courage  et  de 
belle  humeur,  de  désintéressement  et  de  sens  pratique,  d'en- 
thousiasme et  de  philosophie,  ou,  comme  il  disait  plaisam- 
ment lui-même,  de  «  stoïcisme  ». 


•  *     * 

Dès  son  arrivée  au  bord  de  l'Oswégatchie,  François  Picquet 
s'était  empressé  d'écrire  au  commandant-général  pour  lui 
rendre  compte  de  ses  premiers  travaux  :  les  lettres  n'étaient 
point  parvenues  à  leur  destinataire.  Le  missionnaire  n'était  pas 
homme  à  se  scandaliser  pour  si  peu  :  il  reprit  donc  paisible- 
police  et  finances]  D.  D.  Bigot;  sut  tutela  B.  Dei  f:enitricis  Marice 
Virginis,  B.  Archangelorum  Michaelis,  Gabrielis  et  Raphaelis,  Ange- 
lorumque  ciistodmn,  B.  Joannis  Baptistœ  et  Jcseph,  Apostolorum 
Pétri,  Failli  et  Joannis  Evangelistœ,  ac  S.  Francisci  Salesii  [le  patron 
particulier  du  missionnaire],  novae  habitationi  vulgo  dicta;  a  bar- 
baris  Soegatsi  et  a  Gallis  La  Présentation  initia  dédit  Franciscus 
Picquet,  presbyter.  » 

(i)  V.  M.  Gosselin  (op.  cit.,  p.  11),  qui  ajoute  :  «  Et  ce  choix  fut 
approuvé  de  ses  supérieurs  ». 

(2)  Archives  de  V Archevêché  de  Québec,  Documents  ds  Paris,  Eglise 
du  Canada.  M.  Gosselin  l'a  publié  in-extenso  (op.  cit-,  pp.  11-17)- 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  lo3 

ment  la  plume  afin  de  présenter  à  son  protecteur  la  «  subs- 
tance »  des  missives...  égarées. 

«  Voici  en  substance,  Monsieur,  ce  que  j'ai  déjà  eu  l'hon- 
neur de  vous  écrire  dans  plusieurs  lettres  successivemeiit,  que 
M.  de  Beaudicourt  (i)  m'a  dit  que  vous  n'aviez  pas  reçues. 

«  Je  partis  de  Montréal,  comme  vous  le  savez,  le  9  mai, 
bien  charmé  en  m'éloignant,  quelque  stoïcien  que  je  sois,  de 
ne  plus  entendre  les  mauvais  raisonnements  que  certaines 
personnes  faisaient  contre  mon  entreprise. 

«  Je  passai  par  le  Lac  des  deux  Montagnes  pour  y  prendre 
ma  chapelle  et  mes  hardes,  et  j'y  appris  que  les  gens  du  Sault- 
Saint-Louis  n'avaient  eu  pour  objet  dans  l'alarme  qu'ils  don- 
nèrent ce  printemps,  que  de  m'empêcher  de  suivre  ma  route. 
Je  ne  crois  pas,  quoi  qu'on  puisse  dire,  que  personne  leur  ait 
inspiré  cette  manœuvre  :  les  sauvages  sont  assez  coquins, 
étourdis  ou  bêtes,  pour  faire  de  leur  tête  de  pareilles  affaires, 
comme  cela  s'est  vu  pendant  la  guerre. 

«  Je  ne  parlerai  point  des  mauvais  raisonnements,  que  des 
envoyés  sauvages  de  Lachine  vinrent  faire  aux  Iroquois  des 
Cinq-Nations  qui  étaient  au  Lac  (ce  qui  les  a  empêchés  de 
monter  avec  moi),  ni  des  motifs  de  crainte  que  Français  et 
sauvages  voulaient  jeter  dans  mon  cœur  pour  me  faire  relâ- 
cher: M.  de  la  Morandière  (2)  vous  en  aura  déjà  suffisamment 
informé.  » 

Après  ce  court  et  dédaigneux  souvenir  accordé  à  ses  dé- 
tracteurs, François  Picquet  en  vient  à  parler  de  son  voyage. 
Comme  il  emmenait  avec  lui,  sans  parler  du  matériel  néces- 
saire aux  travaux  d'établissement,  une  véritable  caravane 
composée  de  soldats,  d'ouvriers  canadiens  et  de  sauvages,  il 
avait  attendu,  pour  se  mettre  en  route,  la  débâcle  des  glaces 
qui  interdisent,  de  novembre  à  mai,  la  navigation  du  Saint- 
Laurent. 

(i)  Drouët  de  Beaudicourt,  lieutenant  d'infanterie,  était  venu,  sur 
l'ordre  du  gouverneur  par  intérim,  assister  le  missionnaire  et  ins- 
pecter le  nouveau  poste  dont  il  devait  être  le  premier  commandant. 
V.  ci-dessous. 

(2)  Rocbert  de  la  Morandière,  sous-ingénieur  à  Montréal.  Il  est 
question  de  lui  dans  les  lettres  de  la  Galîssonnière  à  Maurepas,  du 
10  et  20  octobre  1748  {Rapport  sur  les  Archives  canadiennes  pour 
i88y.)  V.  ci-dessous. 


104  UN    DEFENSEUR    DE    LA    «r    NOUVELLE-FRANCE    » 

c(  Je  me  mis  donc  en  marche  pour  monter  les  rapides  avec 
vingt-cinq  Français  et  quatre  sauvages,  et  j 'arrivai  heureuse- 
ment le  30  du  mois  de  mai  (i)  au  lieu  de  ma  destination,  à  la 
rivière  de  la  Présentation,  que  les  sauvages  nomment  dans  leur 
langue  Soégatsi. 

«  Il  ne  s'est  rien  passé  dans  tout  mon  voyage,  qui  soit  digne 
de  votre  attention.  J'ai  seulement  examiné  attentivement 
la  nature  des  rapides  de  la  rivière  du  fort  Frontenac  (2),  si 
importante  aux  Français,  surtout  pour  nous  conserver  la  pos- 
session du  lac  Ontario,  sur  lequel  les  Anglais  ont  des  yeux  d'une 
concupiscence  extrême. 

«  J'ai  reconnu.  Monsieur,  qu'il  ne  serait  pas  bien  difficile 
de  rendre  cette  rivière  plus  praticable  qu'elle  n'est  actuelle- 
ment, et  qu'un  homme  entendu,  avec  six  bons  travailleurs, 
pourrait,  dans  un  été,  ôter  au  moins  les  dangers  d'y  périr,  qui 
s'y  trouvent  dans  plusieurs  endroits,  pour  les  bateaux  du  roi 
et  les  canots  des  voyageurs  (3).  » 

Long  de  1.350  kilomètres  à  partir  du  lac  Ontario,  le  Saint- 
Laurent  n'a  plus  à  descendre  que  75  mètres  pour  atteindre  la 

(i)  Il  mit  donc  21  jours  pour  faire,  d'après  ses  propres  calculs, 
environ  35  lieues.  On  peut  se  rendre  compte  par  ces  chiffres  de  la 
lenteur  avec  laquelle  on  remontait  le  fleuve  :  les  dangers  de  la  na- 
vigation à  travers  les  remous  et  les  rapides,  et  la  nécessité  de  «  faire 
portage  »  pour  éviter  les  chutes,  —  à  la  montée,  on  faisait  au  moins 
deux  fois  plus  de  a  portages  «  (une  quarantaine)  qu'à  la  descente,  — 
constituaient  les  principales  difficultés  d'un  voyage,  dont  le  moindre 
désagrément  n'étaient  pas  «  les  incommodités  indicibles  des  mous- 
tiques qui  se  rencontrent  le  soir  et  le  matin  dans  les  bois  où  l'on 
arrête  pour  faire  la  chaudière  et  prendre  son  repos  à  plate  terre  et 
à  la  belle  étoile...  »  (Cf.  Hist.  chronol.  de  la  Nouvelle-France,  par 
le  P.  Sixte  le  Tac,  pub.  sur  le  mss.  de  1689  par  E.  Réveillaud;  Paris, 
Fischbacher,  1888). 

(2)  Le  cours  supérieur  du  Saint- Laurent,  du  lac  Ontario  aux 
rapides  de  Lachine. 

(3)  Dans  sa  iv*  Lettre,  La  Hontan  décrit  ces  canots,  d'un  faible 
tirant  d'eau,  très  légers,  mais  aussi  fragiles,  en  un  mot,  «admirables 
pour  le  passage  du  Styx.  »  Leur  longueur  variait  entre  10  et  28 
pieds.  «  Les  plus  petits  ne  contiennent  que  deux  personnes.  Ce  sont 
de  vraies  chaises  de  poste  pour  l'autre  monde.  On  y  est  assis  sur  les 
talons  ;  pour  peu  de  mouvement  que  l'on  se  donne,  ils  se  renver- 
sent. Les  plus  grands  peuvent  contenir  aisément  quatorze  hommes. 
Mais  pour  l'ordinaire  quand  on  veut  s'en  servir  pour  transporter  des 
vivres  ou  des  marchandises,  trois  hommes  suffisent  pour  les  gouver- 
ner. Les  grands  canots,  faits  d'écorce  de  bouleau,  sont  sûrs  et  ne 
tournent  jamais.  Deux  hommes  les  portent  à  leur  aise  sur 
l'épaule...  » 


FRANÇOIS    PICQUET    LE    M    CANADIEN    »  1  o5 

mer  ;  il  devrait  donc  jouir  d'un  cours  relativement  tranquille. 
Tout  au  contraire,  il  est  accidenté  par  des  chutes  nombreuses, 
il  glisse  avec  fracas  sur  de  longs  plans  inclinés,  il  s'élargit  en 
magnifiques  nappes  lacustres,  il  se  ramifie  enfin  en  plusieurs 
bras  autour  de  grandes  îles  et  de  plusieurs  archipels  d'îlots. C'est 
que,  parmi  les  grands  fleuves  du  globe,  il  est  un  des  moins 
avancés  dans  sa  période  de  formation  :  non  seulement  il  n'a 
point  encore  régularisé  ses  rives,  mais  il  roule  ses  eaux,  tantôt 
tumultueuses  et  tantôt  apaisées,  sur  les  marches  d'un  escalier 
géant  dont  les  grands  lacs  occupent  les  étages  supérieurs.  Aussi, 
vers  1749,  la  navigation  n'y  était-elle  pas  sans  danger.  Il  fallait 
beaucoup  de  sang-froid  et  une  rare  habileté  pour  «  sauter  les 
rapides  »  sur  les  frêles  canots  d'écorce  qui  sillonnaient  alors  le 
fleuve. 

Avec  une  précision  technique  qui  ferait  honneur  au  coup 
d'œil  et  à  la  science  de  plus  d'un  ingénieur-hydrographe,  l'abbé 
Picquet,  observateur  attentif  et  homme  de  prompte  décision, 
signale  résolument  au  gouverneur  les  améliorations  qu'il  juge 
nécessaires  pour  aménager  le  cours  du  Saint-Laurent.  Le  plus 
curieux,  c'est  que  les  travaux  qu'il  indique  :  dérochements, 
ouverture  de  chemins  de  halage,  creusement  de  canaux 
contournant  les  rapides,  ont  presque  tous  été  exécutés  de- 
puis (i)  : 

«  Les  principaux  rapides  sont  les  Cascades,  le  Trou,  le 
Buisson,  le  Coteau  des  Cèdres  et  les  Cèdres,  le  Coteau  du 
Lac  (2),  les  Mille-Roches,  le  Moulinet,  le  Long-Sault,  le 
Rapide-Plat  et  les  Galops  (3)  ;  les  moins  dangereux  sont  la 

(i)  La  Jonquière  en  fit  exécuter  déjà  pour  5. 000  livres. 

(2)  Le  Coteau  du  Lac  (la  ville  actuelle  de  Coteau  est  située  vers 
l'issue  du  lac  Saint-François),  les  Cèdres,  le  Buisson  et  le  Trou 
forment  les  derniers  bouillonnements  du  fleuve  avant  qu'il  ne  s'en- 
dorme dans  le  lac  Saint-Louis.  De  la  «  Grande-Ile  »,  —  magnifique 
forêt  parsemée  de  rochers  pittoresques,  —  jusqu'au  confluent  de 
l'Ottawa  les  courants  irrésistibles  du  fleuve  sont  évités  aujourd'hui 
par  le  canal  de  Beauharnais. 

(3)  Un  peu  en  avant  du  confluent  de  l'Oswégatchie  et  le  premier 
qui  se  présente  en  descendant.  Les  navires  le  contournent  par  le 
Canal  des  Galops  ou  Canal  Iroquois,  long  de  12  kilomètres  et  pro- 
fond de  4  m.  27,  ainsi  que  tous  les  canaux  creusés  entre  le  lac 
Ontario  et  Montréal.  —  Le  Rapide-Plat  suit  de  près  les  Galops  :  on 
en  est  dispensé  actuellement  par  le  canal  du  même  nom  (6  kilom.  et 
demi.) 


lOO  UN    DEFENSEUR   DE    LÀ    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

Pointe-au-Diable,  celle  à  Colas,  celle  à  Cardinal  (i)  et  d'autres 
petites  pointes  à  peu  près  de  la  nature  de  ceUes-ci. 

«  Les  plus  à  craindre  |X)ur  la  \ie  des  canotiers  et  la  perte  des 
canots  sont  :  le  Trou  qu'il  serait  aisé  de  rendre  praticable  en 
faisant  un  chemin  le  long  de  terre,  le  rocher  étant  fendu  en 
plusieurs  endroits,  et  n'y  ayant  presque  que  des  grosses 
pierres  que  l'on  pK)urrait  faire  tomber  dans  le  fond  du  trou  sous 
la  chute  d'eau  qui  pourrait  ainsi  s'aplanir;  —  le  Buisson,  où 
l'on  a  déjà  fait  un  canal  dans  le  roc,  mais  qu'il  serait  nécessaire 
de  creuser  encore  im  pied,  afin  qu'on  y  puisse  passer  dans  les 
eaux  basses  :  ce  qui  paraîtrait  facile,  à  cause  que  le  rocher 
se  peut  lever  par  bancs  en  bien  des  endroits  et  que  le  passage 
n'est  pas  long  ;  —  le  Coteau-du-Lac,  oii  récemment  le  bateau 
de  M.  de  Joncaire  (2)  a  péri  avec  im  jeune  homme.  L'on  peut 
aisément  pratiquer  un  passage  entre  la  terre  et  les  chutes,  et 
former  un  chemin  jusqu'au-dessus  des  îles,  à  dix  ou  douze 
arpents  plus  haut  que  le  Coteau,  pour  é\-iter  l'endroit  qui  est 
précisément  au-dessus  des  chutes,  et  par  où  il  faut  nécessaire- 
ment passer  avec  les  bateaux  ou  les  grands  canots  des  voya- 
geurs ;  et  si  par  malheur  l'on  y  fait  la  moindre  manœuvre,  l'on 
est  perdu  sans  ressource. 

-  Le  Long-Sault  a  ses  dangers  (3)  ;  il  est  facile  d'y  remédier  en 
pratiquant  un  chemin  le  long  de  la  côte.  Pom"  une  demi-jour- 
née que  j'y  ai  fait  travailler  mes  hommes  en  y  passant,  tous 
ceux  qui  y  ont  monté  cette  année,  l'ont  trouvé  fort  praticable. 

!  Tous  ces  rapides  sont  comme  le  sépulcre  des  voyageurs. 

«  Les  autres,  moins  considérables,  peuvent  bien  s'adoucir 


(i)  Vers  la  bourgade  canadienne  de  Cardinal,  laquelle  est  bâtie  sur 
la  rire  gauche  du  fleuve. 

(2)  l  ouis-Thomas  de  Joncaire,  le  célèbre  coureur  de  bois  dont  le 
fils  aîné  fut  envoyé  par  le  commandant-général  à  La  Présentation. 
Nous  IV  retrouverons  bientôt. 

(3)  Le  Long-Sault,  redoutable  succession  de  rapides  d'un  dévelop- 
pement total  de  près  de  1 5  kilomètres,  offre  en  eflet  des  passages 
terribles,  qui  ont  nécessité  le  creusement  d'un  canal  de  18  kilomè- 
tres et  demi,  «  le  canal  de  Cornwall  »  (en  amont  du  bourg  manufac- 
turier de  Cornwall),  toujours  utilisé  à  la  montée. 

■  Nous  avons  santé  le  Long  Sanlt, 

Nous  l'avons  santé  tout  d'un  morcean  !  » 

chantent  encore  les  bûcherons   canadiens.    (E.  Gagnon,   Chansons 
populaires  du  Canada,  Québec,  Morgan,  1880). 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE   CANADIEN    ■  I07 

en  pratiquant  des  chemins  le  long  de  la  côte  et  en  coupant 
avec  soin  tous  les  arbres  qui  les  embarrassent. 

«  Un  homme  judicieux,  entendu  et  appliqué  à  cette  œuvre, 
trouvera  infailliblement  le  moyen  de  rendre  praticable  cette 
ri\-ière  ;  il  occasionnera  ainsi  l'établissement  des  terres  magni- 
fiques que  l'on  y  voit  de  tous  côtés,  soit  dans  les  Ues,  soit  sur 
les  côtes  du  nord  et  du  sud. 

«  Et  afin  que  le  roi  ne  crée  pas  un  nouveau  fond  pour  cette 
dépense,  il  n'est  pas  de  bourgeois  de  canots  qui  ne  donnât  à 
sa  part  une  pistole  (i),  chaque  engagé  {2)  un  écu,  et  chaque 
bateau  du  cent  {3),  une  pistole;  ce  qui  ferait,  suivant  une  sup- 
putation, la  somme  de  mille  écus,  c'est-à-dire  les  gages  des 
travailleurs.  Le  roi  pourrait  donner  cent  pistoles  à  l'entrepre- 
neur, et  cent  francs  par  chaque  rapide  que  celui-ci  aurait  rendu 
praticable,  sur  le  témoignage  des  voyageurs,  après  la  \Tsit€ 
faite  par  un  ingénieur  ;  ou  bien  le  roi  pourrait  retenir  la  somme 
dont  nous  venons  de  parler  et  donnerait  plus  ou  moins  à  l'en- 
trepreneur pour  chaque  rapide,  suivant  qu'ils  seraient  plus 
ou  moins  difficiles  à  raccommoder  ;  et  l'entrepreneur  se  four- 
nirait de  tout,  excepté  des  outils  et  de  la  poudre  nécessaires. 

«  Il  ne  serait  pas  difficile  de  trouver  des  gens  capables  d'une 
telle  entreprise,  dont  l'objet  me  paraît  être  d'une  très  grande 
conséquence  pour  le  pa^'s.  Je  ne  fais  que  toucher,  en  passant, 
cette  matière  ;  les  bornes  que  je  dois  me  prescrire  dans  cette 
lettre  ne  me  permettent  pas  d'en  faire  un  mémoire.  » 

Voilà  bien  le  style  d'un  homme  d'action,  —  on  serait  pres- 
que tenté  de  dire  :  d'un  homme  d'affaires,  —  sobre  en  paroles. 


(ir  Lai  valeur  de  la  pistole  arait  été  portée,  en  France,  à  11  livres 
12  sols  en  16S9.  Mus  elle  ne  tarda  pas  à  être  considérée  simplement 
comme  une  monnaie  de  compte  représentant  une  râleur  fixe  de 
10  livres.  Le  mot  est  employé  encore  arec  ce  sens  dans  certains 
bourgs  du  Canada  et  de  notre  Midi.  L'éca  râlait  3  lirres,  et  non  6. 

(z)  Fr.  Picquet  distingue  entre  les  «  bourgeois  »  patrons  ou  pro- 
priétaires de  canots,  nantis  d'une  concession  du  gouremement  colo- 
nial, et  les  simples  •  engagés  >,  employés  ou  domestiques,  qui 
entrent  au  service  de  quelqu'un  sur  engagement  écrit 

(3)  ■  Ceux  qui  sont  chargés  de  rirres  ou  de  munitions,  qui  portent 
sept  milliers  pesans  et  sont  conduits  par  4  ou  5  Canadiens.  »  Jour- 
nal des  campagnes  au  Canada  de  ijSS  à  ij6o,  par  le  C*«  de  Maures 
de  Malartic,  p.  p.  le  C*»  G.  de  Maures  de  Malartic  et  P.  Gafîarcl 
»  Dijon,  Damidot,  1890),  p.  29. 


I08  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

mais  prompt  à  saisir  une  entreprise,  à  la  retourner  sous  toutes 
ses  faces  pour  l'étudier  et  qui,  lorsqu'il  l'a  jugée  u  possible  », 
en  prévoit  l'exécution  jusque  dans  les  moindres  détails. 

Les  réflexions  qui  suivent  ne  dénotent  pas  moins  d'esprit 
pratique  : 

«  J'ai  aussi  examiné,  tant  ce  printemps  que  l'automne  der- 
nier, la  nature  des  terres,  qui  me  paraissent  les  plus  belles  du 
Canada  ;  et  je  pense  que  dans  la  suite,  si  on  les  cultive,  bientôt 
elles  seront  les  greniers  de  la  colonie. 

«  Il  y  a  des  bois  de  chêne  en  quantité,  et  des  arbres  d'une 
grosseur  et  d'une  hauteur  prodigieuses.  Je  croirais  que  dans 
les  titres  de  concession,  il  serait  nécessaire  pour  les  conserver 
que  le  roi  se  réservât  non  seulement  les  chênes,  mais  qu'il 
défendît  à  tout  propriétaire  d'en  couper  aucun  sans  permis- 
sion. Dans  les  arpents  de  terre  que  j'ai  fait  défricher,  j'ai  ré- 
servé déj  à  des  chênes  suffisamment  pour  bâtir  une  barque  sur  le 
bord  du  bassin.  Je  les  fais  tous  conserver,  dans  la  penséeque  l'on 
donnerait  peut-être  bien  de  l'argent danslasuitepour les  avoir.» 

Sur  la  richesse  du  sol  de  La  Présentation  et  des  régions 
avoisinantes,  tout-  le  monde  ne  partageait  pas  l'optimisme  de 
notre  compatriote.  «  Au  dire  de  l'abbé  Picquet,  observait  un 
visiteur  (i),  le  terroir  est  excellent,  mais  il  ne  nous  a  pas  paru 
tel  ;  on  y  voit  presque  autant  de  sapins  que  de  bois  franc  (2).  » 

C'est  un  fait  cependant  que  la  vallée  du  Saint-Laurent,  de 
Kingston  à  Québec,  a  produit  jadis  beaucoup  de  blé  et  mé- 
rita jusqu'à  un  certain  point  ce  titre  de  «  grenier  »  du  Canada 
que  les  provinces  de  l'Ouest  viennent  de  ravir  au  «  vieux 
pays  (3)  ».  Quant  aux  observations  du  missionnaire  relatives 

(i)  Le  P.  de  Bonnécamps,  professeur  d'hydrographie  au  collège  de 
Québec,  dans  sa  Relation  du  voyage  à  la  Belle-Rivière  fait  en  i~4g 
sous  les  ordres  de  M.  de  Céloron.  (Cité  par  M.  Gosselin,  p.  10.) 

(2)  En  réalité,  si  les  forêts  des  rives  de  l'Oswégatchie  se  compo- 
saient d'essences  d'arbres  variées  :  hêtres,  «  pruches  »,  peupliers 
liards,  bouleaux,  dont  les  Indiens  utilisaient  l'écorce  pour  construire 
leurs  canots  et  recouvrir  leurs  maisonnettes,  conifères  nombreux 
(pins,  sapins,  épinettes,  cèdres  jaunes  ou  rouges,  gris  ou  blancs), 
érables,  chênes  blancs,  noyers  (en  particulier  le  précieux  noyer  noir), 
il  ressort  clairement  de  la 'fin  de  la  lettre  de  Fr.  Picquet,  qu'elles 
renfermaient  plus  de  bois  ouvrable  que  de  bois  «  mou  ». 

(3)  On  cultive  encore  tout  le  long  de  la  vallée,  les  arbres  fruitiers 
et  le  tabac,  qui   forment,  avec  l'élevage,   très    florissant,    les  princi- 


FRANÇOIS    FICQUET    «f    LE    CANADIEN    »  1 09 

aux  chênes,  elles  étaient  pleinement  justifiées.  Les  titres  de  con- 
cession des  anciennes  seigneuries  réservaient  toujours  au  sou- 
verain les  bois  de  cette  essence  (i).  De  plus,  c'était  une  des 
règles  économiques  posées  par  Colbert  en  vue  d'une  exploita- 
tion rationnelle  des  forêts  canadiennes,  qu'il  fallait  «  conser- 
ver au  roi  »  les  arbres  «  propres  pour  construire  des  vaisseaux.  » 


* 
*    * 


Parvenu  le  30  mai  au  but  de  son  voyage,  l'abbé  Picquet 
attendit  au  dimanche  1^^  juin,  —  fête  de  la  Sainte-Trinité,  — 
pour  célébrer  l'ouverture  de  la  mission  par  une  messe  solen- 
nelle, la  première  qui  fut  dite  dans  ce  coin  de  terre,  où,  sur 
l'emplacement  de  l'humble  autel  de  mousse  et  de  gazon  im- 
provisé par  le  missionnaire,  de  belles  églises  dressent  aujour- 
d'hui leurs  clochers  dans  le  ciel  (2). 

Bien  des  années  après  cette  cérémonie  si  simple,  mais  qui 
empruntait  aux  circonstances  une  incontestable  grandeur, 
François  Picquet  en  évoquait  le  souvenir  avec  émotion.  Il 
décrivait  à  Lalande  le  cadre  merveilleux  où  elle  s'était  déroulée, 
devant  la  poignée  d'hommes  qui  représentaient  toute  la  popu- 
lation de  la  Nouvelle-France,  en  ses  éléments  essentiels.  Au 
lieu  des  champs  de  neige,  pailletés  de  cristaux  éblouissants, 
qui  l'avaient  accueilli  à  sa  première  visite,  le  court  et  délicieux 
printemps  du  Canada  lui  faisait  fête  :déjà  les  arbrisseaux  du 

pales  ressources  agricoles  des  provinces  canadiennes  d'Ontario  et 
de  Québec,  ainsi  que  de  la  partie  laurentienne  de  l'Etat  de  New-York. 
Aujourd'hui,  il  est  vrai,  l'industrie  tend  à  prendre  dans  ces  pays, 
notamment  vers  le  confluent  de  l'Oswégatchie,  une  importance  supé- 
rieure à  celle  de  l'agriculture;  on  utilise  de  plus  en  plus  la  houille 
blanche  des  chutes  de  rOswégatchie  (à  Ogdensburg),  de  la  rivière 
Raquette  et  du  Saint-Laurent  (usines  de  Waddington,  de  Masséna, 
de   rile-Long-Sault).  V.    The  Ogdensburg  Journal^    8    sept.   1906. 

(i)  V.  aux  Pièces  Justificatives  le  brevet  de  ratification  par  le  roi 
d'une  concession  de  terrain,  accordé  par  de  la  Jonquière  à  Fr.  Pic- 
quet, en  1751. 

(2)  «  The  spot  on  which  he  built  his  chapel  of  the  Présentation  is 
commanded  by  a  spacious  and  beautiful  temple,  surrounded  by  cou- 
vents and  chapels..?  The  sacrifice  he  oflered  at  the  Présentation  is 
daily  renewed  in  two  churches  and  several  chapels  of  La  Galette...  » 
(Disc,  de  Mgr  Gabriels  à  l'inauguration  du  monument  de  la  Présen- 
tation, le  3  octobre  1899.  d'après  The  Ogdensburc;  Journal). 


IIO  UN    DEFENSEUR    DE    LA   «    NOUVELLE-FRANCE    » 

rivage  avaient  repris  leur  parure  ;  la  forêt  vierge,  où  la  vie 
se  révélait  par  explosion,  avait  reformé  son  cercle  de  feuillage  ; 
dans  l'air  plus  léger,  la  rivière  mystérieuse,  venue  du  pays 
redoutable  des  Mohawks,  élevait  la  blanche  fumée  de  sa  cas- 
cade en  fusées  vaporeuses  comme  des  danses  d'esprits;  le  grand 
fleuve  lui-même,  encore  tout  gonflé  par  la  fonte  des  neiges  et 
des  glaces  des  pays  d'en-haut,  mêlait  plus  de  lumière,  plus  d'azur 
à  la  dentelle  de  ses  larges  ondes  et  semblait  se  hâter  joyeu- 
sement vers  l'Océan  qui  baigne  les  côtes  lointaines  de  la  vieille 
France.  A  coup  sûr,  le  poète,  qui  sommeillait  dans  le  cœur  du 
missionnaire,  dut  recevoir  une  impression  profonde  de  cette 
matinée  printanière  où,  sous  le  clair  soleil  dorant  les  ramures, 
la  terre  et  les  eaux,  lui,  «  pauvre  prêtre  »  avait  fait  œuvre 
créatrice,  œuvre  durable  et  féconde  :  c'était  le  berceau  d'une 
cité  chrétienne,  d'une  cité  libre  qu'il  venait  de  bénir  ! 

Dès  le  lendemain  de  cette  journée  mémorable,  François 
Picquet  se  mettait  à  l'ouvrage  avec  ses  compagnons.  Il  s'a- 
gissait maintenant  de  faire  surgir  du  sol  les  divers  édifices  qui, 
suivant  les  plans  de  notre  compatriote,  devaient  former  la 
nouvelle  «  habitation  ».  Mais  des  difficultés  imprévues  surgi- 
rent qui  entravèrent  quelque  peu  la  besogne  : 

«  J'arrivai  donc  le  30  mai,  avec  un  charpentier  et  un  maçon, 
les  seuls  qui  étaient  à  gages,  et  tous  les  autres  à  l'entreprise, 
à  soixante  francs  par  arpent  (i),  suivant  les  marchés  de  Mon- 
sieur le  Commissaire,  de  sorte  que  j'ai  eu  une  peine  in- 
croyable pour  déterminer  ces  travailleurs  à  aider  les  ouvriers 
à  y  bâtir.  Je  suis  venu  à  bout  des  Canadiens  ;  mais  les  soldats 
m'ont  toujours  constamment  soutenu  qu'ils  ne  voulaient  tra- 
vailler qu'à  abattre  du  bois,  suivant  le  prix  de  M.  le  Commis- 
saire (2)  :  ce  qui  fait  que  je  ne  suis  pas  encore  logé. 

«  J'ai  d'abord  fait  faire  un  hangar  pour  mettre  en  sûreté 


(i)  Il  s'agit  ici  vraisemblablement  de  l'arpent  d'ordonnance  ou 
«  des  eaux  et  forêts  »,  divisé  en  100  perches  de  22  pieds  de  côté 
chacune  :  ce  qui  faisait  un  carré  de  220  pieds,  soit  5i  ares  7  cen- 
tiares. L'arpent  commun  valait  100  perches  de  20  pieds  de  côté  seu- 
lement, et  celui  de  Paris  était  encore  plus  petit. 

(2)  François- Victor  Varin.  —  Les  soldats  pouvaient  être  employés, 
—  comme  dans  les  forges  de  Saint- Maurice,  —  à  défaut  des  jour- 
naliers, souvent  insuffisants  malgré  les  prix  excessifs  offerts. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LR    CANADIliN    »  III 

les  effets  dont  je  suis  chargé,  et  je  fais  actuellement  construire 
une  petite  maison  qui  formera  un  bastion. 

«  La  terreur  qui  s'était  jetée  parmi  mes  gens  m'a  X)bligé, 
pour  les  rassurer  en  attendant,  de  faire  un  petit  fort  de  ^ieux 
■debout,  qui  me  revint  à  388  livres  et  que  j'ai  payé  de  mon 
argent  pour  les  engager  à  travailler,  les  voyant  dans  le  dessein 
de  s'en  retourner.  » 

Le  fort  provisoire  dont  il  est  ici  question  s'élevait  à  im 
endroit  relativement  favorable  pour  la  défense,  sur  la  pointe  de 
terre  placée  au  confluent  du  Saint-Laurent  et  de  l'Oswégat- 
chie.  Sa  palissade  de  «  pieux  debout  »  formait  un  carré  de 
soixante-dix  mètres  de  côté.  L'un  de  ses  angles  était  flanqué  de 
cette  «  petite  maison  »,  dont  parle  le  missionnaire  et  qui  de- 
vait s'avancer  vers  le  fleuve  comme  une  sorte  de  bastion. 

Cette  modeste  redoute,  construite  en  pierres  de  taille,  «  dans 
le  goût  de  celle  du  fort  Saint- Jean  (i)  »,  méritait  d'être  men- 
tionnée. Naguère  on  en  a  retrouvé  un  précieux  débris,  la 
pierre  inaugurale  elle-même,  portant  cette  inscription  : 

In  nomine  *^  Dei  omnipotentis 

Huic  hahitationi  initia  dédit  Franc.  Picquet 

MDCCXLIX 

Par  un  sentiment  de  respect  et  de  piété  filiale  envers  la 
mémoire  du  missionnaire,  les  membres  de  la  municipalité 
d'Ogdensburg  ont  fait  encastrer  cette  pierre,  véritable  relique 
et  palladium  de  leur  cité,  dans  la  faç^-de  de  l'Hôtel  de  Ville  (2). 

Sans  se  laisser  autrement  émouvoir  par  les  rumeurs  sinistres 
qu'avaient  mises  en  circulation  «  les  gens  du  Sault-Saint- 
Loui5  »,  ni  même  par  les  craintes, — assez  justifiées  pourtant, 
comme  on  le  verra  bientôt,  — de  ses  compagnons  de  labeur  et 
de  solitude,  le  fondateur  de  la  Présentation  se  préoccupait 
■déjà  d'attirer  à  la  Mission  les  Iroquois  du  voisinage.  Seule- 
ment, afin  d'établir  son  œuvre  sur  des  bases  solides,  il  ne  vou- 


(i)  Cette  remarque  est  du  P.  de  Bonnécamps. 

(2)  «  The  magnificent  Town-Hall,  in  whose  walls  the  cornerstone 
of  the  Présentation  remains  as  a  relie  of  his  undertaking...  »  (Disc, 
•de  Mgr  Gabriels). 


112  UN    DEFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

lait  d'abord  qu'une  élite  de  catéchumènes  résolus  à  s'affran- 
chir de  ces  deux  grands  vices  des  Peaux-Rouges:  l'ivrognerie 
et  le  libertinage  des  mœurs. 

Comme  tous  les  coloniaux  que  n'aveuglait  pas  un  mercan- 
tilisme à  la  fois  imprévoyant  et  dénué  de  scrupules,  mais  qui 
plaçaient  au  contraire  les  intérêts  généraux  de  la  civilisation 
et  l'avantage  du  pays  au-dessus  de  leurs  petits  profits  person- 
nels, François  Picquet  avait  déclaré  la  guerre  à  «  l'eau-de-feu  ». 
Il  en  blâmait  et  en  combattait  la  vente  avec  énergie. 

Sans  paraître  s'apercevoir  que  l'alcool,  ce,  poison  véritable, 
décimait  les  sauvages,  des  trafiquants,  voire  même  des  fonc- 
tionnaires, l'échangeaient  dans  nos  postes  contre  des  pelleteries. 
Déjà,  sous  le  règne  de  Louis  XIV,  nos  missionnaires,  les 
Jésuites  en  particulier,  avaient  dénoncé  ce  singulier  commerce 
comme  la  perte  des  âmes  et  des  corps.  Colbert  h'était  pas  de 
cet  avis  :  il  déclarait  sentencieusement  qu'on  ne  saurait 
abolir  le  «  commerce  d'une  chose  bonne  en  soi  à  cause  des 
abus  qu'on  en  peut  faire  ».  Et  le  bon  apôtre  d'ajouter  :  «  Cette 
denrée  sert  beaucoup  à  attirer  les  sauvages  parmi  les  chrétiens 
orthodoxes  comme  sont  les  Français  ;  on  courrait  risque  de 
les  contraindre  à  porter  ce  commerce  aux  Anglais  et  aux  Hol- 
landais qui  sont  hérétiques  (i),  et  par  conséquent  de  se  priver 
des  facilités  qu'il  apporte  pour  les  convertir  et  les  maintenir 
dans  les  sentiments  de  la  bonne  et  véritable  religion.  »  Au 
fond,  Colbert  ne  voyait  pas  grand  mal  à  ce  que  les  Peaux- 
Rouges  fussent  «  un  peu  plus  sujets  à  s'enivrer  que  sont  les 
Allemands  et  Bretons  »  (3). 

(i)  Colbert  n'ignorait  pas  que  les  Indiens  préféraient  nos  alcools 
aux  alcools  anglais  ou  hollandais.  C'était  —  faut-il  le  dire  ?  —  le  seul 
article  commercial  sur  lequel  nous  ne  redoutions  pas  la  concur- 
rence! (Cf.  de  Belmont,  Hist.  de  Veau-de-vie  au  Canada,  Bibl.  Nat. 
Supplément  français  no  1 2,665.) 

(2)  M.  Lavisse,  à  qui  j'emprunte  ces  citations,  ajoute  que  Colbert 
«  savait  très  bien  pourquoi  les  Pères  voulaient  garder  leurs  ouailles 
en  troupeau  séparé  ».  {Hist.  de  France,  t.  VII,  p.  258).  L'éminent 
historien  ne  prend  pas  garde,  semble-t-il,  que  la  question  revêt  ici 
un  double  aspect  :  en  effet,  il  ne  s'agit  plus  seulement  de  combattre 
l'abus  des  boissons  enivrantes,  mais  de  préserver  les  sauvages  du 
coiuact  pernicieux  des  soldats  et  des  coureurs  de  bois.  Un  mémoire, 
rédigé  par  l'abbé  Picquet  vers  1757,  nous  obligera  à  revenir  là- 
dessus.  En  attendant,  la  cruelle  expérience  faite  depuis  plus  de  deux 
siècles  et  dont  les  Peaux-Rouges  ont  été  les  malheureuses  victimes. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  ll3 

François  Picquet  ne  partageait  pas  ce  sentiment.  Sur  le 
chapitre  de  l'ivrognerie,  de  même  que  sur  celui  de  l'union 
libre  que  les  Indiens  pratiquaient  avec  une  déplorable  insou- 
ciance, il  était  résolu  à  se  montrer  inflexible. 

«  Je  compte  être  encore  un  mois  assez  misérablement  logé 
dans  ma  cabane  d'écorces  (i),  que  les  sauvages  des  Cinq-Na- 
tions m'ont  heureusement  faite  pendant  leur  séjour  dans  ce 
poste  qu'ils  ont  trouvé  de  leur  goût.  Les  mieux  intentionnés 
pour  y  venir  demeurer  m'ont  dit  qu'ils  allaient  mettre  ordre 
à  leurs  petites  affaires  chez  eux,  c'est-à-dire  cultiver  leur 
blé  d'Inde,  le  recueillir,  vendre  une  partie  de  ce  qu'ils  ne  pour- 
ront pas  apporter,  et  qu'ils  se  rendront,  une  partie  l'automne, 
d'autres,  pendant  le  cours  de  l'hiver  et  le  plus  grand  nombre, 
le  printemps  prochain. 

«  Je  leur  ai  répondu  à  ce  sujet  qu'ils  n'ignoraient  pas  qu'il 
fallait  pour  être  bons  chrétiens  :  i»  qu'ils  renonçassent  à  l'ivro- 
gnerie et  qu'ils  s'éprouvassent  là-dessus  avant  de  venir  de- 
meurer dans  ce  nouveau  village  ;  ou  du  moins  qu'ils  prissent 


nous  autorise  à  dire  que,  dans  la  querelle  proprement  dite  des 
eaux-de-vie,  les  Jésuites  avaient  hautement  raison.  Louis  XIV  fit 
donc  preuve  de  bon  sens,  de  sagesse  politique  et  surtout  d'humanité 
en  se  prononçant  contre  son  ministre.  Par  malheur,  les  défenses, 
portées  en  1679,  furent  maintes  fois  transgressées.  En  1718,1e  célèbre 
père  Aubry,  missionnaire  des  Abénakis,  provoqua  une  intervention 
du  conseil  de  marine  qui  renouvela  aux  commandants  de  poste  l'in- 
terdiction d'admettre  au-delà  d'une  certaine  quantité  d'alcool.  De  son 
côté,  l'évêque  de  Québec  plaçait  parmi  les  cas  réservés  l'acte  de 
distribuer  de  l'eau-de-vie  aux  sauvages.  Cette  croisade  anti-alcoolique 
n'empêcha  pas  tous  les  abus  ;  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  l'attitude 
des  Jésuites  et  des  autres  missionnaires  forme  un  heureux  contraste 
avec  celle  des  honnêtes  traitants  des  dernières  années  du  «  siècle  des 
illusions  philosophiques  »,  lesquels,  «  après  avoir  répandu  des  flots 
d'eau-de-vie  parmi  les  sauvages,  s'enfermaient  prudemment  dans  leur 
fort  et  regardaient,  avec  le  calme  d'une  pieuse  conscience,  les  In- 
diens ivres  s'entr'égorger,  quitte  à  se  plaindre  ensuite  que  ces  orgies 
sanglantes  troublassent  parfois  leur  sommeil.  »  (M.  R.  de  Kérallain, 
Rev.  hist.,  \go3,  p.  172,  qui  s'appuie  sur  le  témoignage  de  Wrong  et 
Langton.  Review  of  Historical  Publications  relating  to  Canada,  t.  Il, 
p.  70-72). 

(i)  «  Nous  allâmes  débarquer  chez  l'abbé  Picquet,  —  écrit  le 
P.  de  Bonnécamps.  —  Nous  le  trouvâmes  logé  sous  des  écorces, 
au  milieu  d'un  abatis  de  près  de  40  arpents.  Le  fort  qu'il  fait  cons- 
truire est  un  carré  de  70  pieds  sur  chaque  face...  ;  il  est  placé  à 
l'embouchure  d'une  rivière  qu'il  a  nommée  de  la  Présentation  et  à 
la  base  d'une  petite  pointe  basse  et  marécageuse.  »  (Cité  par 
M.  Gosselin,  p.  i3,  note  3.) 

8 


114  UN    DEFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

la  résolution  non  seulement  de  n'y  point  apporter  de  boisson 
enivrante,  mais  encore  de  ne  pas  souffrir  qu'on  en  apportât 
jamais  ;  que  cela  les  intéressait  infiniment,  eux,  leurs  femmes 
et  leurs  enfants  ;  2°  que  les  chrétiens  doivent  vivre  avec  leurs 
femmes  légitimes  jusqu'à  la  mort  de  l'un  des  deux  époux  (i)  ; 
qu'ils  devaient  pour  le  présent,  réfléchir  sur  ces  deux  articles 
avant  que  de  se  ranger  dans  ce  nouvel  établissement,  car 
j'avais  résolu  de  ne  recevoir  que  ceux  qui  seraient  dans  ces 
sentiments. 

«  Ils  me  répondirent  fort  raisonnablement  là-dessus,  et 
quelques-uns  en  particulier  me  vinrent  trouver  pendant  la 
nuit,  peut-être  pr opter  metum  Judœorum  (2),  et  m'assurèrent 
qu'ils  avaient  déjà  réfléchi  sur  ces  articles,  qu'ils  voulaient 
absolument,  quoi  qu'il  dût  leur  en  coûter,  être  au  nombre  de 
mes  enfants. 

«  J'ai  toujours  pensé  que  cette  mission  sera  une  des  plus 
nombreuses  du  pays.  Mais  ce  ne  sera  qu'avec  le  temps,  un  peu 
de  patience,  une  grande  fermeté  assaisonnée  d'une  douceur 
extrême,  des  ménagements  infinis  pour  rendre  les  sauvages  ca- 
pables de  s'attacher  à  la  religion  et  d'être  utiles  à  la  colonie  : 
ce  que  nous  avons  lieu  d'espérer,  avec  l'aide  du  Seigneur. 

«  C'est  à  vous,  monsieur,  que  la  religion  et  le  pays  auront 
éternellement  cette  obligation.   « 

Certes,  le  commandant-général  avait  bien  mérité  cet  éloge 
par  la  protection  éclairée  qu'il  accordait  au  missionnaire  ! 

Ce  dernier  donne  ensuite  quelques  «  nouvelles  »  : 

«  J'ai  fait  retourner  au  Lac  des  Deux-Montagnes  huit  à 
neuf  apostats,  qui  m'étaient  venus  trouver,  et  j'en  ai  aussi 
renvoyé  onze  au  Sault-Saint-Louis  (3).  —  Deux  de  mes  pro- 

(i)  L'instabilité  des  mariages  chez  la  plupart  des  Indiens  était 
telle  que,  sur  le  moindre  prétexte,  les  époux  se  quittaient  pour  con- 
tracter de  nouvelles  unions  aussi  éphémères.  Au  reste,  beaucoup 
d'entre  eux  pratiquaient  la  polygamie  proprement  dite  :  chez  cer- 
taines peuplades  le  nombre  des  femmes  l'emportait  de  beaucoup  sur 
celui  des  nommes;  de  plus,  ceux-ci  s'estimaient  d'autant  plus  riches 
qu'ils  possédaient  un  plus  grand  nombre  de  compagnes  auxquelles 
ils  pussent  laisser  toutes  les  besognes  pénibles. 

(2)  Evangile  de  saint  Jean,  ch.  VII,  verset  i3. 

(3)  La  mission  iroquoise  des  Sauvages  priants  (caughnawagas)  du 
Sault-Saint-Louis  était  alors  dirigée  par  le  fameux  jésuite,  le 
P.  Tournois. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  I  I  i) 

sélytes  ont  pris  parti  avec  M.  de  Céloron  (i),  avec  promesse  de 
ne  le  point  abandonner  d'un  seul  pas.  —  Une  bande  de  guer- 
riers du  Sault-Saint  Louis,  qui  vont  aux  Cherokees  (2),  m'ont 
enlevé  les  jeunes  femmes  de  ces  deux  sauvages  et  il  ne  reste 
que  la  vieille,  qui  a  près  de  cent  ans,  avec  son  petit-fils,  âgé 
d'environ  dix  ans,  et  que  j'instruis.  » 

Après  cette  anecdote,  qui  montre  combien  il  avait  raison  de 
se  montrer  sévère  sur  «  l'article  »  du  ...  mariage,  tel  que  le 
pratiquaient  les  Indiens,  François  Picquet  ajoute  : 

«  J'espère,  cette  automne,  avoir  l'honneur  de  vous  détailler 
toutes  ces  choses  un  peu. plus  au  long,  si  vous  jugez  à  propos 
que  je  descende  ;  et  j'aurai  soin,  chaque  année,  de  vous  faire 
le  détail  des  progrès  de  ce  nouvel  établissement.  » 

III.  —  Situation  et  avantages  du  poste  de  La  Présentation. 

Dans  la  dernière  partie  de  sa  lettre,  le  missionnaire  indique 
brièvement  la  situation  géographique  de  La  Présentation  ;  puis 
il  énumère  les  divers  «  avantages  que  la  religion  et  la  colonie 
pourraient  en  retirer  un  jour,  si  l'on  y  faisait  un  établissement 
solide.  » 

Parkman  a  loué  notre  compatriote  de  l'heureux  choix  qu'il 
avait  su  faire  de  l'emplacement  de  sa  mission  (3) .  Au  contraire, 
les  Mémoires  sur  les  affaires  du  Canada  le  maltraitent  fort  (4) . 
A  en  croire  l'auteur  de  cet  ouvrage,  1'  «  abbé,  quinepouvoit 
souffrir  la  gêne  du  séminaire,  fut  bien  aise  de  saisir  une  occa- 
sion pareille  pour  s'en  débarrasser,   et  même  se  former  une 

(i)  La  mission  Céloron,  en  route  pour  la  Belle-Rivière,  avait  fait 
halte  à  la  Présentation,  vers  le  25  juin. 

(2)  Les  Chéraquis  (le  «  peuple  aimé  »),  d'une  souche  ethnique 
distincte  de  celles  des  Algonquins  et  des  Yendat,  étaient  des  monta- 
gnards, relativement  civilisés,  qui  vivaient  par  centaines  de  groupes 
■différents  dans  les  hautes  vallées  des  Appalaches  et  les  plaines  du 
Tennesse  jusqu'aux  rapides  de  Muscle  Shoals.  Une  rivière  Chéragué 
ou  des  Chérakis  se  jette,  d'après  les  anciennes  cartes,  dans  le  lac 
Erié,  à  l'ouest  de  Presqu'île.  Les  sauvages  du  Sault-Saint-Louis 
avaient  sans  doute  mission  de  chercher  à  détourner  des  Anglais  ces 
peuplades  puissantes  ;  la  tentative  devait  réussir  seulement  quelques 
années  plus  tard,  mais  au-delà  de  toutes  nos  espérances. 

(3)  Montcalm  and  Wolfe,  t.  I,  p.  56. 

(4)  Page  18  de  l'édition  de  i838. 


Il6  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    <<    NOUVELLE-FRANCE    » 

communauté  à  part,  à  laquelle  il  commandoit  en  despote.  II 
travailla  donc  à  débaucher  les  Cinq-Nations  et  à  former  sur 
la  rivière  de  Cataraqui  ou  Frontenac,  au-dessus  des  rapides, 
un  village.  L'endroit  qu'il  choisit  pour  son  établissement  an- 
nonçoit  son  peu  de  génie,  et  fit  nommer  par  dérision  le  fort 
qui  y  fut  bâti  :  la  Folie  Picquet  !  »  On  ne  saurait  être  plus  in- 
juste, ni  plus  mal  avisé.  Evidemment,  pour  l'auteur  des  Mé- 
moires, critique  amer  des  membres  du  clergé  canadien  qui  eurent 
le  mauvais  goût  de  témoigner  du  plus  ardent  patriotisme  en 
s'opposant  de  toutes  leurs  forces  au  triomphe  de  ces  vainqueurs 
pour  qui  lui-même,  rallié  honteux,  mais  mal  habile  à  déguiser 
ses  sentiments,  n'éprouvait  que  sympathie  et  qu'admiration, 
l'abbé  Picquet,  comme  l'abbé  Le  Loutre  (i),  comme  tant 
d'autres,  ne  pouvait  être  qu'un  assez  triste  sire  :  prêtre  douteux, 
à  l'âme  ambitieuse,  au  caractère  despotique,  à  l'esprit  borné. 
De  telles  allégations,  tombées  d'une  telle  plume,  ne  méritent 
guère  qu'on  s'y  arrête.  Il  faut  reconnaître  cependant  que, 
pour  ne  pas  avoir  l'impartialité  facile,  non  plus  que  la  plaisan- 
terie légère,  l'acrimonieux  anonyme  n'était  pas  tenu  à  se  cou- 
vrir lui-même  d'un  si  complet  ridicule.  Les  citoyens  de  la  gra- 
cieuse et  florissante  Ogdensburg,  qui  proclamaient  naguère,  à 
la  louange  de  François  Picquet,  qu'on  peut  être  «  prophète 
même  en  son  pays  »  (2),  sont  d'avis  sans  nul  doute  que  notre 
mémorialiste  a  quelque  peu  outrepassé  la  permission  de  se 
faire  la  bonne  mesure.  Au  surplus,  rien  n'est  plus  piquant 
que  de  rapprocher  son  jugement  sommaire  du  remarquable 
exposé  qu'on  va  lire  : 


(i)  «  Le  sieur  l'Abbé  Picquet  étoit  dans  ce  canton  ce  qu'étoit 
l'Abbé  de  Laloutre  à  l'Acadie.  Il  avoit  pour  le  moins  autant  d'ambi- 
tion que  lui,  mais  il  la  faisoit  valoir  avec  plus  de  bienséance.  » 
(Ibid.,  p.  17.)  Sur  le  rôle  véritable  de  l'abbé  de  Laloutre  (Le  Loutre), 
V.  Rameau  de  Saint-Père,  Une  colonie  féodale  en  Amérique,  VAcadie 
[i6o4-i88i],t.  II.  ch.  xiv-xvii  (Paris,  Pion,  1889).  Malgré  ses  travers 
de  caractère,  le  missionnaire  acadien,  animé  d'un  grand  dévouement 
à  sa  religion  et  à  son  pays,  rendit  les  plus  signalés  services  à  la  cause 
française.  Mgr  de  Pontbriand  le  nomme  vicaire-général. 

(2)  Ce  sont  les  termes  mêmes  dont  s'est  servi  M.  Alric  Herriman, 
dans  le  discours  qu'il  prononça  le  jour  de  l'inauguration  du  monu- 
ment de  La  Présentation  :  «  Picquet  was  right.  It  could  and  it  has. 
This  gathering  proves  that  a  prophet  is  not  always  without  honor, 
even  in  bis  country...  » 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  II7 

«  La  rivière  de  la  Présentation  est  à  la  côte  du  sud,  à  une 
lieue  et  demie  plus  bas  que  l'ancien  établissement  de  la  Galette  (  i) 
sur  la  côte  du  nord,  et  au  dessus  de  tous  les  rapides  (2) . 

«  Son  embouchure  forme  un  bassin  admirable,  qui  pourrait 
contenir  aisément  40  à  50  barques  (3).  Il  peut  avoir  36  à 
37  arpents  de  circonférence.  L'on  y  trouve  presque  partout 
3  brasses  (4) ,  souvent  3  brasses  et  demie  ;  le  moins  c'est  2  brasses 
et  demie.  Il  est  situé  de  façon  qu'il  n'est  presque  point 
de  vent  qui  puisse  en  empêcher  l'entrée  (5).  La  rivière  coule 
presque  toujours  au  Nord-Est  quart  de  Nord. 

«  Je  me  suis  placé  sur  le  côté  ouest  du  bassin,  vis-à-vis  le 
milieu,  et  les  bateaux  chargés  viennent  jusqu'à  terre.  Ce  côté 
est  fort  bas,  le  pays  uni  et  la  pointe  s'avance  fort  agréable- 


(i)  Etablissement  fondé,  en  1682,  sur  la  rive  gauche  du  Saint- 
Laurent,  non  loin  de  la  ville  actuelle  de  Prescott.  Il  e'tait  aban- 
donné en  1749. 

(2)  Ce  détail  topographique  n'est  pas  sans  importance  :  «  Hère, 
nature  made  an  exception  in  favor  of  Ogdensburg.  Being  located  just 
at  the  head  of  the  first  of  the  rapids,  the  swift  water  carries  away  the 
floatingicein  winterand  an  open  ferry  can  be  maintained  throughout 
the  year.  This  is  the  only  ferry  operated  the  year  around  on  the 
whole  line  of  the  lakes  and  river...»  The  Ogdensburg  Journal  {n'^  du 
&  sept.  1906).  L'article  auquel  nous  empruntons  ces  lignes,  pourrait 
servir  de  commentaire  pour  chacune  des  phrases  du  rapport  de  Fr. 
Picquet.  N'est-ce  pas  la  preuve  la  plus  saisissante  de  l'exactitude 
des  descriptions  de  notre  compatriote  ? 

(3)  Devenue  le  principal  port  laurentien  de  l'Etat  de  New-York, 
Ogdensburg  sert  de  tête  de  ligne  à  une  compagnie  de  navigation  à 
vapeur,  qui  dessert  les  ports  des  lacs  de  l'Ouest,  et  à  ceux  compa- 
gnies de  bateaux  charbonniers  du  lac  Ontario.  Ses  deux  excellents 
bassins,  éclairés  au  moyen  de  bouées  électriques,  pourvus  de  docks 
sur  une  longueur  de  un  mille,  ont  reçu  en  igoS  la  visite  de 
1.644  navires.  Le  chiffre  des  importations  (28. 386. 000  dollars  en 
1905)  dépasse  celui  de  Chicago  et  de  tous  les  autres  ports  de  la 
«  Ligne  du  Nord  ».  Il  faut  dire  aussi  qu'Ogdensburg  a  une  grande 
importance  au  point  de  vue  du  transit  avec  le  Canada  et  que  les  ba- 
teaux qui  sortent  de  ses  bassins  ont  accès  au  Lac  Supérieur  et  aux 
marchés  du  0  Grand-Nord-Ouest  »,  grâce  aux  canaux  Welland  et  du 
Sault-Sainte-Marie,  dont  le  mouvement  est  >upérieur  à  celui  du  ca- 
nal de  Suez.  Enfin,  par  le  Saint-Laurent  et  ses  canaux,  Ogdensburg 
est  en  communication  directe  avec  la  mer. 

(4)  La  petite  brasse  valait  5  pieds  ou  i  m.  624.  Il  s'agit  ici  vrai- 
semblablement de  la  grande  brasse  de  6  pieds. 

(5)  «  Le  port  est  très  bon,  la  rivière  y  gèle  rarement,  les  barques 
peuvent  en  sortir  par  les  vents  du  Nord,  d'Est  et  du  Sud...  »  (La- 
lande).  Il  est  à  remarquer  que  l'Oswégatchie  se  jette  dans  le  Saint- 
Laurent  sur  une  ligne  perpendiculaire  au  fleuve,  qui  ouvre  sa  vallée 
au  vent  elacial  et  rude  du  Nord-Est. 


\Il8  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

ment  dans  le  large.  La  traversée  n'a  guère  qu'un  quart  de 
lieue  au  plus,  et  tous  les  canots  qui  montent  et  descendent 
ne  sauraient  passer  aillleurs.  La  vue  est  extrêmement  éten- 
due, et  elle  n'est  point  bornée  du  côté  d'en  haut.  Un  fort 
sur  cette  pointe  serait  imprenable,  à  cause  qu'il  serait  impos- 
sible d'en  faire  les  approches,  et  que  rien  ne  le  commanderait. 
J'ai  déjà  fait  nettoyer  tous  ces  endroits,  ce  qui  rend  cet  éta- 
blissement des  plus  agréables. 

«  Le  côté  de  l'est  est  plus  élevé  et  va  par  une  pente  douce 
en  amphithéâtre.  On  y  pourrait  dans  la  suite  bâtir  avanta- 
geusement une  belle  ville  (i).  Mais  sa  pointe  ne  s'avance  pas  si 
loin  dans  le  large  de  la  rivière  et  la  vue  en  est  bien  moins  éten- 
due, encore  que  fort  agréable.  M.  de  Léry  (2)  m'a  promis  en 
passant  qu'il  vous  enverrait  un  plan  de  tout  cela. 

«  Je  ne  sais  pas  encore  à  quel  degré  de  latitude  je  me 
trouve  (3)  :  les  astronomes  (4),  qui  ont  passé  ici  avec  M.  de 


(i)  Les  prévisions  de  F'r.  Picquet  se  sont  réalisées  :  sur  la  «  côte  » 
orientale  de  l'Oswégatchie  s'élèvent  en  amphithéâtre  les  «  rési- 
dences »  d'Ogdensburg,  dominant  d'une  part  le  Saint-Laurent 
et  d'autre  part  les  belles  promenades  qui  bordent  la  rivière, 
en  particulier  le  fameux  «  Grescent  ».  Cette  partie  [residential  por— 
non)  de  la  ville  comprend  de  larges  rues  (sur  près  de  60  milles  de  lon- 
gueur), ombragées  d'arbres  et  bordées  de  parcs,  de  maisons  en 
briques,  de  «  monuments  »  (hôtel  de  ville  avec  le  théâtre,  palais 
fédéral,  cathédrale  catholique,  bibliothèque,  clubs,  etc..)  :  c'est  la 
cité  moderne  avec  tout  le  confort  américain.  Elle  se  trouve  reliée 
par  deux  ponts  au  quartier  industriel  {business  portion)  de  la  rive 
gauche. 

Ogdensburg  a  gardé  le  nom  de  son  deuxième  fondateur,  David 
Ogden,  qui,  en  lySS,  acheta  à  l'Etat  de  New  York  dix  lots  de  terrain 
sur  les  bords  du  Saint-Laurent,  y  compris  le  territoire  de  l'Oswé- 
gatchie. Nathan  Ford,  agent  de  Ogden,  prit  possession  du  pays  le 
n  août  1796  ;  il  expropria  les  «  squatters  »,  établit  les  colonies  et 
traça  le  plan  de  la  ville,  qui  commença  à  s'édifier  vers  1798. 

(2)  Lieutenant  des  troupes  de  marine  et  fils  du  provençal  Chaus- 
segros  de  Léry,  ingénieur  et  inspecteur  des  fortifications  qui  dirigea 
les  travaux  de  Québec  et  de  Louisbourg.  Le  lieutenant  venait  d'ex-- 
plorer  les  environs  de  Chouaguen.  (Cf.  son  Mémoire  sur  la  nécessité 
de  s'emparer  de  Chouaguen  ;  Arch.  du  minist.  des  colonies,  Bureau 
des  fortifications  ;  Rapports  de  ij4g.) 

(3)  «  La  Présentation  est  située  à  302°  40'  de  longitude  et  44°  5o' 
de  latitude.  »  (Lalande).  En  réalité,  elle  se  trouve  à  la  longi- 
tude 750  29'  ouest  de  Greenwich,  autrement  dit  à  77°  49'  ouest  de 
Paris  et  par  conséquent  à  282°  10'  à  l'est  du  même  méridien. 

(4)  En  particulier  le  P.  de  Bonnécamps  qui  fit  plus  tard  la  carte  de 
la  Belle-Rivière. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  II  g 

Sabrevois  (i)  et  M.  de  Céloron,  avaient  laissé  leurs  instruments 
à  leur  canot  de  l'autre  côté  de  la  rivière.  Mais  ils  m'ont  promis 
■qu'à  leur  retour  ils  me  donneraient  cette  satisfaction. 

«  La  rivière  de  la  Présentation  est  également  belle  et  navi- 
gable jusqu'à  sa  naissance,  qu'elle  prend  à  la  hauteur  des 
terres  dans  un  lac,  qui  est  fort  beau  et  que  les  sauvages  appel- 
lent Massaouapi  (2).  Ce  lac  touche  presque  aux  Agniers  et 
à  Corlar  (3),  et  aux  habitations  voisines  des  Anglais. Une  autre 
rivière,  assez  jolie,  tombe  dedans  un  peu  plus  bas  que  ce  lac  et 
vient  du  côté  du  village  des  Cinq-Nations  (4).  M.  de  Beaudi- 
court,  qui  a  été,  suivant  son  estime  et  celle  de  ses  gens,  jus- 
qu'à trente  lieues  dans  cette  rivière  avec  un  canot  de  six  places, 
vous  rendra  compte  lui-même  de  ses  découvertes. 

«  Ce  qui  vient  naturellement  à  la  pensée  est  que  les  Anglais 
et  les  Iroquois  des  Cinq-Nations  peuvent  également  descendre 
sur  nous  en  temps  de  guerre  par  cette  rivière,  dont  les  Anglais 
néanmoins  n'ont  aucune  véritable  connaissance.  Et  si,  par 
malheur  pour  nous,  ils  avaient  pris  possession  de  cette  rivière 
plutôt  que  de  celle  de  Chouaguen,  ils  nous  auraient  entière- 
ment bouché  le  passage  de  la  rivière  du  fort  Frontenac,  et  ils 
auraient  pu  secourir  leur  fort  plus  aisément  que  celui  de  Choua- 
guen. 

«  Je  n'en  dis  pas  davantage,  quoique  je  pense  que  M.  de 
Beaudicourt  vous  remettra  lui-même  ma  lettre.  A  vous.  Mon- 
sieur, de  pénétrer  aisément  tout  le  reste.  » 

On  le  voit,  si  confiant  qu'il  fût  dans  la  loyauté  de  son  obli- 


(i)  Le  nom  de  cet  officier  de  la  milice  canadienne  se  rencontre 
fréquemment  dans  les  Mémoires  du  temps,  notamment  dans  ceux 
de  Malartic,  pp.  io5,  i5  3,  etc..  Cf.  aussi  les  Lettres  de  Lévis,  p.  63. 

(2)  Le  Lac  Noir  {Black  Lake),  de  même  orientation  que  le  Saint- 
Laurent.  Il  est  traversé  par  une  rivière  qui  prend  sa  source  au  nord- 
est  et  non  loin  de  Watertown. 

(3)  Par  Corlar,  il  faut  entendre  ici  Schenectady  sur  la  Mohawk,  au 
bord  de  laquelle  se  dressaient  les  wigwams  des  Agniés. 

(4)  Onondaga,  capitale  des  Cinq-Cantons.  —  La  rivière  dont  il 
s'agit  n'est  autre  que  l'Oswégatchie  des  cartes  modernes  (Cf.  Vivien 
de  Saint-Martin  et  Schrader,  Atlas  universel).  Longue  de  223  kilo- 
mètres, elle  prend  sa  source  dans  les  Adirondack,  traverse  le  lac  Cran- 
berry  et,  après  un  cours  extrêmement  sinueux  (angles  très  aigus  à 
l'est  et  à  l'ouest,  surtout  entre  Edwards  et  Richville),  elle  re- 
cueille les  eaux  qui  lui  sont  amenées  du  Lac  Noir,  avant  de  se 
jeter  elle-même  dans  le  Saint-Laurent. 


I20  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

géant  intermédiaire,  François  Picquet  songeait  encore  à  ses 
lettres  perdues  :  le  souci  des  intérêts  les  plus  graves  de  la  colo- 
nie lui  imposait  la  discrétion. 

Dans  les  lignes  qui  suivent,  il  énumère,  avec  sa  précision  et 
sa  clarté  habituelles,  les  bénéfices  que  la  religion  et  la  patrie 
lui  paraissaient  devoir  prochainement  recueillir  de  sa  toute 
récente  fondation  : 

«  Premièrement,  je  suis  à  35  lieues  de  Montréal,  25  du  fort 
Frontenac  et  près  de  33  de  Chouaguen,  distance  suffisante 
pour  éloigner  les  sauvages  des  discordes  que  la  proximité  des 
forts  et  des  villes  cause  ordinairement  parmi  eux. 

«  Deuxièmement,  les  missionnaires  seront  à  j^ortée  de  rece- 
voir les  infidèles  qui  voudront  se  convertir,  tant  par  le  lac 
Ontario,  que  par  les  rivières  de  M.  le  comte  (i),  celle  du  fort 
Frontenac  et  celle  de  la  Présentation  :  facilité  qui  pourra  beau- 
coup contribuer  à  la  conversion  des  sauvages,  en  soulageant 
leur  paresse  naturelle  (2). 

«  Troisièmement,  l'abondance  qui  sera  longtemps  dans  ce 
lieu,  soit  par  la  chasse  soit  par  la  pêche,  ne  contribuera  pas  peu 
à  les  attirer.  D'ailleurs,  je  veux  les  accoutumer  à  élever  des 
vaches,  des  cochons  et  des  poulets,  ayant  ici  abondamment 
ce  qui  est  nécessaire  pour  élever  ces  animaux  :  prairies,  glands, 
et  folles  avoines  (3) . 

«  Par  rapport  au  service  du  Roi,  il  m'est  venu  à  la  pensée  : 

(i)  La  rivière  des  Iroquois  (Black  River)  qui  se  jette  dans  l'Onta- 
rio (côte  sud-orientale),  après   avoir  arrosé   Carthage  et  Watertown. 

(2)  «  Les  Iroquois  au  midi,  les  Micissagués  au  nord  étaient  à  sa 
portée  :  aussi  parvint-il  dans  la  suite  à  en  rassembler  de  plus  de 
cent  lieues  de  distance.  »  (Lalande.) 

(3)  Chasseurs  et  pêcheurs,  les  Indiens  devaient  nécessairement 
diminuer  à  mesure  que  disparaîtraient  les  animaux  à  fourrure  et  que 
le  gibier  de  terre  et  d'eau  tomberait  en  d'autres  mains.  François 
Picquet  avait  prévu,  —  ce  que  n'ont  pas  toujours  compris  les  colonisa- 
teurs de  son  temps  et  même  d'une  époque  plus  récente,  —  que, 
pour  se  maintenir,  les  sauvages  devaient  changer  leur  genre  de  vie, 
se  faire  artisans  et  agriculteurs.  Aujourd'hui,  c'est  grâce  à  cette  trans- 
formation que  les  faibles  restes  de  tribus  se  maintiennent  ou  même 
augmentent  en  nombre  dans  quelques-unes  de  leurs  «  Réserves  ». 

Sur  ce  sujet,  avec  l'esprit  d'à-propos  qui  le  caractérise,  l'auteur 
des  Mémoires  sur  les  aff.  du  Canada  observe  gravement  (p.  18)  : 
«  On  sentit  bien  qu'il  [Fr.  Picquet]  aurait  beaucoup  de  peine  à  déter- 
miner les  Iroquois  à  quitter  un  pays  gras  et  fertile  pour  venir  s'éta- 
blir sur  un  terrain  inculte  et  mendier  leur  vie  au  prêtre.  » 


FRANÇOIS    PICQUET    «     LE    CANADIEN    »  I  2  I 

i»  Que  si  M.  le  Général  et  M.  l'intendant  (i)  réglaient  que  les 
bateaux  qui  portent  les  effets  des  postes,  s'arrêtassent  ici,  la 
dépense  du  transport  de  ces  effets  deviendrait  bien  moins  con- 
sidérable. L'on  trouverait  aisément  des  hommes  pour  amener 
ici  les  bateaux,  et  à  une  fois  meilleur  marché  :  à  15  et  20  livres 
au  lieu  de  45  et  50  livres  que  l'on  donne  actuellement.  Aucun 
vent  ne  les  empêcherait  de  monter  les  rapides,  ni  de  les  des- 
cendre, et,  en  huit  jours  au  plus,  ils  feraient  le  voyage,  au  lieu 
qu'il  faut  à  présent  jusqu'à  trois  semaines.  Les  barques,  dont 
les  patrons  et  les  matelots  sont  entretenus,  porteraient  les  effets 
dans  les  postes  et  hiverneraient,  aisément  et  sans  aucun  risque, 
dans  le  bassin  de  cette  rivière. 

«  L'on  y  pourrait  encore  construire  non  seulement  des  bar- 
ques, mais  aussi  tous  les  bateaux,  à  une  fois  moins  de  frais 
qu'à  Montréal  et  à  Québec,  à  cause  de  la  quantité  et  de  la  proxi- 
mité des  bois  qui  sont  propres  à  ces  sortes  de  constructions. 

«  De  plus,  les  bateaux  ne  seraient  pas  plutôt  déchargés  des 
effets,  que  l'on  pourrait  les  recharger  de  planches  et  de  ma- 
driers et  d'autres  bois,  nécessaires  pour  le  bien  du  service  et 
qui  sont  communs.  Je  suppose  que  l'on  fera  un  moulin  à  scie  sur 
le  bord  du  bassin,  où  il  se  trouve  un  endroit  des  plus  favorables. 
Il  y  a  dans  ces  cantons  des  pépinières  inépuisables,  de  sorte  que 
les  planches  et  les  madriers  ne  reviendraient  pas  au  Roi  à  12.  et 
15  francs,  tandis  qu'il  les  achète  souvent  60  et  80  francs,  et  même 
davantage  dans  ces  dernières  années. 

«  2°  Je  ne  crois  pas  que  nous  dussions  appréhender  aucune 
incursion,  ni  de  la  part  des  Anglais  par  Chouaguen,  ni  de  celle 
des  Iroquois  par  la  rivière  de  la  Présentation,  parce  qu'ils  ne 
pourraient  passer  par  eau  que  sous  le  canon  du  fort  qui  serait 
placé  sur  le  bout  de  la  longue  pointe.  En  revanche  il  serait 
aisé  d'assembler  ici  une  armée  pour  aller  à  Chouaguen  ou 
partout  ailleurs  où  les  Anglais  voudraient  s'établir,  sans  qu'ils 
en  eussent  connaissance.  Il  serait  encore  facile,  au  premier 
avis,  de  couper  le  chemin  à  tous  les  partis  sauvages  qui  entre- 
raient dans  la  colonie,  en  les  allant  attendre  dans  les  endroits 
où  l'on  sait  qu'ils  doivent  nécessairement  passer. 

(i)  De  la  Galissonnière  et  Bigot. 


122  UN    DEFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

«  3*3  Le  sieur  de  La  Force  (i),  conducteur  d^s  bateaux  du 
Roi,  s'offre  à  former  tous  les  ans  cent  cajeux  (2)  de  bois  de 
construction  ici  et  de  les  conduire  jusqu'à  Québec,  pour  le 
même  prix  que  le  roi  donne  aux  autres  entrepreneurs. 

<(  Enfin,  un  établissement  solide  dans  le  bassin  de  la  rivière 
de  la  Présentation,  non  seulement  nous  assurera  la  possession 
du  lac  Ontario  et  fera  la  sûreté  des  forts  Frontenac  et  Niagara, 
mais  occasionnera  désormais  des  voyages  toujours  saufs  de 
crainte  dans  la  rivière  de  Michillimakinac  (3)  et  épargnera 
plus  de  50.000  livres  au  roi  par  an,  dès  qu'il  y  aura  des  habi- 
tants en  état  de  fournir  les  postes  :  il  en  coûte  maintenant 
pour  le  seul  transport  33.000  livres. 

«  Je  ne  suis  entré  dans  ce  détail,  que  parce  que  je  sais  com- 
bien vous  profitez  avantageusement  des  moindres  connais- 
sances pour  le  bien,  trop  heureux  si  mes  réflexions  et  mes  petits 
travaux  peuvent  contribuer  en  quelque  chose  au  bien  de  la 
religion  et  du  service  du  Roi.  Ce  sont  là  toutes  mes  vues  et  mes 
désirs,  et  les  sentiments,  dans  lesquelsje  veux  vivre  et  mourir. 


(i)  Ce  personnage,  Canadien  de  naissance,  a  joué  un  certain  rôle 
dans  les  événements  des  pays  d'en-haut.  Il  fut  garde-magasin  au  poste 
de  La  Présentation.  En  1754,  il  prenait  part  à  l'expédition  de  Jumon- 
ville  et  se  trouvait  encore,  le  8  octobre  1755,  «  détenu  en  prison  à 
la  Virginie  »  (Lettre  de  Vaudreuil  à  Machault)  ;  en  1757,  «  le  nommé 
Laforce,  interprète  »,  dirigeait  des  reconnaissances  de  sauvages  vers 
Lydius;  enfin,  on  le  retrouve  à  Krontenac,  l'année  suivante,  en  qua- 
lité de  «  capitaine  de  bâtiment  »  :  il  s'occupait  alors  de  reconstituer 
notre  flottille  du  lac  Ontario. 

(2)  Longs  trains  de  bois,  disposés  en  quadrilatère  ou  en  polygones 
irréguliers  par  suite  de  la  juxtaposition  d'autres  radeaux.  Dès  que 
la  glace  est  fondue  sur  les  cours  d'eau  canadiens,  les  troncs  d'arbres 
entassés  sur  le  bord  sont  précipités  dans  le  courant  ;  les  «  draveurs  » 
joignent  les  billots  en  cajeux  (cat^eiix,  cayeux,  ou  cages)  de  manière 
à  former  un  large  plancher  mouvant.  On  laisse  alors  le  train  flotter 
à  la  dérive,  tandis  que  les  «gens  qui  font  la  drave  »,  ici  en  bateau, 
ailleurs  à  pied,  armés  de  gaffes,  de  grappins  et  de  haches,  l'accompa- 
gnent pour  dégaser  les  fûts  arrêtés  dans  les  baies  latérales  ou  parmi 
les  rochers,  voire  même  en  pleine  cascade,  au  milieu  des  flots  tour- 
billonnants de  la  rivière  qui  «  tombe  en  foudre  ».  —  Il  faut  noter 
que  parfois  le  mot  cajeux  est  pris  dans  le  sens  de  radeau 
ou  train  de  bois  destiné  à  porter  soit  des  troupes,  soit  de  l'artillerie, 
{Journal  de  Malartic,  p.  236),  et  même  dans  le  sens  de  brulôt. 

(3)  La  rivière  Sainte-Marie  entre  les  lacs  Supérieur  et  Huron, 
peut-être  aussi  les  passes  qui  mettent  en  communication  les  trois 
Grands  Lacs.  M.  Picquet  avait  aperçu  la  «  connexion  »  aujourd'hui 
si  frappante,  qui  existe  entre  le  Saint-Laurent  et  les  «  détroits»  ou 
chenaux  du  Nord-Ouest. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    ))  123 

«  M.  de  Beaudicourt,  dont  la  visite  m'a  été  fort  agréable  et 
bien  avantageuse,  peut  suppléer  de  vive  voix  à  ce  qui  pourrait 
manquer  à  mes  réflexions.  » 

Le  beau  rapport  qu'on  vient  de  lire  ne  révèle-t-il  pas  chez 
son  auteur  les  qualités  les  plus  précieuses,  celles  qu'on  trouve 
le  plus  rarement  réunies  en  un  même  homme?  Après  les 
attaques  injustifiées  dont  son  œuvre  et  sa  personne  furent 
autrefois  l'objet,  notre  compatriote  mérite  à  coup  sûr  l'hom- 
mage que,  de  nos  jours,  on  s'est  plu  à  rendre  à  sa  haute  sagesse, 
à  son  inébranlable  fermeté,  à  son  esprit  pratique,  si  largement 
ouvert  aux  nobles  et  fécondes  initiatives.  On  ne  sait  vraiment 
ce  qu'il  convient  d'admirer  davantage  de  la  foi  religieuse  et 
patriotique  dont  les  ardeurs  consumaient  son  âme,  ou  de 
cette  clairvoyance  qui  lui  permit  de  prévoir  et  de  prophétiser 
en  quelque  façon  les  résultats  les  plus  divers  de  sa  redoutable 
entreprise. 

IV.  —  La  construction  du  fort  (1750) 

La  lettre  du  missionnaire  parvint  au  commandant-géné- 
ral de  la  Nouvelle-France  quelques  jours  à  peine  avant 
que  celui-ci  (i)  transmît  ses  pouvoirs  au  marquis  de  la 
Jonquière,  le  gouverneur  nommé  par  le  roi  depuis  plus  de 
trois  ans  (2). 

Les  préliminaires  d'Aix  la-Chapelle,  rédigés  avec  tant  de 
hâte  au  mois  d'avril  1748,  ne  furent  transformés  en  traité 
définitif  que  six  mois  plus  tard  (3).  Le  glorieux  vaincu  du 
cap  Finisterre  n'avait  pas  attendu  si  longtemps  pour  être  rendu 
à  la  liberté  :  le  13  juillet  1747,  deux  mois  après  la  bataillle,  il 
rentrait  en  France,   «  sur  sa  parole  ».  Néanmoins,  il  ne  put 

(i)  Rappelé  en  France,  la  Galissonnière  fut  nommé  chef  d'escadre 
et  directeur  du  dépôt  des  cartes  et  plans  de  la  marine.  En  ijbo, 
Louis  XV  le  chargea  avec  M.  de  Silhouette  de  représenter  la 
France  aux  séances  de  la  «  Commission  des  Limites  ». 

(2)  La  lettre  de  Maurepas  lui  envoyant  ses  provisions  de  gouver- 
neur est  du  ler  avril  1746  {Arch.  de  la  marine^  dossier  de  la  Jonquière). 

(3)  La  paix  générale  fut  rétablie  le  3o  octobre.  Toutefois  la 
«  proclamation  o  n'en  fut  faite  à  Versailles  que  le  12  février  1749, 
et  la  M  réjouissance  »  eut  lieu  le  lendemain. 


124  UN    DEFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    )) 

aller  prendre  possession  de  son  gouvernement  d'outre-mer 
qu'à  la  fin  du  printemps  de  1749  (i). 

Marin  éprouvé  autant  que  brave  soldat,  le  nouveau  gouver- 
neur fut  accueilli  «  au  milieu  de  l'acclamation  générale  des 
grands  et  des  petits  »  :  la  colonie  lui  témoignait  ainsi  sa  recon- 
naissance d'avoir  combattu  et  souffert  pour  elle  (2).  Toute  la 
correspondance  de  la  Jonquière  montre  son  grand  dévouement 
à  ses  devoirs,  sa  droiture  de  caractère,  son  énergie,  son  activité. 
Toutefois,  il  était  loin  de  posséder  le  génie  militaire  et  les  ta- 
lents administratifs  du  comte  de  la  Galissonnière  (3).  Son 
inexpérience  des  choses  d'Amérique  risquait  de  nous  devenir 
d'autant  plus  fatale  qu'il  se  sentait  peu  de  goût  pour  une 
charge  qu'il  n'avait  acceptée  q^e  sur  les  instances  de  Maurepas. 
Par  suite,  n'était-il  pas  à  craindre  qu'il  se  désintéressât  des 
entreprises  encouragées  par  son  prédécesseur? 

L'œuvre  de  François  Picquet  naissait  à  peine  :  elle  risquait 
d'être  irrémédiablement  compromise  si,  prêtant  l'oreille  aux 
insinuations  perfides,  aux  propos  dénigrants  de  tous  ceux,  — 
ils  étaient  légion,  —  qui  en  méconnaissaient  le  caractère  et 
l'importance,  le  marquis  de  la  Jonquière  ne  s'y  montrait  pas 
favorable  dès  le  premier  jour.  Notre  compatriote  éprouva-t-il 
quelque  inquiétude  de  ce  côté  ?  On  serait  tenté  de  le  croire  en  le 
voyant  «  descendre  >>  à  Montréal  dans  la  seconde  quinzaine 
d'octobre.  Il  ne  serait  toutefois  pas  impossible  que  le  mission- 
naire ait  été  invité  à  entreprendre  ce  yoyage,  suivant  le  désir 

(i)  Il  s'embarqua  à  la  Rochelle  le  2  juin  et  prit  possession  le 
15  août  (Lettre  à  sa  femme,  de  Québec,  19  août  1749).  Dès  le  14  mai 
le  roi   avait  avisé  La  Galissonnière  de  son  prochain   remplacement. 

(2)  «  La  mémoire  récente  des  grandes  actions  qu'il  avait  faites  sur 
mer,  surtout  celle  qui  le  Ht  prendre  prisonnier  et  rendit  un  service 
important  à  la  colonie,  le  fit  regarder  de  bon  œil.  »  (Métn.  sur  les 
aff.  du  Canada,  p.   5.) 

Ci)  «  M.  de  la  Jonquière  étoit  grand,  bien  fait  et  avoit  un  air  impo- 
sant ;  il  étoit  brave  à  l'excès,  mais  il  n'avoit  point  eu  d'éducation. 
Il  ternit  ses  grandes  actions  par  son  avarice.  «  {Ibid.,  p.  26).  Sauf  le 
dernier  trait,  ce  portrait  ressemble  à  celui  que  le  voyageur  suédois 
Kalm  {Voyage  en  Amérique  en  1748)  a  donné  de  la  Jonquière.  Sur 
l'accusation  d'avarice  portée  contre  celui-ci  par  les  Mémoires  et  sur 
l'épithète  d'  «  incapable  »  que  quelques  historiens  lui  ont  appliquée 
avec  un  dédain  trop  facile,  v.  l'ouvrage  du  marquis  de  la  Jonc|uière, 
Le  chef  d'escadre,  marquis  de  la  Jonquière,  gouverneur  général  de 
la  Nouvelle-France,  de  i'j4<^  à  }']52  (Paris,  Garnier.  s.  d.), 
chap.  xv-xxiv. 


FRANÇOIS    PlCQUi-.T    «    LE    CANADIEN    »  125 

qu'il  en  avait  exprimé  dans  sa  lettre  à  la  Galissonnière  :  le  nou- 
veau gouverneur  général  devait  être  désireux  de  se  rensei- 
gner de  première  main  sur  l'homme  et  sur  l'entreprise. 

Quoi  qu'il  en  soit,  François  Picquet  se  trouvait  à  Montréal 
au  début  de  novembre.  Il  fut  reçu  par  le  marquis  de  la  Jon- 
quière,  auquel  il  exposa  l'état  des  travaux  de  la  nouvelle 
mission.  A  la  date  du  20  octobre,  un  fort  palissade  et 
flanqué  d'une  redoute  en  maçonnerie,  une  maison  d'habita- 
tion,un  four,  un  hangar  et  une  écurie  avaient  été  construits 
sur  la  petite  presqu'île  de  Soëgatsi.  D'autre  part,  plus  de 
cent  arpents  de  bois  se  trouvaient  défrichés  et  l'on  s'occu- 
pait activement  à  transformer  en  terres  cultivables  tout  l'es- 
pace conquis  sur  la  forêt,  en  vue  d'y  installer  au  printemps 
des  laboureurs  indigènes. 

Le  gouverneur  félicita  le  missionnaire  de  ces  «  beaux  com- 
mencements »,  l'assura  de  sa  sympathie  et  lui  promit  son 
entière  protection.  Bien  plus,  pour  lui  donner  une  marque 
non  équivoque  de  l'intérêt  très  vif  qu'il  portait  à  son  œuvre,  il 
lui  communiqua  le  texte  même  d'une  dépêche  que  le  nouveau 
ministre  de  la  marine,  A.-L,  Rouillé  (i),  lui  avait  fait  tenir 
quelques  mois  auparavant  (2). 

Cette  pièce  est  pour  nous  doublement  précieuse  :  elle  con- 
firme en  effet  le  récit  qu'on  a  lu  plus  haut  des  démarches 
qui  précédèrent  la  fondation  de  La  Présentation  et  nous 
renseigne  avec  exactitude  sur  les  intentions  secrètes  du 
gouvernement  royal  (3). 

(i)  Antoine-Louis  Rouillé,  comte  de  Jouy  (1689-1761).  Successive- 
ment conseiller  au  Parlement,  directeur  delà  Librairie,  commissaire 
de  la  Compagnie  des  Indes,  il  fut  nommé  secrétaire  d'Etat  à  la 
marine,  le  24  avril  1749  et  ministre  des  affaires  étrangères  en  1754. 11 
mourut  dans  la  charge  de  Grand-Maître  des  postes  qu'il  occupait 
depuis  1757.  «  Son  incapacité  était  généralement  reconnue,  »  écrivait 
à  Frédéric  II  l'ambassadeur  de  Prusse.  De  Bernis  disait  presque  la 
même  chose  :  «  Il  jouait  un  personnage  si  indifférent  dans  les 
conseils  qu'il  sentit  enfin  qu'il  y  était  déplacé.  »  Bernis  et  l'ambas- 
deur  prussien  se  trompaient  tous  deux  :  pendant  son  passage  au 
ministère  de  la  marine,  Rouillé  fit  au  contraire  les  plus  louables 
efforts  en  vue  de  réorganiser  nos  forces  navales. 

(2)  Elle  est  datée  de  Marly,  le  4  mai  1749.  La  Jonquière  était  en 
route  pour  Lectoure,  où  se  trouvait  sa  femme,  et  Rochefort  où  l'at- 
tendait le  vaisseau  Le  Léopard. 

(3)  Archives  du  ministère  des  colonies  {série  o,  vol.  8g,  f°  62  et  s.) 


126  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

Rouillé  fait  d'abord  allusion  aux  lettres  qu'il  venait  d'échan- 
ger avec  le  comte  de  la  Galissonnière,  d'une  part,  et,  de 
l'autre,  avec  le  marquis  lui-même  au  sujet  de  la  dernière  vi- 
site à  Québec  «des  nations  iroquoises»;  puis  il  ajoute  :  «Un 
fort  grand  nombre  de  sauvages  ayant  déclaré  vouloir  em- 
brasser le  christianisme,  il  a  été  proposé  d'établir  une  mis- 
sion du  côté  du  fort  Frontenac  pour  y  en  attirer  le  plus 
qu'on  pourra. 

«  C'est  le  sieur  abbé  Picquet,  missionnaire  zélé  et  auquel 
ces  nations  paraissent  avoir  de  la  confiance  qui  a  été  chargé  de 
la  négociation  qu'il  y  a  à  faire. 

.  «  Il  a  dû  l'année  dernière  aller  choisir  un  terrain,  propre 
à  l'établissement  de  sa  mission,  et  constater  le  plus  précisément 
qu'il  aura  été  possible  à  quoi  l'on  peut  s'en  tenir  par  rapport 
aux  dispositions  de  ces  mêmes  nations.  » 

«  Par  une  lettre  du  5  octobre  dernier,  M.  le  comte  de  la 
Galissonnière  a  informé  que,  quoiqu'on  ne  doive  pas  prendre 
une  confiance  entière  dans  celles  qu'ils  ont  marquées,  il  est 
néanmoins  d'une  si  grande  importance  de  pouvoir  les  diviser, 
qu'il  ne  faut  rien  négliger  de  ce  qui  peut  y  contribuer.   » 

Le  ministre  partageait  absolument  cette  manière  de  voir  ; 
aussi  conclut-il  par  ces  lignes  pressantes  :  «  C'est  par  cette 
raison  que  Sa  Majesté  désire  que  vous  suiviez  le  projet  d'éta- 
blissement proposé  (i).  S'il  pouvait  avoir  un  certain  succès,  il 
ne  devrait  pas  être  difficile  pour  lors  de  faire  entendre  aux 
sauvages  que  le  seul  moyen  de  s'affranchir  des  prétentions  des 
Anglais  sur  eux  et  sur  leurs  terres,  c'est  de  détruire  Choiie- 
guen,  afin  de  les  priver  par  là  d'un  poste  qu'ils  ont  principale- 
ment établi  dans  la  vue  de  pouvoir  contenir  leurs  nations. 
Cette  destruction  est  d'une  si  grande  conséquence,  tant  par 
rapport  à  nos  possessions  que  par  rapport  à  l'attachement 

Lalande  l'a  publiée  (en  partie)  sur  la  copie  que  le  missionnaire  en 
avait  obtenue  du  gouverneur.  La  scrupuleuse  exactitude  du  texte  des 
Lettres  Edifiantes  nous  offre  une  nouvelle  preuve  de  la  conscience 
et  de  l'esprit  critique  avec  lesquels  le  savant  rédigea  sa  notice. 

(i)  On  retrouvera  ce  projet  exposé  à  peu  près  de  même  façon  dans 
le  Mémoire  du  Roy  pour  servir  d'instruction  au  sieur  de  la  j'onquière, 
chef  d^ escadre  des  armées  navales,  gouverneur  et  lieutenant  général 
delà  Nouvelle-France  {Arch.  du  ministère  de  la  marine.  Ordres  du 
roi  ;  Versailles,  3o  avril  1749  ;   signé  :  Louis,  contresigné  :   Rouillé.) 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  I27 

des  sauvages  et  [à  leur]  traite,  qu'il  convient  de  mettre  tout 
en  usage  pour  engager  les  Iroquois  à  l'entreprendre.  Cette 
voie  est  actuellement  la  seule  qu'on  puisse  employer  pour  cela, 
mais  vous  devez  sentir  qu'elle  exige  beaucoup  de  prudence  et 
de  circonspection     « 

François  Picquet  ne  fut  sans  doute  pas  insensible  au  témoi- 
gnage de  l'estime  dans  laquelle  on  le  tenait  à  Versailles  (i), 
mais,  étant  donnés  sa  modestie  et  son  désintéressement,  à 
coup  sûr  il  se  réjouit  bien  davantage  en  constatant  que  l'har- 
monie la  plus  parfaite  continuait  à  régner  entre  le  gouverne- 
ment métropolitain  et  les  autorités  coloniales  au  sujet  de  la 
politique  à  suivre  dans  les  pays  d' en-haut. 

Aussi  bien  les  encouragements  qu'il  reçut  alors,  soit  du  gou- 
verneur général  et  de  l'intendant,  soit  de  ses  supérieurs  ecclé- 
siastiques, en  particulier  de  l'évêque  de  Québec  (2),  venaient 
au  meilleur  moment.  La  constance  du  missionnaire  allait 
être  soumise  à  une  rude  épreuve,  car,  tandis  qu'il  séjournait 
à  Montréal,  de  graves  événements  se  déroulaient  au  bord  de 
rOswégatchie. 

Un  parti  d' Iroquois,  appartenant  à  la  nation  féroce  des 
Agniés,  avait  profité  de  l'absence  de  la  «  Robe  noire  »,  pour 
essayer  de  ruiner  de  fond  en  comble  son  «  habitation  ».  Fal- 
lait-il mettre  cette  criminelle  tentative  uniquement  sur  le 
compte  des  instincts  belliqueux  et  de  la  rage  de  destruction 
qui  animaient  à  l'ordinaire  ces  ennemis  irréductibles  de  la 
France  ?  Devait-on  au  contraire  l'attribuer,  —  en  partie  tout 
au  moins,  — aux  excitations  des  Anglais,  alarmés,  non  sans 


(i)  Voici  ce  qu'on  lit  dans  le  Mémoire  du  Roy  :  «  Sa  Majesté  a  lieu 
d'être  satisfaite  de  la  conduite  de  ces  sauvages  en  général,  ainsi  que 
de  celle  des  missionnaires  ;  mais  celui  qui,  dans  toutes  les  octasions, 
a  jusqu'à  présent  motxtré  le  plus  de  fêle  est  celui  du  Lac  des  deux 
montagnes.  »  La  date  du  mémoire  prouve  que  ces  dernières  lignes 
visent  l'abbé  Picquet. 

(2)  Joignant  ses  instances  à  celles  de  l'intendant  et  du  général, 
l'évêque  avait  écrit  au  ministre  de  la  marine  en  faveur  de  François 
Picquet.  Nous  n'avons  pas  sa  lettre,  mais  voici  la  réponse'  de 
Rouillé,  datée  de  Marly,  le  4  mai  1749  •  «  J^  f^^ai  de  mon  mieux 
pour  cjue  le  sieur  abbë  Picquet  puisse  être  compris  dans  une  des 
jjremières  distributions  que  S.  M.  fera  des  pensions  sur  les  béné- 
fices; et  vous  devez  en  attendant  l'exciter  à  ne  se  pas  relâcher  ». 
{Arch.  du  minist.  des  colonies,  série  B,  vol.  8g,  fo  jj.) 


128  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

motif,  des  progrès  de  notre  influence  parmi  les  sauvages  des 
rives  ontariennes?  Sur  cette  question  délicate,  l'opinion  des  con- 
temporains n'a  guère  hésité,  semble-t-il.  C'est  ainsi  qu'à  la 
date  du  7  novembre  1749,  Céloron  de  Blainville  écrivait  dans 
son  Journal  de  campagne  à  la  Belle-Rivière  ;  «  Je  passais  à 
l'établissement  de  M.  Picquet  ;  son  fort  avoit  été  brûlé,  depuis 
son  départ  pour  le  Mont-Réal,  par  des  sauvages  qu'on  juge 
avoir  été  envoyés  par  les  Anglais  de  Chouaguen.  »  (i). 

L'attaque  des  Peaux-Rouges  se  produisit  à  la  manière 
accoutumée,  c'est-à-dire  à  l' improviste,  alors  qu'il  restait  seu- 
lement trois  soldats  à  la  garde  du  fortin.  Ceux-ci  n'en  firent 
pas  moins  leur  devoir  avec  vaillance  :  l'un  d'eux  eut  même 
le  bras  emporté  par  les  éclats  d'une  arme  qui  se  brisa  entre 
ses  mains.  Ils  parvinrent  à  repousser  les  assaillants  à  coups 
de  fusil,  mais  ils  ne  purent  les  empêcher  de  brûler  une  grange 
pleine  de  foin,  en  même  temps  que  les  palissades  du  fort,  qui 
fut  à  demi  consumé  par  l'incendie.  En  revanche,  les  flammes 
épargnèrent  la  petite  redoute  où  s'étaient  réfugiés  les  défen- 
seurs ;  et  cependant  les  Agniés  y  avaient  mis  le  feu  à  plu- 
sieurs reprises. 

Loin  d'abattre  le  courage  du  missionnaire,  ce  fâcheux  inci- 
dent ne  fit  que  prêter  un  aliment  nouveau  à  son  activité.  Sans 
faiblir  un  seul  instant,  il  se  remit  à  la  tâche  et  bientôt,  sui- 
vant l'expression  de  Parkman,  «  la  mission  ressuscite  de  ses 
cendres  »  (2). 

Aussi  bien,  l'exploit  des  incendiaires  agniés  eut  ce  résultat 
que  ni  eux,  ni  leurs  inspirateurs,  —  s'il  est  vrai  qu'ils  en  eurent, 
—  n'avaient  prévu  :  la  construction  de  nouveaux  ouvrages  de 
défense  au  confluent  du  Saint-Laurent  et  de  l'Osw^égatchie. 
Puisqu'on  voulait  attirer  les  sauvages  à  la  mission  et  les  y 


(i)  Dans  sa  Relation,  le  P.  de  Bonnécamps   s'exprime  à  peu  près 
dans  les  mêmes  termes  (M.  Gosselin,  op.  cit.,  p.  28.) 

(2)  «  Mais  bientôt  la  mission  ressuscite  de  ses  cendres,  et  au  bout 
d'une  année  ou  deux  on  y  voit  un  fort  en  palissades  flanqué  de  bas- 
tions, une  chapelle,  un  magasin,  un  hangar,  une  étable,  des  fours, 
une  scierie,  de  vastes  champs  de  blé  et  de  légumes,  et  trois  villages 
d'Iroquois  avec  quarante-neuf  cabanes  d'écorce  pouvant  loger  cha 
cune  trois  ou  quatre  familles...  Le  gouverneur  du  Canada  envoie  une 
escouade  de  soldats  pour  garder  le  fort,  et  cinq  pièces  de  canon.  » 
Montcalm  and  Wolfe,  tome  I,  p.  66. 


FRANÇOIS    PICQUÉT    «    LE    CANADIEN    »  I  2C> 

retenir,  n'était-il  pas  nécessaire  de  leur  offrir  un  asile  sûr,  de 
les  protéger  contre  les  rancunes  de  leurs  frères  de  race  et  les 
colères  de  nos  rivaux  anglais?  Déjà  quelques  chefs  de  famille 
étaient  venus  dresser  leurs  tentes  au  bord  du  fleuve  ;  il  im- 
portait donc  d'aviser  sans  retard  (i).  Au  surplus,  les  pays 
-d'en-haut  n'étaient  pas  tranquilles  :  les  lieutenants-gouver- 
neurs de  la  Pensylvanie  et  du  Maryland  continuaient  le  petit 
jeu  des  passeports  et  leurs  nationaux  pratiquaient  la  traite 
dans  le  bassin  de  la  Belle-Rivière,  sans  plus  se  soucier  de  la 
course  toute  récente  de  Céloron  que  des  interdictions  rigou- 
reuses portées  par  La  Galissonnière  et  renouvelées  par  son  suc- 
cesseur (2).  Certaines  peuplades  nous  causaient  des  in- 
quiétudes (3).  Bref,  l'ingénieur  Rocbert  de  la  Morandière, 
dont  François  Picquet  connaissait  le  mérite,  fut  chargé  par  le 
gouverneur  de  se  rendre  à  La  Présentation,  pour  y  tracer  les 
plans  d'un  fort  et  en  diriger  les  travaux  (4). 

Grâce  à  l'entrain  dont  le  missionnaire  sut  animer  les  ou- 
vriers, la  besogne  avança  rapidement.  Les  maçons  et  les  char- 


"^  (i)  C'est  —  à  peu  près  —  ce  que  dit  l'auteur  des  Mémoires  sur  les 
aff.  du  Canada,  p.  18  :  «  Dès  lors  que  l'abbé  Picquet  eut  eu  quelques 
familles,  on  parla  de  faire  bâtir  un  fort,  sous  le  prétexte  de  les  pro- 
téger. »  «  Sous  le  prétexte  «  n'est-il  pas  délicieux? 

(2)  «  Cependant  les  gouverneurs  de  Pensylvanie  et  de  Maryland 
continuoient  à  donner  des  passeports  à  ceux  des  marchands  qui  vou- 
loient  s'aventurer  à  aller  commercer  au  delà  des  Appalaches  et  le 
long  de  l'Ohio.  M.  de  la  Jonquière,  pressé  par  les  ordres  de  la  Cour 
d'empêcher,  autant  qu'il  se  pourroit,  cette  manœuvre,  donna  des 
ordres,  en  lySo,  aux  officiers  qu'il  envoya  dans  ces  cantons  d'arrêter 
ces  commerçants  et  d'y  faire  consentir  les  sauvages,  en  leur  faisant 
des  présents  et  en  leur  promettant  les  marchandises  de  ceux  qu'on 
arrêteroit.  On  en  arrêta  trois  qu'on  fit  descendre  à  Montréal,  où  on 
les  interrogea  comme  s'ils  eussent  été  des  criminels.  »  [Mém.  sur  les 
aff.  du  Canada,  p.  10).  Le  lieutenant  de  Céloron  arrêta  les  «traiteurs  » 
anglais  parce  qu'ils  cherchaient  à  soulever  contre  nous  les  sauvages 
et  n'avaient  pas  obéi  à  l'ordre  qu'il  leur  avait  donné  de  se  retirer  de 
pays  que  nous  regardions  comme  nôtres.  De  la  Jonquière  les  inter- 
rogea lui-même  :  convaincus  d'avoir  été  les  agents  du  gouverneur  de 
la  Pensylvanie  auprès  des  Indiens,  ils  furent  expédiés  en  France. 
L'ambassadeur  d'Angleterre  obtint  leur  libération.  Toute  la  procé- 
dure de  cette  curieuse  affaire  fut  rendue  publique  dans  le  Mémo- 
randum de  1756. 

(3)  De  la  Jonquière  écrivait  le  i5  juillet  lySo  :  «  Nous  avons  bien 
des  nations  sauvages  que  les  Anglois  nous  ont  débauchées  :  ce  qui 
nous  cause  une  petite  guerre  avec  ces  nations,  m  (Cité  par  le  Marquis 
de  la  Jonquière,  Op.  cit.,  p.  i3g.)  ^ 

(4)  Ibidem,  p.  i55. 


l30  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

pentiers  venus  de  Montréal,  les  soldats  de  l'escouade  fournie 
par  le  commissaire  des  guerres,  les  sauvages  eux-mêmes  riva- 
lisèrent de  zèle.  On  avait  divisé  les  ouvriers  en  «  ateliers  »  : 
tandis  que  les  uns  creusaient  les  fossés,  dressaient  les  palis- 
sades ou  construisaient  les  murs  des  bastions,  les  autres  bat- 
taient la  terre,  gazonnaient  ou  «  régalaient  » .  «  On  travaillait, 
dit  Lalande,  depuis  3  heures  du  matin  jusqu'à  9  heures  du 
soir.  »  Tant  d'ardeur  justifiait  l'étonnement  de  certains  Peaux- 
Rouges  des  pays  d'en-haut  qui  passèrent  à  La  Présentation 
dans  l'été  de  1750  :  avec  leurs  «  couvertes  »  ils  mesurèrent 
la  longueur  des  murailles  et,  gravemeçit,  assurèrent  aux  ou- 
vriers qu'ils  étaient  dignes  d'être  comparés  aux  castors  ! 

Avec  le  fort  s'élevèrent  peu  à  peu  d'autres  édifices  :  un 
magasin  pour  les  munitions,  les  denrées  et  les  objets  de  traite,, 
dont  le  sieur  La  Force  avait  la  garde  (i)  ;  un  entrepôt  pour  les 
provisions,  une  étable,  des  fours,  enfin  ce  «  moulin  à  scie  » 
qu'en  homme  pratique  François  Picquet  rêvait  d'établir  pour 
le  débit  des  bois.  D'autre  part,  le  défrichement  était  poussé 
avec  activité  :  des  champs  étaient  plantés  en  légumes  ou  ense- 
mencés en  maïs  et  en  blé.  En  un  mot,  les  travaux,  en  voie 
d'exécution  ou  complètement  terminés  vers  l'automne  de 
1750  (2),  représentaient  un  effort  considérable,  même  au 
point  de  vue  financier.  «On  estimait  ces  travaux,  —  écrit  La- 
lande, —  trente  à  quarante  mille  livres; le  missionnaire  les  avait 
faits  pour  3.485  livres,  mais  il  y  mettait  autant  d'intelligence 
que  d'économie  (3).  » 

Si  le  croquis  inséré  dans  les  Mémoires  sur  les  affaires  du  Ca- 
nada ne  nous  offre  pas  une  image  trop  déformée  du  nouveau 

(1)  «  Le  sieur  La  Force,  garde  des  magasins  du  roy  dans  ce  poste.  » 
{Registre  de  la  Présentation) .  V.  p.  122. 

{2)  Le  4  octobre  1 750, de  la  Morandière  écrivait  de  La  Présentation 
au  ministre  de  la  marine  dans  le  but  d'obtenir  de  l'avancement. 
(Cf.  Rapport  sur  les  Archives  canadiennes.  i88j.) 

(3)  De  la  Jonquière  et  Bigot  avaient  écrit  à  Rouillé,  le  8  octo- 
bre 175 1,  à  propos  «  du  fort  et  des  autres  ouvrages  faits  à  La  Présen- 
tation )).  Or  voici  ce  qu'on  peut  lire  dans  la  réponse  du  ministre 
(Gompiègne,  3  juillet  1752)  :  a  II  paraît  que  la  dépense  n'en  a  monté 

3u'à  la  somme  de  (3.343  livres  2  sols  6  deniers.  »  {Arch.  du  ministère 
es  colonies,  série  B,  vol.  g5,f°  36.)  Le  chiffre  donné  par  Lalande  se 
rapporterait  donc  aux  seules  dépenses  faites  pour  la  construction  du 
fort. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  l3l 

fort,  celui-ci  était  carré,  flanqué  de  petits  bastions  en  maçon- 
nerie (i)  à  chacun  de  ses  angles  ;  il  était  entouré  d'un  retran- 
chement et  d'un  large  fossé,  tout  au  moins  sur  l'une  de  ses 
faces,  celle  du  nord.  Ses  courtines,  très  élevées,  avaient  été 
faites,  à  la  façon  indienne,  avec  de  gros  pieux  de  cèdres  plan- 
tés en  terre.  On  croit  apercevoir,  tout  au  sommet,  la  tradition- 
nelle galerie  pour  les  défenseurs,  sorte  de  parapet  garni 
de  doubles  pièces  de  bois  à  l'épreuve  des  fusils  et  percé 
de  gouttières,  destinées  à  parer  aux  attaques  par  le  feu. 

La  porte  principale  s'ouvre  au  nord,  juste  en  face  du  con- 
fluent des  cours  d'eau  et  à  l'intérieur  d'une  enceinte,  égale- 
ment palissadée,  où  l'on  distingue  des  cabanes  iroquoises. 
Notons  enfin  que  la  courtine  défendant  le  front  septentrional 
est  non  seulement  protégée  par  un  marécage,  mais  qu'elle 
semble  avoir  été  disposée  pour  supporter  de  l'artillerie.  Nous 
savons  par  ailleurs  qu'après  avoir  reçu  les  munitions  de 
guerre  qu'il  avait  réclamées  dès  son  arrivée  au  Canada,  le  mar- 
quis de  la  Jonquière  fit  présent  à  l'abbé  Picquet  de  cinq  canons 
«  pour  inspirer  confiance  aux  sauvages  et  se  défendre  au  be- 
soin »  (2).  Un  peu  plus  tard,  si  nous  en  croyons  Lalande,  les 
ouvrages  de  La  Présentation  furent  armés  de  «  sept  petits 
pierriers  et  de  onze  pièces  de  quatre  à  six  livres  à  la  balle  ». 

Uniquement  destiné  dans  le  principe  à  protéger  le  village 
iroquois  de  la  mission,  ce  fort  n'avait  qu'une  médiocre  valeur 
défensive.  Peut-être  François  Picquet  éprouva- t-il  à  cet 
égard  quelques  désillusions  ;  il  semble,  en  effet,  que  lorsqu'il 
écrivait  au  comte  de  la  Galissonnière  :  «  Un  fort  sur  cette 
pointe  seroit  imprenable  à  cause  qu'il  seroit  impossible  d'en 
faire  les  approches  et  que  rien  ne  commanderoit  »,  il  pensait 
à  des  ouvrages  de  fortification  plus  sérieux  que  ceux  dont  la 
Morandière  fournit  les  plans.  Les  événements  vinrent  bientôt 
démontrer  leur  insuflisance. 

Bien  que  peu  défensif ,  le  fort  de  La  Présentation  n'en  devait 
pas  moins  offrir  des  proportions  assez  considérables,  puisque 


(i)  C'était  peut-être  ce  qu'on  désignait  alors  en  Canada  par  le  mot 
«  blagouses  »  (Cf.  black-nouse,  blokhaus),  bastions  faits  de  bois  et 
de  pierres. 

(2)  Marquis  de  la  Jonquière,  op.  cit.,  p.  i55. 


l32  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

ses  bastions  servaient  au  logement  du  missionnaire,  du  com- 
mandant, du  garde-magasin  et  enfin  de  la  garnison  (i). 

Dès  la  fin  de  l'année  1749,  Drouët  de  Beaudicourt  était 
venu,  à  la  tête  d'une  escouade  de  trente  hommes,  prendre 
possession  du  fort  dont  il  fut  ainsi  le  premier  commandant  (2) , 
Céloron  de  Blainville,  rappelé  du  Détroit  (3),  lui  succéda  et, 
après  la  mort  du  marquis  de  la  Jonquière  (4),  Céloron  fut  lui- 
même  remplacé  par  le  lieutenant  Boucher  de  la  Périère  (5). 

Par  une  exception  flatteuse  pour  François  Picquet,  la  haute 
administration  du  nouveau  poste  lui  fut  entièrement  réservée. 
«  On  y  mit  un  commandant  et  un  garde-magasin  ;  on  enjoi- 
gnit au  commandant  d'avoir  beaucoup  d'égard  pour  l'abbé 
Picquet  ;  on  le  mit  pour  ainsi  dire  sous  sa  tutelle  et  on  donna 
toute  permission  à  ce  prêtre  de  gérer  et  administrer  les  ma- 
gasins ;  en  un  mot,  tout  fut  sous  ses  ordres  »  (6).  Un  autre 
document  contemporain  renferme  cette  indication  non  moins 


(i)  V.  Journal  de   Malartic,   à  la  date  du  28   juillet    1755,   p.    16. 

(2)  <t  M.  Drouët  de  Beaudicourt,  lieutenant  d'infanterie  et  com- 
mandant audit  poste.  »  {Registre  de  La  Présentation,  acte  du  9  jan- 
vier 1750.) 

(3)  Les  Mémoires  sur  les  aff.  du  Canada  (pp.  12  et  y3)  affirm.ent 
que  le  gouverneur  Duquesne  se  vit  obligé  par  la  conduite  «  hau- 
taine »•  de  cet  officier  et  sur  des  plaintes  formulées  contre  lui  par  les 
habitants  du  Détroit,  de  le  rappeler  de  ce  poste.  Mais  Céloron  était 
déjà  commandant  à  La  Présentation  dans  l'automne  de  175 1,  comme 
le  prouve  cet  acte  du  Registre  (9  novembre)  :  «  Vu  la  permission 
accordée  par  M.  le  marquis  de  la  Jonquière,  gouverneur  général  du 
Canada,  au  sieur  de  Rigauville,  enseigne  d'infanterie,  nls  de  feu 
Nicolas-Biaise  de  Rigauville,  capitaine,  et  de  feue  dame  Marie- 
Françoise  Pachot,  de  se  marier  à  La  Présentation  avec  demoiselle 
Louise-Suzanne  Céloron  de  Blainville,  fille  du  sieur  Jean-Baptiste 
Céloron  de  Blainville,  lieutenant  d'infanterie,  chevalier  de  l'ordre 
militaire  et  royal  de  Saint-Louis,  commandant  au  fort  de  La  Présen- 
tation, et  de  dame  Suzanne  Piot  de  l'Angloiserie...  » 

(4)  Le  marquis  de  la  Jonquière  avait  rappelé  Céloron  du  Détroit 
et  l'avait  envoyé  à  La  Présentation,  —  c'était  une  demi-disgrâce,  — 
parce  qu'il  n'avait  pas  exécuté  ses  ordres,  à  savoir  :  «  faire  coup  sur 
les  Miamis  et  se  rendre  maître  par  la  force  des  armes  du  fort  de  la 
Demoiselle  »  (Cf.  lettre  de  la  Jonquière  à  Rouillé,  25  octobre  175 1, 
citée  dans  le  marquis  de  la  Jonquière,  op.  cit.,  p.  223).  Le  gouver- 
neur étant  mort  le  17  mars  1752,  il  est  vraisemblable  que  Céloron 
quitta  La  Présentation  vers  cette  époque. 

(5)  Fils  de  l'enseigne  Boucher  de  la  Perière  qui  prit  part  à  la 
fameuse  expédition  d'iberville  à  Terre-Neuve  en  1696.  Le  lieutenant 
était  à  La  Présentation  le  29  mai  1752.  (Cf.  Registre  à  cette  date.) 

(6)  Mém.  sur  les  aff.  du  Canada,  p.  18. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CA.N.VD1EN    ))  1  33 

précise  :  «  Il  y  a  dans  le  fort  un  capitaine  de  la  Colonie  com- 
mandant, mais  le  gouvernement  pour  la  police  intérieure  et 
extérieure  est  ecclésiastique  »  (i).  Ainsi  les  membres  de  ce 
«  triumvirat  »,  comme  s'exprime  Parkman  (2),  «  qui  gouver- 
nait les  postes  avancés  de  l'Ouest  et  y  représentait  ces  princi- 
pes vitaux  :  la  religion,  la  guerre  et  le  commerce  «,  c'est  à- 
savoir  l'aumônier,  le  commandant  et  le  garde-magasin,  se  re- 
trouvaient au  fort  de  La  Présentation,  mais  le  premier  avait  le 
pas  sur  les  deux  autres  :  à  lui  incombait  la  responsablilité 
totale  du  «  gouvernement  ». 

Ce  fait  curieux  ne  s'explique  pas  seulement  par  le  système 
des  concessions  de  postes,  inauguré  par  le  comte  de  la  Galis- 
sonnière  et  continué  par  son  successeur  ;  il  s'explique  encore 
par  les  circonstances  qui  accompagnèrent  la  fondation  même 
de  la  mission  et  surtout  par  les  avantages  politiques  et  reli- 
gieux, plutôt  que  militaires  et  commerciaux,  que  l'on  atten- 
dait d'une  création  due  presque  uniquement  à  l'initiative  et 
aux  efforts  soutenus  du  missionnaire.  l_-  -  ili:    •    ■    -^■/ 

(i)  Journal  de  Bougainville,  à  la  date  du  26  juillet  ijSô.  —  Le 
tass.  à\x  Journal  de  l  Expédition  d'Amérique,  commencée  en  ijSô,  le 
i5  mars,  est  en  la  possession  d'une  descendante  de  Bougainville. 
L'abbé  Casgram  en  a  reproduit  un  texte  tronqué,  fautif,  dans  la  Col- 
lection des  manuscrits  du  maréchal  de  Lévis  (Québec,  Demers,  1889- 
1895). 

(2)  Montcalm  and  Wolfe,  t.  I,  p.  70. 


l34  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 


CHAPITRE   V 

Les  Progrès  de  la  mission. 
(1750-1754) 
I.  —  Philippe  de  Joncaire  collaborateur  de  François  Picquet. 

A  peine  l'établissement  de  La  Présentation  était-il  fondé 
que  les  Indiens  venaient  s'y  fixer  en  grand  nombre,  attirés, 
comme  l'abbé  Picquet  l'avait  prévu,  par  l'heureuse  situation 
du  poste,  la  beauté  même  du  site  et  surtout  par  la  fertilité 
d'un  sol  vierge  encore.  Forêts  et  plages  offraient  en  outre 
de  précieuses  ressources  pour  la  chasse  et  la  pêche.  Dès  la 
première  année,  c'est-à-dire  pendant  les  derniers  mois  de 
1749,  six  chefs  de  famille  s'y  établissaient  à  demeure  et  quatre- 
vingt-sept  en  1750. 

~  C'était  là  un  résultat  fort  appréciable  ,étant  donnée  l'extrême 
sévérité  du  missionnaire  sur  certains  articles  qui  imposaient 
aux  nouveaux  «  domiciliés  »  les  plus  durs  sacrifices.  L'action 
personnelle  de  notre  compatriote  entrait  pour  la  plus  grande 
part  dans  ces  premiers  succès.  Il  est  pourtant  juste  d'en  attri- 
buer aussi  le  mérite,  —  et  François  Picquet  se  faisait  un 
devoir  de  le  proclamer  bien  haut,  —  à  tous  ceux,  prêtres,  offi- 
ciers, soldats  et  colons,  que  le  marquis  de  la  Jonquière  lui 
avait  donnés  comme  collaborateurs. 

Au  mois  de  mai  1750,  le  gouverneur  vint  à  Montréal  pour 
y  recevoir  les  compliments  des  nations  iroquoises.  L'abbé 
Picquet  lui  présenta  la  députation  sauvage  ;  et  le  chef  presque 
centenaire  des  Goyogouens  prononça  la  petite  harangue 
traditionnelle  :  «  Sitôt,  mon  Père,  votre  arrivée  connue,  les 
Cinq-Nations  ont  résolu  de  vous  prier  de  recevoir  le  même 
nom  que  M.  de  la  Galissonnière  :  nous  l'appelions  Skénon, 
ce  qui  veut  dire  «  la  Paix  ».  Il  avait  grand  soin  de  toutes  nos 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    » 


l35 


nations.  Nous  espérons,  mon  Père,  que  vous  aurez  pour  nous 
les  mêmes  bontés...   »  (i). 

Le  marquis  remercia,  promit  aux  Indiens  sa  bienveillance 
€t,  en  homme  qui  sait  ce  que  parler  veut  dire,  leur  fit  distri- 
buer sans  retard  force  présents  de  traite.  Au  surplus,  tout  en 
se  déclarant  très  flatté  de  porter  à  l'avenir  le  beau  nom  de 
«  Pacifique  »,  il  ne  manqua  point  d'insister  sur  la  fidélité  de 
«  ses  enfants,  les  braves  Goyongouens  » ,  et  sur  les  services 
qu'ils  venaient  de  nous  rendre  pendant  la  guerre. 

Une  semaine  plus  tard,  l'abbé  Picquet  regagnait  les  hauts 
pays.  Avec  l'agrément  du  gouverneur,  il  emmenait  au  bord 
de  rOswégatchie  l'officier  le  plus  capable  peut-être  de  le 
seconder  activement  dans  son  œuvre  patriotique  :  Philippe 
Chabert  de  Joncaire. 

L'aîné  des  deux  fils  du  célèbre  coureur  de  bois,  Louis- 
Thomas  de  Joncaire  (2),  jouissait  d'une  très  grande  influence 
parmi  les  Cinq-Nations.  Son  père  avait  été  jadis  adopté 
par  une  de  leurs  tribus  (1721).  Quant  à  lui,  fixé  depuis  nom- 
bre d'années  au  milieu  des  Peaux-Rouges,  qui  le  considé- 
raient comme  l'un  d'entre  eux,  non  seulement  il  menait  leur 
genre  de  vie,  mais  il  s'était  marié  avec  une  «  squaw  »  iroquoise, 
dont  il  avait  eu  des  enfants. 

L'autorité  particulière  que  lui  conféraient  les  services  rendus 
aux  sauvages  par  son  père,  par  son  jeune  frère,  Daniel,  sieur 
de  Clausonne,  et  par  lui-même  ;  les  liens  de  parenté  qui  l'unis- 
saient à  plusieurs  familles  tsonnontouanes  ;  son  expérience  des 
mœurs  indiennes  et  sa  parfaite  connaissance  des  dialectes 
iroquois  en  faisaient  le  plus  précieux  des  auxiliaires  pour 
l'abbé  Picquet.  Tout  porte  à  croire  du  reste  que  ce  fut  sur  les 
instances  de  celui-ci  que  Philippe  de  Joncaire  fut  détaché 
à  La  Présentation,  avec  un  brevet  de  capitaine  sans  compagnie, 
«  afin  de  n'être  point  distrait  de  sa  résidence  par  son  service  ». 


(i)  Arch.  du  ministère  de  la  Marine.  Dossier  La  Jonquière:  pièce 
portant  la  suscription  :  «  A  M.  le  Marquis  de  la  Jonquière,  gouverneur 
lieutenant-général  pour  le  Roi  dans  la  Nouvelle-France.  » 

(2)  Louis-Thomas  Chabert,  sieur  de  Joncaire,  né  aux  environs 
d'Arles  en  Provence.  Il  fut  interprète  du  roi  et  lieutenant  dans  les 
troupes  de  la  colonie. 


l36  UN    DÉFENSliUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

En  tout  cas,  la  mission  dont  il  était  chargé  n'avait  rien  à 
voir  avec  le  motif  mis  en  avant  par  l'auteur  des  Mémoires 
sur  les  affaires  du  Canada,  qui,  après  avoir  proclamé  fausse- 
ment le  «  peu  de  succès  »  obtenu  par  le  missionnaire,  s'em- 
presse d'ajouter  :  «  C'est  pourquoi  le  sieur  de  Joncaire  aîné 
fut  dépêché  pour  aller  demeurer  parmi  les  Iroquois  et  dans 
le  village  qu'il  jugeroit  le  plus  convenable  à  ses  négociations.  »  (i) 

En  réalité, les  instructions  données  au  «capitaine  Philippe» 
lui  recommandaient  simplement,  mais  avec  une  insistance 
significative,  de  seconder  de  tout  son  pouvoir  l'abbé  Picquet 
dans  sa  délicate  entreprise.  Un  point  spécial  était  touché,  celui 
des  négociations  qu'il  convenait  de  faire  avec  les  Agniés,  en 
vue  «  de  les  amener  à  quitter  totalement  le  parti  des  Anglois 
et  de  leur  offrir  telles  commodités  et  tels  avantages  qu'ils 
voudroient  pour  les  faire  quitter  leurs  établissements  et  en 
chercher  un  parmi  nous  »  (2) . 

Cette  politique  était  précisément  celle  que  préconisait  notre 
compatriote  et  qu'il  s'efforçait  de  poursuivre  depuis  dix  ans. 
Mieux  que  personne  il  savait  quelle  étroite  alliance  unissait 
le  plus  redoutable  des  Cantons  iroquois  aux  Colonies  anglaises. 
«  Ils  et  oient  les  seuls  attachés  directement  aux  Anglois,  et  les 
seuls  qui  avoient  persévéré  jusqu'alors  dans  la  haine  de  leur 
nation  pour  nous.  »  L'incendie  du  fort  provisoire,  à  l'automne 
précédent,  prouvait  bien  qu'ils  n'avaient  guère  varié  dans 
leurs  sentiments  hostiles.  Malgré  tout,  François  Picquet  con- 
servait l'espoir  d'entamer  un  jour  le  bloc  de  granit  formé  par 
ces  ennemis  implacables  de  la  France. 

Pour  atteindre  ce  but,  le  fondateur  de  La  Présentation  comp- 
tait beaucoup  sur  l'influence  de  son  nouveau  collaborateur. 
Les  de  Joncaire,  père  et  fils,  avaient  jusqu'à  présent  réussi  à 
balancer  les  efforts  du  fameux  William  Johnson  (3),  le  plus 


(i)  Mémoires...  p.  18.  Les  éditeurs,  fort  négligents,  de  1838  ont 
imprimé  :  «  le  sieur  de  la  Jonquière  aîné  »,  et  plus  loin  «  les  Ouvriers  » 
pour  «  les  Agniés  ». 

(2)  Ibid. 

(3)  William  Johnson  fut  l'agent  le  plus  actif  et  le  plus  heureux  de 
l'Angleterre  au  pays  iroquois.  C'est  lui  qui  battra  en  1755  l'armée  de 
Dieskau.  Créé  plus  tard  barpnnet  en  récompense  de  ses  services,  il 
signera  le  traité  du  3  avril  1764  entre  le  roi  Georges  et  les  Six-Nations 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  187 

accrédité  des  Anglo-Américains  auprès  des  Cinq-Nations.  Ce- 
lui-ci, installé  à  quelques  lieues  de  Corlar,  en  plein  pays  agnié, 
travaillait  depuis  longtemps  avec  une  énergie  farouche  au 
triomphe  de  la  cause  britannique.  Il  s'agisssait  donc  de  battre 
en  brèche  l'autorité  qu'il  avait  acquise,  et,  par  les  Tsonnon- 
touans,  amis  et  alliés  des  Joncaire,  de  peser  le  plus  possible 
sur  les  conseils  des  Cantons. 

De  la  sorte,  on  parviendrait  sans  doute  sinon  à  changer 
radicalement  les  dispositions  des  Agniés  à  -notre  égard,  à  les 
mettre,  tout  au  moins,  dans  l'impossibilité  de  nous  nuire,  en 
les  isolant  de  leurs  frères  de  race.  Au  surplus,  une  partie  des 
Iroquois  se  rendaient  parfaitement  compte  de  leur  situation 
critique  entre  les  «  deux  géants  »  qui  se  disputaient  leur  allian- 
ce. C'est  ce  qu'un  chef  exprimait  un  jour  sous  une  forme  naïve, 
mais  avec  une  rare  perspicacité  :  «  Le  Français,  —  disait-il,  — 
nous  attire  d'un  côté,  l'Anglais  de  l'autre.  Tous  les  deux  nous 
donnent  des  raisons  spécieuses.  L'Anglais  nous  dit  de  nous 
défier  du  Français  qui  a  de  l'esprit  et  qui  tâche  de  nous  trom- 
per finement.  Chaque  nation  nous  accable  de  présents.  Pour 
nous,  ce  que  nous  savons  c'est  que  le  Maître  de  la  vie  nous  a 
donné  l'île  de  l'Amérique  à  nous  autres  sauvages  qui  l'habi- 
tons. Nous  ne  comprenons  rien  aux  prétentions  des  Anglais  et 
des  Français.  Nous  ignorons  le  motif  secret  qu'ils  ont  de  nous 
faire  la  guerre.  Notre  véritable  intention  est  de  rester  neutres. 
Vous  êtes  tous  les  deux  si  gros  que  nous  nous  voyons  écrasés 
malgré  nous  »  (i). 

Ce  Cassandre  chagrin  ne  manquait  pas  de  bon  sens,  mais 
il  avait  oublié  l'histoire  de  ses  aïeux.  Après  avoir  déchaîné 
eux-mêmes  «  la  guerre  inexpiable  »,  les  periîdes  Iroquois 
étaient  assez  mal  venus  à  s'en  plaindre.  Au  reste,  autant  par 
leur  propre  faute  que  par  celle  des  événements,  ils  se  trouvaient 
alors  dans  une  situation  telle,  qu'il  ne  leur  était  plus  loisible 


(les  Tuscaroras  s'étaient  joints  aux  cantons  primitifs).  A  sa  mort 
(en  1774),  son  fils  John  Johnson  hérita  de  ses  titres  de  «  colonel  des 
Six-Nations  »  et  de  «  surintendant  général  pour  les  affaires  sauva- 
ges. »  (Cf.  Stone,  Life  of  sir  William  Johnson,  tome  I,passim). 

(i)  PoucHOT,  Mémoires  sur  la  dernière  guerre  de  r Amérique  septen* 
irionale  (Yverdon,  178 1),  tome  II,  p.  21. 


l38  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    ce    NOUVELLE-FRANCE    » 

de  conserver  cette  neutralité,  à  laquelle  les  plus  prudents  d'entre 
eux  songeaient  à  s'accrocher  comme  à  leur  dernière  planche 
de  salut  :  ils  devaient  se  décider  entre  l'Angleterre  et  la  France. 

L'abbé  Picquet  était  de  cet  avis,  résolument.  Il  n'hésitait 
pas  davantage  sur  le  choix  que  la  sagesse  dictait  aux  Cinq- 
Nations.  Sur  ce  point  son  patriotisme  s'accordait  à  merveille 
avec  les  aspirations,  aussi  nobles  que  désintéressées,  de  sa 
foi  religieuse.  Pour  lui,  depuis  le  jour  où  le  plus  illustre  de  nos 
explorateurs,  Champlain,  avait  pénétré,  le  premier,  dans  le 
bassin  des  Grands  Lacs,  ces  contrées  aux  horizons  infinis 
faisaiejnt  partie  du  domaine  de  la  France.  N'y  avait-elle  pas 
conquis  un  double  droit  imprescriptible,  celui  de  premier 
occupant  et  celui  de  puissance  essentiellement  civilisatrice? 
N'était-ce  pas  assez  de  ces  deux  titres  pour  justifier  aux 
yeux  des  autres  peuples  son  établissement  en  plein  pays 
barbare? 

François  Picquet  pouvait  d'autant  moins  se  désintéresser 
de  l'avenir  politique  des  Indiens  que,  «  dans  le  plan  de  la 
colonisation  anglaise,  il  n'était  tenu  aucun  compte  de  leurs 
tribus  »,  tandis  que,  dans  le  nôtre,  «  elles  étaient  tout  ))(i). 

Au  fait,  jusqu'à  la  date  récente  où  l'ambition  et  l'intérêt 
avaient  conduit  dans  la  vallée  de  la  Belle-Rivière  les  pas  in- 
quiets des  Anglo- Américains,  ceux-ci  n'avaient  guère  laissé 
paraître  à  l'égard  des  indigènes  qu'indifférence  ou  hostilité. 
Beaucoup  plus  tard,  et  sauf  d'honorables  exceptions  (2),  les 
nouveaux  envahisseurs  —  ils  se  recrutaient  trop  souvent  dans 
l'écume  de  la  population  (3)  —  n'apportaient  encore  aux 
sauvages  ni  idées  élevées,  ni  bienfaits  véritables.  Marchan- 
dises et  boissons,  voilà  tout  ce  qu'ils  leur  offraient.  En  revan- 

(i)  Cette  remarque  est  de  Francis  Parkman.  {Pioneers  of  France  in 
ihe  New  World,  édit  de  Boston,  1865, p.  417  ;  trad.  française,  Paris, 
Didier,  1874). 

(2)  Comme  les  pacifiques  frères  moraves,  qui  tâchaient  d'inspirer 
aux  Indiens  l'horreur  des  cruautés  dont  ils  se  souillaient  d'ordinaire. 
Cf.  Frédéric  Post's  Journal. 

(3)  Dinwiddie,  gouverneur  de  la  Virginie,  écrivait  au  gouverneur 
de  la  Pensylvanie,  Hamilton,  en  parlant  de  ces  trafiquants  :  «  They  ap- 
pear  to  me  to  be  in  gênerai  a  set  of  abandoned  wretches  ».  Et  son  collè- 
gue lui  répondait  :  «  I  concur  with  you  in  opinion  that  they  are  a  very 
licencious  people.  »  (Cité  par  Parkman,  Ibid.) 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  109 

che,  ces  trafiquants  étaient  aussi  riches  de  ces  articles  qu'ils 
étaient  dépourvus  d'idéal  et  de  zèle  civilisateur. 

Encore  aurait-on  pu  donner  des  éloges  à  leur  esprit  pratique, 
s'ils  avaient  adopté  une  conduite  plus  humaine  dans  leurs 
rapports  avec  les  Peaux-Rouges.  Mais  leur  rapacité,  leur 
dureté  formèrent  trop  souvent  un  saisissant  contraste  avec 
«  l'esprit  de  mansuétude  »,  avec  lequel  agissaient  d'ordinaire 
les  colons  français  (i) .  A  l'étemel  honneur  de  ces  derniers,  on 
a  le  droit  de  répéter  bien  haut  avec  Parkman  :  «  Paisibles, 
bénignes  et  bienfaisantes  furent  les  armes  de  leur  conquête. 
La  France  cherchait  à  soumettre  non  par  le  sabre,  mais  par 
la  croix  ;  elle  aspirait  non  pas  à  écraser  et  à  détruire  les 
nations  qu'elle  envahissait,  mais  à  les  convertir,  à  les  civiliser 
et  à  les  embrasser  dans  son  sein  comme  ses  enfants.  »  Ce  té- 
moignage d'un  historien  illustre,  américain  et  protestant  tout 
ensemble,  ne  saurait  paraître  suspect. 

L'abbé  Picquet  était  dans  la  pure,  dans  la  belle  tradition 
française.  Pour  son  cœur  de  prêtre,  les  Indiens  étaient  des 
frères  qu'il  fallait  doucement  amener  au  Christ  Jésus,  Lumière 
et  Salut  du  monde;  pour  son  cœur  de  Français,  c'étaient  des 
amis  qu'il  fallait  réunir  autour  de  l'unique  drapeau,  du  dra- 
peau qui  symbolisait  tout  à  la  fois  la  civilisation  catholique 
et  la  patrie  française. 

Jaloux  de  donner  à  sa  nouvelle  mission  tous  les  dévelop- 
pements qu'elle  comportait,  notre  compatriote  entreprit, 
dans  l'été  de  1571,  un  grand  voyage  d'exploration  autour  du 
lac  Ontario.  Le  but  principal  de  cette  expédition  était  de  faire 
le  plus  possible  de  recrues  iroquoises  (2). 


(i)  «  Les  colons  français,  —  dit  Parkman  —  agirent  à  l'égard 
de  l'inconstante  et  sanguinaire  race,  qui  réclamait  la  souveraineté  de 
cette  terre,  dans  un  esprit  de  mansuétude  bien  propre  à  contraster 
d'une  manière  éclatante  avec  la  cruauté  rapace  des  Espagnols  et  la 
dureté  des  Anglais.  »  {Ibidem.) 

(2)  Lalande  raconte  cette  expédition  avec  un  certain  luxe  de 
détails  ;  nous  suivrons  son  récit  en  y  apportant  les  compléments  et  les 
éclaircissements  nécessaires.  M.  Gosselin  cite,  sans  autre  référence,  un 
Journal  qui  peut  servir  de  mémoire  du  voyage  que  j'ai  fait  sur  le  lac 
Ontario  pour  attirer  au  nouvel  établissement  de  La  Présentation  les  sau- 
vages des  Cinq-Nations. 


140  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 


II.  —  Voyage  autour  du  lac  Ontario   (1751). 

Le  10  juin,  à  l'aurore,  la  flottille  du  missionnaire  quittait 
le  mouillage  de  La  Présentation,  saluée  par  une  décharge  des 
canons  du  fort.  Elle  se  composait  modestement  d'un  «  bateau 
du  roi  »,  dans  lequel  François  Picquet  avait  pris  place  en 
compagnie  de  six  Canadiens,  et  d'un  canot  d'écorce  (i)  que 
montaient   «  cinq  sauvages  affidés  ». 

Ce  jour-là,  le  ciel  était  merveilleusement  pur.  Le  soleil  du 
matin  glaçait  de  rose  la  robe  verte  du  fleuve  et  les  brunes 
silhouettes  des  arbres, profilés  sur  la  rive,  s'avivaient  de  tons 
de  pourpre  et  d'or.  Assis  sur  les  prélarts  du  bateau,  le  mis- 
sionnaire et  ses  compagnons  devisaient  gaiement  ou  chantaient 
les  airs  des  voyageurs  :  La  claire  fontaine,  Vive  la  Canadienne, 
tout  le  répertoire  des  vieilles  chansons  naïves  qui  charment 
encore  les  veillées  de  «  nos  gens  d'outre-mer  ». 

Les  embarcations  gagnèrent  à  l'aviron  la  Pointe-au-Baril  (2) , 
où  l'on  aborda  vers  dix  heures.  On  y  prit  sur  l'herbe  un 
frugal  déjeuner,  égayé  au  dessert  par  l'aubaine  de  «  bluets  » 
cueillis  par  les  sauvages  dans  des  cassots  d'écorce. 

Dans  l'après-midi,  on  entrait  dans  les  îles  Toniata,  l'extra- 
ordinaire archipel  aux  paysages  fameux,  aux  sites  ravissants, 
comme  en  offrent  seuls  les  bords  de  l'Ottawa,  en  particulier 
vers  ce  Lac  des  Deux-Montagnes,  où  la  pensée  du  mission- 
naire se  reportait  toujours. 

Dans  une  de  ces  charmantes  étendues  d'eau  tranquille, 
caractéristiques  de  sa  vallée  fluviale,  le  Saint-Laurent  est 
semé  d'une  poussière  de  continents  en  miniature,  les  «  Mille- 


(i)  Il  s'agit  ici  du  canot  indien,  en  forme  d'auge,  à  trois,  cinq  ou 
huit  places.  Plus  légères  que  celles  de  bois,  ces  embarcations  servaient 
pour  les  voyages  dans  les  pays  d'en-haut.  Les  «  habitants  »  en  avaient 
pour  traverser  le  Saint- Laurent  et  porter  leurs  denrées  au  marché  : 
ils  y  entassaient  jusqu'à  huit  quintaux.  (V.  Malartic,  Journal,  p.  8  et 

Ï9-). 

(2)  A  trois  lieues  en  amont  de  La  Présentation,  sur  la  rive  gauche  du 
Saint-Laurent. 


FRANÇOIS    PICQUET    LE    «    CANADIEN    »  141 

Iles  »  (i)  des  géographes  modernes.  Une  semblable  appel- 
lation :  les  «  Mille-Iles  »  peut  paraître  fantaisiste  et  l'on  est 
tenté  de  pardonner  en  souriant  à  la  licence  —  américaine  — 
de  l'expression.  Et  pourtant  ce  n'est  pas  les  «  Mille-Iles  » 
qu'on  devrait  dire,  mais  les  «  Deux  Mille  )),car  leur  nombre  est 
de  dix-huit  cents,  et  plus  encore,  si  l'on  compte  tous  les  écueils 
qui  émergent  ou  disparaissent  selon  les  oscillations  du  courant. 
Iles  et  îlettes  sont  séparées  par  d'étroits  chenaux,  qui  sil- 
lonnent le  fleuve  d'un  réseau  presque  inextricable.  On  reste 
stupéfait  de  leur  pittoresque, de  leur  variété,  des  innombrables 
combinaisons  qu'elles  forment,  flottant  pour  ainsi  dire,  isolé- 
ment ou  en  groupe,  à  la  surface  des  eaux.  Quelques-unes, 
fort  grandes,  enclosent  des  prairies  et  des  forêts;  d'autres  ne 
sont  que  des  bouquets  de  verdure,  ou  même  ne  portent  qu'un 
arbre  au  branchage  étalé.  Tel  bras  du  fleuve  est  si  étroit 
que  les  bateaux  y  glissent  sous  les  ramures  enchevêtrées, 
comme  dans  les  avenues  d'un  vieux  parc  ;  tel  autre 
bras,  au  contraire,  s'élargit  et  prend  l'aspect  d'une  beUe  nappe 
lacustre,  gigantesque  émeraude  encerclée  d'argent. 

A  travers  les  méandres  de  ce  labyrinthe  liquide,  l'abbé  et 
ses  compagnons,  tantôt  perchant,  tantôt  nageant  (2),  goûtè- 
rent le  charme  de  la  plus  délicieuse  et  de  la  plus  étrange  navi- 
gation (3).  L'on  fit  de  nouveau  halte  pour  permettre  aux 
Canadiens  de  fumer  et  laisser  aux  rameurs  le  temps  de  se 
reposer. 

A  la  nuit  tombante,  on  tira  les  barques  au  sec,  comme  on 
devait  le  faire  chaque  soir,  pour  les  mettre  à  couvert  des  va- 
gues et  des  sautes  de  vent  ;  on  dressa  la  chaudière  ;  on  pré- 


(r)  V.  The  Thousand  Islands  (Morriss,  Portland,   1907). 

(2)  «  Nager  »,  pour  les  bateliers  canadiens,  c'est  conduire  une  bar- 
que au  moyen  de  rames  ou  de  petits  avirons. 

(3)  À  rapprocher  le  passage  de  VHistorical  Journal  de  Knox  (tome  II, 
p.  366)  :  «  Je  crois  que  rien  ne  peut  égaler  le  charme  de  cette  navigation. 
Les  méandres  de  l'étroit  chenal  que  nous  suivons,  la  majesté  sauvage 
des  sombres  forêts  qui  couvrent  ces  îles,  le  parfum  des  fruits  rustiques, 
des  buissons  et  des  fleurs,  la  nuance  émeraude  de  l'eau  reflétant  la 
verdure  des  bois,  le  gazouillement  agreste  des  oiseaux,  les  mâtures  des 
vaisseaux  qui  semblent  naviguer  parmi  les  arbres,  tout  cela  offre  une 
scène  d'une  variété  enchanteresse  qui  défie  toute  description.   » 


142  UN    DEFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

para  le  campement  :1a  voile  et  les  prélarts  du  bateau  servirent  à 
former  la  tente  qui  abrita  le  missionnaire  et  les  six  Canadiens. 

Le  lendemain,  la  flottille  sortit  de  bonne  heure  du  dédale 
des  îles  Toniata.  Elle  prit  son  premier  mouillage  devant  l'île 
aux  Ours,  où  foisonnaient  alors  outardes  et  canards  ;  puis, 
elle  doubla  la  Pointe  du  Petit-Détroit,  appelée  encore  par 
les  Canadiens  la  Pointe- au-Baptême  (i).  Le  soleil  était 
vif  ;  l'onde,  attiédie  par  ses  rayons,  était  admirablement 
cristalline.  L'occasion  était  vraiment  trop  engageante  pour 
ne  pas  soumettre  nos  «  marins  d'eau  douce  »  à  l'épreuve  tra- 
ditionnelle du  «  baptême  »,  plaisanterie  innocente  qui  fit  une 
agréable  diversion  à  la  fatigue  des  rameurs.  Le  soir,  on  fit 
escale  dans  l'île  aux  Citrons. 

Le  12,  après  une  seule  relâche  à  l'île  Cauchois,  nos  voyageurs 
traversèrent  l'anse  à  Couiard  pour  aller  atterrir,  à  l'embou- 
chure d'une  rivière,  tout  près  de  l'endroit  où  s'élevait  le  fort 
de  Frontenac  (2). 

Le  fort  occupait  la  pointe  de  la  presqu'île  qui  forme  en  se 
recourbant  la  baie  de  Cataracouy  (3).  Le  premier,  le  gouver- 
neur Denis  de  Courcelles  (4)  s'était  rendu  compte  de  la  valeur 

(i)  A  neuf  lieues  de  la  Présentation. 

(2)  Là  où  depuis  s'est  bâtie  Kingston  (18.000  habit.),  la  principale 
ville  militaire  du  Haut-Canada,  le  centre  de  l'occupation  anglaise. 
Après  Québec  et  Halifax,  c'est  la  position  la  plus  forte  du  Dominion. 
Les  Anglais  y  ont  élevé  des  fortifications  sur  l'emplacement  de  l'an- 
cien fort  français  ;  de  nombreuses  batteries  défendent  la  ville,  et  les  ou- 
vrages de  l'île  Wolfe  sont,  dit-on,  imprenables. 

Kingston  est  intéressante  à  d'autres  points  de  vue.  Elle  servit  de 
capitale  de  1841  à  1844,  pendant  la  période  de  lutte  ouverte  entre  le 
gouvernement  métropolitain  et  ses  sujets  franco-canadiens.  Depuis, 
elle  est  devenue  très  anglaise.  C'est  une  ville  bien  tracée,  aux  monu- 
ments construits  avec  une  pierre  bleuâtre  qui  leur  donne  un  aspect 
original.  Notons  enfin  que  Kingston  tend  de  plus  en  plus  à  devenir  un 
centre  de  commerce  actif.  Déjà  port  de  guerre  au  xviii^  siècle,  elle 
l'est  encore,  en  même  temps  qu'un  entrepôt  très  important,  la  prin- 
cipale escale  de  navigation  canadienne  entre  Toronto  et  Montréal 
(surtout  depuis  qu'elle  est  reliée  à  Ottawa  par  le  canal  du  Rideau). 

(3)  Cataracouy  signifierait  «  Rochers  trempants  dans  l'eau  ». 

(4)  Cf.  Récit  du  voyage  de  M.  de  Courcelles,  rédigé  par  le  Sulpicien 
DoUier  de  Casson  [Bibl.  Nat.  supplément  français,  mss.,  n^  1265)  et 
le  Voyage  de  M.  le  comte  de  Frontenac  au  lac  Ontario  aux  Arch.  du  min. 
de  la  Marine,  (mss.,  1673).  —  V.  aussi  La  colonisation  française  au 
Canada,  t.  III,  p.  456  et  suiv. 


FRANÇOIS    PICQUET    (i    LE    CANADIEN    »  14$ 

de  ce  point  stratégique.  Mais  le  fortin  de  traite,  qu'il  avait 
résolu  d'y  établir,  ne  fût  bâti  que  par  son  successeur.  La  pre- 
mière garnison  ne  put  d'ailleurs  s'y  maintenir,  et, en  1695,1e 
comte  de  Frontenac  avait  été  contraint  de  refaire  les  ouvrages 
sur  des  plans  nouveaux. 

Au  moment  où  François  Picquet  y  entrait  pour  la  seconde 
fois,  admirablement  accueilli  par  les  lieutenants  de  Verchère 
et  de  la  Valtrie  (i),  le  fort  de  Frontenac  formait  un  grand 
parallélogramme  :  ses  quatre  courtines  de  pierre,  de  cent 
vingt  pieds  chacune,  étaient  flanquées  de  quatre  bastions 
carrés,  dont  les  plates-formes  reposaient  sur  de  gros  pieux  de 
cèdre.  Une  galerie  de  bois  régnait  tout  à  l'entour,  mettant  les 
bastions  en  communication  les  uns  avec  les  autres.  Mais  il 
n'existait  ni  chemins  couverts,  ni  fossés  extérieurs,  ni  même 
de  palissades.  Les  murailles  n'étaient  pas  terrassées  à  l'inté- 
rieur, si  bien  qu'on  pouvait  prévoir  qu'elles  s'écrouleraient 
au  premier  coup  de  canon.  Une  trentaine  de  soldats  de  marine, 
avec  une  poignée  de  miliciens,  formaient  toute  la  garnison  (2). 

François  Picquet  fut  vivement  frappé  de  l'état  de  demi- 
abandon  où  se  trouvait  un  fort,  qu'il  considérait  avec  raison 
comme  le  boulevard  le  plus  sûr  de  la  colonie  dans  la  région 
des  lacs.  De  fait,  soit  comme  port  de  guerre,  soit  comme 
centre  de  mobilisation,  Frontenac  devait  acquérir  avant  peu 
une  importance  considérable.  En  attendant,  ne  servait-il  pas 
d'entrepôt  général  pour  le  ravitaillement  des  postes  des 
hauts-pays?  Or,  les  approvisionnements  y  laissaient  beaucoup 
à  désirer.  «  Le  pain  et  le  lait  y  étaient  mauvais,  —  note  le 
missionnaire  sur  son  carnet  de  route,  —  et  il  n'y  avait  même 
pas  d'eau -de- vie  pour  panser  une  plaie.   »  (3).  Cette  lamen- 

(i)  Lieutenants  dans  les  troupes  de  la  marine.  Le  premier  avait  servi 
longtemps  en  Acadie. 

(2)  Cf.  Journal  de  Malartic,  passim  ;  Journal  de  Desandrouins, 
p.  par  l'abbé  Gabriel  dans  Le  maréchal  de  camp  Desandrouins  (Verdun, 
1887).  —  A  la  page  114  des  Mémoires  sur  les  affaires  du  Canada,  on 
trouvera  un  croquis  du  fort  de  Frontenac. 

(3)  Cette  réflexion  tendrait  bien  à  prouver  que,  tout  en  combattant 
avec  énergie  l'abus  des  liqueurs  enivrantes,  le  missionnaire  ne  pros- 
crivait pas  absolument  l'usage  de  cette  eau-de-vie  dont  le  marquis 
de  la  Jonquière  venait  précisément  de  réglementer  la  vente  dans  les 
postes. 


144  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

table  situation  était  en  grande  partie  le  résultat  de  la  concur- 
rence victorieuse  que  nous  faisaient  les  marchands  d'Osw^égo. 
Un  autre  détail  topique  permet  de  saisir  sur  le  vif  les  effets 
désastreux  de  cette  concurrence,  également  fatale  à  notre  com- 
merce et  à  notre  crédit  parmi  les  nations  indiennes  :  bien 
que  Frontenac  fût  naguère  le  rendez-vous  des  Iroquois, 
qui  trouvaient  dans  sa  rade  un  abri  très  sûr  pour  leurs 
frêles  canots,  aucun  Peau-Rouge  ne  s'y  montra  pendant  le 
séjour  qu'y  fit  l'abbé  Picquet. 

Celui-ci  reprit  son  voyage  le  i6,  au  matin.  Il  traversa  la 
Grande-Anse,  les  deux  baies  du  Petit -Cataracouy,  laissa  au 
nord  l'archipel  de  Tonoguyon  et,  au  sud,  une  série  d'autres 
îles  aux  noms  pittoresques  :  îles  au  Cochon,  à  l'Enfant  perdu, 
îles  du  Chevreuil,  du  Renard,  etc..  Parvenu  au  mouillage  de 
Kaoi  ou  Coui  (i),  sans  être  trop  «  tracassé  par  les  battures  »,  il 
débarqua  ;  mais  quelle  ne  fut  pas  sa  surprise  de  trouver  là  un 
nègre  fugitif  de  la  Virginie  ! 

La  rencontre  était  intéressante.  A  cette  occasion  l'abbé  se 
laissa  dire  «  qu'il  ne  serait  pas  difficile  d'avoir  la  plus  grande 
partie  des  nègres  et  des  négresses  de  la  Nouvelle- Angleterre, 
dès  qu'on  les  recevrait  à  la  Nouvelle-France,  qu'on  les 
nourrirait  pendant  la  première  année  et  qu'on  leur 
concéderait  des  terres  comme  aux  habitants.  Les  sauvages 
leur  serviraient  volontiers  de  guides.  Les  nègres  seraient  les 
ennemis  les  plus  terribles  des  Anglais,  prévoyant  bien  qu'il 
n'y  aurait  jamais  de  pardon  à  espérer  pour  eux  si  les  Anglais 
devenaient  un  jour  les  maîtres  du  Canada.  Il  y  avait  lieu  de 
croire  aussi  que  les  fugitifs  «  contribueraient  beaucoup  à 
l'établissement  de  cette  colonie  par  leur  travail.  Il  y  avait 
même  des  Flamands,  des  Lorrains  et  des  Suisses  qui  auraient 
suivi  leur  exemple,  parce  qu'ils  étaient  mal  avec  les  Anglais 
et  qu'ils  ne  les  aimaient  pas.  » 

Ces  réflexions  piquantes  ouvrent  une  vue  suggestive  sur 
le  caractère  de  la  colonisation  britannique.  Peut-être  dénotent- 
elles  chez  leur  auteur  un  optimisme  bien  robuste.  Elles  prou- . 


(i)  A  six  ou  sept  heures  de  navigation  de  Frontenac  (Cf.   Marlatic, 
Journal,  p.  60).  , 


FRANÇOIS    riCQUET    «    LE    CANADIEN    »  1 45 

vent,  en  tout  cas,  que  notre  compatriote  n'avait  pas  de  préju- 
gés sur  les  étrangers  et  même  sur  les  hommes  de  couleur  qu'il 
aurait  vus  de  très  bon  œil  s'implanter  sinon  au  Canada  pro- 
prement dit,  au  moins  dans  les  savanes  immenses  de  la  Loui- 
siane. De  fait,  ils  étaient  appelés  à  y  rendre  de  très  réels  ser- 
vices. 

De  Kaoi,  nos  voyageurs  s'enfoncèrent  dans  la  baie  sinueuse 
de  Quinte  (i).  François  Picquet  avait  à  cœur  dy  faire  une 
visite,  ou,  pour  mieux  dire,  un  pieux  pèlerinage,  à  l'emplace- 
ment d'une  ancienne  mission  sulpicienne. 

La  «  mission  de  Quinte  »  avait  été  créée  en  1668  par  deux 
jeunes  prêtres,  l'abbé  Trouvé  et  François  de  Salignac-Fénelon, 
—  un  cousin  de  l'auteur  du  Télémaque  (2),  —  à  la  demande 
formelle  de  Goyogouens,  retirés  dans  ces  parages  par  crainte 
de  leurs  ennemis,  et  sur  la  double  autorisation  du  gouverneur, 
M.  de  Courcelles  (3),  et  des  Cantons  Iroquois.  Le  fondateur 
de  La  Présentation  n'ignorait  pas  ces  détails.  Il  savait  aussi 
que  d'autres  Sulpiciens  célèbres  avaient  habité  ce  poste.  De 
ce  nombre  étaient  ce  DoUier  de  Casson  et  cet  abbé  d'Urfé, 
auxquels  Lalande  attribue,  par  erreur,  l'établissement  de  la 
mission.   (4) 

L'un  et  l'autre,  il  est  vrai,  y  avaient  donné  de  fiers  exem- 
ples :  Dollier,  aussi  intrépide  que  savant,  s'était  illustré  à  la 
fois  par  ses  travaux  évangéliques  et  par  les  belles  explora- 


(i)  L'ancienne  Kintsio,  la  Kenté  de  la  carte  de  N.  Bellin  (1744), 
à  20  lieues  environ  de  Frontenac. 

(2)  L'abbé  Fénelon  avait  dirigé  d'abord  la  «  maison  de  La  Présenta- 
tion »,  collège  fondé  pour  l'éducation  des  jeunes  sauvages  à  Gentilly, 
dans  l'île  Montréalaise.  [Arch.  de  min.  de  la  marine  ;  Canada,  I,  1656- 
1669).  On  sait  qu'il  dut  plus  tard  quitter  l'Amérique  à  la  suite  de  démê- 
lés avec  Frontenac,  dont  il  avait  blâmé  l'attitude  dans  l'affaire  des 
travaux  du  fort  Cataracouy. 

(3)  De  Courcelles  et  l'intendant  Talon  accordèrent  une  concesson 
de  terrains  avec  le  droit  de  pèche  dans  la  baie  et  le  lac  de  Kenté,  la 
rivière  Tanouate  et  le  lac  Ontario,  de  Kenté  à  la  baie  Gaïouyon 
(Archives  de  l'évêché  de  Québec,  Reg.  A,  p.  65,  et  Arch.  du  Séminaire 
de  Villemarie,  Baie  de  Kenté,  5  octobre  1679). 

(4)  «  A  la  baie  de  Quinte,  il  visita  la  place  de  l'ancienne  mission  que 
M.  DoUiers  de  Kléus  (sic)  et  l'abbé  d'Urfé,  prêtres  du  séminaire  de 
Saint-Sulpice,  y  avaient  établie.   » 


146  UN    DÉFENSEUR    DE    LA   «    NOUVELLE-FRANCE    » 

tions   qu'il   avait   conduites   en  compagnie  de  son  collègue^ 
Bréhant  de  Galinée,  et  de  Cavelier  de  la  Salle  (i). 

Quant  à  l'abbé  d'Urfé,  quelque  opinion  que  pût  avoir  un 
Sulpicien  sur  la  querelle  d'un  de  ses  devanciers  les  plus 
fameux  avec  le  comte  de  Frontenac  (2),  un  missionnaire 
bressan  pouvait-il  oublier  que  ce  noble  descendant  de  Renée  de 
Savoie-Lascaris,  dont  la  famille  possédait  encore  le  marquisat 
de  Bâgé  (3),  avait  supporté  sans  faiblesse  de  bien  dures 
privations,  couru  des  dangers  sans  nombre,  mené,  en  un 
mot,  parmi  les  Iroquois  la  rude  existence  d'un  véritable 
apôtre  ? 

L'âme  réconfortée  par  ces  grands  souvenirs,  François 
Picquet  poursuivit  son  voyage,  pressé  qu'il  était  d'opérer 
sa  recrue  indienne.  Comme  il  revenait  de  l'Est,  en  suivant  les 
innombrables  ramifications  de  la  péninsule  à  laquelle  les  géo- 
graphes anglais  ont  donné  le  nom  du  «  Prince-Edouard  »,  il 
s'arrêta  dans  une  île,  —  peut-être  l'île  de  Tonti,  —  où  l'aumô- 
nier de  Frontenac,  le  commis  du  magasin  et  d'autres  person- 
nages de  la  garnison  lui  firent  la  surprise  de  visiter  son  cam- 
pement .  «  Mes  chasseurs, —  raconte  le  missionnaire, — m'avaient 
procuré  le  moyen  de  leur  donner  un  excellent  régal.  Nous 
bûmes  de  tout  cœur  à  la  santé  des  autorités  civiles  et  ecclésias- 
tiques, au  bruit  de  notre  mousqueterie  qui  réussit  parfaite- 
ment et  réjouit  fort  les  insulaires.  » 

On  offrit  à  ces  derniers  un  festin  solennel  ;  avec  eux  l'on 
fuma  gravement  le  calumet  pacifique;  puis,  François  Picquet 
profita  des  dispositions  où  il  les  trouvait  pour  leur  parler 
de  «  la  prière  chrétienne  »  et  leur  vanter  la  protection  de  la 

(i)  Cf.  Voyage  de  MM.  Dollier  et  de  Galinée  {Bibl.  Nat.,  supplément 
français,  n^  2.460,3)  ;  Histoire  du  Mont- Real.  Abrégé  de  la  mission  de 
Kenté  par  Dollier  de  Casson  (mss.  du  séminaire  de  Villemarie  à  Mont- 
réal). —  M.  Dollier  reçut  de  Mgr  Laval  le  15  mai  1659,  des  Lettres- 
de  mission  pour  évangéliser  les  peuplades  voisines  du  Mississipi.  Quant 
au  diacre,  René  Bréhant  de  Galinée,  du  diocèse  de  Rennes,  auteur 
d'un  récit  de  voyage  au  Canada  et  d'une  carte,  fort  remarquable,  de 
la  région  qu'il  parcourut  en  1669  avec  de  La  Salle,  sa  physionomie 
morale  rappelle,  par  plus  d'un  trait,  celle  de  l'abbé  Picquet. 

(2)  V.  dans  la  Correspondance  de  M.  Tronson  (t.  I)  le  Mém.  de- 
l'abbé  d'Urfé  à  Colbert. 

(3)  En  Bresse,  dans  l'arrondissement  de  Bourg  (Ain). 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  147 

France,  tant  et  si  bien  qu'il  les  détermina  à  se  rendre  à  La 
Présentation.  Ce  fut  là  son  premier  succès. 

La  pointe  Traverse,  ceUe  de  Pierre  et  deux  ou  trois  autres 
petits  caps  doublés,  la  côte  septentrionale  du  lac  Ontario 
devient  à  peu  près  rectiligne  jusqu'aux  «  Grandes  x\ccores  ». 

L'Ontario,  le  plus  petit  des  lacs  de  la  «  Méditerranée  amé- 
ricaine »  —  il  est  encore  trente-trois  fois  grand  comme  le  lac 
de  Genève  — ,  mais  l'un  des  plus  profonds  (i),  étale  le  clair  mi- 
roir de  ses  ondes  sur  une  aire  de  quinze  à  vingt  mille  kilo- 
mètres carrés  (2).  Il  a  plus  de  trois  cents  kilomètres  de  lon- 
gueur sur  une  soixantaine  de  largeur  moyenne.  Sa  forme 
allongée  et  régulière  prouve  qu'il  entre  dans  la  période  de 
transition  du  lac  au  fleuve. 

Bien  qu'il  gardât  le  nom  de  «  Lac  Joli  »,  que  lui  avaient 
donné  ses  riverains  iroquois  (3),  il  n'en  était  pas  moins  d'une 
navigation  dangereuse  pour  les  frêles  bateaux  dont  on  fai- 
sait usage  vers  le  milieu  du  xviii®  siècle.  Il  est,  en  effet,  sujet 
à  de  soudaines  oscillations,  flots  tumultueux  qui  pénètrent  en 
mascaret  dans  les  rivières  pour  refluer  ensuite  vers  le  lac. 
C'est  d'ordinaire  le  signe  avant-coureur  de  violentes  tempe- 
tes  (4). 

Malgré  l'habileté  de  ses  pilotes  indigènes,  la  prudence  fai- 
sait un  devoir  à  l'abbé  Picquet  de  serrer  le  plus  possible  le 
rivage.  Après  une  semaine  de  navigation,  on  arrivait,  le  26 
juin,  en  vue  du  fort  de  Toronto. 

A  soixante-quinze  lieues  de  Frontenac  par  le  chemin  de 


(i)  Plus  de  200  mètres,  en  sorte  que  si  la  vallée  du  Saint-Laurent 
s'ouvrait  tout  à  coup  pour  laisser  s'engouffrer  la  mer  à  l'intérieur  du 
continent,  les  eaux,  nivelées,  rempliraient  à  demi  la  cavité  ontarienne. 

(2)  16.316,  d'après  Kloden  ;  18.750,  d'après  Schlermerhorn  et  19.823, 
d'après  Engelhardt.  A  une  époque  relativement  récente,  le  lac  couvrait 
une  aire  encore  plus  vaste,  car  à  la  distance  de  5  à  12  kilomètres  de 
sa  rive  méridionale  s'érige,  à  50  ou  60  mètres  de  hauteur,  le  «  Sillon 
du  Lac  »  (Lake-Ridge),  prolongement  de  la  «  falaise  de  Niagara  ». 

(3)  Cette  étymologie,  donnée  par  le  P.  Hennepin  (Nouvelle  décou- 
verte d'un  grand  pays  situé  dans  V Amérique  entre  le  Nouveau-Monde- 
et  la  mer  glaciale,  Paris,  1697)  est  contestée.  Selon  Champlain,  le  lac 
porterait  le  nom  d'une  tribu  de  ses  bords. 

(4)  Ces  «  seiches  »,  déjà  signalées  par  Charlevoix,  naîtraient  du 
changement  de  pression  barométrique  qui  précède  les  orages. 


148  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

terre,  à  environ  vingt-cinq  lieues  de  Niagara  par  la  voie  du 
lac,  ce  poste  occupait  une  situation  dont  les  avantages  avaient 
frappé  le  marquis  de  la  Jonquière  (i).  A  portée  des  terrains 
si  fertiles  de  la  province  actuelle  d'Ontario,  ne  se  trouvait-il 
pas  en  face  de  la  voie  difficile,  mais  très  fréquentée,  que  la 
«  rivière  de  la  Chute  »  ouvre  vers  le  lac  Erié  ?  De  tout  temps, 
paraît-il,  les  Indiens  du  Nord  avaient  coutume  d'y  passer, 
chargés  de  leurs  fourrures.  C'est  pour  les  empêcher  de  porter 
ce  fructueux  commerce  aux  comptoirs  d'Oswégo,  et  aussi 
pour  contenir  leurs  peuplades  turbulentes,  que  le  gouverneur 
avait  chargé  le  chevalier  de  Portneuf  d'aller  y  bâtir,  au  mois  de 
de  mai  1750,  un  petit  fort  de  pieux  debout  et  un  magasin 
pour  la  traite  (2) . 

Sis  au  bord  du  lac,  à  la  pointe  de  «  la  baie  de  la  presqu'île  », 
à  un  kilomètre  environ  de  la  «  rivière  de  Toronto  »  (3),  qui 
offrait  un  excellent  mouillage,  le  fortin  commandait  une  grande 
plaine  monotone  se  relevant  en  pente  douce  vers  le  nord  entre 


(i)  «  Les  sauvages  du  nord,  —  écrivait-il  à  Rouillé  —  passent  or- 
dinairement à  Toronto  sur  la  côte  ouest  du  lac  Ontario,  à  25  lieues  de 
Niagara  et  à  75  du  fort  Frontenac,  pour  aller  à  Chouagen  porter  leurs 
pelleteries.  Il  est  très  à  propos  d'établir  un  poste  dans  cet  endroit 
et  d'y  envoyer  un  officier,  1 5  soldats  et  queques  ouvriers  pour  y  con- 
truire  un  petit  fort  de  pieux.  On  ne  saurait  trop  prendre  de  précau- 
tions pour  empêcher  les  dits  sauvages  de  continuer  leur  commerce 
avec  les  Anglais.  »  {Archives  du  ministère  de  la  Marine,  Dossier  La 
Jonquière,  lettre  du  9  octobre  1749).  Le  15  avril  1750,  le  ministre 
approuvait  le  projet. 

(2)  (c  Pour  éviter  de  la  dépense  au  Roy,  j'ai  donné  l'ordre  au  che- 
valier de  Portneuf,  enseigne  servant  au  fort  de  Frontenac,  de  se  ren- 
dre avec  un  sergent  et  4  soldats  à  Toronto,  où  il  étoit  le  20  mai.  Dans 
le  même  temps  un  courrier,  préparé  par  l'Intendant,  partoit  de 
Montréal  avec  les  marchandises  nécessaires  pour  faire  la  traite  pour 
le  compte  du  Roy...  Le  sieur  de  Portneuf,  en  arrivant  à  Toronto  fit 
construire  un  petit  fort  de  pieux  et  une  petite  maison  pour  mettre  les 
effets  de  S.  M.  en  sûreté  ;  il  y  est  resté  jusqu'au  17  juillet  dernier.  Ils 
avoient  traité  avec  la  plus  grande  partie  des  nations  qui  ont  passé 
dans  le  dit  poste  et  fait  79  paquets  de  pelleteries,  évaluées  à  la  somme 
de  18.000  livres...  »  La  Jonquière  au  ministre  Rouillé,  Québec. 
12  août  1750  {Arch.  du  min.  de  la  marine  :  Ibidem). 

(3)  «  ...  Il  est  placé  sur  la  pointe  de  la  baie  de  la  presqu'île,  à  environ 
un  quart  de  lieue  de  la  rivière  de  Toronto,  où  la  barque  du  fort  Fron- 
tenac peut  aller  mouiller  en  sûreté  très  près  déterre...  »  (La  Jonquière, 
lettre  précitée). 


FRANÇOIS    PICQUF.r    «    LE    CANADIEN    »  1 49 

deux  cours  d'eau,  appelés  aujourd'hui  le  Don  et  l'Humber, 
On  lui  avait  donné  le  nom  de  fort  Rouillé,  en  l'honneur  du 
ministre  de  la  marine,  mais  on  le  désignait  plus  communément 
par  l'appellation  iroquoise  de  Toronto  —  «  arbres  sur  l'eau  »  —  : 
celle-ci  s'appliquait  d'ailleurs  à  la  flèche  sablonneuse,  alors 
plus  riante  et  plus  boisée  qu'aujourd'hui,  rejetée  par  les 
vagues,  comme  une  digue  naturelle,  au  devant  du  port  de 
la  cité  moderne  (i). 

Les  travaux  du  fort  étaient  à  peine  terminés  (2),  lorsque 
notre  compatriote  y  fut  reçu  par  la  petite  garnison.  Il  y  trou- 
va «  du  bon  pain  et  du  bon  vin,  et  tout  ce  qui  était  nécessaire 
pour  la  traite,  tandis  qu'on  en  manquait  dans  les  autres  pos- 
tes ». 

Toronto  n'avait  encore  ni  mission,  ni  chapelle.  Des  Missis- 
sagués  du  voisinage  vinrent  en  fairç  leurs  plaintes  à  la  «  Robe- 
Noire  ».  Ils  lui  parlèrent  du  bonheur  que  leurs  jeunes  gens  et 
leurs  femmes,  —  la  fierté  indienne  leur  interdisait  de  se  nom- 
mer eux-mêmes,  —  ne  manqueraient  pas  d'éprouver,  si  «  On- 
nontio  »  daignait  avoir  pour  eux  les  mêmes  bontés  que  pour 
les  Cinq-Nations,  auxquelles  il  envoyait  des  «  chefs  de  sa 
prière  ».  «  Au  lieu  de  nous  bâtir  une  église,  —  gémissaient-ils, 
—  on  n'a  placé  auprès  de  nous  qu'un  cabaret  d'egtu-de- 
feu.  »  François  Picquet  ne  les  laissa  pas  finir  :  «  On 
yous  a  traités  selon  vos  goûts  »,  répondit-il  sèchement,  et, 
faisant  allusion  aux  sentiments  qui  enflammaient  un  zèle 
dont  il  n'était  point  dupe,  il  conclut  que  «  les  Iroquois  avaient 
plus  d'une  fois  témoigné  de  leur  amour  sincère  de  la  prière 


(1)  Le  fort  français  était  en  ruines  quand  la  ville  actuelle  fut  fondée 
sous  le  nom  de  Little-York,  qui  lui  resta  officiellement  jusqu'en  1834. 
Le  rang  de  capitale  donné  à  la  cité  naissante  ajouta  singulièrement  à  ses 
avantages  naturels.  La  construction  de  nombreuses  voies  ferrées 
convergeant  à  cet  endroit  de  la  côte  précipita  ses  destinées.  Les  pro- 
grés de  Toronto  ont  été  d'une  rapidité  surprenante  :  aujourd'hui  la 
«  cité-reine  de  l'ouest»,  capitale  de  l'Etat  d'Ontario,  est  là,  seconde 
ville  du  Dominion  :  sa  population  a  passé  de  86.000  h.  en  188 1  à  208.000 
en  1901  ;  avec  les  faubourgs,  elle  compte  230.000  âmes. 

(2)  On  venait  de  l'augmenter  de  façon  à  pouvoir  y  loger  un  officier 
et  15  soldats  (La  Jonquière,  lettre  précitée). 


l5o  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

chrétienne,  tandis  qu'eux-mêmes  n'en  avaient  cure,  comme 
leur  conduite  le  montrait  assez  ».  Le  missionnaire  se  déroba 
par  cette  boutade  à  des  sollicitations ,  auxquelles  il  ne  pouvait 
correspondre  sans  violer  les  instructions  du  gouverneur  :  «  il 
n'avait  point  d'ordres, —  remarque  Lalande, —  pour  attirer 
ces  sauvages  à  la  Présentation  ». 


* 
*  * 

Cinglant  droit  au  sud,  la  flottille  quitta  <(  la  rivière  de  To- 
ronto »  pour  gagner  l'embouchure  de  la  «  rivière  de  la  Chute  », 
sur  la  rive  opposée  du  lac. 

La  garnison  du  fort  Niagara  ménageait  aux  voyageurs  la 
plus  cordiale  des  réceptions.  Ceux-ci  accostèrent,  le  29  juin, 
fête  des  saints  apôtres,  Pierre  et  Paul.  A  peine  débarqué,  le 
rnissionnaire  célébra  solennellement  la  messe  dans  la  chapelle 
du  fort.  Après  dîner,  en  compagnie  du  commandant,  M.  de 
Bécancour,  «  il  examina  la  position,  n'ayant  point  de  sauva- 
ges à  qui  il  pût  parler.  » 

Le  fort  Niagara  dont  le  site  est  encore  marqué  par  des 
ruines,  s'élevait  sur  une  pointe,  au  sommet  de  l'angle  que 
forme  la  rive  droite  du  célèbre  cours  d'eau  avec  les  «  écores  » 
du  lac.  Tout  d'abord  simple  fortin  palissade,  il  avait  été  cons- 
truit par  Cavelier  de  la  Salle  en  1678,  puis  rebâti  en  1687 
par  le  gouverneur  Denonville ,  et  enfin  abandonné  dès  l'année 
suivante.  Plus  tard  nous  y  revînmes  ;  Louis-Thomas  de  Jon- 
caire  y  avait  «  traité  »  avec  les  indigènes. 

De  la  visite  qu'il  fit  de  Niagara,  François  Picquet  conserva 
cette  impression  que  l'emplacement  n'était  pas  aussi  désavan- 
tageux qu'on  s'était  plu  à  le  dire.  De  forme  triangulaire, 
le  fort  ne  présentait  qu'un  front  d'attaque  par  terre,  de  trois 
cents  pas  de  largeur,  en  face  d'un  bois  dont  une  belle  prairie 
le  séparait.  De  ce  côté,  les  approches  en  étaient  faciles.  En 
revanche,  il  commandait  tout  à  la  fois  le  lac  et  la  rivière,  au 
nord  et  au  sud-ouest  :  ses  niurailles  se  dressaient  au-dessus 
des  «  écores  »  dont  les  pentes  assez  raides  s'opposaient  déjà  à 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  I  5'l 

l'escalade.  «  On  y  voit  de  très  loin,  —  écrit  Lalande  d'après 
les  notes  du  missionnaire,  —  on  y  jouit  de  l'abord  de  tous 
les  canots  et  barques  qui  viennent  y  atterrir.  Mais  le  terrain 
-s'y  détruisait  peu  à  peu  par  les  pluies,  malgré  les  grandes 
dépenses  que  le  roi  avaient  faites  pour  les  soutenir.  »  Fran- 
çois Picquet  était  édifié  là-dessus.  Il  savait  qu'on  blâmait  à 
Versailles  le  choix  qu'on  avait  fait  de  l'emplacement  du 
fort,  et  qu'on  s'y  plaignait  des  dépenses  excessives, imposées 
au  budget  de  la  marine  par  les  dégradations  continuelles  du 
terrain.  Il  n'ignorait  pas  non  plus  que  La  Galissonnière  avait 
sérieusement  pensé  à  transporter  les  ouvrages  sur  l'autre 
bord  de  la  rivière  (i). 

Cela  explique  peut-être  l'intérêt  avec  lequel  notre  compa- 
triote étudia  les  fortifications  d'une  place  appelée  à  jouer 
avant  longtemps  un  rôle  aussi  brillant  que  décisif  dans  la 
défense  de  la  colonie.  Somme  toute,  son  jugement,  —  juge- 
ment autorisé,  car,  pour  ne  point  prétendre  à  la  science  des 
■ingénieurs  du  roi,  l'abbé  avait  en  la  matière  une  certaine, 
compétence,  —  était  plutôt  favorable  au  vieux  fort.  A  l'en 
croire,  il  ne  serait  pas  trop  malaisé  de  le  transformer  en  une 
forteresse  protégée  selon  les  règles  du  génie  militaire.  Les 
travaux,  conduits  cinq  ans  plus  tard  par  le  capitaine  Pouchot, 
devaient  lui  donner  raison.  Pouchot  couvrit  le  front  de  terre 
par  un  ouvrage  à  corne  qui  en  occupa  toute  l'étendue.  Il 
justifia  également  cette  observation  du  missionnaire  :  «  que 
l'on  pourrait  remplir  par  un  glacis  la  distance  qui  est  entre 
la  terre  et  le  quai  »,  en  disposant  en  effet,  dans  l'espace  libre 


(i)  Sur  le  site  de  Niagara  du  Lac.  —  «Il  m'étoit  déjà  revenu, 
—  écrivait  Maurepas  à  la  Galissonnière,  —  que  par  le  mauvais  choix 
qui  a  été  fait  du  terrain  qui  sert  d'emplacement  au  fort  Niagara,  ce 
fort  se  trouve  exposé  à  des  dégradations  continuelles,  et  les  dépenses 
qui  ont  été  faites  en  réparations,  depuis  qu'il  a  esté  construit,  ne  prou- 
vent que  trop  combien  cela  est  fondé.  Cependant,  avant  que  de  faire 
approuver  par  le  Roy  la  proposition  que  vous  m'avez  faite  de  le  trans- 
porter de  l'autre  côté  de  la  rivière,  il  convient  que  vous  preniés  des 
connaissances  plus  certaines  sur  les  avantages  qu'on  doit  attendre 
de  ce  changement  tant  par  rapport  à  la  solidité  du  fort  qu'à  l'égard 
de  la  traite  des  sauvages,  car  on  a  prétendu  que  ce  changement  pour- 
roit  contribuer  à  arrêter  la  plupart  de  ceux  qui  passent  à  Chouëgen.  »^ 
{Arch,  du  min.  des  colonies,  série  B;  vol.  87  f°  7)- 


l52  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

entre  les  courtines  et  la  rive,  plusieurs  redans,  contrebuttés 
de  glacis  (i). 

D'une  importance  capitale,  non  seulement  en  raison  de  sa 
position  stratégique,  mais  des  facilités  qu'il  offrait  au  com- 
merce, le  poste  de  Niagara  était  encore  favorisé  à  d'autres 
points  de  vue  :  on  y  jouissait  d'un  climat  égal  et  fort  doux. 
Les  légumes,  les  fruits  d'Europe  y  mûrissaient,  notamment 
deux  des  plus  délicats  :  la  pêche  et  la  cerise. 

Cependant  François  Picquet  ne  perdait  pas  de  vue  le  but 
de  son  voyage.  Il  avait  espéré  trouver  à  Niagara  des 
sauvages, venus  pour  la  traite.  Sa  déception  fut  grande;  mais 
il  n'était  pas  homme  à  perdre  courage  pour  si  peu.  Il  résolut 
de  pousser  jusqu'au  Portage  de  la  Cataracte,  où  il  était  sûr 
de  rencontrer  des  Indiens  et  où  l'attirait  en  même  temps  la 
présence  de  Daniel  Chabert  de  Joncaire,  le  frère  cadet  de  son 
collaborateur  de  La  Présentation. 

Pour  se  rendre  au  Portage,  le  missionnaire  devait  suivre 
la  vallée  de  la  merveilleuse  rivière,  d'une  soixantaine  de  kilo- 
mètres de  longueur,  qui  sert  d'écoulement  au  lac  Erié.  Les 
eaux  du  Niagara  ne  battaient  alors  que  les  rochers  de  leurs 
rives  et  ne  roulaient  que  des  troncs  d'arbres  arrachés  aux 
forêts.  A  peine  les  Peaux-Rouges  y  risquaient-ils,  vers  les 
deux  extrémités,  leurs  barques  légères.  Du  fort  à  l'endroit  où 
s'élève  aujourd'hui  Lewiston,  la  rivière  était  navigable,  mais 
d'une  navigation  pénible  et  non  tout  à  fait  exempte  de  périls. 

Il  semble  pourtant  que  François  Picquet  la  remonta  sur 
un  certain  parcours.  Ensuite  il  prit  la  route,  ou  plus  exacte- 
ment le  sentier,  qui  serpentait  alors  à  travers  de  jolis  bois  de 
bouleaux,  clairs  et  frais,  «  plantés  comme  pour  former  des 
allées  »  (2). 

A  mesure  que  la  petite  caravane  approche  des  chutes,  le 
«Tonnerre  des  Eaux  »  —  c'est  la  signification  du  mot  Nia- 
gara —  roule  avec  un  fracas  de  plufe  en  plus  puissant  dans 
la  solitude  de  la  forêt  vierge.  Cependant  les  faibles  collinesy 


(i)  Malartic,  Journal,  p.  62.  —  Pouchot,  Mémoires,  t.  II,  p.  80.  et 
suiv. 

(2)  L'expression  est  de  Malartic,  Journal,  p.  65. 


i.S 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  1 53 

qui  dominent  la  rivière,  s'élèvent  peu  à  peu.  Bientôt  de  gigantes- 
ques falaises,  aux  parois  vertigineuses  de  cent  à  deux  cent  cin- 
quante pieds  de  hauteui",  resserrent  les  ondes  tumultueuses 
des  «  Grands  Rapides  »,  lancées  comme  à  travers  les  portes 
d'une  écluse.  Maintenant,  sous  les  regards  des  voyageurs  stu- 
péfaits, le  torrent  furieux  poursuit  sa  course  folle  au  fond 
d'une  véritable  crevasse,  s'agitant,  tourbillonnant,  bondis- 
sant dans  un  lit  trop  étroit,  encombré  d'énormes  quartiers 
déroche.  Mais  voici  que  des  nuages,  cheminant  dans  l'air  bleu 
en  longues  traînes  de  satin  blanc,  font  de  loin  reconnaître  par- 
dessus les  bois  l'endroit  précis  où  plonge  la  rivière.  Et  c'est 
enfin,  à  travers  une  éclaircie  des  arbres,  la  brusque  apparition, 
l'apparition  féerique  des  cataractes  elles-mêmes. 

On  a  de  la  peine  à  se  figurer  aujourd'hui  l'aspect  du  Niagara 
au  moment  où  le  visita  notre  compatriote.  Ce  n'est  pourtant 
pas  que  nous  manquions  de  descriptions,  plus  ou  moins  litté- 
raires. Au  xvii^  siècle,  les  Sulpiciens  de  Galinée  et  Dollier,  le 
Jésuite  Hennepin  ont  essayé  les  premiers  de  nous  donner  une 
idée  de  cette  merveille  de  la  création  (i).Un  siècle  après  eux. 
Chateaubriand  verra —  ou  croira  voir  —  «  les  aigles,  entraînés 
par  le  courant  d'air,  descendre  en  tournoyant  au  fond  du 
gouffre,  et  les  carcajoux  se  suspendre  par  leur  longue  queue 
au  bout  d'une  branche  abaissée  pour  saisir  dans  l'abîme  les 
cadavres  brisés  des  élans  et  des  ours.  »  Mais  tous  les  récits  ne 
différant  entre  eux  que  par  le  degré  d'enthousiasme  du  spec- 
tateur ou  le  bonheur  d'expression  de  l'écrivain,  on  peut  assurer 
qu'aucun  n'a  vraiment  réussi  à  nous  donner  l'impression 
exacte  du  spectacle  des  chutes.  Ne  serait-ce  point  par  hasard 
que,  pour  traduire  cette  impression,  on  ne  trouve  guère  qu'un 
mot  juste,  celui  de  terreur,  en  soi  médiocrement  descriptif? 
Le  Niagara  n'est  pas  seulement  imposant  et  magnifique,  il 
est  terrifiant.  C'est  une  force  de  la  nature  déchaînée, 
auprès  de  laquelle  l'homme  se  sent  confondu  et  comme 
anéanti.  Aussi  les  mots  paraissent -ils  impuissants  à 
rendre  la  stupéfaction  profonde  de  quiconque  voit,  comprend 


(i)  Galinée  et  Dollier  visitèrent  le  Niagara  en  1669,  en  même  temps, 
que  Cavelier  de  la  Salle,  et  le  P.  Hennepin  en  1678. 


l54  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    >» 

et  admire  comme  il  faut.  La  majesté  d'une  telle  vision  entraîne 
irrésistiblement  l'imagination  dans  un  monde  de  pensées 
sublimes  :  on  croit  toucher  par  quelque  bout  à  l'Eternel  et  à 
l'Infini. 

Voilà  pourquoi  aux  pages  étincelantes  d'un  Chateaubriand, 
historiens  et  géographes  préféreront  toujours  les  notations 
sèches,  mais  précises,  dans  le  goût  de  leur  époque,  de  nos 
vieux  voyageurs  du  xvii^  siècle.  L'abbé  Picquet  est  de  la 
même  école.  Certes,  il  n'est  pas  resté  insensible  devant  l'é- 
trange spectacle  de  «  cette  colonne  d'eau  du  déluge  »  ;  mais 
que  son  admiration  est  d'allure  peu  romantique  ! 

«  Cette  cascade,  —  écrit-il  paisiblement,  —  est  aussi  prodi- 
gieuse par  sa  hauteur  et  la  quantité  d'eau  qui  y  tombe  que  par 
la  diversité  de  ses  chutes ,  qui  sont  au  nombre  de  six  princi- 
pales, séparées  par  une  petite  île,  qui  en  laisse  trois  au  nord  et 
trois  au  sud.  Elles  font  entre  elles  une  symétrie  singulière 
et  un  effet  étonnant.  C'est  une  des  plus  puissantes  cataractes 
qui  soient  au  monde.  Aussi  l'entendions-nous  de  fort  loin. 
De  près,  on  est  bien  dédommagé  du  bruit  assourdissant  occa- 
sionné par  les  eaux,  en  voyant  des  tourbillons  et  des  jets  qui 
s'élèvent  de  leur  fond  clair  et  limpide,  parés  des  brillantes 
couleurs  de  l'arc-en-ciel.  Les  chutes  sont  presque  toujours 
couvertes  de  brouillards.  « 

Depuis  le  temps  où  le  voyageur  bressan  vint  écouter  sa 
grande  voix  solitaire,  le  Niagara  a  beaucoup  perdu  de  sa  primi- 
tive et  sauvage  beauté.  L'industrie  américaine  a  passé  par  la  ; 
elle  a  calculé  la  force  de  ces  mille  arcs-en-ciel  qui  se  courbent 
et  se  croisent  au-dessus  de  l'abîme,  et  réduit  en  dollars  une 
bonne  partie  de  cette  poésie  (i).  Au  reste  la  cataracte  elle- 
même  s'est  visiblement  transformée.  Les  chutes  reculent  sans 
cesse  en  amont  par  suite  de  l'usure  des  assises  calcaires  et 
marneuses  (2).  La  forme  du  célèbre  «  Fer  à  cheval  «  s'est  modi- 


(i)  Le  mal  serait  même  irréparable,  si  le  Congrès  n'avait  récem- 
ment rendu  cette  merveille  à  la  nature,  en  balayant  les  afifiches  où 
s'étalaient,  en  lettres  cyclopéennes,  l'annonce  de  pilules,  de  moutar- 
des ou  de  bières,  en  rasant  le  plus  possible  d'usines  ou  d'hôtels,  en 
chassant  en  un  mot  les  Vendeurs  du  Temple. 

(2)  C'est  l'hiver  surtout,  quand  les  glaces  s'enchevêtrent  au-dessus 


FRANÇOIS    PICQUET    ((    LE    CANADIEN    »  I  63 

fiée  (i).  Aujourdhui  c'est  une  «  chaudière  »,  comme  tant 
d'autres  cascades  canadiennes.  De  trois  côtés,  les  colonnes 
d'eau  s'abattent  et  rebondissent  dans  un  unique  bassin.  A  la 
cataracte  plongeante  répond  une  cataracte  montante  :  après 
s'être  brisées  sur  les  pointes  invisibles  des  rocs,  les  eaux  s'élan- 
cent en  fusées  dans  l'air  ;  puis,  comme  l'avait  remarqué 
notre  compatriote,  elles  se  vaporisent  en  un  brouillard  presque 
permanent, qui  retombe  sur  les  alentours  en  pluie  de  fines 
gouttelettes  où  le  soleil  décrit  un  arc-en-ciel  changeant. 
L'embrun  monte  à  des  centaines  de  mètres  et  se  déchire  en 
nuées  blanches  qui  flottent  comme  des  écharpes  dans  les  airs. 
Il  est  à  croire  que  l'énorme  débit  (2)  de  la  rivière  n'a  pas 
sensiblement  varié  depuis  le  milieu  de  l'avant-demier  siècle. 
En  revanche,  la  «  symétrie  »  des  chutes,  que  signale  également 
François  Picquet,  est  beaucoup  moins  frappante.  Le  courant, 
qui  arrive  du  lac  Erié  en  longues  ondulations  régu- 
lières, bientôt  transformées  en  vagues  tumultueuses,  se  divise 
toujours  en  deux  éclusées  formidables  à  droite  et  à  gauche  de 
cette  même  «  petite  île  (3)  »,  que  frange  sur  tous  ses  bords 
l'écume  du  flot  brisé.  Mais,  tandis  que,  le  long  de  la  rive  cana- 
dienne, se  précipite  le  courant  principal,  roulant  plus  des 
quatre  cinquièmes  de  la  masse  liquide,  à  droite,  la  plus 
faible  partie  de  la  rivière,  —  resserrée  à  moins  de  cent  cinquan- 
quante  mètres  de  la  falaise  dans  son  défilé  le  plus  étroit,  — 
descend  un  escalier  de  rapides  furieux.  Dans  ces  rapides  il 
y  a  des  chutes  de  plus  de  vingt  mètres  :  l'eau  a  une  telle 
agitation,  elle  escalade  les  rochers  avec  une  telle  impétuo- 
sité qu'on  dirait  qu'elle  lutte  désespérément  contre  l'attirance 
infernale  de  l'abîme.  Des  bords  de  l'île,  qui  flotte  sur  le  gouffre 


et  au-dessous  des  chutes,  jusqu'à  former  de  véritables  barrages  et  des 
ponts  effroyablement  dangereux,  que  les  rocs  se  désagrègent  et  rou- 
lent emportés  par  le  courant. 

(i  )  Il  s'est  ébréché  vers  le  raiUeu,  au  point  de  ressembler  à  un  V,  dont 
le  sommet  serait  tout  hérissé  de  pointes.  —  La  «  Table  de  marbre  »  a 
disparu  naguère,  entraînée  dans  le  gouffre. 

(2)  Evalué  approximativement,  —  sans  tenir  compte  des  oscilla- 
tions extrêmes  de  portée,  —  à  mille  mètres  cubes  par  seconde,  soit 
environ  vingt  fois  le  débit  moyen  de  la  Seine  à  Paris. 

(3)  Goat  Island,  l'île  de  la  Chèvre. 


l56  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

comme  un  bouquet  de  verdure,  les  deux  fleuves  inclinés,  dont 
les  crêtes  écumeuses  ferment  toute  perspective  à  l'amont, 
semblent  descendre  du  ciel.  Presque  au  bord  de  la  chute, 
il  se  produit  une  sorte  d'accalmie  :  les  deux  torrents  s'apaisent, 
comme  s'ils  voulaient  se  recueillir  avant  de  disparaître  dans 
le  précipice.  Mais  ce  n'est  qu'un  instant  rapide  ;  l'onde 
s'avance  d'un  mouvement  toujours  égal,  impassible,  irré- 
sistible. D'un  bleu  pâle,  presque  verdâtre,  avec  un  éclat 
adouci  d'émail  persan,  elle  accourt,  merveilleusement  trans- 
parente et  légère,  glissant  d'un  rythme  souple  sur  la  table  de 
marbre  qu'elle  semble  lécher  ;  soudain,  elle  oscille  au  bord  des 
rocs  polis,  empanachés  d'écume  ;  elle  s'écroule  et,  tandis  que 
d'un  côté  d'innombrables  rapides,  plongeant  de  seuil  en 
seuil,  s'entrechoquent  en  un  immense  chaos  de  vagues  mugis- 
santes, de  l'autre  les  flots  se  précipitent  eii  formant  de  belles 
nappes  aux  courbes  gracieuses. 

Détail  curieux  et  qui,  visiblement,  ravit  le  géomètre  La- 
lande  :  en  homme  pratique,  François  Picquet  mesura  la  hau- 
teur des  chutes  du  côté  du  sud.  Il  la  trouva  d'environ  cent 
quarante  pieds,  chiffre  qui  s'accorde  assez  bien  avec  ceux 
que  fournissent  les  géographes  modernes  (i). 


* 
*     * 

Le  soir  même  du  jour  où  ils  visitèrent  la -cataracte,  le  mis- 
sionnaire et  ses  compagnons  de  route  arrivèrent  au  Portage 
de  Niagara,  à  une  ou  deux  lieues  en  amont  (2),  en  face  de  la 
Grande-Ile. 

Le  très  modeste  fortin  du  Portage  servait  tout  ensemble 
de  comptoir  commercial  et  d'entrepôt  pour  les  objets  de 
traite,  les  munitions  et  les  vivres  à  destination  de  la  Belle- 
Rivière.  On  les  y  «  portait  »  par  terre  du  bas  des  «  Grandes 

(i)  C'est-à-dire  44,  46  et  même  52  mètres,  selon  les  auteurs.  Les 
voyageurs  anciens  ont  en  général  exagéré  cette  hauteur.  Cependant, 
en  1756,  le  major  Malartic  la  réduisait  à  120  pieds  {Journal,  p.  65), 
ce  qui  n'est  pas  assez. 

(2)  Malartic  {Ibidem)  dit  «  à  une  demi-lieue  »  ;  à  deux  lieues  », 
d'après  les  Mémoires  sur  les  aff.  du  Canada  (p.  149). 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  l5j 

Côtes  »  (i).  On  les  réembarquait  ensuite  devant  le  fort,  pour 
les  diriger  vers  le  lac  Erié,  car,  dans  cette  partie  de  son  cours, 
le  Niagara  ofïre  l'aspect  d'un  large  et  paisible  fleuve,  tout 
parsemé  d'îles  et  coulant  à  pleins  bords  au  milieu  de  grasses 
prairies. 

Le  poste  était  recherché,  parce  que  lucratif  en  raison  des 
bénéfices  de  la  traite  et  surtout  des  transports  (2) .  Il  exigeait 
toutefois  de  la  part  de  l'oiïïcier  qui  en  assumait  la  direction 
une  vigilance  extrême,  une  grande  autorité  et  une  connaissance 
approfondie  des  mœurs  indiennes  :  le  commandant  n'avait-il 
pas  le  devoir  de  prévenir  les  fraudes  dont  les  munitionnaires, 
équipeurs  et  convoyeurs  se  rendaient  volontiers  coupables 
et  de  mettre  les  effets  du  roi  à  l'abri  des  mains  non  moins 
avides  des  Peaux-Rouges? 

Les  qualités  d'administrateur  réservées,  aucun  officier  ne 
paraissait  plus  capable  de  se  tirer  avec  honneur  de  cette 
délicate  mission  que  le  lieutenant  Daniel  Chabert  de  Joncaire, 
«  M.  de  Clausonne  »  comme  on  l'appelait  parfois.  «  Personne, 
—  écrit  le  capitaine  Pouchot  qui  l'a  bien  connu,  —  n'avoit 
plus  de  zèle  pour  le  bien  du  service  :  il  étoit  l'homme  le  plus 
accrédité,  le  plus  essentiel  de  l'Amérique  pour  ménager  les 
sauvages,  et  bien  au-dessus  de  Johnson  pour  la  confiance  que 
les  Nations  av oient  en  lui  (3).  » 

De  par  sa  seule  situation,  l'établissement  du  Portage  aurait 
dû  manifester  une  grande  activité  commerciale  ;  il  n'en  était 
rien  malheureusement.  Là,  comme  à  Frontenac  et  à  Niagara 


(i)  Malartic  {Ibidem). 

(2)  Mémoires  sur  les  aff.  du  Canada  (pp.  149-150). 

(3)  Pouchot,  Mémoires...,  t.  II,  p.  45-52.  —  Daniel  de  Joncaire 
devait  conserver  son  commandement  jusqu'en  1759,  époque  où 
Pouchot  lui  ordonna  de  se  repUer  sur  le  Niagara  après  avoir  brûlé  son 
poste.  Il  prit  part  à  la  glorieuse  défense  du  fort  Niagara.  Impliqué  dans 
le  procès  de  1763,  il  fut  déclaré  coupable,  ainsi  d'ailleurs  que  les  com- 
mandants de  Niagara  (  Vassan)  et  de  la  Rivière-aux-Bœufs  (Duvergé  de 
Saint-Blin)  a  d'avoir  visé  inconsidérément  et  sans  examen  les  inven- 
taires des  vivres  dans  les  forts  où  ils  commandaient  ;  il  leur  est  fait 
défense  de  récidiver.  »  {Jugement  rendu  souverainement  et  en  dernier 
ressort  dans  l'aff.  du  Canada  par  MM.  le  lieutenant  général  de  police, 
lieutenant  particulier  et  conseillers  au  Châtelet...,  Paris,  10  décembre 
1763   {Archives  Nationales,  collection  Rondonneau,  ^  3). 


l58  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

les  articles  de  négoce  faisaient  à  peu  près  défaut.  «  Les  sau- 
vages, qui  y  venaient  en  grand  nombre,  —  constate  Fran- 
çois Picquet,  —  étaient  dans  les  meilleures  dispositions  d'y 
faire  la  traite  ;  mais,  n'y  trouvant  pas  ce  qu'ils  cherchaient, 
ils  allaient  à  Chouaguen.  »  Le  missionnaire  déplorait  d'au- 
tant plus  l'incurie  des  fonctionnaires  de  l'Intendance,  qu'il 
eut  l'occasion  de  compter  jusqu'à  cinquante  canots  au  bord 
de  la  grève  dominée  par  les  hautes  palissades  du  fort.  Il 
avait  d'ailleurs  la  conviction  que  «  plusieurs  centaines  »  y 
seraient  venus  débarquer  leurs  pelleteries,  si  le  magasin  eût 
été  mieux  pourvu. 

Quoi  qu'il  en  soit,  cette  affluence  de  sauvages  favorisa  les 
vues  du  missionnaire.  Il  put  négocier  avec  des  Tsonnon- 
touans  (i),  qui  lui  promirent  de  se  rendre  à  La  Présentation. 
Pour  gage  de  leur  parole,  ils  lui  donnèrent  douze  jeunes  gar- 
çons. «Les  parents  n'ont  rien  de  plus  cher  que  leurs  enfants — , 
déclarèrent-ils. — Eh  bien  !  en  voici  douze  que  nous  te  don- 
nons en  otages  et  comme  une  preuve  que  nous  te  suivrons 
bientôt  ».  Le  «  chef  du  Petit-Rapide  »,  auquel  les  sauvages  de 
l'abbé  avaient  parlé  «  en  véritables  apôtres  »,  assura  qu'il  se 
joindrait  à  la  caravane  avec  toute  sa  famille. 

Daniel  de  Joncaire,  qui  exerçait  une  réelle  influence  sur  les 
Iroquois,  et  en  particulier  sur  les  Goyogouens  et  les  Tson- 
nontouans  dont  il  était  «  l'enfant  »,  fut  certainement  pour 
quelque  chose  dans  le  succès  de  ce  magnifique  coup  de  filet. 
«  Il  n'a  rien  oublié  de  ce  qui  pouvait  m'être  de  quelque 
secours  pour  le  but  de  mon  voyage,  —  déclarait  le  mis- 
sionnaire avec  reconnaissance,  —  et  il  s'est  conduit  comme 
un  grand  serviteur  de  Dieu  et  du  Roi  ».  Une  curieuse  anec- 
dote montrera  de  quel  affectueux  intérêt  le  commandant  du 
Portage  sut  entourer  son  nouvel  ami. 

Un  jour  que  celui-ci  récitait  son  bréviaire  dans  la  forêt 
voisine,  tous  les  Indiens  qui  se  trouvaient  au  fort,  y  tinrent 
secrètement  conseil.  La  raison  de  ce  mystérieux  conciliabule 

(i)  Cette  nation  iroquoise  était  dispersée  sur  les  bords  du  lac 
Erié  et  dans  la  vallée  du  Niagara,  occupée  jadis  par  les«  Neutres  » 
(Onghiarah),  qui  avaient  vainement  tenté  de  maintenir  l'équilibre 
entre  les  Hurons  et  les  Iroquois.  _ 


FRANÇOIS    HICQUET    «    LE    CANADIEN    »  lÔg 

pourra  paraître  étrange  :  les  sauvages,  tremblant  pour  la  vie 
du  missionnaire,  voulaient  le  détourner  de  passer  par  Oswégo 
en  s'en  retournant  à  La  Présentation.  Ils  supplièrent  donc 
le  commandant  d'intervenir  en  ce  sens  auprès  de  lui.  De 
Joncaire  prit  fort  sérieusement  la  chose.  Dès  qu'il  eut  rejoint 
son  hôte  à  la  lisière  du  bois  :  «  Vos  sauvages  et  les  Tsonnon- 
touans,  —  lui  dit-il,  —  connaissant  votre  fermeté  dans  vos 
résolutions  et  sachant  que  vous  avez  dessein  de  passer  par 
Chouaguen  en  vous  en  retournant,  m'ont  prié  instamment  de 
vous  engager  à  n'en  rien  faire.  Ils  sont  informés  des  disposi- 
tions des  Anglais,  qui  vous  regardent  comme  l'ennemi  le 
plus  redoutable  de  leur  colonie,  et  comme  celui  qui  leur  fait 
le  plus  de  tort.  Ils  sont  bien  disposés  à  se  faire  tuer  plutôt  que 
de  souffrir  qu'il  vous  arrive  le  moindre  mal,  mais  tout  cela 
n'aboutirait  à  rien,  et  les  sauvages,  vos  enfants,  vous  per- 
draient toujours  par  l'adresse  de  cette  nation  qui  vous  hait.  Pour 
moi,  je  vous  conjure  en  mon  particulier  de  n'y  point  passer.  » 

Daniel  de  Joncaire  était  donc  convaincu  lui  aussi  de  la 
haine  toute  spéciale  dont  nos  adversaires  honoraient  leur 
«  plus  redoutable  ennemi  »,  et  du  danger  que  celui-ci  courrait 
en  s'aventurant  à  proximité  de  leurs  forts. 

Vivement  touché  de  cette  sollicitude,  l'abbé  remercia 
l'officier.  Il  lui  en  coûtait  de  renoncer  à  son  projet,  mais  pour 
ne  point  contrister  ses  chers  Indiens,  il  acquiesça  à  leurs 
désirs  par  cette  vague  formule  :  «  Il  en  sera  comme  vous  le 
désirez,  mes  enfants  (i).  » 

Lorsque  François  Picquet  se  remit  en  route  pour  le  fort 
Niagara,  le  commandant  du  Portage  ne  voulut  pas  le  laisser 
partir  seul.  Il  se  joignit  à  la  caravane  avec  l'interprète,  M.  Ri- 
gouille.  Le  missionnaire  prit  les  devants  avec  «  les  sauvages 
des  côtes  »  ;  les  deux  officiers  le  suivirent  à  une  faible  dis- 
tance avec  la  recrue  indienne.  Ce  retour  fut  une  véritable  marche 
triomphale  :  «  Partout  où  nous  passions,  —  écrit  notre 
compatriote,  —  à  chaque  endroit  où  se  trouvaient  des 
campements,  des  cabanes,  des  entrepôts,  les  Indiens  nous 


(  I  )  Lalande  rapporte  gravement  le  vocable  sonore  qui  traduit  cette 
idée  :  Ethonciaouin  ! 


t6o  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

saluaient  par  des  décharges  de  mousqueterie.-Et  cela  arrivait 
si  souvent  que  je  croyais  que  tous  les  arbres  le  long  de  la  route 
étaient  chargés  de  poudre.  »  En  aval  des  rapides,  le  mission- 
naire prit  congé  de  ses  hôtes  du  Portage  et  s'embarqua  dans 
un  grand  canot  avec  trente-neuf  Peaux-Rouges. 

L'arrivée  au  fort  Niagara  fut  impressionnante.  M.  de  Bé- 
cancour  reçut  les  voyageurs  en  grande  cérémonie,  au  bruit 
solennel  du  canon  :  «  ce  qui  flatta  infiniment  les  sauvages  », 
observe  l'abbé  avec  une  bonhomie  un  peu  narquoise. 

L'étiquette  jouait  un  rôle  important  dans  la  colonie  ;  elle 
y  avait  même  certaines  exigences  inconnues  dans  la  métro- 
pole (i).  Au  gouverneur,  on  rendait  les  honneurs  militaires 
qu'on  devait  à  un  maréchal  de  France  et  les  honneurs  de 
l'Eglise  qu'on  offrait  au  Roi  :  l'encens  et  la  paix.  Pour  l'évê- 
que,  pour  l'intendant,  les  troupes  portaient  les  armes  et  rap- 
pelaient. On  se  mettait  «  en  haie  »  pour  un  simple  capitaine 
de  vaisseau  (2).  Sachant  tout  cela,  l'abbé  Picquet  devait 
avoir  de  la  peine  à  ne  point  sourire  de  la  satisfaction 
orgueilleuse ,  avec  laquelle  ses  excellents  Peaux-Rouges  accep- 
taient, le  plus  naturellement  du  monde,un  honneur  réservé  aux 
généraux. 

Dès  le  lendemain  de  son  retour  à  Niagara,  notre  compatriote 
réunit  ses  catéchumènes  dans  la  chapelle  du  fort  :  il  avait  hâte 
de  commencer  leur  instruction  chrétienne.  Il  se  mit  donc 
à  faire  les  prédications  accoutumées,  entremêlées  de  chants 
et  de  prières,  et  suivies  de  la  distribution  de  menus  cadeaux. 

Ces  actes  d'apostolat  rendirent  plus  présente  encore  à 
l'esprit  du  missionnaire  la  pensée  du  petit  troupeau  qu'il 
avait  laissé  à  La  Présentation,  privé  de  son  pasteur.  Mainte- 
nant qu'il  avait  atteint  le  but  essentiel  de  son  voyage,  il  aspi- 
rait à  retourner  auprès  des  siens.  Le  6  juillet,  il  s'arrachait 


(i)  Telle  affaire  de  préséance  y  prenait  les  proportions  d'un  grave 
événement,  par  exemple,  l'histoire  héroï-comique  des  deux  prie-Dieu 
installés  dans  l'église  des  Récollets  de  Montréal. 

(2)  Ces  détails  nous  sont  fournis  par  Montcalm.  Flatté  qu'on  eût 
tiré  le  canon  à  son  arrivée  à  Québec,  il  écrivait  :  «  Cet  honneur  ne 
m'étoit  pas  dû  en  France,  mais  en  fait  d'honneurs  il  y  a  des  usages 
particuliers  dans  les  colonies.  »  {Journal,  20  mai  1756). 


FRANÇOIS    PICQUET    »    LE    CANADIEN    »  ibl 

aux  sollicitations  de  ses  hôtes  de  Niagara  qui  voulaient  le  rete- 
nir encore,  et  reprit  le  chemin  du  lac.  Cette  fois,  le  «  navire 
amiral  »,  comme  il  appelait  plaisamment  le  bateau  qu'il 
montait  avec  ses  Canadiens,'  était  escorté  d'une  bonne  dou- 
zaine de  canots. 

L'escadrille  longea  d'abord  la  côte  méridionale  de  l'Ontario. 
Le  12,  on  atterrissait  à  quelque  vingt-cinq  lieues  de  Niagara, 
vers  l'embouchure  du  Gascouchagou, — le  moderne  Genesee, — 
la  plus  rapide  des  rivières  que  les  Etats-Unis  envoient  au 
dernier  des  Grands  Lacs.  L'endroit  où  les  voyageurs  accostè- 
rent (i)  était  infesté  de  serpents  à  sonnettes.  Bien  que  ces 
reptiles  comptent  parmi  les  plus  meurtriers  de  l'Amérique 
du  Nord,  les  Indiens,  qui  accompagnaient  l'abbé  Picquet,ne 
laissèrent  pas  de  s'en  divertir.  Comme  s'ils  eussent  été  invul- 
nérables, ils  se  mirent  à  gambader  et  à  danser  au  milieu 
des  crotales,  dont  ils  firent  une  joyeuse   hécatombe  (2). 

Les  assises  de  sable  et  de  cailloux  du  «  Sillon  du  Lac  », 
qui  prolonge  la  falaise  de  Niagara  à  une  faible  distance  du 
bord  méridional  de  l'Ontario,  sont  interrompues  par  les 
brèches  profondes  où  tombent  en  cataractes  l'Oswégo  et  le 
Gascouchagou.  Le  dernier  de  ces  deux  cours  d'eau  présente, 
sur  une  distance  de  plusieurs  kilomètres ,  les  chutes  impor- 
tantes du  Portage  (3) ,  qui  se  répètent  un  peu  plus  bas  dans  la 
cité  industrielle  de  Rochester  (4). 

François  Picquet  et  ses  compagnons  remontèrent  la  gorge 
profonde,  aux  parois  verticales,  où  la  rivière  achève  sa  course 
échevelée  vers  l'Ontario  et  visitèrent  le  groupe  de  ses  dernières 
cascades.  Lalande  nous  en  donne  une  description  assez  précise 

(i)  Vraisemblablement  là  où  s'est  établi  depuis  le  petit  port  de 
Charlotte. 

(2)  Lalande  dit  qu'ils  en  tuèrent  42,  sans  être  atteints  d'une  seule 
morsure. 

(3)  Un  pont  traverse  la  gorge  du  Portage  à  71  mètres  au-dessus  de 
l'abîme,  en  face  de  la  cataracte  supérieure. 

(4)  Fondée  en  1812,  à  onze  kilomètres  de  l'embouchure  du  Genesee, 
Rochester  s'est  accrue  rapidement  par  suite  de  l'ouverture  du  canal 
qui  emporte  vers  New- York  les  bois  et  les  arbustes,  les  fleurs  et  les 
beaux  froments  du  pays.  Elle  est  devenue  un  centre  industriel  des  plus 
actifs  grâce  aux  chutes  de  la  rivière  qui  est  l'âme  de  ses  innombrables 
manufactures. 


102  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

d'après  les  souvenirs  de  son  ami  :  «  Les  premières  cascades  qui  se 
présentent  à  la  vue  en  montant,  —  écrit-il,  —  ressemblent 
beaucoup  à  la  grande  cascade  de  Saint-Cloud,  excepté  qu'on 
ne  les  a  point  embellies  (!)  et  qu'elles  ne  paraissent  pas  si 
hautes.  Elles  ont  des  beautés  naturelles  qui  les  rendent  fort 
curieuses.  Les  secondes,  à  un  quart  de  lieu  plus  haut,  sont 
moins  considérables  et  sont  néanmoins  remarquables.  La 
troisième,  aussi  à  un  quart  de  lieue  plus  haut,  a  des  beautés 
vraiment  admirables  par  ses  rideaux,  par  ses  chutes, qui  font 
comme  à  Niagara  une  symétrie  et  une  variété  charmantes. 
Elle  peut  avoir  cent  et  quelques  pieds  de  haut  (i).  Dans  les 
intervalles  qui  sont  entre  les  chutes,  il  y  a  cent  petites  cas- 
cades, qui  présentent  aussi  un  spectacle  curieux.  Et  si  les 
hauteurs  de  chaque  chute  étaient  réunies  ensemble  et  qu'elles 
n'en  fissent  qu'une  comme  à  Niagara,  celle-ci  aurait  peut- 
être  quatre  cents  pieds  (2).  Mais  il  y  a  quatre  fois  moins  d'eau 
qu'à  la  chute  de  Niagara  :  ce  qui  fera  toujours  passer  celle-ci 
comme  une  merveille  peut-être  unique  au  monde.  » 

Une  telle  appréciation,  inspirée  par  un  homme  qui  savait 
voir  et  qui  réfléchissait,  risque  de  nous  paraître  banale  ;  elle 
ne  l'était  pas  à  l'époque  où  écrivait  Lalande  :  les  cascades 
du  Gascouchagou  offraient  alors  à  leurs  rares  visiteurs  l'un  des 
plus  beaux  spectacles  de  l'Amérique.  Aujourd'hui,  captées 
par  des  prises  d'eau,  interrompues  par  des  bâtisses  d'archi- 
tecture variée,  mais  de  laideur  égale,  elles  ne  semblent  guère 
remarquables  que  par  l'énorme  travail,  accompli  dans  le 
monde  d'usines  qui  se  succèdent  le  long  de  leur  ruban  d'écume. 

Selon  toute  vraisemblance,  François  Picquet  ne  poussa 
point  jusqu'à  l'endroit  où  s'élève  aujourd'hui  la  cité  manu- 


(i)  Cette  dernière  cascade,  située  à  l'entrée  même  (en  amont)  de 
Rochester,  plonge  en  effet  d'une  chute  unique  de  près  de  30  mètres. 
Elle  est  séparée  des  secondes,  qui  se  trouvent  vers  la  sortie  de  ville, 
par  une  distance  d'un  peu  moins  d'un  kilomètre.  Celles-ci  mesurent 
8  mètres  seulement  ;  mais  les  dernières,  —  les  premières  que  décrit 
Lalande,  —  dépassent  25  mètres. 

(2)  Ce  n'est  là  qu'une  approximation.  En  fait,  sur  une  distance 
d'un  peu  plus  de  3  kilomètres,  le  Genesee  descend  de  82  mètres,  dont 
plus  de  62  partagés  en  trois  cascades,  lesquelles,  selon  toute  apparence^ 
n'en  formaient  qu'une  à  l'origine. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  l63 

facturière  du  Portage.  Le  recrutement  des  indigènes  s'opérait 
du  reste  avec  un  succès  grandissant.  Des  anecdotes  le  prouvent, 
que  nous  a  conservées  Lalande  :  Un  jour,  c'est  une,  jeune 
Tsonnontouane  qui  rencontre  son  «  oncle  »,  lequel  arrivait 
de  son  village  avec  sa  femme  et  ses  enfants.  Bien  que  peu 
instruite  encore  dans  le  «  prière  française  »,  la  jeune  fille  en 
entretient  son  parent  avec  une  si  persuasive  éloquence  que 
celui-ci  s'engage  tout  aussitôt  à  se  rendre,  dès  le  «  pe- 
tit printemps  »,  à  La  Présentation  ;  non  seulement  il  y 
conduira  sa  propre  «  cabane  »,  mais  il  espère  s'y  faire  accom- 
pagner par  sept  autres,  dont  il  est  le  chef  et  qu'il  compte 
gagner  à  son  dessein. 

Une  autrefois  ce  sont  des  Anglais,  qui, pour  semer  le  désor- 
dre dans  une  «  levée  nouvelle  »,  envoient  subrepticement 
aux  Peaux-Rouges  quantité  d'alcool.  Il  faut  croire  que  d'au- 
tres Indiens,  —  ainsi  qu'il  arrivait  toujours  en  pareil  cas,  — 
avaient  averti  les  agents,  qui  parcouraient  les  villages, 
de  la  campagne  menée  par  la  «  Robe-Noire  ».  Pour  débau- 
cher les  sauvages,  «  l'eau  de  feu  »  était  tout  indiquée  :  le  tour 
était  classique  parmi  nos  adversaires.  Il  réussit  une  fois  de 
plus  :  Lalande  constate  «  qu'il  y  eut  en  effet  des  sauvages 
qui  s'enivrèrent  et  que  M.  Picquet  ne  put  ramener  »! 

Un  tel  incident  était  bien  fait  pour  ancrer  davantage  encore 
dans  l'esprit  de  notre  compatriote  cette  conviction,  pourtant 
déjà  si  raisonnée,  qu'il  fallait  à  tout  prix  «  détruire  le  fort  de 
la  rivière  Oswégo  et  empêcher  les  Anglais  de  le  reconstruire  ». 
Il  nous  importait  au  plus  haut  point  de  rester  les  seuls  maîtres 
de  tous  les  rivages  baignés  par  l'Ontario. 

Dans  cette  vue,  le  missionnaire  proposait  d'établir  un  nou- 
veau fort  dans  la  baie  des  Goyogouens,  l'une  des  plus  jolies 
du  lac  (i).  Tous  les  avantages  s'y  trouvaient  réunis  :  terrain 
favorable  pour  élever- les  bâtiments,  excellent  mouillage  et 
rade  très  sûre.  «  C'est  un  des  plus  beaux  paysages  que  j'aye 
vus, —  écrivait  Charlevoix  vers  1720  (2).   —  Une  presqu'île 


(i)  La  baie  située  à  l'ouest  de  Great  Sodus  Bay,  avec  laquelle  cer- 
tains géographes  la  confondent. 
(2)  Nouvelle-France,  t.  III,  p.  714. 


164  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

bien  boisée  s'avance  au  milieu  de  la  baie  et  forme  comme 
un  théâtre.  Sur  la  gauche  en  entrant,  on  aperçoit  dans  un 
enfoncement  une  petite  île  qui  cache  l'entrée  d'une  rivière  (i) 
par  laquelle  les  Goyogouens  descendent  dans  le  lac.  »  Par 
raison  d'économie,  il  ne  fut  pas  donné  suite  à  ce  projet,  bien 
que  le  marquis  de  la  Jonquière  en  ait  reconnu  l'intérêt  (2). 

Le  14  juillet,  la  flottille  était  encore  dans  la  baie  des  Goyo- 
gouens :  deux  jours  après,  elle  croisait  en  vue  de  la  station 
d'Oswégo. 

La  tentation  avait  été  trop  forte  pour  le  missionnaire. 
Il  avait  promis  à  Daniel  de  Joncaire  et  à  ses  Peaux-Rouges 
de  ne  pas  visiter  le  poste  ;  il  tint  parole.  Mais  il  ne  s'était  pas 
interdit  de  chercher  à  le  bien  connaître.  Il  s'en  approcha 
donc  le  plus  possible,  mit  ses  barques  en  panne  à  quelques 
encablures  du  port,  et  de  là,  sous  les  yeux  des  Indiens  fort  peu 
rassurés,  étudia  de  son  mieux  la  position,  sans  que  les  Anglais 
—  peut-être  s'attendaient-ils  à  un  débarquement  —  son- 
geassent à  l'inquiéter  le  moins  du  monde. 


* 
*     * 


«La  station  de  la  rivière  Oswégo,  —  remarque Lalande  ré- 
sumant les  observations  de  son  ami,  —  était  commandée 
presque  de  tous  les  côtés,  et  l'on  pouvait  aisément,  en  temps 
de  guerre,  en  faire  les  approches.  C'était  une  maison  à  deux 
étages  fort  bas,  pontée  sur  le  haut  comme  les  navires,  avec  un 
mâchicoulis  qui  se  levait  par  dessus  ;  le  tout  entouré  d'une 
enceinte  de  pierres,  flanquée  seulement  de  deux  bastions  du 
côté  de  l'éminence  la  plus  proche.  Deux  batteries,  chacune 


(i)  La  rivière  de  Woleott. 

(2)  Arch.  du  ministère  des  colonies  (série  B.,  vol.  93,  f°  10).  De  la 
Jonquière  au  ministre  Rouillé,  Québec,  8  octobre  175 1.  «  Quant  au 
projet  d'établir  un  nouveau  fort  à  la  baie  des  Goyongouens  que  le 
sieur  abbé  Picquet,  missionnaire  du  Roy  à  la  Présentation  vient  de 
me  présenter,  j'aicru'utile  d'y  donner  de  l'attention,  mais  je  ne  le  tiens 
pas  pour  réalisable  dans  un  moment  où  les  dépenses  vont  sans  cesse 
en  augmentant,  bien  que  je  m'efforce  d'avoir  la  main  à  les  diminuer 
le  plus  possible.  » 


FRANÇOIS    PICQUET    LE    «    CANADIEN    »  l65 

de  3  canons  de  12,  auraient  été  plus  que  suffisantes  pour 
réduire  en  cendres  cet  établissement  (i).  » 

Avec  ses  murailles  crénelées,  de  trois  pieds  d'épaisseur, 
autour  desquelles  régnait,  à  une  faible  distance, une  enceinte 
de  quatre  pieds  de  largeur  et  de  dix  de  hauteur,  flanquée  elle- 
même  de  deux  grosses  tours  carrées,  la  redoute  anglaise  res- 
semblait bien  plus  à  un  castel  du  moyen  âge  qu'à  une  forte- 
resse moderne.  Mais  nos  adversaires  s'occupaient  déjà 
d'en  accroître  la  valeur.  En  1749,  à  l'époque  où  le  lieute- 
nant de  Léry  l'avait  dessinée  (2),  la  maison  à  mâchicoulis 
dominait  seule  l'étroite  ruelle  où  s'entassaient  les  boutiques 
de  certains  ouvriers  et  les  comptoirs  des  marchands.  Deux 
ans  plus  tard,  ainsi  que  le  montrent  les  observations  recueillies 
par  l'abbé  Picquet,  l'enceinte  bastionnée  était  construite,  et, 
en  1756,  Montcalm  dirigera  le  feu  de  ses  batteries  non  seule- 
ment sur  le  Vieil-Oswégo,  mais  sur  les  deux  fortins,  qui  en 
couvriront  alors  les  approches  (3). 

Située  à  la  bouche  même  du  canal  d'écoulement,  qui  réunit 
plusieurs  affluents  des  grands  lacs  iroquois,  et  sur  la  route  flu- 
viale, presque  ininterrompue,  qui,  par  rOswégo,le  Mohawk  et 
l'Hudson,  relie  l'Ontario  à  l'Atlantique  ;  établie,  d'autre  part, 
dans  une  contrée  fertile  (4)  et  à  la  portée  des  hauts  pays  cana- 
diens, la  station  britannique  ne  pouvait  manquer  de  prospérer 
et  de  grandir  au  plus  grand  dommage  de  nos  établissements 
des  lacs  et  du  haut  Saint-Laurent  (5). 

(i)  Cf.  Mém.  sur  les  aff.  du  Canada,  p.  ^y.  «  Quoiqu'il  fût  sur  une  émi- 
nence,  Chouaguen  était  dominé  de  plusieurs  côtés.  Comme  le  fort  était 
peu  susceptible  de  défense,  les  Anglais  avaient  fait  des  retranchements 
qui  montaient  jusqu'au  coteau.  Chouaguen  n'était  qu'une  grande 
maison  bâtie  en  pierre  et  entourée  à  peu  de  distance  d'une  muraille, 
flanquée  de  quatre  petits  bastions  carrés...  » 

(2)  Arch.  du  min.  de  la  marine.  Bureau  des  fortifications.  Mém.  de 
M.  de  Léry  sur  la  nécessité  de  prendre  Chouaguen  (1749). 

(3)  Fort  Ontario,  sur  la  rive  droite  de  l'Oswégo,  et  fort  George  ou 
fort  aux  Bœufs  (les  Anglais  le  nommaient  encore  New-Oswégo  et, 
par  dérision,  fort  Rascal),  sur  une  éminence  de  la  rive  gauche. 

(4)  Mém.  sur  les  affaires  du  Canada,  p.  'jj  :  «  Le  terrain  répondoit  à 
la  beauté  du  climat,  qui  y  est  des  plus  doux.  »  Fruits  et  légumes  excel- 
lents ;  arbres  à  foison  ;  certains  arbrisseaux,  tels  que  le  cotonnier,  la 
myrrhe  à  chandelle,  etc.  ;  eaux  très  poissonneuses. 

(5)  La  ville  actuelle  d'Oswégo,  port    de    Syracuse,    est   l'agglomé- 


l66  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

Le  fondateur  de  La  Présentation  s'était  admirablement 
rendu  compte  de  ce  fait,  comme  le  prouvent  les  graves  ré- 
flexions que  Lalande  a  consignées  dans  son  mémoire  :  «  Ce 
poste,  —  y  lisons-nous,  —  était  encore  plus  préjudiciable  par 
la  facilité  qu'il  donnait  aux  Anglais  d'avoir  relation  avec  tou- 
tes les  nations  du  Canada,  que  par  le  commerce  qui  s'y  fai- 
sait, autant  par  les  Français  de  la  colonie  que  par  les  sau- 
vages :  Choëguen  était  en  effet  fourni  de  marchandises  qui 
n'étaient  propres  qu'aux  Français  (i),  au  moins  autant  que 
de  celles  qui  ne  convenaient  qu'aux  sauvages,  ce  qui  indi- 
quait un  commerce  illicite. 

«  Si  les  ordres  du  ministre  avaient  été  exécutés,  le  com- 
merce de  Choëguen  serait  presque  tombé,  du  moins  avec  les 
sauvages  du  Haut-Canada  (2).  Mais  il  fallait  fournir  Niagara 
et  surtout  le  Portage, plutôt  que  Toronto.  La  différence  qu'il 
y  a,  entre  ces  deux  premiers  forts  et  celui-ci,  est  que  trois  ou 
quatre  cents  canots  peuvent  venir  chargés  de  pelleteries  au 
Portage,  et  qu'il  ne  peut  aller  à  Toronto  de  canots  que  ceux 
qui  passent  devant  Niagara  et  au  fort  de  Frontenac,  comme 
ceux  des  Otaois  [Outaouais]  du  fond  du  lac  et  ceux  des  Missis- 
sagués.  De  sorte  que  Toronto  ne  pouvait  que  diminuer  le 
commerce  de  ces  forts,  qui  auraient  été  plus  que  suffisants 
pour  arrêter  tous  les  sauvages,  si  les  magasins  avaient  été 
fournis  des  marchandises  qu'ils  aiment. 

«  On  avait  voulu  imiter  les  Anglais  (Jans  les  bagatelles 
qu'ils  vendaient  aux  sauvages,  comme  bracelets  d'argent,  etc. 


ration  la  plus  considérable  que  possèdent  les  Etats-Unis  au  bord  de 
l'Ontario.  Le  creusement  d'un  canal  de  jonction  avec  le  grand  canal 
d'Erié  en  a  fait  la  voie  principale  d'entrée  pour  les  grains  et  les  vins 
du  Canada.  Les  avantages  de  sa  situation  ressortent  clairement  du 
projet  qu'on  a  eu  d'en  faire  le  bassin  terminal  d'un  canal  de  grande 
navigation  qui  rejoindrait  New- York. 

(i)  Par  exemple,  les  fameuses  «  toiles  peintes  »  (tissus  de  l'Inde) 
que  proscrivaient  avec  tant  de  rigueur  les  édits  royaux  (Cf.  Edit 
d'octobre  1726  sur  la  contrebande  des  étoffes).  La  Compagnie  des  Indes 
en  avait  le  monopole. 

(2)  «  Si  les  sauvages  avoient  le  quart  de  ce  que  l'on  suppose  dépensé 
pour  eux,  le  Roi  auroit  tous  ceux  de  l'Amérique  et  les  AngJois,  aucuns.  » 
Montcalm  au  duc  de  Belle-Isle,  ministre  de  la  guerre.  Québec. 
Ï2  avril  1759. 


FRANÇOIS    PICQUET    LE    «    CANADIEN   »  167 

Les  sauvages  les  avai ent  confrontés  et  pesés,comme  l'assurait  le 
garde-magasin  de  Niagara  (i),  et  il  s'était  trouvé  que  les  bra- 
celets de  Choëguen,  qui  étaient  aussi  pesants,  d'un  argent 
plus  pur  et  d'un  meilleur  goût,  ne  leur  coûtaient  que  deux 
castors,  tandis  que  l'on  voulait  les  vendre,  dans  les  postes  du 
roi,  dix  castors  (2).  Ainsi  l'on  nous  avait  décrédités,  et  cette 
argenterie  restait  en  pure  perte  dans  les  magasins  du  roi. 
L'eau  de  vie  française  avait  la  préférence  sur  celle  des  An- 
glais ;  mais  cela  n'empêchait  pas  les  sauvages  d'aller  à  Choë- 
guen. Il  aurait  fallu  pour  en  faire  tomber  le  commerce, que  les 
postes  du  Roi  fussent  munis  des  mêmes  marchandises  et  au 
même  prix.  On  aurait  dû  aussi  empêcher  les  Français  d'y 
envoyer  les  sauvages  domiciliés  ;  mais  cela  eût  été  fort  dif- 
ficile. » 

Il  serait  impossible,  croyons-nous,  de  dénoncer  en  termes 
plus  modérés,  plus  corrects,  la  triste  situation  où  se  trou- 
vait alors  notre  commerce  dans  la  région  des  Lacs.  Et  pourtant 
l'abbé  Picquet  ne  s'aveuglait  pas  sur  les  causes  d'une  déca- 
dence qui  lui  apparaissait  chaque  jour  plus  profonde  :  incurie 
ou  faiblesse  du  gouvernement  colonial,  friponneries  dont  les 
plus  hauts  fonctionnaires  se  rendaient  secrètement  coupables, 
privilèges  injustifiables  concédés  à  des  sociétés  dont  le  but 
principal,  pour  ne  pas  dire  unique,  était  de  s'enrichir  en 
volant  l'Etat,  égoïsme  et  rapacité  des  directeurs  de  la  Com- 
pagnie des  Indes,  tout  cela,  joint  au  protectionisme  excessif 
que  les  idées  économiques  en  faveur  faisaient  prévaloir,  con- 
courait à  nous  mettre  dans  un 'état  d'infériorité  funeste  vis- 
à-vis  de  nos  concurrents  anglais. 

Les  compagnies  à  monopole  supprimées  par  Colbert,  le 
commerce  de  l'Amérique  était  devenu  libre,  à  l'exception  de 
la  traite  du  castor  sur  laquelle  le  gouvernement  se  réser- 
vait   un  droit    de  quart   qu'il     affermait  (3).    On   défendit 


(i)  Curot  l'aîné. 

(2)  De  l'arrêt  rendu  contre  Bigot  en  1763,  il  ressort  que  l'intendant 
faisait  entrer  un  tiers  d'aUiage  dans  les  objets  d'argenterie  fabriqués 
à  Québec  pour  être  distribués  aux  sauvages.  Le  Roi  les  payait  plus 
cher  que  s'ils  eussent  été  d'argent  pur  et  fussent  venus  de  France. 

(3)  Dès  1627,  Richelieu  avait  donné  le  monopole  du  commerce  de 


l68  UN    DÉFENSEUR    HE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    « 

d'apporter  le  castor  ailleurs  qu'aux  comptoirs  officiels,  où  il 
était  acheté  au  taux  fixé  par  l'État. 

Ce  système  devait  avoir  les  plus  regrettables  conséquences. 
Les  fermiers  avaient  tout  intérêt  à  faire  taxer  les  fourrures 
au  plus  bas  prix,  tandis  qu'en  vertu  du  privilège,  il  leur 
était  facile  d'exagérer  le  prix  des  marchandises  cédées  en 
échange  :  draps  rouges  pour  couvertures,  ustensiles  et  armes,, 
bijoux  et  denrées.  Commerçants  plus  avisés,  les  Anglais  en 
profitèrent  pour  attirer  les  Indiens  dans  leurs  comptoirs 
d'Orange,  de  Corlar  ou  d'Oswégo,  en  leur  payant  plus  cher 
leurs  pelleteries  et  en  leur  vendant  meilleur  marché  des  mar- 
chandises de  qualité  supérieure  (i) . 

Nos  voisins  ne  s'en  tinrent  pas  d'ailleurs  à  cette  concur- 
rence loyale.  Comme  l'écrivait  le  marquis  de  la  Jonquière  au 
lieutenant-gouverneur  du  Massachusetts,  Phips,  leurs  «  tra- 
ficants  s'éparpilloient  sur  les  terres  »  du  Canada,  et  «  ven- 
doient  leurs  marchandises  à  bas  prix  dans  tous  les  villages 
indiens  du  pays  d'en  haut  dans  les  limites  du  roi  de  France, 
au  plus  grand  dommage  du  commerce  de  la  colonie  ».  Le  gou- 
verneur ajoutait  :  «  Il  n'est  pas  difficile  de  deviner  les  vues 
des  Anglois  en  prévenant  les  besoins  des  Indiens  :  c'est  de 
les  attirer  eux-mêmes.  Cela  n'est  pas  défendu,  puisque  les 
nations  ne  dépendent  d'aucune  couronne.  Mais  tout  le  monde 
sait  que  le  Roi  de  France  est  maître  de  son  territoire  et  que,. 


la  Nouvelle-France  à  la  Compagnie  des  Cent- Associés,  à  la  réserve  du 
trafic  des  pelleteries  :  les  habitants  pouvaient  s'y  livrer,  à  la  condi- 
tion de  vendre  le  castor  aux  seuls  facteurs  de  la  Compagnie  suivant  un 
prix,  fixé  annuellement  par  le  Roi.  En  1751,  la  Compagnie  des  Indes 
possédait  de  même  le  commerce  exclusif  du  castor. 

(i)  Dans  une  dépêche  du  20  septembre  1749,  de  la  Jonquière  écrit 
à  Rouillé,  qu'il  a  questionné  des  Iroquois,  venus  à  Montréal,  sur  leur 
traite  avec  les  Anglais  ;  que  les  sauvages  ont  «  reconnu  qu'ils  l'avoient 
faite,  y  étant  engagés  par  le  bon  marché  qu'ils  trouvoient  chez  les  An- 
glois et  qu'ils  continueroient  jusqu'à  ce  que  les  draps  fussent  aussi 
bon  marché  chez  les  marchands  de  Montréal.  »  Le  P.  Fournier,  leur 
missionnaire,  assurait  que  les  Indiens  «  avoient  chez  les  Anglois  une 
pièce  de  drap  pour  33  livres  de  castor,  de  laquelle  ils  faisoient  douze  cou- 
vertures, tandis  qu'à  Montréal  on  leur  demandoit  6  livres  de  castor 
pour  une  couverture  ;  que  le  drap  rouge  des  marchands  françois 
est  très  vilain,  tandis  que  celui  des  Anglois  est  de  qualité  bien  supé- 
rieure ».  {Arch.  du  ministère  de  la  Marine  :  dossier  de  La  Jonquière). 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  1 6^ 

par  conséquent,  j'ai  le  droit  d'expulser  ceux  qui  veulent 
établir  un  commerce  contraire  aux  intérêts  du  Roi,  et  de  con- 
fisquer leurs  marchandises...  »  (i). 

Ces  nienaces  produisirent  peu  d'effet.  En  vain  furent-elles 
renouvelées  dans  l'espoir,  quelque  peu  chimérique,  d'arrêter 
aux  frontières  la  contrebande  anglaise.  On  n'eut  pas  plus  de 
succès  en  opposant  la  force  à  l'exode  de  nos  clients  naturels 
vers  les  comptoirs  de  nos  rivaux.  Les  «  domiciliés  »  eux-mêmes 
ne  respectaient  plus  les  règlements ,  qui  leur  prescrivaient ,  sous 
des  peines  très  sévères,  de  porter  toutes  les  fourrures  à  Mont- 
réal, aux  magasins  de  la  Compagnie  des  Indes  (2).  Chose 
plus  grave,  nombre  de  Français  encourageaient  les  sauvages 
dans  leur  désobéissance.  C'étaient  d'abord  des  «  coureurs  de 
bois  »,  contrebandiers  de  naissance  ou  par  vocation  ;  c'étaient 
ensuite  un  certain  nombre  de  marchands  peu  scrupuleux  (3), 
qui  pratiquaient  la  traite  clandestine  par  l'intermédiaire  des 
Peaux-Rouges.  Or  ceux-ci  ne  les  trahissaient  jamais.  D'où  la 
difficulté,  signalée  par  François  Picquet,  d'empêcher  les  Cana- 
diens «  d'envoyer  les  sauvages  domiciliés  »  aux  postes  britan- 
niques. A  défaut  des  aveux  formels  du  marquis  de  la  Jon- 
quière  (4),  les  tristes  démêlés  de  ce  gouverneur  avec  les 
demoiselles  Désaunier  et  le  Jésuite  Tournois  prouvent  assez 
que  la  question  était  véritablement  délicate  et  fort  embarras- 
sante (5). 

(i)  Ibid.,  Québec,  7  mars  1750 

(2)  Mém.  sur  les  aff.  du  Canada,  p.  21. 

(3)  «  Nous  avons  suivi  vos  ordres  —  écrivait  de  La  Jonquière  à  Rouillé 
—  pour  la  taxe  du  castor  :  3  livres  10  sous  la  livre,  gras  et  sec,  hiver,  de 
de  bonne  qualité.  Il  auroit  été  bien  à  souhaiter  qu'on  ne  l'eût  pas  dimi- 
nué. Il  n'est  pas  douteux  que,  dorénavant,  il  n'en  passe  une  plus  grande 
quantité  à  l'Anglois  puisqu'en  temps  de  guerre  et  étant  à  4  livres 
nos  sauvages  en  portoient.  Les  Anglois  le  paient  à  Chaouaguen  4  livres 
4  sous...  Nous  portons  tous  nos  soins  à  détruire  les  contrebandiers 
françois  qui  sont  en  quantité  et  dont  le  nombre  augmentera  sûrement 
après  cette  diminution.  Nous  doutons  cependant  de  pouvoir  en  venir 
à  bout  parce  qu'ils  emploient  les  sauvages  qui  ne  les  trahissent  jamais.  » 
(Arch.  du  ministère  de  la  Marine  ;  Dossier  La  Jonquière  ;  Québec, 
i«'  oct.  1749). 

(4)  V.  dépêche  précitée  du  20  septembre  1749. 

(5)  Les  trois  sœurs  Désaunier,  riches  marchandes  du  Sault- Saint- 
Louis,  étaient  accusées  depuis  longtemps  de  faire  du  commerce  avec 


lyO  UN    DÉFENSEUR    DE    LA   «    NOUVELLE-FRANCE    » 

Pendant  quelque  temps,  les  officiers  de  la  colonie  avaient 
possédé  eux-mêmes  la  ferme  des  postes  que  l'Etat  n'exploi- 
tait pas  en  régie  (i).  Le  roi  recommandait  de  les  leur  laisser 
à  très  bon  compte,  afin  de  les  mettre  à  même  de  jouer  auprès 
de  leurs  clients  indigènes  le  personnage  d'honnêtes  marchands. 
Le  commandement  de  certains  postes  emportait  du  reste  le  pri- 
vilège de  la  traite  :  l'Etat,  payant  mal  ses  fonctionnaires, 

les  Anglais.  Le  6  mars  1747,  Maurepas  écrivait  déjà  à  la  Galissonnière  : 
«  Examinez  de  concert  avec  M.  Hocquart  s'il  convient  d'expulser  les 
demoiselles  Désaunier  )>.  Dans  le  Mémoire...  pour  servir  d'instruction 
au  Marquis  de  la  Jonquière  (30  avril  1749),  on  peut  lire  :  «  Parmi  les 
autres  [missionnaires],  il  y  a  celui  du  Sault-Saint-Louis  dont  les  sau- 
vages ont  depuis  quelque  temps  donné  lieu  à 'des  soupçons...  Ces  sau- 
vages étoient,  avant  la  dernière  guerre,  en  liaison  de  commerce  avec 
les  ennemis,  et  c'est  par  leur  canal  que  quelques  marchands  du  Canada, 
pour  tirer  du  castor  un  prix  plus  avantageux  que  celui  auquel  la  Com- 
pagnie des  Indes  le  paye,  le  faisoient  introduire  dans  les  postes  anglois 
d'où  ils  retiroient  des  toiles  peintes  et  d'autres  marchandises  de  fa- 
brique étrangère,  commerce  que  S.  M.  a  toujours  défendu  sous  des 
peines  rigoureuses.  On  a  prétendu  que,  durant  la  guerre,  une  partie 
des  sauvages  de  ce  village  a  continué  ses  liaisons.  Le  comte  de  la  Galis- 
sonnière a  dû  prendre  des  mesures  pour  les  rompre  entièrement.  Mais 
dans  le  cas  où  il  n'auroit  pas  pu  y  parvenir,  S.  M.  veut  qu'après  que  le 
sieur  de  la  Jonquière  aura  vérifié  ce  qui  en  est,  il  chasse  du  village  les 
sauvages  qui  les  conserveront...  »  L'enquête  menée  par  la  Jonquière,  à 
son  arrivée  à  Montréal,  lui  révéla  «  que  les  demoiselles  Désaunier,  avec 
l'aide  et  l'appui  du  R.  P.  Tournois,  leur  missionnaire,  avoient  de  tout 
temps  fait  un  commerce  considérable  avec  les  Anglois  ;  qu'elles  trai- 
taient avec  les  sauvages  les  pelleteries  de  leur  chasse  ;  que  ces  demoi- 
selles envoyoient  ces  pelleteries  à  Orange  ou  à  Chouaguen  par  ces 
mêmes  sauvages,  lesquels  en  retour  leur  rapportoient  des  marchan- 
dises angloises.  »  En  conséquence,  il  donna  l'ordre  au  Jésuite  et  aux 
demoiselles  Désaunier  «  de  rentrer  à  Québec  »,  avec  défense  de  retou- 
ner  au  Sault.  {Arch.  de  la  marine,  dossier  La  Jonquière,  lettres  à  Rouillé, 
26  septembre  1750  et  i"  novembre  1751).  «  Passés  en  France  »,  le 
P.  Tournois  et  les  demoiselles  Désaunier  réclamèrent  énergiquement 
contre  la  mesure  qui  les  frappait.  {Ibidem,  Rouillé  à  la  Jonquière,  25 
juin  175 1).  Malgré  leurs  démarches,  le  ministre  maintint  la  décision 
du  gouverneur  et,  après  la  mort  de  la  Jonquière,  qui  fut  hâtée  par 
cette  malheureuse  affaire,  de  nouvelles  instances  ayant  été  faites, 
celles-ci  furent  repoussées.  [Rapport  sur  les  archives  canadiennes  pour 
1887,  p.  CLXV.  Duquesne  au  ministre  de  la  marine.  12  et  31  oct.  i754)- 
(i)  La  plupart  des  nations  sauvages  de  la  Baie  des  Puants  :  Sioux 
Renards,  Folles-Avoines,  etc..  préféraient  porter  leur  castor  aux 
comptoirs  exploités  directement  par  l'Etat.  Aussi  dans  l'Ouest  n'af- 
fermait-on pas  ordinairement  les  postes,  de  peur  d'en  éloigner  les 
Peaux-Rouges. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  I7I 

suppléait  par  ce  détour  à  la  modicité  de  leurs  traite^ 
ments. 

Sous  les  gouvernements  de  Louis-Philippe  de  Vaudreuil 
et  du  marquis  de  Beauhamais,  on  en  revint  insensiblement 
au  système  de  l'adjudication.  Suivant  l'idée  qu'on  se  formait 
des  bénéfices  réalisables,  les  enchères  montaient  à  des  taux 
le  plus  souvent  exagérés.  Par  suite,  les  adjudicataires  se 
voyaient  réduits  à  majorer  le  prix  de  leurs  marchandises.  Et 
les  sauvages,  mécontents, \ de  déserter  en  masse  nos  comptoirs. 

Pour  enrayer  ce  mouvement,  de  la  Galissonnière  imagina 
de  faire  exploiter  les  postes  «  par  congé  »  (i),  à  mesure 
qu'ils  devenaient  vacants.  Son  successeur  imita  cet  exemple, 
en  sorte  qu'en  1751  les  deux  systèmes  étaient  employés 
concurremment  (2). 

La  situation  en  était-elle  devenue  meilleure?  Il  ne  sem- 
ble pas,  à  en  juger  du  moins  par  les  craintes  manifes- 
tées par  François  Picquet,  à  en  juger  aussi  par  les  graves 
avertissements  qu'Antoine-Louis  Rouillé  adressait  vers  la 
même  époque  au  vieux  marquis  de  la  Jonquière  :  «  Je  ne 
dois  pas  vous  laisser  ignorer,  —  écrit  le  ministre  de  la  marine, 
■ —  les  plaintes  qui  sont  revenues  au  Roy  sur  l'état  du  com- 
merce au  Canada.  On  prétend  que,  par  les  dispositions  qui  ont 
été  faites  pour  l'exploitation  des  postes,  toute  la  traite  qui 
s'y  fait  se  trouve  entre  les  mains  d'une  société  particulière 
qui  s'est  formée  d'un  petit  nombre  de  personnes,  parmi  les- 
quelles il  y  a  des  officiers  des  postes,  de  manière  qu'il  reste 
fort  peu  d'objets  de  commerce  et  pour  les  négociants  de  la 

(i)  Le  «  congé  »  était  la  permission  accordée  par  le  gouverneur 
à  un  «  voyageur  »,  propriétaire  d'un  canot  chargé  de  six  mille  livres  de 
marchandises  qu'il  se  proposait  de  vendre  dans  un  poste.  Le  «  congé  » 
se  payait  50  pistoles  dont  une  partie  allait  au  Trésor  et  l'autre  se  dis- 
tribuait en  gratifications  aux  familles  des  officiers  pauvres  de  la 
colonie. 

(2)  Arch.  du  min.  de  la  marine.  Dossier  La  Jonquière,  La  Jonquière 
à  Rouillé,  Québec  19  oct.  175 1  :  «  Ce  qu'il  y  a  de  bien  positif,  c'est 
que  certains  postes  sont  affermés  et  les  autres  exploités  par  des  congés  ». 
D'après  le  même  document,  aucun  officier  n'avait  part  «  directement 
ni  indirectement  au  commerce  des  pays  d'en-haut  »  ;  seul,  M.  de 
Saint-Pierre  avait  le  commerce  de  l'Ouest,  avantage  «  toujours  ac- 
cordé à  l'officier  chargé  de  faire  la  découverte  de  cette  mer  ». 


172  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

colonie  et  pour  ceux  de  la  France  qui  sont  dans  l'usage  d'y 
envoyer  des  vaisseaux  ».  Et  il  ajoute  «  qu'indépendamment  de 
l'indécence,  il  en  résulte  des  abus  très  préjudiciables  pour 
la  colonie,  pour  le  commerce  et  même  pour  le  gouvernement 
des  sauvages  (i)  ». 

Hélas  !  une  telle  appréciation,  pour  sévère  qu'elle  fût, 
n'était  que  trop  fondée.  Elle  concordait  absolument  avec  les 
réflexions  pessimistes  qui  envahissaient  l'esprit  de  l'abbé 
Picquet,  le  jour  où,  en  prévision  des  événements  futurs,  il 
étudiait  les  fortifications  de  Choi^aguen. 

* 

De  l'embouchure  de  l'Oswégo,  notre  compatriote  revint 
directement  à  Frontenac. 

Dès  que  les  sentinelles  de  la  station  eurent  signalé  sa  flot- 
tille au  large  de  la  Grande- Anse,  des  drapeaux  furent  arborés 
à  la  crête  des  remparts  et  la  garnison  tout  entière  prit  les 
armes.  Des  Algonquins  et  Nipissings  du  Lac  des  Deux  Mon- 
tagnes, qui  «  allaient  en  guerre  »  avec  le  lieutenant  Picotté  de 
Bellestre  (2),  se  trouvaient  par  hasard  dans  le  fort.  A  la  nou- 
velle que  leur  missionnaire  arrivait,  les  Peaux- Rouges  couru- 
rent en  tumulte  au  bord  de  la  plage,  riant,  gesticulant,  pous- 
sant des  cris  de  joie  ;  spontanément,  ils  s'y  rangèrent  en  haie 

(i)  Ibidem.  Versailles,  7  mai  175 1.  Comme  le  ministre  incriminait 
à  mots  couverts  l'administration  du  marquis  lui-même,  celui-ci  pro- 
testa vivement  contre  «  l'imposture  des  mauvais  génies  qui  ont  forgé 
des  plainj;es  à  plaisir  »  et  demanda  son  rappel  (Québec,  19  octobre  175 1). 
Peut-être  le  gouverneur  n'était-il  pas  au-dessus  de  tout  soupçon,  sinon 
d'improbité,  au  moins  d'incurie  et  de  maladresse.  En  tout  cas,  Bigot 
et  son  secrétaire  Deschenaux,  l'aide-major  Péan  et  le  contrôleur  Bréard, 
le  commissaire  Varin  et  le  garde-magasin  Martel  avaient  com- 
mencé leurs  tripotages.  D'après  les  pièces  du  procès  de  1763,  Bigot 
et  certains  de  ses  complices  en  malversations  faisaient  déjà  partie  de 
sociétés  organisées  pour  voler  l'État. 

(2)  Officier  des  troupes  de  la  colonie,  qui  dirigea  de  nombreuses  expé- 
ditions à  la  tête  de  nos  auxiliaires  indigènes.  Commandant  au  Détroit, 
en  1757,  il  alla  ravager  le  pays  des  Agniés  et  les  provinces  anglaises. 
L'année  suivante,  il  battit  un  corps  anglais  en  marche  contre  le  fort 
Duquesne.  En  septembre  1760,  après  la  capitulation  de  Montréal 
il  dut  faire  sa  soumission  au  major  Rogers  {Mém.  sur  les  a§.  du  Canada 
p.  98,  122  ;  Journal  de  Malartic,  p.  159,  220). 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  17$ 

et,  dès  lors,  ne  cessèrent  de  saluer  les  arrivants  par  des  dé- 
charges de  mousqueterie.  Les  canots  répondant  de  leur  mieux 
à  toutes  ces  politesses,  on  imagine  le  beau  tintamarre  ! 

L'enthousiasme  fut  à  son  comble,  lorsque,  sur  un  signe  du 
commandant,  M.  de  Verchère,  les  «  gros  fusils  »  —  les  canons 

—  se  mirent  de  la  partie.  Comme  à  Niagara,  la  modestie 
indienne  s'accommoda  fort  bien  de  cette  infraction  aux  règle- 
ments militaires.  «  Mes  sauvages,  —  observe  l'abbé  Picquet, 

—  transportés  de  l'honneur  qu'ils  recevaient,  faisaient  un 
feu  continuel,  avec  des  cris  et  des  acclamations  qui  réjouis- 
saient tout  le  monde.  » 

Commandant  et  officiers  s'avancèrent  enfin  jusqu'à  la 
berge,  pour  souhaiter  la  bienvenue  à  leur  hôte.  Mais  celui-ci 
n'eut  pas  plutôt  sauté  à  terre  que  les  Algonquins  et  les  Nipissings 
se  jetèrent  dans  ses  bras,  criant  à  tue-tête  «  qu'on  leur  avait 
dit  que  les  Anglais  l'avaient  arrêté,  et  que,  si  cette  nouvelle 
avait  reçu  confirmation,  il  les  aurait  vus  bientôt  l'arracher 
aux  mains  de  l'ennemi.  » 

Quelques  jours  après  cette  réception  touchante,  François 
Picquet  était  de  retour,  avec  tout  son  monde,  à  l'embouchure 
de  l'Oswégatchie.  On  devine  quel  chaleureux  accueil  lui  firent 
ses  Indiens.  Lalande  a  là-dessus  une  phrase  charmante  :  «  Il 
fut  reçu,  —  dit-il,  —  avec  la  tendresse  que  des  enfants  pour- 
raient éprouver  en  recouvrant  un  père  qu'ils  auraient  perdu.  » 


III.  —  Concession  de  terrain  obtenue  par  François  Picquet.  — 
Mgr  de  Ponthriand  à  La  Présentation.  —  La  bannière 
des  Iroquois  (1752). 

A  la  suite  de  l'heureuse  croisière  accompHe  sur  le  lac  Onta- 
rio, le  nombre  des  chefs  de  famille  fixés  au  bord  de  l'Oswégat- 
chie monta  de  quatre-vingt  sept  à  trois  cent  quatre- vingt 
douze  dans  le  deuxième  semestre  de  1751. 

François  Picquet  apporta  tous  ses  soins  à  l'installation  des 
nouveaux  «  domiciliés  ».  Il  dut  les  aider  à  se  bâtir  des  cabanes 
dans  l'enceinte  réservée  aux  viUages,  puis  à  étendre  le  «  dé- 


174  UN   DÉFENSEUR    DE   LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

sert  »,  autrement  dit  à  défricher  un  canton  de  la  forêt  en 
vue  des  plantations  et  des  semailles  prochaines.  La  subsis- 
tance de  la  petite  colonie  était  d'ailleurs  assurée,  tant  la 
contrée  offrait  de  resssources  non  seulement  à  la  culture, 
mais  à  la  pêche  et  à  la  chasse.  Le  poisson  pullulait  dans  les 
eaux  claires  de  l'Oswégatchie  et  du  Saint-Laurent.  Giboyeuses 
à  souhait  étaient  les  vastes  forêts  de  leurs  rives  :  «  tourdes  »  (i) 
et  tourterelles  dont  le  passage  se  fait  de  juin  à  septembre,  mer- 
les et  pluviers  de  l'automne,  «  bons  comme  des  grives  »,  perdrix, 
sarcelles,  outardes,  oies  et  canards  y  foisonnaient  ;  le  gibier 
de  poil,  le  chevreuil  en  particulier,  n'y  était  point  rare  (2). 

Réduit  comme  tous  les  Canadiens  de  situation  modeste  à 
ce  que  l'on  appelait  la  «  ration  du  roi  »,  assez  maigre  pitance 
de  deux  livres  de  pain  et  d'une  demi-livre  de  lard  par  jour  (3), 
le  supérieur  de  La  Présentation  était  médiocrement  soucieux 
de  sa  ((  cuisine  ».  Par  bonheur  ses  Indiens,  pêcheurs  et  chas- 
seurs émérites  pour  la  plupart,  amélioraient  fréquemment 
son  ordinaire  :  «  Nous  ne  doutons  point,  mon  Père,  —  lui 
disaient-ils  un  jour  qu'ils  lui  avaient  apporté  un  quartier  de 
chevreuil  et  une  perdrix  (4),  —  qu'il  ne  se  fasse  de  mauvais 
raisonnements  dans  ton  estomac  de  ce  que  tu  n'as  que  du 
lard  à  manger.  Voici  de  quoi  raccommoder  tes  affaires.  » 
D'autres  fois,  les  sauvages  lui  apportaient  du  poisson  :  sau- 
mons, truites,  esturgeons,  d'une  chair  savoureuse  et  d'une 
taille  énorme  (5).  On  comprend  qu'avec  de  semblables  au- 
baines, le  missionnaire  pût  recevoir  à  sa  table  les  Français 
qui  s'arrêtaient  à  La  Présentation,  en  descendant  ou  en  re- 


(i)    «  Espèce  de  pigeon  ».  Journal  de  Malartic,  p.  60. 

(2)  Cf.  lettre  du  capitaine  Duchat,  15  juillet  1756.  Casgrain,  op. 
cit.,  t.  II,  p.  465. 

(3)  Le  lard  et  les  pois  composaient  le  menu  ordinaire  des  troupes. 
•Cf.  Lettre  de  Desandrouins  dans  l'abbé  Gabriel,  op.  cit.,  p.  28. 

(4)  «  A  le  bien  prendre  c'est  une  gelinotte  »,  écrit  le  capitaine 
Duchat,  «  grosse  comme  une  petite  poule,  qui  se  perche  attroupée  sur 
les  arbres  et  se  laisse  tuer  les  unes  après  les  autres  sans  branler  ».  On 
conservait  les  perdrix  gelées,  comme  on  le  fait  encore  aujourd'hui. 
V.  Malartic,  Journal,  p.  42  et  H.  de  Lamothe,  Excursion  au  Canada 
et  à  la  Rivière  Rouge  {Tour  du  monde,  1875). 

(5)  Lalande  parle  de  «  truites  de  quatre-vingt  livres  »  (!).  V.  Malar- 
tic, Journal,  p.  22.  et  passim. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  Ijb 

remontant  le  fleuve,  et  même    «  traiter  les  généraux  dans 
l'occasion  ». 

Pour  lui,  sa  frugalité  était  en  harmonie  avec  son  habituel 
désintéressement.  Comme  le  remarque  très  justement  Lalande, 
depuis  qu'il  avait  quitté  le  Lac  des  Deux-Montagnes,  «  il  ne 
recevait  ni  appointements  ni  gratifications  ».  La  pension, 
depuis  si  longtemps  promise,  ne  lui  avait  pas  encore  été 
accordée.  Il  ne  touchait  même  plus  les  modestes  rentes  de  son 
patrimoine,  car  ses  vieux  parents,  mécontents  de  le  savoir 
retenu  si  loin  du  foyer  familial,  refusaient  de  les  lui  servir.  Bref, 
pour  revenir  à  l'expression  de  son  ami  et  biographe,  «  il  ne  se 
soutenait  que  par  son  industrie  et  par  son  crédit  ».  Son  «  in- 
dustrie »,  il  est  vrai,  se  révélait  chaque  jour  plus  ingénieuse 
et  son  «  crédit  »  allait  sans  cesse  en  grandissant.  N'était-il 
pas  d'ailleurs  à  la  veille  d'obtenir  du  gouvernement  colo- 
nial une  concession  de  terrain  sur  les  bords  de  l'Oswégatchie? 

Le  10  octobre  1751,  le  marquis  de  la  Jonquière  et  l'inten- 
dant Bigot  lui  concédaient  effectivement,  sous  bénéfice  de  la 
confirmation  royale,  un  terrain  «  d'un  arpent  et  demy  de 
front  sur  le  bord  de  la  rivière  de  La  Présentation,  savoir 
trois  quarts  d'arpent  de  chaque  côté  d'un  moulin  à  scie,  que 
ledit  abbé  Picquet  avait  déjà  fait  construire  sur  le  bord  de 
la  rivière,  dans  la  vue  de  contribuer  à  l'établissement  de  la 
mission,  sur  un  arpent  et  demy  de  profondeur.  » 

Le  brevet,  signé  par  le  roi  à  Compiègne,  le  3  juillet  de  l'an- 
née suivante  (i),  fut  délivré  sous  les  clauses  et, réserves  habi- 
tuelles :  le  concessionnaire  et  ses  héritiers  ou  ayant  droits 
devaient  jouir  à  perpétuité  du  terrain  relâché,  sans  avoir  à 
payer  finance  ou  indemnité  au  Roi  ni  à  ses  successeurs  ;  ils 
étaient  tenus  seulement  de  porter  «  foy  et  hommage  au  château 
Saint-Louis  de  Québec  »,  —  résidence  ordinaire  du  gouverneur 
de  la  Nouvelle-France  (2) ,  —  et  de  payer  chaque  année  une 


(i)  Archives  du  min.  des  colonies  ;  brevet  de  ratification  et  conces- 
sion en  faveur  du  sieur  abbé  Picquet  (vol.  95,  i°^  37  et  suiv.).  L'original 
porte  les  signatures  de  Louis  XV  et  du  ministre  secrétaire  d'Etat  à 
ses  commandements  et  finances,  Machault  d'Arnouville. 

(2)  Sur  le  château  Saint-Louis,  dont  la  masse  sévère  et  imposante 
dominait  le  cap,  à  l'endroit  où  s'élève  aujourd'hui  le  château  Fronte- 


176  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

rente  de  «cinq  sols  et  six  deniers  de  cens(i),  le  i^'" octobre, 
jour  et  fête  de  saint  Rémi  ».  Les  charges  stipulées  sont  celles 
qu'on  rencontre  dans  tous  les  actes  de  même  nature  (2)  : 
obligation  de  conserver  les  bois  de  chêne,  «  propres  pour  la 
construction  des  vaisseaux  de  S.  M.  »  ;  de  donner  avis  des 
découvertes  de  «  mines,  minières  ou  minéraux  »  ;  de  mettre 
le  sol  en  valeur  ;  de  conserver  les  passages  «  nécessaires  pour 
l'utilité  publique  »  ;  de  laisser  les  graves  «  libres  aux  pêcheurs  »  ; 
enfin,  la  clause  de  reprise  éventuelle  du  terrain  et  de  l'utili- 
sation des  bois  pour  le  service  de  l'Etat.  C'est  l'ancien  for- 
mulaire, à  peine  agrémenté  d'une  nouvelle  interdiction,  celle 
de  vendre,  céder,  donner  ou  transporter  la  concession  «  à 
aucunes  gens  de  main-morte  »  (3). 

Tel  qu'il  est,  cet  acte  portant  une  concession  au  titre  per- 
sonnel, accordée  à  un  ecclésiastique,  membre  de  la  Société 
de  Saint-Sulpice,  n'en  constitue  pas  moins  une  pièce  inté- 
ressante. Il  eut  pour  principal  résultat  de  mettre  notre 
compatriote  en  possession  régulière  du  «  moulin  à  scie  », 
qu'il  avait  fait  construire  à  beaux  deniers  comptants.  Peut- 
être  espérait-il  tirer  de  cette  exploitation  les  ressources  qui 
lui  faisaient  défaut  de  plus  en  plus. 

Par  ailleurs  il  n'est  pas  sans  intérêt  de  noter  que  la  con- 
cession fut  signée  par  le  marquis  de  la  Jonquière  (4),  à  la  veille 


nac,  V,  E.  Gagnon,  Le  fort  et  le  château  Saint-Louis  de  Québec   (Québec, 
Léger- Brousseau,  1895). 

(i)  «  Le  dit  cens  portant  profit  de  lods  et  ventes,  saisies  et  amendes, 
conformément  à  la  coutume  de  Paris,  suivie  audit  pays.    » 

(2)  Cf.  par  exemple  aux  Arch.  du  Greffe  de  Villemarie,  à  Montréal,  les 
concessions  des  fiefs  Carion  et  Morel,  7  et  8  décembre  1 67 1 .  Sur  le  régime 
seigneurial  au  Canada,  v.  W.  B.  Munro  :  The  seignorial  system  in  Ca- 
nada (Londres,  Longmans,  1907). 

(3)  Machault  avait  promulgué  en  1749,  le  célèbre  édit  dont  le  but 
était  de  limiter  l'accroissement  des  biens  de  mainmorte  et  qui  souleva 
contre  son  auteur  les  protestations  du  clergé. 

(4)  C'était  un  système  chez  ce  dernier  de  concéder  des  terres  :  en 
octobre  1750,  M'i^  de  Ramsay  obtenait  en  fief  une  bande  de  terrain  de 
six  lieues  carrées  le  long  de  la  rivière  au  Sable,  et,  le  30  du  même  mois, 
le  capitaine  de  Bonne  et  le  chevalier  de  Répentigny,  celle  d'une  terre 
de  semblable  contenance  au  Sault  Sainte-Marie.  D'autres  concessions 
furent  encore  accordées  sous  l'administration  du  marquis  et  de  ses  suc- 
cesseurs ;  la  dernière  est  de  1754.  Les  historiens  du  Canada,  qui  les 


FRANÇOIS    PICQUET    LE    «    CANADIEN    »  1 77 

du  jour  où  lui-même  sollicitait  son  retour  en  France.  Ce  fut 
donc  comme  une  dernière  marque  de  satisfaction  donnée  par 
le  vieux  gouverneur  au  vaillant  pionnier,  à  l'apôtre  qui  méri- 
tait si  largement  son  estime.  Le  jour  même,  —  19  octobre  1751, 
—  où  il  présentait  au  ministre"  de  la  marine  sa  demande  de 
rappel,  de  la  Jonquière  prenait  encore  la  peine  de  rendre 
hommage  à  l'abbé  Picquet. 

Revenant,  en  effet,  sur  les  rapports  que  le  gouverneur  et 
l'intendant  lui  avaient  adressés  le  8  et  le  9  octobre.  Rouillé 
écrivait  quelques  mois  plus  tard  :  «  Par  le  compte  que  ces 
Messieurs  m'ont  rendu  du  fort  et  des  autres  ouvrages  qui  ont 
été  faits  à  la  Présentation,  il  paraît  que  la  dépense  n'en  a  monté 
qu'à  la  somme  de  13.343  livres  2  sols  6  deniers.  Mais  tous  ces 
ouvrages  ne  paraissent  pas  estre  d'une  grande  conséquence  (i). 
Et  ces  MM.  me  mandent  même  que  le  fort  n'a  pas  été  placé 
dans  l'endroit  le  plus  avantageux.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  y  a 
lieu  de  croire  que  ces  ouvrages  sont  suffisants,  et  qu'il  ne 
devra  pas  mesme  estre  question  d'y  en  faire  d'autres  qu'au- 
tant que  le  poste  fera  de  certains  progrès.  Et  il  faudra  alors 
bien  examiner,  s'il  ne  conviendra  pas  de  placer  le  fort  ail- 
leurs. 

«  Au  surplus,  les  nouveaux  témoignages  que  MM.  de  la  Jon- 
quière et  Bigot  m'ont  rendus  des  soins  que  le  sieur  abbé 
Picquet  continue  de  se  donner  pour  le  bien  de  la  colonie,  et 
spécialement  pour  tout  ce  qui  a  rapport  à  l'établissement  de 

ont  blâmées,  ont  oublié  que  c'était  pourtant  un  bon  moyen  de  fixer 
une  population  honnête  dans  la  colonie. 

(i)  Une  pièce  officielle  de  1755  (Arch.  du  min.  de  la  Guerre  ;  dépôt 
de  la  Guerre,  vol.  3.405,  i°  106)  dit  au  sujet  des  forts  du  Canada  : 
«  La  plupart  ne  valent  rien,  quoiqu'ils  aient  beaucoup  coûté  au  Roi.  » 
L'ingénieur  Desandrouins  déclare  aussi  brutalement  :  «  La  plupart  de 
ces  forts  n'avaient  pas  le  sens  commun.  »  Dans  une  dépêche  du 
26  août  1756,  Bougainville  écrit  à  Lévis,  à  propos  de  ce  fort  Saint- Jean 
que  le  P.  de  Bonnécamps  comparait  au  fort  provisoire  de  La  Présen- 
tation :  a  Le  fort  Saint- Jean,  placé  sur  la  rivière  de  Sorel,  est  une 
enceinte  carrée  à  quatre  bastions.  Bâti  en  pieux,  il  est  fort  mal  fait, 
quoi  qu'il  ait  coûté  quatre-vingt-seize  mille  francs.  »  V.  aussi  les  lettres  de 
Montcalm,  en  particulier  celle  du  12  août  1759  à  M.  Le  Normand,  où 
le  général  signale  une  fois  de  plus  les  «  voleries  »  des  ingénieurs  dans 
travaux  de  fortification. 


178  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

ce  poste,  doivent  me  faire  penser  qu'il  aura  le  succès  et  qu'il 
produira  les  avantages  qu'on  en  a  espérés...  »  (i). 

A  les  bien  peser,  les  termes  de  cette  dépêche,  élogieuse  en 
somme,  ne  laissent  pas  de  paraître  singuliers.  Certes,  on  n'y 
saurait  trouver  un  écho,  même  affaibli,  des  critiques  malveil- 
lantes que  d'aucuns  adressaient  encore  à  l'œuvre  et  à  la  per- 
sonne du  missionnaire.  Mais  ne  semble-t-il  pas  que  le  ministre 
soit  avant  tout  préoccupé  de  se  dérober  poliment  à  des 
demandes  de  subsides,  formulées  sans  doute  par  François 
Picquet? 

Celui-ci  ne  devait  pas  se  tenir  pour  battu.  Loin  d'estimer 
que  les  ouvrages  de  La  Présentation  étaient  «  suffisants  »,  et 
qu'il  ne  pouvait  être  question  d'en  établir  d'autres  avant 
que  le  poste  n'eût  fait  certains  progrès,  il  pensait  au  con- 
traire qu'il  fallait  mettre  à  profit  un  temps  trop  précieux  pour 
nous  «  armer  jusqu'aux  dents  »,  c'est-à-dire  compléter  l'ap- 
pareil défensif  de  nos  postes,  développer  leur  outillage  mili- 
taire, renforcer  leurs  garnisons,  toujours  en  prévision  de  la 
guerre  inévitable. 

Aussi  bien,  la  mission  ne  voyait-elle  pas  s'ouvrir  devant 
elle  les  plus  belles  perspectives  ?  Sa  situation  présente  répon- 
dait de  son  avenir  :  elle  était  en  pleine  prospérité  et  le  succès,  qui 
couronnait  déjà  les  efforts  de  son  fondateur  et  de  ses  auxiliai- 
res, dépassait  véritablement  toute  attente.  Etait-ce  donc  le 
moment  de  planter  en  terre  comme  une  borne  la  Croix,  qui, 
de  pair  avec  le  Drapeau,  gagnait  sans  cesse  sur  les  pays  sau- 
vages? 

Le  2  février  1752,  notre  ardent  compatriote  exposait  préci- 
sément ses  espérances  au  gouverneur  et  à  l'intendant  :  «  C'est 
un  grand  miracle,  —  déclarait-il  avec  son  habituelle  fran- 
chise, —  que,  malgré  l'envie,  les  contradictions,  l'opposition 
presque  générale  des  villages  indigènes,  j'aie  formé  en  moins 
de  trois  ans  une  des  plus  florissantes  missions  du  Canada.  Je 
me  trouve  donc  dans  l'occasion  de  pouvoir  étendre  l'empire 


(i)  Arch.  du  min.  des  Colonies  (Série  B,  vol.  25,  f^  2^).  La  lettre,  datée 
de  Compiègne,  le  3  juillet  1752,  est  adressée  à  Duquesne  et  à  Bigot  ; 
elle  accompagnait  le  brevet  de  concession. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  179 

de  Jésus-Christ  et  du  Roi,  mes  bons  maîtres,  jusqu'aux 
extrémités  de  ce  Nouveau-Monde  et  de  plus  faire,  avec  quel- 
ques secours  que  vous  me  procurerez,  que  l'Angleterre  et  la 
France  ne  pourraient  faire  avec  plusieurs  millions  et  toutes 
leurs  troupes  »  (i). 

Même  entendue  dans  le  sens  précis  que  lui  donnait  l'apôtre 
des  Iroquois,  à  une  époque  où  le  Nouveau-Monde  avait  pour 
limite  occidentale  la  ligne  indécise  des  Montagnes  Rocheuses, 
vaguement  apparues  dans  la  pourpre  du  soir  aux  yeux  du 
plus  hardi  de  nos  explorateurs  (2),  cette  déclaration  risque 
encore  de  sembler  quelque  peu  chimérique.  Illusion  peut- 
être,  mais  illusion  généreuse  !  Il  reste  d'ailleurs  qu'il  y  avait 
beaucoup  à  faire  pour  l'exaltation  de  la  foi  chrétienne  etda 
grandeur  de  la  France  ;  que  François  Picquet  le  comprenait  à 
merveille,  et  qu'à  tout  prendre,  personne  n'était  plus  capable 
que  lui  de  faire  beaucoup,  s'il  eût  été  soutenu  dans  ses  efforts. 
On  pouvait  ne  point  partager  sa  confiance  ;  il  était  impos- 
sible de  ne  pas  s'incliner  devant  sa  foi  indomptable  et  son 
infatigable  activité. 


* 
*     * 

Tout  en  s'occupant  avec  sollicitude  de  l'installation  et  de 
la  subsistance  de  ses  administrés,  anciens  ou  nouveaux,  le 
missionnaire  ne  négligeait  rien  pour  leur  assurer  le  bienfait 
de  l'éducation  chrétienne.  Tour  à  tour  catéchiste,  maître 
d'école,  «  chef  d'orchestre  »,  —  ce  mot  plaisant  convenait  à 
son  humeur  joviale,  —  il  s'efforçait  de  les  amener  par  un 
enseignement  familier,  par  des  chants,  par  des  homélies, 
pleines  de  doctrines  et  riches  de  poétiques  images,  à  solliciter 
d'eux-mêmes  l'honneur  d'être  admis  à  la  communion  de  la 
«  prière  française  ».  «  Il  en  baptisait  un  grand  nombre  », 
constate  Lalande. 

Au  printemps  de  1752,  Mgr  de  Pontbriand  voulut  s'as- 
surer par  lui-même  des  progrès  de  la  mission.  Il  y  arriva  le 

(i)  Lettre  citée  par  Parkman.  Montcalm  and  Wolfe,  t.  II,  p.  417. 
(2)   Sur  Varenne  de  la  Vérandrye,  v.  p.  41. 


l8o  UN    DÉFENSEUR    DE    LA   «    NOUVELLE-FRANCE    » 

25  mai,  dans  le  mois  qui  suivit  la  mort  du  marquis  de  la 
Jonquière  (i). 

L'évêque  était  accompagné  de  son  secrétaire,  le  chanoine 
Briand,  son  futur  successeur  sur  le  siège  de  Québec,  de  M.  Nor- 
mant  du  Faradon,  vicaire  général  et  supérieur  du  séminaire 
de  Villemarie,  de  deux  autres  Sulpiciens,  MM.  Guen  et  de 
Montgolfier  (2),  enfin,  de  quelques  officiers  (3),  dont  le  cheva- 
lier de  la  Corne  Saint-Luc  et  l'interprète  de  la  Chauvignerie  (4). 

Tous  reçurent  à  La  Présentation  l'accueil  le  plus  empressé 
de  la  part  des  Indiens,  comme  de  la  part  des  Français  qui  s'y 
trouvaient.  A  cette  époque,  Boucher  de  la  Périère  comman- 
dait le  fort,  où  tenaient  garnison  le  lieutenant  le  Borgne,  le 
chirurgien  Charles  Cottin,  le  garde-magasin  La  Force  (5). 


(i)  La  fin  du  gouverneur  fut  hâtée  par  les  chagrins  que  lui  causèrent 
certaines  affaires,  en  particulier  ses  démêlés  avec  le  P.  Tournois.  Il 
mourut  à  Québec,  le  17  mars,  et  fut  enterré  dans  l'église  des  Récollets, 
aux  côtés  de  ses  prédécesseurs,  Frontenac  et  Vaudreuil.  Le  gouver- 
neur de  Montréal,  Charles  Lemoyne,  baron  de  Longueil,  d  une  maison 
anoblie  au  Canada  et  fort  accréditée  parmi  les  Cinq-Nations,  prit  le 
commandement  de  la  colonie  au  bénéfice  de  l'âge,  en  attendant 
que  le  roi  pourvût  au  remplacement  de  la  Jonquière. 

(2)  A  l'exception  de  ce  dernier,  — •  un  quasi  compatriote  de  François 
Picquet,  —  tous  ces  ecclésiastiques  étaient  bretons.  —  Sur  l'abbé 
Briand,  v.  Mgr  Têtu,  Les  Evêques  de  Québec. 

(3)  Etait-ce  la  première  visite  de  Mgr  de  Pontbriand  à  La  Présenta- 
tion ?  Lalande  a  écrit  :  «  M.  l'évêque  de  Québec,  voulant  être  témoin 
et  s'assurer  par  lui-même  des  merveilles  que  l'on  racontait  de  l'éta- 
blissement de  la  Présentation,  fit  le  voyage  en  1749,  accompagné 
de  quelques  officiers,  des  interprètes  du  Roi,  des  prêtres  des  autres  mis- 
sions, de  plusieurs  autres  prêtres,  et  passa  dix  jours  à  examiner  et  à 
faire  examiner  les  catéchumènes  ;  il  en  baptisa  lui-même  cent  trente- 
deux,  et  ne  cessa,  pendant  son  séjour,  de  bénir  le  Ciel  des  progrès  de  la 
religion  parmi  ces  infidèles.  »  Lalande,  admirablement  renseigné  d'or- 
dinaire, a  dû  se  tromper  sur  la  date  de  cette  visite.  —  Nous  devons 
communication  du  Registre  de  La  Présentation,  ainsi  que  de  ceux  du 
Lac  des  Deux-Montagnes  à  l'extrême  obligeance  de  M.  l'abbé 
Dupaigne,  de  Montréal.  Le  premier  de  ces  documents  donne  la  liste 
des  sauvages  baptisés,  confirmés  et  mariés  soit  par  l'évêque,  soit 
par  ses  assistants,  du  25  au  29  mai. 

(4)  Le  chevalier  de  la  Corne  est  bien  connu,  car  il  s'est  illustré  par 
de  brillants  faits  d'armes.  Nous  le  retrouverons  à  La  Présentation  en 
1759.  De  la  Chauvignerie  devint  plus  tard  commandant  du  fort 
Machault  et  fut  impliqué  dans  le  procès  de  1763. 

(5)  D'après  le  Registre  de  La  Présentation  (25  et  28  mai  1752)-       j 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  l8l 

L'évêque  se  déclara  très  satisfait  de  l'état  de  la  jeune 
mission.  Il  consacra  les  cinq  journées  que  dura  son  séjour  à 
instruire  les  sauvages  et  à  leur  administrer  les  sacrements. 
Ses  assistants  firent  de  même,  et  le  Registre  de  La  Présenta- 
tion constate  que,  «  du  matin  au  soir,  tous  se  tenaient  à  la 
besogne  )>,  besogne  vraiment  digne  de  ces  âmes  apostoliques. 
De  ses  propres  mains,  Mgr  de  Pontbriand  bénit  plusieurs 
mariages,  conféra  le  baptême  à  cent  vingt  Iroquois,  auxquels 
il  donna  ensuite  la  confirmation.  ^ 

Avant  de  quitter  la  mission  pour  se  rendre  au  Lac  des 
Deux-Montagnes,  le  prélat  consigna  sur  le  Registre  la  décla- 
ration suivante  :  «  Nous  avons  désigné  comme  titulaire  de 
l'église  la  Sainte-Trinité,  parce  que  ce  fut  le  jour  de  cette 
fête  que  M.  Picquet  dit  sa  première  messe,  sous  une  tente, 
et  que  c'est  ce  jour-là  que  nous  avons  fini  notre  visite,  et  bap- 
tisé et  confirmé  ceux  qui  n'avaient  pu  l'être  les  jours  précé- 
dents. Fait  et  arrêté  le  même  jour,  29  du  mois  de  may  1752  (i) .  » 

Par  bonheur,  nous  avons  mieux  que  cette  note  brève  pour  fixer 
le  souvenir  du  passage  de  Mgr.  de  Pontbriand  au  bord  de  l'Os- 
wégatchie.  Il  subsiste  en  effet  une  bannière,  pieusement  con- 
servée jusqu'à  nous  comme  une  relique  d'un  autre  âge.  De 
soie  blanche,  brodée  d'or,  elle  est  l'ouvrage  des  Dames  de  la 
Congrégation  (2).  L'évêque  la  bénit  solennellement,  le  29  mai, 
en  présence  du  clergé,  de  toute  la  garnison  sous  les  armes  et 
des  représentants  des  tribus  iroquoises. 

Primitivement,  cet  étendard  était  destiné  à  figurer  à  toutes 
les  grandes  fêtes  de  l'Eglise,  exposé  sur  l'autel  de  la  mission. 
Mais,  sous  ses  plis,  François  Picquet  se  flattait  de  con- 
duire un  jour  au  combat  les  guerriers  des  Cinq-Nations,  tous 
confondus  dans  un  même  amour  pour  la  France.  Son  espoir 
ne  fut  pas  complètement  déçu  :  la  glorieuse  bannière  a  flotté  sur 
presque  tous  les  champs  de  bataille  du  Canada.  Aujourd'hui 


(1)  Signé  :  H. -M.,  évêque  de  Québec.  —  L'évêque  était  au  Lac, 
le  II  juin. 

(2)  Les  sœurs  de  la  Congrégation  de  Notre-Dame  se  dévouaient 
à  l'éducation  des  petites  sauvagesses.  Elles  méritaient  bien  qu'on 
appliquât  à  leur  œuvre  le  mot  de  Colbert  :  «  Il  n'y  a  point  d'aumône 
ni  de  charité  plus  recommandable  que  celle-là.  » 


l82  UN    DÉFENSEUR    DE    LA.    «    NOUVELLE-FRANCE     » 

elle  repose,  sous  la  garde  de  Messieurs  de  Saint-Sulpice,  dans  le 
trésor  de  l'église  d'Oka  (i).  La  soie  en  est  fanée  ;  sa  dorure 
a  passé;  la  fumée  de  la  poudre  et  les  soleils  d'autrefois  l'ont 
brunie.  Mais,  telle  qu'elle  est,  cette  épave,  échappée  au  grand 
naufrage,  n'en  est  pas  moins  vénérable.  Elle  est,  de  la  part 
des  Canadiens,  l'objet  d'un  culte  moins  haut,  mais  analogue  à 
celui  dont  ils  entourent  le  drapeau  de  Carillon,  étoile  par  les 
balles  (2). 

Symbole  de  l'alliance  renouvelée  entre  les  Cantons  et  notre 
pays,  la  «  bannière  des  Iroquois  »  —  ainsi  qu'on  l'appelle  — 
porte,  d'un  côté,  les  armes  du  prélat  consécrateur,  avec  une 
inscription  latine  commémorative  de  son  séjour  à  La  Présen- 
tation (3).  Sur  l'autre  face,  parmi  de  nombreux  motifs  d'orne- 
mentation qu'entoure  une  épaisse  guirlande  de  feuillage,  se 


(i)  En  1899,  sur  la  demande  du  Comité  des  fêtes  d'Ogdensburg, 
elle  revint  pour  quelques  heures  au  bord  de  l'Oswégatchie.  Là,  elle  fut 
exposée  au  sommet  d'une  estrade  décorée  de  draperies  et  de  feuillage, 
le  jour  de  l'inauguration  du  monument  de  La  Présentation.  Comme  la 
bannière  de  notre  Jeanne,  elle  s'était  trouvée  «  à  la  peine  »,  c'était 
justice  qu'elle  fût  «  à  l'honneur  ». 

(2)  Le  drapeau,  arboré  par  les  milices  canadiennes  à  Carillon,  fut 
rapporté  du  champ  de  bataille,  noirci  de  poudre  et  troué  par  les  balles. 
Suspendu  aux  voûtes  de  l'église  des  Récollets  de  Québec,  il  échappa 
presque  miraculeusement  à  l'incendie  de  ce  sanctuaire  en  1796.  Depuis, 
cette  précieuse  relique  est  conservée  avec  un  soin  jaloux  :  elle  était 
naguère  la  propriété  d'un  avocat  de  Québec.  Dans  les  solennités 
publiques,  quand  les  Canadiens  veulent  rappeler  les  exploits  de  leurs 
pères,  ils  promènent  en  triomphe  le  drapeau  de  Carillon.  Les  poètes 
Octave  Crémazie  (Québec,  1827  —  Le  Havre,  1877)  et  Louis  Fré- 
chette  (1839- 1908)  lui  ont  consacré  de  beaux  poèmes. 

(3)  «  Deo  Optimo  Maximo,  ad  perpetuam  rei  memoriam,  anno 
MDCCLII,  die  maii  XXIX,  summo  Pontifice  Benedicto  XIV,  Rege 
Ludovico  XV,  prorege  DD .  de  Longueil ,  supremo  senatore  DD . 
Bigot,  commissario  DD .  Varin  ;  praesentibus  D.  Normant,  vicario 
generali  et  superiore  Seminarii  Montis  Regalis,  DD .  Briand, 
canonico  Quebecensi,  Montgolfier,  Guen,  Picquet,  primo  missionis 
hujus  praedicatore,  supradicti  seminarii  presbyteris  ;  D.  de  la  Periere, 
gubernatore  ;  auspice  Deipara,  ad  majorem  Dei  gloriam,  Henricus 
Maria  Dubreuil  de  Pontbriand,  VI  episcopus  Quebecensis,  centum 
viginti  ex  Quinque  Nationibus,  vulgo  Iroquois,  baptizavit,  chrismate 
salutis  confirma  vit  ;  in  eu  jus  testimonium  apposuit  sigillum,  deditque 
hoc  vexillum  unionis  Gallos  inter  et  Nationes  solemnioribus  festis 
Ecclesiœ  exponendum.  Nomine  régis  testis  D.  eques  de  la  Corne,  inter- 
pres  D.  de  la  Chau vignerie.  » 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  l83 

détachent,  à  côté  d'écussons  semés  de  fleurs  de  lys  d'or,  les 
otems  ou  blasons  des  trois  principaux  clans  iroquois. 

La  Tortue,  l'Ours  et  le  Loup  étaient  en  effet  les  armes 
parlantes  des  trois  plus  considérables  parmi  les  huit  groupe- 
ments qui  réunissaient  dans  une  solidarité  plus  intime  et 
plus  forte  les  Iroquois,  sans  distinction  de  canton.  Fai- 
saient partie  d'un  même  clan  tous  ceux  qui  se  reconnaissaient 
un  commun  ancêtre  (i).  Les  clans  étaient  hiérarchisés,  l'In- 
dien s 'enivrant  d'un  mépris  superbe,  pour  quiconque  n'était 
pas  de  son  sang.  Aussi  le  sauvage  de  la  «  Tortue  »  regardait-il 
le  «  Cerf  »  avec  dédain  et  celui-ci  laissait  voir  son  dégoût  en 
parlant  du  «  Héron».  A  l'intérieur  d'un  même  clan,  régnait  au 
contraire  une  réelle  harmonie.  Rares  étaient  les  disputes,  car 
ces  orgueilleux,  d'une  susceptibilité  extrême,  avaient  ordinai- 
rement cette  délicatesse  de  respecter  l'orgueil  de  leurs  frères. 

Certes,  en  faisant  broder  l'image  des  génies  tutélaires  des 
plus  nobles  familles  iroquoises,  le  missionnaire  n'entendait 
pas  glorifier  une  coutume  païenne.  Mais  connaissant  l'esprit  de 
patriotisme  exclusif  qui  animait  les  Peaux-Rouges  à  l'égard 
de  leur  clan,  leur  orgueil  d'appartenir  à  une  tribu  redoutée, 
de  temps  immémorial  en  possession  d'un  otem,  il  crut  pou- 
voir transformer  un  emblème  de  défiance  et  de  haine  contre 
l'étranger  en  un  signe  de  ralliement  et  d'union.  Du  même 
coup  il  exaltait  l'esprit  de  solidarité  de  ses  sauvages,  la  saine 
fierté  qui  les  faisaient  tenir  à  la  noblesse  de  leur  nom  et  à  leur 
parenté,  autant  qu'un  Lord  d'Ecosse  ou  un  Grand  d'Espagne. 
De  nos  jours,  les  survivants  des  peuplades  indiennes,  démora- 
lisés par  les  humiliations  de  la  défaite,  de  la  persécution  et 
des  exils  successifs,  déshonorés  par  la  dégradation  qu'impo- 
sent l'abus  des  jeux  de  hasard,  l'ivrognerie  et  la  mendicité, 
n'ont  plus  qu'un  médiocre  souci  de  leur  dignité  présente  et 
de  leur  avenir.  Mais  il  n'en  était  pas  de  même  au  milieu  de 
l'avant-demier  siècle,  alors  qu'ils  conservaient  encore  la 
fierté  et  l'espoir. 

(i)  Cet  ancêtre  commun  était  un  animal.  Voici  dans  l'ordre  de  leur 
importance  les  otems  des  huit  clans  :  la  Tortue,  l'Ours,  le  Loup,  le 
Castor,  le  Cerf,  la  Bécasse  ou  petit  Pluvier,  le  Héron  ou  grand  Pluvier, 
le  Faucon. 


184  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

Eviter  avec  soin  tout  ce  qui  peut  froisser  les  susceptibilités 
des  indigènes,  respecter  leurs  usages  et  leurs  mœurs,  s'efforcer 
en  un  mot  de  les  élever  à  la  civilisation,  mais  en  évitant  de 
rompre  brusquement  avec  leurs  traditions  séculaires,  tel  doit 
être,  dans  ses  grandes  lignes,  le  programme  de  tout  véritable 
colonisateur.  A  ce  compte,  n'est-il  pas  curieux  de  constater 
que  les  Français,  en  général  moins  durement  égoïstes  que  les 
Anglais,  d'une  cordialité  plus  expansive  et  d'une  politesse 
plus  accueillante,  pratiquèrent  bien  avant  leurs  émules  l'art 
de  coloniser  avec  succès,  en  se  faisant  aimer? 

A  ce  point  de  vue,  François  Picquet  était  incomparable. 
Nul  n'eut  jamais  plus  que  lui  la  préoccupation  de  conserver,, 
dans  les  coutumes,  et  jusque  dans  les  goûts  des  Indiens  avec  les- 
quels il  fut  en  rapport,  tout  ce  qui  lui  parut  raisonnable  et  sain. 

S'inspirant  de  leurs  institutions,  il  organisa  dans  sa  mission, 
outre  les  deux  groupements  traditionnels  des  six  «  chefs  de 
guerre  »  et  des  douze  «  femmes  de  conseil  »,  un  comité  de  douze 
sénateurs  (i),  les  Mugwump,  —  un  mot  qui  signifie  les  «  pru- 
dents vieillards  ».  (2)  Ce  comité  était  analogue  à  celui 
des  Sachent,  —  les  anciens  des  plus  nobles  familles,  — 
qui  formait,  au  sein  de  chaque  «  nation  »  iroquoise, 
une  sorte  de  Parlement  idéal.  On  sait  que,  dans  les  circonstan- 
ces critiques,  par  exemple  quand  la  sécurité  de  la  confédération 
se  trouvait  compromise,  les  Sachent  des  Cinq-Cantons  se  réu- 
nissaient en  un  Conseil  unique.  Dans  cette  assemblée  suprême 
chacun  des  Conseils  inférieurs,  c'est-à-dire  celui  des  Chefs, 
distingués  non  plus  par  leur  naissance  ou  leur  âge,  mais  par 
leur  bravoure,  ceux  des  Vieillards,  des  Jeunes  gens  et  des 
Femmes,  —  car  les  «  squaw  »  elles-mêmes  avaient  ^  part  au 
gouvernement  »  chez  ces  féministes  de  la  Forêt  vierge  (3) ,  — 

(i)  Ce  renseignement  fourni  par  Lalande,  se  trouve  confirmé  par  le 
Registre  de  La  Présentation.  Un  acte  du  27  avril  1760  prouve  la  sur- 
vivance de  cette  institution  originale  jusqu'à  la  fin  de  la  domination 
française.  —  Journal  de  Montcalm,  26  avril  1757. 

(2)  Aux  Etats-Unis  on  désigne  aujourd'hui  par  ce  nom  le  parti  politique 
qui  soutient  la  nécessité  de  réformer  les  services  publics  en  soustrayant 
la  nomination  des  titulaires  à  l'influence  des  hommes  politiques. 

(3)  «  Les  dames  des  Irpquois,  qui  ont  toujours  part  chez  eux  au 
gouvernement...  ».  Lettre  de  Montcalm  à  sa  mère  la  marquise  de  Saint- 
Véran,  15  juin  1756. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  l85 

exerçait  son  influence  et  faisait  valoir  son  opinion  :  les  dis- 
cours de  tous  les  orateurs  étaient  écoutés  avec  la  même 
religieuse  attention. 

Cette  constitution  —  le  mot  n'est  pas  trop  ambitieux  — 
semblait  au  P.  Lafiteau  un  chef-d'œuvre  de  raison  (i).  Elle 
faisait  aussi  l'admiration  de  notre  compatriote.  D'esprit  très 
libéral,  celui-ci  était  convaincu  que  la  puissance  des  Cantons 
reposait  moins  sur  le  nombre  et  la  valeur  de  leurs  guerriers 
que  sur  leur  régime  politique.  Individuellement  indomptables, 
les  Iroquois  étaient  capables  de  se  plier  à  une  telle  discipline 
que,  pour  les  décisions  de  leurs  conseils,  l'unanimité  était 
nécessaire  et  s'obtenait  presque  toujours. 

En  même  temps  qu'il  organisait  sa  petite  république  sur  le 
modèle  de  la  confédération  iroquoise,  François  Picquet 
s'efforçait  d'autre  part  de  la  rattacher  par  des  liens  solides  au 
gouvernement  de  la  colonie,  émanation  du  pouvoir  central. 
Dans  ce  dessein,  il  choisit  «  les  plus  accrédités  chez  les  Cinq- 
Nations  ))  pour  les  conduire  à  Montréal.  Là,  ils  prêtèrent, 
à  genoux,  serment  solennel  de  fidélité  à  «  leur  Père  ».  le  Roi  de 
France,  entre  les  mains  du  nouveau  gouverneur,  le  marquis 
Duquesne  (2).  Cette  démarche,  inouïe  dans  les  fastes  de  la  Nou- 
velle-France, provoqua,  dit  Lalande,  l'admiration  de  toute 
la  colonie  «  où  personne  n'aurait  osé  espérer  un  pareil  événe- 
ment.  »  On  était  au  mois  d'août  de  1752. 

Le  capitaine  de  vaisseau,  Duquesne,  sieur  de  Menneville, 
de  la  maison  du  célèbre  amiral  qui  bombarda  Gênes  et  Alger, 
avait  débarqué  à  Québec  un  mois  auparavant.  Sa  nomination 
au  poste  de  gouverneur  avait  quelque  peu  déçu  les  Canadiens 
qui  s'attendaient  à  ce  que  Louis  XV  désignât  l'un  d'entre  eux, 

(i)  Lafiteau,  Mœurs  des  sauvages  américains  comparées  aux  mœurs 
des  premiers  temps  (Paris,  1723,  in-40).  L'abbé  Picquet  reconnaissait 
l'autorité  du  célèbre  jésuite,  comme  le  prouve  cette  note  de  La- 
lande :  «  J'aurais  bien  voulu  trouver  dans  ses  papiers  des  mémoires  sur 
les  mœurs  des  habitants  du  Canada  ;  mais  j 'ai  ouï  dire  à  M.  Picquet 
que  cet  article  était  assez  bien  traité  dans  l'ouvrage  du  P.  Lafiteau,  qui 
avait  habité  pendant  cinq  ans  au  Sault  Saint-Louis.  r>  —  On  peut  con- 
sulter aussi  :  Nicolas  Perrot,  Mémoire  sur  les  mœurs,  coutumes  et  re- 
ligions  des  sauvages  de   V Amérique  septentrionale  (Paris,   1864,   in-S^). 

(2)  On  trouvera  plus  loin  deux  passages  du  Journal  de  Montcalm  sur 
cette  cérémonie  unique  en  son  genre. 


l86  UN    DÉFENSEUR    DE    LA.    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

le  marquis  de  Vaudreuil,  alors  gouverneur  de  la  Louisiane. 
Non  seulement  ce  dernier  avait  fait  solliciter  à  la  cour,  mais 
de  la  Jonquière  l'avait  proposé  à  l'agrément  royal. 

Assez  bel  homme,  Duquesne  avait  du  bon  sens,  et  même 
de  l'esprit  ;  mais  son  humeur  hautaine,  son  abord  plutôt 
froid  ne  contribuèrent  pas  à  le  rendre  sympathique  à  ses  admi- 
nistrés. A  la  longue,  il  s'en  fit  appécier,  car  il  possédait  des 
qualités  sérieuses  :  la  décision,  la  fermeté,  l'amour  de  la  justice. 
De  plus,  soldat  dans  l'âme,  il  avait  le  goût  de  l'uniforme,  le  culte 
delà  discipline  et  —  ce  qui  valait  mieux  encore  —  le  génie  de 
l'organisation  (i).  C'était  un  chef  :  il  se  connaissait  en  hommes 
et  savait  les  utiliser  pour  le  plus  grand  bien  du  pays  (2) .  A  ce 
point  de  vue,  il  ressemblait  au  comte  de  la  Galissonnière. 
Comme  l'ancien  commandant-général,  il  sut  apprécier  sui- 
vant son  mérite  le  fondateur  de  La  Présentation. 

Celui-ci  vit  le  gouverneur  pour  la  seconde  fois  au  printemps 
de  l'année  1753.  Le  Journal  de  Conrad  Weiser  (3)  relate  en 
effet  qu'après  avoir  converti  une  centaine  d'habitants  d'Onon- 
daga,  —  la  capitale  de  la  confédération  iroquoise,  dont  les 

(i)  On  trouve  dans  sa  correspondance,  conservée  aux  Arch.  du 
min.  de  la  Marine  [Canada,  corresp.  des  gouverneurs)  des  détails  bien 
singuliers  sur  l'indiscipline  des  troupes  au  Canada.  V.  notamment  ses 
lettres  du  27  août  (  à  Marin,  commandant  le  détachement  de  la 
Belle  Rivière),  et  celles  du  26  et  30  octobre  1753.  —  D'après  les  Mém. 
sur  les  aff.  du  Canada  (p.  29)  :  «  Il  commença  son  gouvernement  par 
une  revue  générale  des  troupes  et  des  milices  et  donna  des  ordres  pour 
la  discipline  des  uns  et  des  autres.  Il  contraignit  tout  le  monde  à  servir. 
Il  mit  les  milices  sur  un  pied  respectable,  forma  d'elles  une  compagnie 
de  canonniers,  les  fit  exercer  et  forma  des  bourgeois  des  villes  de  Québec 
et  de  Montréal  deux  compagnies  auxquelles  il  donna  un  uniforme,  et 
mit  à  leur  tête  la  noblesse  qui  ne  servoit  point.  Enfin,  il  fit  apercevoir 
qu'il  étoit  fait  pour  commander.   » 

(2)  a  II  étoit  d'une  taille  au-dessus  de  la  médiocre,  bien  fait  et  avoit 
de  l'esprit  ;  il  étoit  fier  et  hautain  et  ne  soufEroit  pas  qu'on  manquât 
impunément  à  ses  ordres  ;  sa  fierté  cédoit  néanmoins  au  sexe,  dont  il 
se  fit  aimer,  mais  on  ne  s'est  pas  aperçu  que  l'amour  lui  eût  fait  faire 
des  fautes  considérables.  Comme  il  avoit  peu  de  bien,  il  chercha  à  s'en 
procurer,  mais  ce  ne  fut  jamais  par  des  voies  criantes.  Son  mérite  ne 
fut  connu  et  on  ne  le  regretta  que  lorsque  son  successeur  eut  fait  assez  de 
de  fautes  pour  faire  dire  que,  si  le  marquis  Duquesne  eût  commandé,  on 
eût  réussi.  »  Mém.  sur  les  aff.  du  Canada  (p.  29  et  57).  V.  aussi  Jal, 
Abraham  Duquesne  (Paris,  1873),  t.  II,  p.  515. 

(3)  Cité  par  Parkman,  Montcalm  and  Wolfe,  t.  I,  p.  66. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  187 

cabanes  s'alignaient  au  bord  des  flots  bleus  du  lac  des  Onnon- 
tagués  (i) ,  —  notre  compatriote  voulut  frapper,  par  une  céré- 
monie extraordinaire,  l'imagination  de  ces  nouveaux  chrétiens. 
Il  leur  fit  revêtir  de  somptueux  habits,  brodés  d'argent,  galon- 
nés d'or;  descendit  avec  eux  à  Montréal  et  les  présenta  en  au- 
dience solennelle  au  marquis  Duquesne.  Le  gouverneur  les 
accueillit  avec  la  considération  la  plus  flatteuse,  subit  avec 
courage  les  très  copieux  discours  de  leurs  «  orateurs  »  et  ne 
manqua  pas  de  les  renvoyer  dans  leur  village,  chargés  de  toute 
sorte  de  présents. 

Est-ce  le  succès  obtenu  par  1'  «  apôtre  des  Iroquois  »  auprès 
des  Indiens  d'Onondaga  qui  lui  valut  cette  appréciation,  aussi 
flatteuse  que  peu  sympathique,  d'une  gazette  anglaise  :  «  Le 
Jésuite  de  l'Ouest  a  détaché  de  nous  toutes  les  nations  et  les 
a  mises  dans  l'intérêt  des  Français  »?  Ces  lignes  tombèrent 
sous  les  yeux  du  comte  de  la  Galissonnière,  qui  se  trouvait 
à  Paris  où  la  fameuse  «  Commission  des  limites  »  s'épuisait 
en  conférences  inutiles.  «  Ils  vous  appellent  le  jésuite  de 
l'Ouest,  —  écrivit-il  plaisamment  à  l'abbé  Picquet,  en  lui  en- 
voyant la  coupure  du  journal, —  sans  doute  parce  qu'ils  n'ont 
encore  vu  ni  votre  rabat  ni  les  boutons  de  votre  soutane  !  » 
Lalande,  qui  nous  rapporte  cette  anecdote,  l'accompagne  de 
ce  commentaire  :  ils  le  nommaient  ainsi  ,  «  pour  parler  sérieu- 
sement, parce  que  le  zèle  des  Jésuites,  si  connu  dans  le  Nou- 
veau-Monde, faisait  croire  qu'un  si  grand  missionnaire  ne 
pouvait  être  qu'un  Jésuite  ».  Voilà,  certes,  une  réflexion  assez 
piquante  sous  la  plume  d'un  «  philosophe  »,  écrivant  à  peine 
vingt  ans  après  la  suppression  de  l'ordre  de  Saint-Ignace  ! 

La  boutade  de  la  Galissonnière  s'entendait  assez  d'elle- 
même.  L'illustre  marin  avait  pu  se  rendre  compte,  pendant 
son  séjour  au  Canada,  des  sentiments  que  l'ancien  missionnaire 
du  Lac  inspirait  à  nos  adversaires.  Ce  n'était  pas  seulement 
de  la  haine,  mais  une  sorte  de  terreur  superstitieuse.  «  Il  y  en 
avait  qui  le  représentaient  comme  l'auteur  de  toutes  les 

(i)  Le  lac  Onontaga  ou  Onondasa,  aujourd'hui  Ganandaigua,  à 
une  cinquantaine  de  kilomètres  S.-E.  de  Rochester.  La  petite  ville 
de  Ganandaigua  est  située  au  nord  du  lac  sur  la  rivière  du  même  nom, 
un  sous-affluent  de  la  rivière  Seneca. 


l88  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

pertes  des  Anglais  et  des  avantages  que  la  France  remportait 
sur  eux.  Quelques-uns  même  insinuaient  qu'il  avait  en  lui 
quelque  chose  de  surnaturel.  Les  Anglais  se  croyaient  perdus 
lorsqu'il  était  à  l'armée,  à  cause  de  la  troupe  nombreuse  de 
sauvages  aguerris  qui  le  suivaient  toujours.  Ils  ne  parlaient 
que  de  Picquet  et  de  son  bonheur  :  c'était  même  un  proverbe 
qui  avait  cours  dans  la  colonie  »  (i). 

De  ces  bruits  exagérés  ou  ridicules  que  les  Indiens, 
artistes  en  légendes,  étaient  les  premiers  à  mettre  en  circu- 
lation, un  fait  certain  se  dégage  :  tout  en  poursuivant  avec 
opiniâtreté  l'œuvre  pacifique  de  l'établissement  de  sa  mis- 
sion, notre  compatriote  ne  perdait  pas  de  vue  les  intérêts  gé- 
néraux de  la  Nouvelle-France. 

Sans  que  nous  fussions  en  état  de  guerre  déclarée  avec  les 
colons  britanniques  et  leurs  auxiliaires  indigènes,  nous  nous 
rencontrions  avec  eux  dans  des  escarmouches  continuelles, 
qui  ne  se  produisaient  pas  toujours  sur  la  lisière  de  nos  pos- 
sessions. Une  telle  situation  ne  pouvait  manquer  d'émouvoir 
le  patriotisme  de  François  Picquet. 

D'accord,  en  apparence,  sur  la  lettre  du  fallacieux  traité 
d'Aix-la-Chapelle,  les  gouvernements  de  Londres  et  de  Paris 
avaient  signifié  à  leurs  agents  en  Amérique  d'éviter  tout  sujet 
de  conflit,  de  ne  rien  changer  au  «  statu  quo  »  et,  par  consé- 
quent, de  ne  faire  aucune  fortification  nouvelle  :  on  devait 
attendre  avec  sagesse  la  décision  de  la  «  Commission  des  Li- 
mites ». 

Une  telle  convention  était  excellente  en  soi  ;  il  lui  manquait 
seulement  d'être  praticable.  Autant  aurait  valu  construire 
une  digue  pour  barrer  le  cours  du  Saint-Laurent  !  Le  règle- 
ment laborieux  du  sort  des  prisonniers  de  guerre  ;  les  traités 
particuliers,  conclus  par  les  Anglais  ou  par  nous  avec  les 
nations  sauvages;  l'affaire  toujours  pendante  des  clauses  de 
la  paix  d'Utrecht,  fournissaient  de  trop  nombreux  prétextes 
à  querelle.  De  fait,  la  trêve,  imposée  en  1748,  fut  violée  sans 
vergogne,  et  dès  le  premier  jour. 

Les  Anglais  ne  négligèrent  rien  pour  forcer  l'entrée  des 

(i)  Lalande. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  1 89 

territoires  qu'ils  convoitaient.  En  Acadie,  ils  n'épargnèrent 
aucune  vexation  aux  habitants  ;  ils  commirent  même  des 
actes  d'hostilité  véritable,  enlevant  nos  missionnaires,  cap- 
turant les  goélettes  qui  naviguaient  entre  l'Ile  Royale  et  l'Ile 
Saint-Jean,  établissant  des  ouvrages  à  Beaubassin,  sur  un 
point  pour  le  moins  sujet  à  litige  (i).  De  la  Jonquière  répon- 
dit à  ces  coups  d'audace  par  des  mesures  énergiques  :  Boishé- 
bert,  commandant  du  fort  Saint-Jean,  reçut  l'ordre  de  re- 
construire l'ancien  fort  Ménacoche,  et  Saint-Ours,  d'élever 
ceux  de  la  Pointe  de  Beauséjour  et  de  la  Rivière  des  Gaspa- 
reaux  (2).  Le  3  novembre  1751,  le  gouverneur  écrivait  au 
ministre  de  la  marine  :  «  Les  Anglois  se  sont  bien  fortifiés.  Ils 
ne  discontinuent  pas  leurs  travaux  ;  ce  qui  m'autorise  de 
plein  droit  à  faire  sur  les  frontières,  dans  les  quartiers  où 
M.  de  la  Galissonnière  et  moi  avons  établi  des  postes,  les  for- 
tifications qui  peuvent  être  nécessaires  pour  en  assurer  la  dé- 
fense... »  Il  ajoutait  :  «  Les  Anglois  se  donnent  beaucoup  de 
mouvement  du  côté  de  l'Acadie.  Ce  sont  des  preuves  sensibles 
qu'ils  n'ont  point  usé  des  ménagements  que  la  cour  de  Lon- 
dres assure  leur  avoir  prescrit  (3) .  » 

Mêmes  menaces  pour  nos  frontières  du  sud-ouest.  Dans 
une  lettre  adressée  au  lieutenant-gouverneur  de  Massa- 
chussetts  le  7  mars  1750,  le  marquis  se  plaignait  avec  amer- 
turne  de  la  duplicité  de  nos  adversaires  :  «  Les  Anglois  cher- 
chent à  débaucher  les  Indiens  et  à  leur  inspirer  des  sentiments 
de  haine  contre  les  François...  J'ai  en  ma  possession  des 
preuves  de  ce  que  j'avance  :  je  puis  vous  donner  une  copie 
du  message  envoyé  par  les  Anglois  deChouaguen  à  toutes  les 
nations.  Prenant  occasion  de  l'abondance  qu'ils  procurent 
[par  leur  commerce],  ils  n'hésitent  pas  à  exhorter  vivement 
les  Indiens  à  faire  usage  du  casse-tête,  que  je  leur  ai  donné, 
contre  moi  et  contre  les  François  (4)....  »  Les  excitations  bri- 


(i)  V.  les  lettres  de  la  Jonquière  du  20  septembre  et  du  9  octobre 
1749  [Arch.  du  min.  de  la  Marine  ;  Dossier  La  Jonquière). 

(2)  Lettre  à  Cornwallis,  gouverneur  de  l'Acadiè,   2    avril,    et  Rap- 
dort  au  ministre,  i^''  mai  1750.  Ibid. 

(3)  Ibid. 

(4)  Ibid.,  lettre  précitée. 


igO  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

tanniques  n'étaient  que  trop  réelles.  «  Les  nations  sauvages 
me  donnent  bien  de  la  tablature, —  avouait  le  gouverneur 
à  sa  femme,  quelques  mois  plus  tard,  —  les  Anglois  fai- 
sant tout  ce  qu'ils  peuvent  pour  les  débaucher  et  les  atti- 
rer à  eux,  ce  qui  nous  occasionne  de  petites  guerres  avec  les 
sauvages  et  les  Anglois...  Ceux-ci  prétendent  que  la  plupart  des 
terres  de  ce  gouvernement  leur  appartiennent,  ce  qui  nous  oblige 
à  de  grands  mouvements  pour  conserver  nos  frontières  (i).  » 

En  1 751,  la  fermentation  augmentant  d'une  manière  inquié- 
tante chez  les  sauvages  des  bords  de  l'Ohio,  de  la  Jonquière 
prit  toutes  ses  dispositions  en  vue  d'une  action  prompte  et 
décisive.  Il  s'agissait  de  donner  un  vigoureux  coup  de  balai 
dans  les  pays  d'en-haut,  en  d'autres  termes  d'en  expulser 
les  agents  britanniques  et  de  ramener  au  sentiment  du  devoir 
certaines  peuplades  turbulentes.  «  Vous  avez  formé  le  projet 
de  chasser  les  étrangers  européens  de  la  Belle-Rivière,  —  écri- 
vait le  ministre  de  la  marine,  après  avoir  pris  connaissance 
du  plan  de  campagne  arrêté  par  le  gouverneur  — ,  le  roi 
approuve  votre  projet  (2).  »  Ce  projet,  le  vieux  marquis  n'eut 
malheureusement  pas  le  temps  de  le  mettre  à  exécution. 

A  ces  desseins  se  rapportait  sans  nul  doute  la  proposition 
qu'avait  faite  l'abbé  Picquet  d'envoyer  un  détachement  de 
ses  Indiens  guerroyer  sur  les  rives  de  l'Ohio.  Une  grande  effer- 
vescence se  manifestait  au  sein  de  certaines  tribus  :  quelques- 
unes,  comme  la  «  Nation  du  Chien  (3)  »,  se  livraient,  contre 
les  villages  de  nos  alliés  et  même  contre  nos  postes,  à  des 
agressions  encore  peu  dangereuses,  mais  qui  n'en  étaient 
pas  moins  intolérables.  Avec  sa  décision  ordinaire,  notre 
compatriote  avait  aussitôt  offert  au  gouvernement  ses  ser- 
vices et  ceux  de  ses  fidèles  Peaux-Rouges. 

C'est  ce  que  nous  révèle  la  dépêche  adressée  par  le  ministre 
Rouillé  à  l'intendant .  Bigot  et  au  nouveau  gouverneur,  Du- 
quesne  :  «  Le  sieur  abbé  Picquet,  missionnaire  du  poste  de  la 


(i)  Ihid.,  Québec,  3  octobre  1750. 

(2)  Le  Marquis  de  la  Jonquière,  op.  cit.,  p.  211. 

(3)  Peuplade  répandue  entre  l'Ohio  moyen  et  le  lac  Erié.  Cf.  Justin 
Winsor,  The  struggle  in  America  between  England  and  France,  1607- 1763 
(Londres,  Sampson  Low.) 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  I9I 

Présentation,  a  formé  le  projet  de  faire  aller  en  guerre  un 
détachement  assez  considérable  de  sauvages  contre  la  Nation 
du  Chien.  Cette  entreprise,  telle  qu'elle  m'a  été  rendue  tout 
au  moins,  paraît  assez  chimérique.  Ce  sera  à  M.  le  marquis 
Duquesne  à  en  juger,  et  le  roi  s'en  remet  à  sa  prudence  pour 
cela  (i).  » 

Il  est  à  croire  que  l'expédition  n'eut  pas  lieu,  car  on  n'en 
trouve  pas  trace  dans  les  documents  contemporains.  Au 
reste,  elle  ne  dut  pas  recevoir  l'approbation  du  nouveau  gou- 
verneur. Celui-ci,  ayant  adopté  comme  système  de  se  tenir 
strictement  sur  la  défensive,  se  contenta  d'envoyer  des  déta- 
chements dans  les  régions  infestées  par  les  traitants  étran- 
gers et  de  faire  porter  des  colliers  d'alliance  aux  peuplades 
indiennes.  En  fait  d'hostilités,  il  permit  seulement  de 
détruire  les  approvisionnements  de  nos  adversaires.  Selon 
toute  vraisemblance,  il  n'agréa  donc  point  les  offres  belli- 
queuses du  missionnaire,  offres  renouvelées,  ce  semble,  un 
peu  plus  tard,  au  début  du  printemps  de  1753.  Vers  cette 
époque,  si  l'on  en  croit  Parkman,  François  Picquet  pro- 
posa en  effet  au  gouverneur  la  formation  d'un  nouveau  «  parti 
de  guerre  »,  de  3.800  Indiens,  capables  de  mettre  à  la  raison 
et  les  Miamis  et  les  Cherokees,  et  d'autres  tribus  alliées  aux 
Anglais  (2). 

Approuvée  ou  non  par  le  marquis  Duquesne,  l'initiative  de 
notre  compatriote  méritait  d'être  signalée.  Elle  prouve  tout 
au  moins  que  celui-ci  disposait  dès  lors,  à  La  Présentation, 
d'un  nombre  considérable  de  guerriers.  Cela  ne  doit  pas 
surprendre,  étant  donnés  les  progrès  réalisés  par  la  mis- 
sion. Le  chiffre  des  familles  d'Iroquois  et  de  Mississa- 
gués,  qui  venaient  s'y  établir,  grossissait  sans  cesse.  Quelques- 
unes  arrivaient  de  fort  loin,  «  de  plus  de  cent  lieues  »,  dit  La- 
lande.  On  en  compta  bientôt  cinq  cents.  «  Toutes  ces  familles, 


(i)  Arch.  du  min.  des  Colonies,  vol.  95,  i°  48.  Compiègne,  9  juillet 
1752.  Duquesne  était  encore  en  mer  à  cette  date. 

(2)  Montcalm  çind  Wolfe,  t.  II,  p.  417.  La  tribu  algonquine  des  Mia- 
mis habitait  entre  l'Ohio  moyen  et  les  lacs  Michigan  et  Erié.  La  «  ri- 
vière des  Miamis  »  [Maumee  River)  débouche  à  l'extrémité  sud-occi- 
dentale de  ce  dernier  bassin.  Sur  les  Cherokees,  v..  p.  115. 


ig*^  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    ((    NOUVELLE-FRANGE    » 

—  observe  encore  le  biographe  de  François  Picquet,  —  étaient 
des  plus  anciennes  et  des  plus  considérables,  en  sorte  que  la 
mission  se  trouvait  assez  puissante  pour  nous  attacher  les 
Cinq-Nations,  qui  pouvaient  faire  en  tout  vingt-cinq  mille 
personnes.  Or,  on  y  compta  jusqu'à  trois  mille  personnes.  » 
Toujours  d'après  la  même  autorité,  «  les  familles  les  plus 
distinguées  des  Iroquois  étaient  distribuées  en  trois  villages  (i). 
Celui  qui  était  voisin  du  fort  français  contenait,  en  1754, 
quarante-neuf  cabanes  d'écorce  dont  quelques-unes  avaient 
de  soixante  à  quatre-vingts  pieds  de  long  et  pouvaient 
abriter  de  trois  à  quatre  familles  (2).  » 

Les  huttes,  dont  il  est  ici  question,  étaient  d'une  architec- 
ture assez  originale.  Leur  forme  rappelait  quelque  peu  celle 
d'un  gigantesque  berceau.  Les  parois  en  étaient  faites  de  jeunes 
arbres,  inclinés  les  uns  vers  les  autres  et  réunis  par  leur  som- 
met. Comme  liens-,  on  se  servait  de  fibres  de  tilleul.  Des  éclats 
de  sapins,  des  plaques  d'écorce  bouchaient  les  interstices,  et 
des  traverses  consolidaient  la  toiture. 

Les  travaux  que  nécessitait  la  construction  de  ces  cabanes, 
de  même  que  les  défrichements  et  les  autres  besognes  entre- 
prises pour  le  plus  grand  avantage  des  nouveaux  «  domici- 
liés »,  ne  s'exécutèrent  point  comme  par  enchantement,  à 
l'excitation  mystérieuse  d'une  baguette  magique.  Sans  pré- 
judice des  dépenses  considérables  qu'ils  nécessitèrent,  ils 
exigèrent  une  somme  inouïe  d'efforts  de  la  part  de  François 
Picquet  et  de  ses  collaborateurs  européens. 

Les  sauvages  n'ont  jamais  manifesté  beaucoup  d'enthou- 
siasme pour  les  travaux  pénibles.  Ils  se  considéraient,  avec 
philosophie,  comme  des  invités,  qui  honorent  le  festin  auquel 
ils  daignent  s'asseoir.  Paresseux  par  principe,  ils  eussent 
volontiers  laissé  à  leurs  «  squaw  »  le  soin  de  faire  le 
«  désert  »  dans  la  forêt,  d'y  semer  le  blé  d'Inde  et  les 
citrouilles,  les  fèves  et  le  chanvre,  le  tabac  et  le  tournesol  ; 
la  peine   aussi  de  dresser  les  silos  pour  y  enfouir  la  récolte. 

(i)  D'où  probablement  les  trois  «  otems  »  figurés  sur  la  bannière. 

(2)  A  en  croire  le  récollet  Gabriel  Sagard  {op.  cit.),  les  ragindres  ca- 
banes indiennes  mesuraient  30  pieds  de  longueur  et  quelques-unes 
avaient  jusqu'à  250  pieds. 


FRANÇOIS    PICQUET    LE    «    CANADIEN    »  IqS 

Ce  n'était  pas  non  plus  sur  eux  qu'il  fallait  compter  pour 
l'élevage  de  la  volaille  et  du  bétail  :  vaches,  cochons,  etc., 
que  le  missionnaire  avait  introduits  à  La  Présentation  (i). 
Légers  et  imprévoyants,  ils  n'avaient  du  reste  qu'à  un  degré 
médiocre  le  sentiment  de  la  propriété  individuelle.  Chez  les 
Iroquois,  si  chaque  famille  avait  droit  à  une  parcelle  de  terre 
qu'elle  pouvait  cultiver,  cette  attribution  n'impliquait  pas 
réellement  la  possession  du  sol. 

On  juge  par  là  des  peines  incroyables  que  notre  compa- 
triote dut  s'imposer  pour  déraciner  des  habitudes,  auxquelles 
l'hérédité  donnait  une  force  singulière  ;  pour  créer  en  ces  hom- 
mes une  mentalité  nouvelle  ;  pour  pénétrer  enfin  leurs  âmes 
du  génie  chrétien  et  du  génie  français. 

A  vrai  dire,  —  ainsi  qu'il  l'avouait  gaîment  plus  tard,  — 
il  s'était  pris  à  son  propre  jeu.  Persuadé,  non  sans  d'excellents 
motifs,  que,  dans  l'occurrence,  le  succès  était  fort  nécessaire, 
il  «  voulait  »  réussir  à  tout  prix.  On  l'observait,  il  le  savait  trop 
bien  ;  on  l'épiait  sans  aucune  bienveillance.  Ses  détracteurs 
n'avaient  point  encore  désarmé  :  ils  n'attendaient  même  qu'un 
semblant  d'échec  pour  crier  au  scandale.  C'est  à  cette  situa- 
tion délicate  que  Lalande  songeait  sans  doute  lorsqu'il  écri- 
vait :  «  François  Picquet  profita  avantageusement  de  la  paix 
[la  paix  relative  qui  régna  jusqu'en  1755]  pour  augmenter  sa 
mission.  Il  la  porta,  en  moins  de  quatre  ans,  à  la  perfection  que 
l'on  pouvait  désirer,  malgré  les  contradictions  qu'il  eut  à  com- 
battre, les  obstacles  qu'il  eut  à  surmonter,  les  railleries  et  les 
propos  indécents  qu'il  lui  fallut  essuyer.  Mais  son  bonheur  et 
sa  gloire  n'y  perdirent  rien.  L'on  vit  avec  étonnement  plu- 
sieurs villages  s'y  élever  à  la  fois  ;  un  fort  commode,  logeable 
et  agréablement  situé  ;  des  défrichements  prodigieux,  couverts 
presque  en  même  temps  du  plus  beau  maïs.  Plus  de  cinq  cents 
familles,  d'abord  toutes  infidèles,  qu'il  y  rassembla,  rendirent 
bientôt  cet  établissement  le  plus  beau,  le  plus  riant  et  le  plus 
abondant  de  toute  la  colonie.  Il  avait  dans  ses  dépendances 
la  Présentation,  la  Galette,  Soëgatsi,  l'île  au  Galop  et  l'île 
Picquet  dans  le  fleuve  Saint-Laurent  (2).  » 

(i)  Cf.  Rapport  à  la  Galissonnière,  cité  plus  haut,  p.  120. 

(2)  Sur  La  Galette,  v.  p.  1 17,  note  i.  —  Par  Soëgatsi,  il  faut  enten. 


194-  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

Devant  des  résultats  qu'il  était  facile  à  chacun  de  contrôler 
l'opinion  publique,  aussi  incapable  d'apprécier  avec  justice 
une  tentative  malheureuse  que  de  refuser  ses  applaudissements 
à  quiconque  réussit,  se  montra  plus  équitable  envers  le  fon- 
dateur de  La  Présentation.  Il  s'était  imposé  par  sa  crânerie 
d'abord,  par  le  succès  ensuite  :  on  daigna  enfin  reconnaître 
qu'il  n'était  pas  un  simple  aventurier.  Non  que  ses  contemp- 
teurs aient  consenti,  du  premier  coup,  à  rendre  hommage  à  son 
intelligence  et  à  sa  persévérante  énergie  :  ils  s'en  tirèrent  plus 
élégamment,  en  criant  au  miracle.  Et  l'on  s'en  allait  parlant 
plus  que  jamais  de  «  François  Picquet  et  de  scn  bonheur  ». 

En  revanche,  il  fut  beaucoup  moins  question  de  la  «  Folie- 
Picquet  ».  Peut-être  craignait-on  qu'appliquée  à  un  établisse- 
ment en  pleine  prospérité,  cette  locution  ne  retînt  plus 
qu'une  partie  de  son  sens.  Les  maisons  de  féerie,  qui  s'éle- 
vaient en  quelques  mois  sur  les  boulevards  de  Paris,  pour  abri- 
ter la  fortune  et  le  luxe  de  tel  puissant  du  jour: ministre,  grand 
seigneur  ou  fermier  général  (i),  ne  recevaient-elles  pas,  elles 
aussi,  du  peuple  malicieux,  mais,  au  fond,  admirateur,  ce  même 
nom  ironique  de  «  folies  »  ?  (2) 

Le  missionnaire  avait  trop  de  bon  sens  et  de  réelle  modestie 
pour  triompher  du  revirement  qui  se  dessinait  en  sa  faveur. 
D'ailleurs,  loin  de  se  déclarer  entièrement  satisfait,  il  atten- 
dait de  son  œuvre  des  résultats  plus  grands  encore  que  ceux 
dont  il  avait  pourtant  le  droit  de  se  féliciter.  Il  aurait  voulu 
entre  autres  choses  que,  dans  la  mission,  chacune  des  nations 
iroquoises  eût  son  «  quartier  »  distinct  ;  que  l'on  défrichât 
annuellement  cent  arpents  de  terre  ;  qu'on  aidât  les  Indiens 
à  fortifier  leurs  différents  villages  au  moyen  de  palissades  ; 
qu'on  pût  enfin  construire  une  vaste  église  et  une  maison  qui  ser- 
virait d'habitation  à  sept  ou  huit  missionnaires.  Bref,  notre  com- 


dre  l'éminence  de  la  rive  droite  de  l'Oswégatchie,  sur  laquelle  s'élèvent 
aujourd'hui  les  «  résidences  »  d'Ogdensburg.  Les  îles  au  Galop  et  l'île 
Picquet  sont  à  la  tête  des  rapides,  non  loin  et  en  aval  de  cette  même 
ville. 

(i)  Mém.  sur  les  aff.  du  Canada,  p.  116. 

(2)  Par  exemple  la  folie  Baujeon  ou  la  folie  Saint- James.  Cf.  La  Vie 
privée  des  financiers  au  XYiii^  siècle  (Paris,  1895). 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  igô 

patriote  souhaitait  ardemment  que  La  Présentation  devînt 
une  grande  république  indienne,  où  tous  les  cantons  se  donne- 
raient rendez-vous  à  l'ombre  de  notre  drapeau,  pour  vivre  en 
chrétiens  et  en  sujets  fidèles  du  roi,  sous  la  direction  paternelle 
d'officiers  et  de  missionnaires.  Tout  cela,  pensait-il,  pouvait 
se  faire  avec  une  dépense  de  quinze  mille  livres  par  an,  et 
il  ne  doutait  pas  que,  pour  un  tel  objet,  le  gouvernement  ne 
consentît  à  assigner  une  aussi  faible  somme  (i)  sur  l'un  des 
innombrables  bénéfices  du  royaume. 


IV.  —  Séjour  de  l'abbé  Picquet  en  France. 
(novembre  1753  —  mai  1754.) 

Las  d'attendre  des  secours  qui  ne  venaient  jamais,  le  su- 
périeur de  La  Présentation  résolut  d'aller  lui-même  les  quérir 
en  France. 

Pour  donner  à  son  œuvre  tous  les  développements  qu'il  rê- 
vait de  lui  voir  prendre  dans  un  prochain  avenir,  le  meilleur 
moyen  n'était-il  pas  d'y  intéresser  directement  la  cour  ? 
Louis  XV,  mieux  informé,  ne  lui  refuserait  pas  plus  longtemps 
les  nouveaux  auxiliaires  et  les  ressources  qui  lui  étaient  in- 
dispensables. Il  irait  donc  à  Versailles  et  parlerait  au  Roi  (2). 

A  ces  motifs  d'intérêt,  en  quelque  sorte  général,  s'en  ajou- 
tait un  autre  d'ordre  plus  intime,  mais  non  moins  respectable  : 
il  y  avait  exactement  vingt  ans,  que  notie  compatriote  n'avait 
revu  ses  parents  et  ses  amis  d'enfance  ;  vingt  ans  qu'il 
n'avait  contemplé  les  calmes  paysages  bressans,  salué  le  vieux 
clocher  de  Notre-Dame  de  Bourg. 

Durant  ces  crises  de  nostalgie,  qui  éprouvent  les  cœurs  les 


(i)  Une  comparaison  fera  comprendre  combien  ce  chiffre  était  mi- 
nime en  effet  :  le  seul  séjour  des  députés  des  Cinq-Nations  à  Québec, 
dans  l'été  de  1747,  coûta  au  Roi  plus  de  25.000  livres  en  habits,  nour- 
riture, présents  pour  eux  et  pour  leurs  villages. 

(2)  «  En  1753,  M.  Picquet  vint  en  France  pour  y  rendre  compte  de 
ses  travaux,  et  solliciter  des  secours  pour  le  bien  de  la  colonie.  »  (La- 
lande). 


196  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

plus  forts  et  qui  sont  d'autant  plus  aiguës  peut-être  que  l'âme 
qui  en  souffre  est  plus  vibrante  et  mieux  trempée,  trop  sou- 
vent le  souvenir  du  pays  natal  l'avait  poursuivi  comme  une 
douloureuse  hantise.  Que  de  fois  avait  surgi  dans  sa  rêverie 
solitaire  l'image  de  la  petite  cité  burgienne,  tassée  entre  ses 
anciens  remparts  savoisiens,  toute  paisible  et  comme  somno- 
lant au  bord  de  ses  étangs  et  de  sa  lente  rivière,  presqu'à  la 
lisière  de  la  sombre  forêt  seillonnaise  !  Que  de  fois  aussi,  devant 
les  magnifiques  spectacles  que  lui  offrait  le  Nouveau-Monde, 
ce  déraciné  avait  surpris,  au  plus  profond  de  son  être,  le  mé- 
lancolique regret  de  la  patrie  absente  et  cherché  machinale- 
ment du  regard  les  grasses  prairies  de  la  Bresse,  ses  rideaux  de 
peupliers  et  de  saules,  alignés  au  bord  des  marais,  ses  champs 
de  labour  coupés  de  halliers  épineux,  tout  fleuris  d'aubépine 
et  de  houx  !  Vingt  ans  !  Et  la  pensée  de  revoir  tout  ce  qui 
avait  souri  à  son  enfance,  tout  ce  qui  avait  enchanté  ses  yeux 
d'adolescent,  tout  ce  qui  avait  embelli  sa  jeunesse,  faisait 
battre  son  cœur  plus  vite  dans  sa  poitrine.  Mais  surtout 
cet  exilé  volontaire  s'attendrissait  à  l'idée  de  retrouver  bien 
changés,  bien  vieillis  durant  un  si  long  intervalle,  les 
parents  qu'il  n'avait  point  embrassés  depuis  1733,  depuis  son 
départ  pour  Paris. 

Ce  ne  fut  donc  pas  sans  émotion  que,  vers  le  début  du  prin- 
temps, François  Picquet  réunit  tous  les  Indiens  de  sa  mission 
pour  leur  faire  part  de  son  projet  de  voyage  en  France.  Un 
bruyant  désespoir  accueillit  sa  déclaration  :  larmes,  supplica- 
tions, cris  lamentables,  discours  désolés.  «  Mon  Père,  j'ai 
l'âme  toute  noire  !  —  Mon  Père,  tu  m'as  donné  la  mort  !  — 
Mon  Père,  tes  enfants  ne  verront  pas  la  première  neige  !  » 
L'abbé  eut  toutes  les  peines  du  monde  à  arrêter  le  cours  de 
ces  lamentations  ;  après  quoi,  il  annonça  à  ses  sauvages  qu'il 
songeait  à  emmener  avec  lui  vers  la  capitale  du  «  Grand-Onnon- 
tio  ))  les  trois  plus  considérables  d'entre  eux.  La  proposition 
fut  agréée  :  «  Les  nations  assemblées  y  consentirent  et  paru- 
rent même  le  désirer  »,  constate  Lalande,  qui  ajoute  :  «  ainsi 
que  les  chefs  de  la  colonie.  »  Le  gouverneur  Duquesne,  con- 
sulté par  le  missionnaire,  lui  accorda,  en  effet,  toutes  les  per- 
missions et  tous  les  passeports  nécessaires  pour  son  voyage 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  I97 

et  celui  des  Peaux-Rouges  ;  l'intendant  Bigot  lui-même  prit 
soin  «  d'ordonner  leur  passage  sur  un  vaisseau  du  roi  (i).  » 

En  s 'adjoignant  ces  compagnons  de  route,  aussi  pittores- 
ques dans  leur  langage  et  leurs  manières  que  dans  leur  étrange 
costume,  le  missionnaire  voulait  sans  nul  doute  exciter  la 
badauderie  naturelle  de  ses  compatriotes,  et  par  ce  moyen 
les  «  intéresser  au  succès  de  ses  établissements  ».  A  vrai  dire, 
il  avait  bien  aussi  d'autres  intentions  :  il  espérait  d'abord  flat- 
ter par  cette  démarche  la  vanité  des  Peaux-Rouges,  fiers  de  la 
marque  d'estime  donnée  à  trois  d'entre  eux.  Il  prévoyait  aussi 
que  les  voyageurs,  frappés  des  spectacles  auxquels  il  leur  serait 
donné  d'assister  chez  les  «  Visages-Pâles  »,  enchantés  par 
ailleurs  de  l'accueil  qu'ils  allaient  recevoir,  en  feraient  au 
retour  de  somptueuses  relations.  Il  se  disait  enfin  que  ses  tur- 
bulents administrés  resteraient  plus  soumis,  durant  son  absence, 
s'ils  avaient  quelque  crainte  de  ne  plus  revoir  leurs  frères  (2). 

Vers  les  derniers  jours  de  mai,  François  Picquet  se  trouvait 
à  Montréal  et  peu  après,  —  le  2  juin,  —  il  prenait  congé  des 
Sulpiciens  du  Lac  des  Deux-Montagnes  (3).  D'après  le  Registre 
de  La  Présentation,  ce  fut  d"* abord  un  abbé  Besson,  puis  l'abbé 
Depéret,  qui  se  chargèrent  de  l'intérim  pendant  l'absence  de 
leur  confrère.  (4) 


(i)  Rouillé  à  Bigot,  Versailles,  5  juin  1754  {Arch.  du  min.  des  Colo- 
nies, série  B,  vol.  99,  f»  32.) 

(2)  «  Il  amena  avec  lui  trois  sauvages  dont  la  vue  pouvait  intéresser 
davantage  au  succès  de  ses  établissements,  et  qui,  en  qualité  d'otages, 
pouvaient  servir  à  contenir  sa  nouvelle  mission  pendant  son  absence.  » 
(Lalande). 

(3)  François  Picquet  signe  un  acte  sur  le  Registre  de  la  Présentation 
le  28  mai.  Le  2  juin,  il  est  au  Lac  des  Deux-Montagnes  où  ses  confrères, 
Mathevet,  Reverchon  et  Quen,  l'invitent  à  célébrer  un  mariage.  V.  Re- 
gistre du  Lac  de  1750  à  1768.  Ce  recueil  débute  par  un  petit  dictionnaire, 
de  23  pp.,  des  «  Racines  de  la  langue  8ta8aise  ».  Les  Archives  d'Oka, 
qui  renferment  ce  précieux  document,  possèdent  également  les  registres 
de  la  mission  du  Lac  de  1732  à  1750. 

(4)  L'abbé  Be-son  avait  été  attaché  à  la  mission  du  Lac,  où  son  nom 
figure  sur  le  Registre  du  21  février  1571  au  7  avril  1753.  Quant  à  l'abbé 
Depéret,  que  l'on  connaît  déjà  (V.  p.  78),  après  avoir  été  missionnaire 
au  Lac  de  1732  à  1747,  il  devint  curé  de  Sainte- Anne  du  Bout-de-l'Ile. 
La  signature  de  l'abbé  Besson  apparaît  sur  le  Registre  de  la  Présenta- 
tion le  3  août  et  celle  de  l'abbé  Depéret,  le  7  octobre  1753. 


igS  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

A  la  fin  de  juillet,  l'Algonquin,  un  vaisseau  construit  dans 
les  chantiers  de  Québec,  recevait  à  son  bord  François  Picquet 
et  ses  compagnons  de  voyage.  Il  n'est  peut-être  pas  inutile 
de  noter  que  l'abbé  Le  Loutre,  le  célèbre  missionnaire  des 
Acadiens,  passa  lui  aussi  en  France  à  la  même  époque,  et 
peut-être  sur  le  même  navire  (i). 

De  Rochefort,  où  ils  débarquèrent,  l'abbé  Picquet  et  ses 
sauvages  se  rendirent  directement  à  Paris. 

Ceux-ci  firent  sensation  dans  la  capitale.  Ce  n'était  pour- 
tant pas  la  première  fois  que  des  Indiens  y  paraissaient  dans 
la  rue  (2),  mais  le  souvenir  des  Peaux-Rouges,  victimes  du 
peu  scrupuleux  Champagny,  était  évanoui  depuis  longtemps. 
D'ailleurs, la  badauderie  parisienne  est  proprement  inépuisable. 
Toute  la  ville  s'occupa  des  nouveaux  venus.  Comment  peut-on 
être  Iroquois?  «  Ils  devinrent  le  sujet  le  plus  commun  des 
entretiens  dans  les  réunions  ;  chacun  voulait  les  voir  (3)  ». 
Au  fait,  quelle  aubaine  pour  des  oisifs  en  quête  de  sensations 
inconnues,  de  spectacles  inédits,  de  prétextes  à  nouveaux  ba- 
dinages  !  Rousseau  venait  tout  justement  de  prêcher  dans 
ses  fameux  Discours  les  charmes  de  la  vie  sauvage,  et  les  petits- 
maîtres,  entre  deux  couplets  libertins,  rêvaient  à  la  douceur 
de  coucher  nus  sur  la  mousse,  grisés  par  les  parfums  et  bercés 
par  les  murmures  de  la  forêt  vierge,  ce  temple  idéal  d'une  hu- 
manité régénérée,  rendue  enfin  à  ses  pures  origines  (4).  Dans 
cette  société  du  milieu  du  xviii®  siècle,  médiocrement  sou- 
cieuse de  l'intérêt  national,  trop  indifférente  aux  affaires  pu- 
bliques où  elle  semblait  ne  chercher  qu'une  matière  à  bons 
mots,  la  mode  autorisait  des  rêveries  sentimentales,  des  efîu- 


(i)  «  Ce  prêtre,  —  lit-on  dans  les  Mém.  sur  les  aff.  du  Canada  (p.  31) 
—  n'avoit  pu  résister  au  désir  ambitieux  qu'il  avoit  de  recevoir  lui- 
même  sur  sa  conduite  les  applaudissements  qu'il  pensoit  mériter  de  la 
Cour.  Il  passa  en  France  sous  divers  prétextes...    » 

(2)  Déjà,  sous  Louis  XII,  le  capitaine  Th.  Aubert,  de  Dieppe,  avait 
ramené  des  sauvages  d'Amérique  (Cf.  Relation  de  la  Nouvelle-France, 
par  le  P.  Biard,  1616,  p.  23).  François  I^''  en  avait  même  fait  élever  en 
France  dans  le  catholicisme  (Lettres  patentes  à  Jacques  Cartier,  17  oct. 
1540.  Complément  des  Ordonnances...  Québec,  1856,  p.  5). 

(3)  Lalande. 

(4)  Cf.  Taine,  Ancien  Régime,  t.  I,  p.  249,  éd.  in-12. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  1 99 

sions  et  des  attendrissements  inconnus  jusqu'alors.  Les  fils 
des  roués  de  la  Régence  s'étaient  tout  à  coup  découvert  des 
yeux  pour  admirer  la  campagne,  des  cœurs  battant  à  l'unis- 
son de  tous  les  cœurs  sensibles,  une  faculté  d'amour  qui  s'éten- 
dait à  l'humanité  tout  entière.  On  vantait  la  simplicité  de 
mœurs,  l'innocence  des  temps  édéniquès,  de  cet  a  âge  d'or  », 
dont  le  mirage  n'était  pas  près  de  s'éteindre  dans  l'imagina- 
tion des  poètes.  Il  s'agissait,  et  sans  retard,  de  revenir  à  la 
«  bonne  Nature  »,  de  «  marcher  à  quatre  pattes  »,  comme 
disait  avec  irrévérence  M.  de  Voltaire. 

j"*  Evidemment,  les  compagnons  du  missionnaire  étaient  de 
plaisants  citoyens  !  Leurs  fourrures  bigarrées  et  leurs  «  cou- 
vertes »  rouges,  leurs  plumes  d'aigle  et  leurs  ornements  bizar- 
res méritaient  de  fixer  l'attention  des  caillettes.  Il  ne  faudrait 
pourtant  pas  jurer  qu'ils  furent  eux-mêmes  beaucoup  moins 
ébahis  de  la  toilette  des  bonnes  gens  de  la  capitale.  On  doit 
avouer,  en  effet,  que,  dans  la  mise  de  nos  ancêtres,  de  mali- 
cieux Iroquois  pouvaient  sans  trop  de  peine  trouver  ample 
matière  à  gloser.  Que  l'on  songe  seulement  aux  visages  colorés 
de  rouge  et  constellés  de  mouches,  —  celles-ci  taillées  en 
"étoile,  en  croissant  de  lune  ou  en  cœur,  «  l'assassine  »  au-dessus 
de  la  «  mystérieuse  »,  1'  «  équivoque  »  voisinant  avec  1'  «  en- 
jouée »  !  Qu'on  se  reporte  aux  coiffures  bizarres,  aux  «  con- 
sidérations »  et  autres  «  paniers  »  de  tout  format,  enfin  aux 
tabatières  et  aux  cannes  à  pommeau  d'argent  ciselé,  ces  com- 
pléments indispensables  de  la  parure  féminine  vers  1750  !  Au 
surplus,  les  beaux  messieurs  de  ce  temps-là,  engoncés  dans 
leurs  redingotes  à  double  col  ou  dans  leurs  habits  très  voyants, 
chargés  de  broderie,  ne  le  cédaient  en  rien  à  leurs  com- 
pagnes pour  le  ridicule,  souvent  achevé,  de  leur  accoutre- 
ment. 

Mais  François  Picquet — nous  le  savons — n'avait  point  amené 
ses  sauvages  en  France  pour  le  divertissement  des  salons  et 
de  la  rue.  Il  ne  s'était  pas  trompé  en  pensant  que,  non  seule- 
ment, cette  démarche  flatterait  la  vanité  des  nations  iro- 
quoises,  mais  que  les  voyageurs  eux-mêmes  seraient  enchantés 
de  l'accueil  qu'ils  recevraient.  De  fait,  les  sauvages  ne  paru- 
rent nullement  gênés  par  l'indiscrète  curiosité  dont  ils  furent 


200  UN    DEFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

l'objet  ;  tout  au  contraire,  ils  se  montrèrent  fort  satisfaits  de 
«  l'agrément  »  et  de  la  «  bienveillance  »,  qu'on  leur  témoigna 
dans  les  sociétés  où  ils  furent  reçus.  «Il  serait  à  souhaiter, 
répétaient-ils,  que  nos  frères  connussent  aussi  bien  que  nous 
le  caractère  et  la  bonté  des  Français  :  tous  n'auraient  bientôt 
qu'un  même  cœur  et  des  intérêts  communs  avec  la  France  (i).  » 

En  revanche,  sous  un  autre  rapport,  notre  compatriote  eut 
beaucoup  moins  à  se  louer  de  son  initiative.  Il  avait  espéré 
intéresser  la  cour  à  son  œuvre  par  la  simple  vue  de  ses  hon- 
nêtes Peaux-Rouges.  C'était  là,  il  faut  le  reconnaître, un  dessein 
quelque  peu  ingénu  :  il  prouvait  sans  doute  que  François 
Picquet  retardait  de  vingt  ans  et  plus.  Mais  La  Présenta- 
tion est  si  loin  de  «  l'Œil  de  Bœuf  »  ! 

A  la  fin  de  1753,  l'entourage  immédiat  du  souverain  parais- 
sait vouloir  se  détacher  de  plus  en  plus  du  souci,  jugé  par 
quelques-uns  inélégant,  des  affaires  du  Nouveau-Monde.  On 
trouvait  notamment  que  le  Canada  coûtait  bien  cher  au  tré- 
sor et  ne  lui  rapportait  presque  rien.  Aussi  beaucoup  deman- 
daient-ils avec  une  ironie  qu'ils  croyaient  spirituelle,  quelles 
chances  de  prospérité  pouvait  bien  offrir  ce  triste  «  empire  des 
neiges  ».  Un  jeune  officier  fréquentait  alors  Versailles,  qui, 
lui,  dut  sourire  plus  d'une  fois  du  ton  décisif  et  de  la  suffi- 
sance ignorante  des  courtisans.  Mais  qui  donc  aurait  pu  de- 
viner dans  le  fringant  colonel  James  Wolfe,  le  futur  conqué- 
rant du  Canada  ?  (2) 

Non  content  de  montrer  ses  sauvages  à  Saint-Sulpice,  chez 
M.  de  la  Galissonnière  ou  chez  M.  Lalande,  François  Picquet 
avait  donc  résolu  de  les  conduire  à  la  cour.  Une  lettre  de 
Rouillé  nous  apprend  que  le  missionnaire  espérait  même   les 


(i)  Lalande. 

(2)  Wolfe  lui-même  ne  se  doute  guère  alors  de  sa  fortune  prochaine  : 
il  s'enivre  de  plaisirs  faciles  et  s'applaudit  de  danser  passablement  le  me- 
nuet. Il  paraît  à  la  cour,  se  fait  présenter  au  roi  et  rend  hommage 
dans  ses  lettres  à  la  couronne  dont  il  va  bientôt,  de  son  épée  victo- 
rieuse, faire  tomber  le  plus  beau  joyau.  M'"^  de  Pompadour,  dans  tout 
l'éclat  de  sa  faveur,  daigne  lui  sourire.  «  J'ai  eu  la  bonne  fortune, 
écrit-il,  d'être  placé  pré  ;  d'elle  pendant  un  temps  considérable.  Elle 
est  extrêmement  jolie,  et  par  sa  conversation  je  juge  qu'elle  a  beau- 
coup d'esprit  et  d'intelligence.   » 


FRANÇOIS   PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  201 

présenter  à  Louis  XV.  Le  ministre  de  la  marine  le  découra- 
gea d'abord  de  tenter  cette  démarche  : 

«  Je  vous  suis  bien  obligé,  Monsieur,  —  lui  écrivit-il  de 
Versailles,  le  2  janvier  1754  — ,  de  votre  compliment  sur 
la  nouvelle  année,  et  je  serai  fort  aise  d'avoir  occasion  de  vous 
faire  plaisir.  S'il  est  question  de  faire  venir  ici  les  sauvages  que 
vous  avez  amenés  du  Canada,  je  prendrai  les  ordres  du  Roy  pour 
cela,  et  je  vous  les  ferai  savoir.  Je  vous  exhorte  cependant 
à  ne  point  leur  en  donner  l'espérance  et  à  vous  confoimer 
d'ailleurs  à  ce  que  je  vous  ai  dit  à  leur  égard.  »  (i) 

Le  ministre  n'avait  point  approuvé  le  passage  des  Iroquois 
en  France.  Peut-être  trouvait-il  la  démarche  inopportune. 
Il  est  possible  également  que,  dans  un  moment  où  il  faisait 
tous  ses  efforts  pour  réduire  le  budget  du  Canada  (2),  la  dé- 
pense lui  ait  paru  peu  justifiée. 

Lalande  met  en  avant  une  autre  raison  qui  pourrait  bien 
être  la  vraie  :  «  M.  de  Laporte  fut  mécontent,  — dit-il,  —  de  ce 
voyage  de  l'abbé  Picquet,  parce  qu'il  était  en  relation  avec 
un  autre  ecclésiastique,  jaloux  de  l'impression  que  l'abbé  fai- 
sait à  la  cour  et  à  la  ville.  Il  lui  fit  défendre  de  continuer  à 
montrer  ses  sauvages  et  le  réduisit  même  à  se  justifier  de 
l'avoir  fait.  » 

De  Laporte  (3)  était  alors  «  premier  commis  du  Bureau 
chargé  du  détail  des  colonies  ».  Beaucoup  plus  intelligent 
qu'honnête,  il  avait  su  capter  la  confiance  de  Pellerin  et,  par 
son  entremise,  il  avait  successivement  obtenu  la  faveur  de 
Maurepas  et  de  Rouillé,  qui,  peu  au  courant  des  services  du 
département  de  la  marine,  s'^n  remettaient  trop  volontiers 
à  leurs  commis  principaux. 


(i)  Arch.  du  min.  des  Colonies,  série  B,  vol.  100,  f°  i. 

(2)  Cf.  Sa  lettre  à  Duquesne  et  à  Bigot,  Versailles,  7  juin  1753,  où  il 
se  plaint  des  postes.  (V.  La  Colonisation  française  au  Canada,  t.  III, 
p.  471.) 

(3)  Originaire  de  Bayonne.  Il  vint  tout  jeune  à  Paris,  où  il  entra 
d'abord  chez  un  avocat  aux  Conseils,  puis  à  la  Cour  dans  le  bureau  de 
M.  de  Forcade,  premier  commis.  Là,  il  se  fit  connaître  de  Pellerin,  qui 
avait  toute  la  confiance  de  Maurepas.  Devenu  écrivain  principal  en 
1736,  commissaire  de  la  marine  l'année  suivante,  il  succéda  à  Forcade 
en  1738. 


a02  UN    DEFENSEUR   DÉ    LA    «   NOUVELLE-FRANCE    » 

L'administration  de  M.  de  Laporte  est  restée  tristement 
fameuse.  Des  Canadiens  qui  ont  laissé  un  renom  particulier 
de  patriotisme  et  d'intégrité,  comme  André  Dorei),  commis- 
saire ordonnateur  des  guerres  (i),  et  Montcalm  lui-même,  eu- 
rent plus  d'une  fois  à  s'en  plaindre,  et  l'ont  fait  avec  véhé- 
mence (2).  De  Laporte  fut  d'ailleurs  «  renvoyé  par  le  Roi  » ,  sui- 
vant la  locution  consacrée,  le  27  janvier  1758.  Sa  disgrâce  était 
méritée  :  comme  le  dit  crûment  un  rapport  ofiiciel  établi 
sur  les  malversations  de  ce  haut  fonctionnaire,  âme  damnée 
de  Bigot,  «  l'œil  même  du  ministre  «  était  tout  simplement 
«  le  complice  des  voleurs  (3)  ».  Voilà  l'homme  qui,  proba- 
blement irrité  de  la  franchise  de  l'abbé  Picquet,  s'ingénia  à 
lui  faire  subir  mille  avanies  durant  tout  le  temps  de  son  sé- 
jour  en  France.  A  tout  prendre,  faut-il  beaucoup  le  regret- 
ter? N'est-ce  pas  un  honneur  pour  le  missionnaire  d'avoir  mé- 
rité l'hostilité  de  bureaucrates,  dont  un  procès  retentissant 
devait,  huit  ans  plus  tard,  démontrer  la  connivence  avec  les 


(i)  Le  27  octobre  1757,  Doreil  écrivant  au  ministre  de  la  guerre,  au 
sujet  des  abus  monstrueux  qui  se  commettaient  au  Canada,  avouait 
qu'il  ne  pensait  pas  que  ses  «  représentations  pussent  parvenir  direc- 
tement au  ministre  de  la  marine,  car  M.  de  La  Porte  intercepterait  ses 
lettres.  »  Voir  aussi  sa  lettre  à  Belle-Isle,  du  31  juillet  1758.  (Arch.  du 
min.  de  la  Guerre,  Dépôt  de  la  guerre). 

(2)  Montcalm  écrivait  le  12  juillet  1758  au  maréchal  de  Belle-Isle,  qui 
venait  de  remplacer  le  marquis  de  Paulmy  au  ministère  de  la  guerre  : 
«  Je  vois,  par  une  lettre  du  marquis  de  Paulmy  du  26  février  1758, 
qu'il  n'avoit  pas  reçu  mes  paquets  du  4  novembre,  qui  contenoient 
mes  mémoires  de  nominations  et  ceux  pour  les  grâces  de  nos  troupes. 
Je  suis  en  droit  d'en  conclure  qu'ils  ont  été  arrêtés  ou  interceptés  au 
bureau  de  la  marine.  C'était  du  temps  de  M.  de  La  Porte.  Si  l'on  en 
doit  agir  ainsi,  il  est  inutile  que  j 'aie  l'honneur  de  vous  écrire.  » 

(3)  Arch.  du  min.  de  la  Marine,  Rapport  sur  l'affaire  de  M.  de  la  Porte 
décembre  1758.  —  On  lit  dans  les  Mémoires  du  duc  de  Luynes  à  la  date 
du  30  janvier  1758  :  «  M.  de  Machault  avoit  reçu  des  plaintes,  mais 
apparemment  il  ne  les  avoit  pas  trouvées  suffisamment  fondées.  M.  de 
Moras,  ayant  voulu  examiner  plus  à  fond,  a  demandé  des  détails  à 
M.  de  la  Porte,  qui  a  été  longtemps  à  les  lui  donner  et  n'a  paru  s'y  prê- 
ter qu'avec  peine.  M.  de  Moras  en  a  rendu  compte  au  Roi...  On  pré- 
tend qu'il  y  a  dans  le  détail  des  colonies  des  malversations  dont  il  (de 
la  Porte)  auroit  dû  être  instruit  et  auxquelles  il  devoit  s'opposer.  » 
De  La  Porte  fut  destitué,  mais  ce  serviteur  peu  délicat  du  pays 
conserva  sa  pension  de  9.000  livres,  auxquelle  on  en  ajouta  4.000  au- 
tres. Il  mourut  en  1770^ 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  2o3 

pillards  du  Canada?  La  consécration  de  la  malveillance  et  de 
l'envie  ne  pouvait  faire  défaut  à  la  gloire  du  vaillant  prêtre. 

L'animosité  du  premier  commis  se  manifesta  d'abord  à 
propos  de  l'affaire  des  sauvages,  dans  laquelle  François  Pic- 
quet  fut  bien  près  de  jouer  le  personnage  de  ridicule.  De  La- 
porte  fit,  en  effet,  tout  ce  qu'il  put  pour  l'empêcher  de  voir 
Louis  XV,  et  même  simplement  d'obtenir  une  audience  dn 
ministre  de  la  marine.  Par  bonheur.  Rouillé  avait  assez  de 
sens.  Il  commença  par  rabrouer  le  missionnaire,  mais  il  eut 
ensuite  le  bon  esprit  de  consulter  le  comte  de  la  Galissonnière 
sur  la  conduite  qu'il  convenait  de  tenir  à  l'égard  des  ma- 
lencontreux «  Américains  »  : 

«  Vous  savés,  Monsieur,  —  écrit-il  le  12  janvier  à  l'ancien 
commandant-général  de  la  Nouvelle-France,  —  que  je  n'ai 
point  approuvé  le  passage  en  France  des  sauvages  que  l'abbé 
Picquet  y  a  amenés,  ni  les  visites  qu'il  leur  a  fait  faire  depuis 
qu'il  est  à  Paris.  Cependant  dès  lors  qu'ils  s'y  trouvent,  il  est 
question  de  savoir  comment  il  convient  que  j'en  use  avec  eux, 
s'il  est  à  propos  que  je  les  voie  et  s'il  y  aurait  de  l'inconvé- 
nient à  les  envoyer,  sans  leur  avoir  fait  voir  la  famille  royale. 
Je  vous  prie  de  me  marquer  ce  que  vous  en  pensez.  Supposé 
qu'ils  doivent  venir  ici,  peut-être  conviendroit-il  que  ce  fût  le 
jour  de  la  Purification  (i).   » 

En  même  temps,  il  priait  le  missionnaire  d'aller  visiter  le 
comte  qui  lui  ferait  part  de  ses  «  intentions  (2)  ».  Le  ministre 
ne  cherchait  donc  plus  qu'à  se  couvrir  par  devers  ses  Bureaux, 
car  il  était  trop  facile  de  prévoir  l'avis  de  la  Galissonnière  dans 
une  question  intéressant  son  ancien  collaborateur,  demeuré 
son  ami  :  de  fait,  les  Iroquois  purent  contempler  bientôt 
tout  à  leur  aise  les  traits  augustes  du  «  Grand  Onnontio  ». 

Quant  au  missionnaire,  il  eut  plusieurs  fois  l'honneur  d'être 
reçu  par  le  dauphin  et  par  Louis  XV,  soit  à  Versailles,  soit  au 


(i)  Arch.  du  min.  des  colonies,  série  B.  vol.  100,  fo  8.  —  C'était  un 
jour  de  k  grande  entrée   »  à  la  cour. 

(2)  Ibid.  ((  Vous  pouvés,  Monsieur,  voir  M.  le  comte  de  la  Galisson- 
nière ;  je  lui  ai  expliqué  mes  intentions  sur  ce  que  vous  aurés  à  faire 
par  rapport  à  vos  sauvages,  et  il  vous  les  fera  connaître.  Je  suis.  Mon- 
sieur, entièrement  à  vous.    » 


204  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

château  que  le  roi  venait  de  faire  construire  sur  le  coteau  sablon- 
neux de  Bellevue  (i).  D'après  Lalande,  qui  vivait  alors  à  Pa- 
ris (2),  «Sa  Majesté  témoigna  son  contentement  »au  fondateur 
de  La  Présentation,  a  chaque  fois  qu'il  eut  l'occasion  de  lui  par- 
ler. »  Louis  XV  fit  davantage  :  il  lui  offrit  un  don  vraiment 
royal  :  des  livres,  et  même,  dans  l'audience  de  congé,  il  lui  remit 
pour  sa  chapelle  une  statue  de  la  Vierge,  en  argent  massif, 
d'une  très  grande  valeur  artistique  (3) . 

De  son  côté,  le  ministre  de  la  marine  avait  appris  à  connaî- 
tre, autant  dire  à  estimer  notre  compatriote.  Il  lui  demanda 
de  rédiger  un  certain  nombre  de  mémoires  sur  des  questions 
relatives  à  la^défense  du  Canada,  entre  autres  un  mémoire  gé- 
néral sur  l'état  de  la  colonie.  Dans  ces  rapports,  dont  les  qua- 
lités frappèrent  vivement  le  ministre,  François  Picquet  caressait 
le  rêve,  que  la  guerre  de  Sept  ans  devait  brutalement  anéantir, 
d'une  Amérique  peuplée  de  sujets  français  depuis  le  golfe  du 
Saint-Laurent  jusqu'au  delta  du  Mississipi.  Lalande  qui,  écri- 
vant longtemps  après  nos  désastres,  pouvait  porter  un  juge- 
ment motivé,  affirme  qu'il  y  «  proposait  des  moyens  infailli- 
bles de  conserver  à  la  France  »  la  plus  belle  de  ses  colo- 
nies (4). 

Le  missionnaire  formula  aussi  des  «  observations  sur  les  hosti- 
lités que  certains  esprits  inquiets,  imprudents  et  brouillons, 
occasionnaient  dans  le  Canada  ».  Le  ministre  l'approuva  fort, 
paraît-il,  et  l'assura  qu'il  «  écrirait  au  Général,  pour  prévenir 
dans  la  suite  de  pareils  désordres,  qui  ne  pouvaient  être  que 

(i)  Le  château  de  Bellevue  (Meudon),  construit  en  1748,  fut  démoli 
en  1794,  après  avoir  servi  de  résidence  à  M"»®  de  Pompadour,  puis  à 
Mesdames,  filles  du  roi. 

(2)  Il  y  séjourna  de  1752  à  1755.  C'est  à  cette  époque  qu'il  rendit 
compte  à  l'Académie  des  sciences  de  sa  mission  à  Berlin,  et  fit  impri- 
mer ses  Observations. 

(3)  Cette  statue,  qui  est  peut-être  sortie  des  ateliers  du  grand  sculp- 
teur d'argenterie  Rœttiers,  mesure  70  centimètres  de  hauteur.  Elle  re- 
présente la  Vierge  couronnée,  tenant  le  sceptre  de  la  main  droite  et  por- 
tant l'Enfant  Jésus  sur  son  bras  gauche.  On  la  conserve  aujourd'hui 
dans  l'église  d'Oka.  —  Le  Dauphin  fit  présent  de  beaux  habits  aux  sau- 
vages. 

(4)  Nous  ne  connaissons  ces  mémoires,  dont  la  perte  est  fort  re- 
grettable, que  par  les  notes  de  Lalande.  Vainement  nous  les  avons  cher- 
chés aux  Archives  de  la  marine  et  des  colonies. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE   CANADIEN    »  205 

pernicieux  dans  une  colonie  encore  faible  et  trop  éloignée  des 
secours  qui  lui  étaient  nécessaires  (i).  » 

Moins  heureux  que  Franklin,  plaidant  auprès  des  secrétaires 
de  Pitt  la  cause  de  ses  compatriotes  de  Pénsylvanie(2),  l'abbé 
Picquet  ne  réussit  pas,  comme  il  le  désirait,  à  intéresser  la 
cour  aux  progrès  de  sa  petite  mission  et  surtout  à  l'avenir 
de  la  colonie  tout  entière.  En  revanche,  les  préventions,  se- 
mées dans  l'esprit  du  ministre  contre  le  missionnaire,  s'étaient 
dissipées  totalement,  dès  que  Rouillé  avait  compris  à  quelle 
sorte  d'homme  il  avait  à  faire.  On  trouve  dans  sa  correspon- 
dance la  preuve  indéniable  de  ce  fait. 

Le  i8  avril,  il  écrit  à  François  Picquet  :  «  Il  suffit,  comme 
je  vous  l'ai  mandé  (3),  Monsieur,  que  vous  emmeniez  cette 
année  deux  missionnaires  pour  votre  mission  de  La  Présenta- 
tion, et  suivant  le  compte  qui  me  sera  rendu  de  l'état  de 
cette  mission  par  le  gouverneur  et  l'intendant,  je  prendrai 
les  arrangements  convenables  pour  pourvoir  à  ses  besoins. 
Vous  pouvez  prendre  de  votre  côté  ceux  que  vous  jugerez  à 
propos  pour  les  autres  missionnaires  qui  s'étoient  présentés 
pour  vous  suivre. 

«  J'ordonnerai  votre  embarquement  à  Rochefort,  où  il  faut 
que  vous  soyés  rendu  du  20  au  25  du  mois  prochain.  Et  vous 
pouvés  vous  régler  là-dessus  pour  le  voyage  que  vous  vous 
proposiés  de  faire  dans  votre  famille. 

«  Quoi  que  j'aie  pensé  que  vous  auriés  dû  vous  dispenser 
d'amener  des  sauvages  en  France,  je  veux  bien,  en  considéra- 
tion de  votre  zèle,  vous  procurer  un  secours  de  3.000  livres  pour 
les  dépenses  qu'ils  vous  ont  occasionnées  ;  et,  demain,  je  vous 
ferai  adresser  un  ordre  pour  recevoir  cette  somme  à  Paris  (4)...  » 

(i)  Lalande. 

(2)  Lorsque  Franklin,  membre  de  l'assemblée  de  Pensylvanie,  se 
rendit  à  Londres  en  1757,  il  insista  dans  ses  entrevues  avec  les  secré- 
taires de  Pitt  sur  la  nécessité  et  l'urgence  d'enlever  à  la  France  le  Ca- 
nada, indiquant  en  même  temps  les  voies  et  moyens  pour  y  réussir.  Il 
écrivit  même  une  brochure  à  ce  sujet.  Cf.  Mémoires  de  Franklin.  (Boston, 
1841),  p.  215. 

(3)  Par  une  lettre  du  12  avril,  conçue  en  termes  à  peu  près  iden- 
tiques à  ceux  que  nous  citons.  [Arch.  du  min.  des  colonies,  série  B, 
vol.  100,  f°  49). 

(4)  Arch.  du  min.  des  colonies,  série  B,  vol.  100,  f°  50. 


206  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

Ne  sent-on  pas  percer  dans  ces  dernières  lignes  une  sorte  de 
désaveu  des  rebuffades  prodiguées  à  «  l'apôtre  des  Iroquois  » 
et  comme  le  secret  désir  de  réparer  l'humiliation  imméritée 
qu'on  lui  avait  infligée?  Ces  sentiments  apparaissent  plus  net- 
tement encore  dans  la  dépêche  confidentielle,  que  le  ministre 
de  la  marine  adressait  à  l'intendant  Bigot,  quelques  semaines 
plus  tard  : 

«  Dès  que  M.  le  marquis  Duquesne  avoit  permis  au  sieur 
Picquet  d'amener  trois  sauvages  de  sa  mission,  vous  avez  bien 
fait  d'ordonnancer  leur  passage  avec  lui.  Mais  vous  verres  par 
une  de  mes  dépesches,  expédiée  concurrament  à  vous  et  à 
M.  Duquesne,  que  l'intention  du  Roy  est  toujours  qu'on  ne 
laisse  venir  de  sauvages  en  France  qu'en  vertu  d'une  permis- 
sion de  Sa  Majesté. 

«  Toutefois,  comme  j'ai  eu  occasion  de  reconnaître  que  l'abbé 
Picquet  est  effectivement  très  zélé  pour  la  Religion  et  four  le 
service  du  Roy,  et  quoique  je  ne  lui  aie  pas  laissé  ignorsr  que 
je  n'approuvois  pas  sa  conduite  .par  rapport  aux  trois  sau- 
vages, je  lui  ai  fait  avoir  une  gratification  extraordinaire  de 
3.000  livres,  moins  cependant  pour  les  frais  de  son  voyage  que 
pour  lui  donner  une  marque  de  satisfaction  de  son  travail  dans 
la  mission  (i).  » 

Ce  que  le  ministre  ne  dit  pas,  et  ce  qiie  nous  révèle  Lalande, 
c'est  que  l'abbé  avait  failli  recevoir  non  pas  «  une  gratification 
extraordinaire  »,  mais  une  pension,  —  la  fameuse  pension  de 
si  longtemps  promise  ;  la  rente  devait  en  être  de  mille  écus, 
juste  le  chiffre  de  la  gratification  accordée  une  fois  pour  toutes. 
Tel  était,  paraît-il,  le  désir  du  ministre.  Mais  de  Laporte  veil- 
lait. Le  premier  commis  fit  transporter  la  somme  sur  la  tête 
de  l'abbé  Maillard,  missionnaire  en  Acadie,  et  qui  devait  y  jouer 
un  rôle  quelque  peu  équivoque  en  1759  (2).  Une  fois  de  plus, 
la  rancune  d'un  chef  de  bureau  l'emportait  sur  les  intentions 

(i)  Ibid.,  vol.  99,  f°  32  ;  Versailles,  5  juin  1754. 

(2)  V.  Mémoires  sur  les  aff.  du  Canada,  pp.  174-176.  Malgré  le  peu  de 
créance  que  mérite  l'auteur  de  cet  ouvrage,  on  ne  laisse  pas  d'être  im- 
pressionné par  la  lettre  qu'il  cite  de  Boishébert  à  l'abbé  Méniac,  col- 
lègue de  l'abbé  Maillard.  Dès  le  lendemain  de  la  prise  de  Québec,  ces 
deux  missionnaires  auraient  poussé  les  malheureux  Acadiens  à  con- 
clure avec  les  Anglais  leur  paix  particulière. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  207 

bienveillantes  de  son  ministre.  Ce  n'est  peut-être  pas  le  seul 
exemple  de  ce  fait  que  l'on  pourrait  citer  !  Quoi  qu'il  ^n  soit, 
«  le  ministre  fut  mécontent,  «dit  Lalande.  «Cependant  M.  Pic- 
quet  n'eut  qu'une  gratification  de  mille  écus,  dont,  à  la  vérité, 
l'ordonnance  était  conçue  dans  les  termes  les  plus  honorables». 

Dans  les  derniers  jours  d'avril,  François  Picquet,  resté  jus- 
qu'alors à  la  disposition  du  gouvernement  et  de  ses  supérieurs 
ecclésiastiques,  put  enfin  quitter  Paris  et  se  rendre  en  Bresse. 

Le  séjour  qu'il  y  fit,  —  notamment  à  Bourg  où  résidait  son 
frère  Antoine,  notaire  royal,  —  dut  être  assez  court  ;  il  ne  laissa 
pas  d'être  rempli  de  poignantes  émotions.  Durant  l'absence  de 
son  fils,  André  Picquet  était  mort.  L'abbé  alla  donc  prier 
dans  l'église  de  Verjon,  sur  la  tombe  où,  depuis  1737,  les  cen- 
dres de  son  père  étaient  réimies  à  celles  de  ses  aïeux  (i). 

Mais  ce  qui  fut  particulièrement  sensible  au  missionnaire, 
ce  fut  de  se  voir  l'objet  des  plus  pressantes  démarches  de  la 
part  des  siens,  qui  le  suppliaient  de  ne  pas  retourner  en  Amé- 
rique (2).  Sa  mère,  qui  le  chérissait  d'une  affection  singulière, 
lui  représentait  son  grand  âge  :  elle  avait  alors  soixante-quinze 
ans.  Pourquoi  ne  voulait-il  pas  demeurer  auprès  d'elle  pour 
lui  fermef  les  yeux?  Sa  tendresse  aveugle,  son  égoïsme  trop 
facilement  excusable  livrèrent  à  la  fermeté  de  son  enfant 
les  plus  rudes  assauts.  L'abbé  se  défendit  de  son  mieux,  parla 
de  vocation,  de  devoir  patriotique,  se  fit  tendre  et  caressant. 
Bref,  il  sut  résister,  —  mais  avec  quels  déchirements  !  —  aux 
prières  comme  aux  larmes,  aux  ordres  comme  aux  menaces 
même.  Après  son  père  et  pour  les  mêmes  motifs,  sa  mère, 
affolée  à  l'idée  de  son  prochain  départ,  le  déshérita  (3),  et 

(i)  Ce  tombeau  existe  encore  dans  l'église  de  Verjon,  à  l'entrée  de  la 
•  chapelle  de  Saint-Hippolyte  (la  première  à  gauche).  La  dalle  funéraire 
porte  cette  inscription  que  François  Picquet  composa,  après  son  re- 
tour définitif  en  France  :  «  Hic  jacet  Franciscus  Picquet,  Il  tabellio 
regius,  Joannis  tabularii  II  Ducalis  pronepos,  demortuus  II  anno  1695 
Il  .  Ibidem  jacet  ejus  filius  \\  Andréas  Picquet,  noiarius  II  quoque  regius, 
demortuus  II  anno  17^,7  II  .  Hincinde  jacent  eorum  II  uxores,  in  pauperes 
béni  II  gnitate  insignes  II  .  Hos  spectatce  integritatis  II  majores  numerosi 
studeant  II  œmulari  nepotes  et  pro  eis  II  pie  De'um  deprecari.  Amen.  » 

(2)  Lalande. 

(3)  Certificat  déjà  cité,  délivré  à  l'abbé  Picquet  par  Duquesne,  en 
1764. 


208  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

le  pauvre  homme  eut  cette  immense  tristesse,  pour  n'avoir 
rien  cédé  de  sa  résolution  héroïque,  de  reprendre  le  chemin 
du  port,  le  cœur  brisé  par  la  malédiction  maternelle. 

A  Rochefort,  où  ses  Iroquois  l'attendaient,  il  rejoignit,  le 
25  mai,  les  deux  prêtres,  MM.  Magon  de  Terlaye  et  Delagarde, 
les  seuls  que  le  ministre  de  la  marine  l'eût  autorisé  à  emme- 
ner avec  lui  parmi  tous  ceux  qui  s'étaient  offerts  à  le  suivre. 
Deux  jours  après,  le  bâtiment  sur  lequel  ils  avaient  pris  pas- 
sage, une  frégate  armée  en  flûte,  La  Gloire,  —  ce  nom  était 
vraiment  d'heureux  présage  !  —  mettait  à  la  voile  pour  le 
Canada. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  209 


CHAPITRE  VI 

Préludes  de  la  Guerre  de  Sept  Ans. 
(1754-1756). 

/.  —  Meurtre  de  Jumonville  et  prise  du  fort  Necessity 

(1754)- 

Lorsque  François  Picquet  posa  de  nouveau  le  pied  sur  le  sol 
de  la  Nouvelle-France  dans  l'été  de  1754,  la  colonie  venait 
d'être  le  théâtre  de  très  graves  événements  :  la  funeste  guerre 
intercoloniale,  à  laquelle  nous  avons  coutume  de  réserver  le 
nom  de  Guerre  de  Sept  Ans,  était  virtuellement  commencée. 

On  sait  déjà  que  le  traité  d'Aix-la-Chapelle  n'avait  pas  ré- 
glé de  manière  définitive  le  conflit  maritime  et  colonial  entre 
l'Angleterre  et  la  France.  Vainement  l'article  9  stipulait  que, 
dans  l'Amérique  du  Nord,  «  toutes  choses  seroient  remises  sur 
le  pied  qu'elles  étoient,  ou  dévoient  être  »,  avant  la  guerre  de 
la  Pragmatique  ;  or,  c'est  justement  ce  statu  quo  ante  hélium 
qu'il  était  difficile  de  déterminer.  L'ambiguïté  calculée  de 
pareilles  expressions  devait  nous  être  d'autant  plus  fatale  que, 
pour  tracer  les  limites  du  domaine  colonial  des  deux  peuples, 
le  cabinet  de  Versailles  paraissait  s'en  remettre  absolument  à 
la  bonne  foi  britannique.  Mais,  depuis  le  début  du  siècle,  la 
situation  respective  de  l'Angleterre  et  de  la  France  tendait 
à  se  modifier.  Nos  voisins  s'étaient  découvert  un  appétit  de 
domination,  de  jour  en  jour  plus  impérieux.  Leurs  succès  aux 
<:onférences  d'Utrecht,  les  sacrifices,  généreux  et  naïfs,  que 
nous  avions  consentis  à  Aix-la-Chapelle,  les  avaient  mis  en 
goût  de  conquêtes  à  notre  détriment.  Fiers  de  leurs  précédents 
triomphes,  ils  croyaient  n'avoir  rien  fait  tant  qu'il  nous  reste- 

•4 


210  UN    DÉFENSEUR    DE    LA.    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

rait  une  seule  colonie.  C'est  ainsi  que,  vers  1750,  ils  en  étaient 
venus  à  réclamer  les  trois  cinquièmes  de  la  Nouvelle- 
France  (i). 

Pour  soutenir  des  prétentions  aussi  exorbitantes,  nos  rivaux 
s'appuyaient  sui  les  protocoles  de  1713,  dont  ils  étendaient  à 
l'infini  les  stipulations.  Ils  prêtaient  notamment  un  sens  inad- 
missible aux  articles  du  tiaité  qui  visaient  les  bornes  de  l'Aca- 
die  et  le  régime  des  peuplades  iroquoises.  La  France,  décla- 
raient-ils, nous  a  cédé  l'Acadie  suivant  ses  anciennes  limites  ; 
or,  ces  limites  doivent  être  reportées  jusqu'au  bord  méridio- 
nal du  Saint-Laurent.  A  cela  nous  répondions  que,  la  pénin- 
sule canadienne  ayant  pour  frontières  géographiques  et  poli- 
tiques l'isthme  de  Shédiac,  nous  étions  seuls  légitimes  posses- 
seurs non  seulement  des  deux  rives  du  Saint-Laurent,  mais  en- 
core de  tous  les  cantons  arrosés  par  les  afiluents  du  fleuve  ou 
baignés  par  les  lacs  qui  lui  envoient  leurs  eaux.  Sur  ce  point 
les  deux  thèses  étaient  irréductibles. 

EUes  ne  l'étaient  pas  moins  en  ce  qui  concernait  les  hauts-pays 
et  le  bassin  de  la  Belle-Rivière .  Sur  ce  second  chef  de  contestation 
les  Anglais  invoquaient  le  vague  protectoiat  que  les  plénipoten- 
tiaires d'Utrecht  leur  avaient  accordé  sui  les  nations  iroquoi- 
ses ;  ils  mettaient  aussi  en  avant  ceitain  «  contrat  d'acquisi- 
tion »,  passé  avec  ces  mêmes  peuplades  vers  1701,  renouvelé 
—  assui aient-ils  —  en  1726  et  1744,  et  par  lequel  ils  se  jugeaient 
régulièrement  investis  de  la  possession  de  tous  les  territoires 
dont  les  Iroquois  étaient  propriétaires,  autrement  dit  des  vas- 
tes contrées  qui  s'étendent  depuis  les  Appalaches  jusqu'au 
Mississipi,  y  compris  les  rivages  des  lacs  Champlain,  Ontaria 
et  Erié  (2). 


(i)  Et.  de  Silhouette,  de  la  Galissonnière  et  l'abbé  J.-J.  de  la  Ville, 
Mémoires  des  commissions  du  Roi  et  de  Sa  Majesté  britannique  sur 
les  possessions  et  les  droits  respectifs  des  deux  couronnes  en  Amérique 
(Amsterdam  et  Leipzig,  Sckrender  et  Mortier,  1755,  3  in-12). 

(2)  Des  cartes  furent  publiées  par  le  géographe  Mitchell  (avec  l'ap- 
probation du  Board  of  Plantations)  et  par  le  Hollandais  Pallairet,  qui 
furent  répandues  dans  tous  les  bars,  clubs,  hôtels  de  ville  d'Angle- 
terre. Plus  généreux  encore  que  son  compère,  Pallairet  faisait  brave- 
ment passer  les  limites  des  possessions  anglaises  par  la  rive  nord  du 
Saint-Laurent,  le  cours  de  l'Ottawa,  le  pays  des  Mississagués,  le  détroit 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  211 

Certes,  il  était  permis  de  se  montrer  sceptique  ^inon  sur 
l'existence,  au  moins  sur  la  portée  de  ce  singulier  document. 
Eût-il  du  reste  existé  réellement,  qu'il  n'eût  pas  constitué  un 
titre  de  propriété  opposable  aux  droits  de  premier  occupant 
et  de  possesseur  longtemps  paisible  allégués  par  la  France.  Il 
est  vrai  que,  pour  certains  Anglais,  tous  nos  établissements 
dans  les  pays  ouverts  aux  courses  des  Iroquois  formaient 
autant  d'usurpations  intolérables  (i).  Cette  audacieuse  théo- 
rie ne  pouvait  cependant  annuler  les  différents  actes  par  les- 
quels, depuis  1669  (2),  nous  avions  marqué  notre  mainmise 
sur  des  régions  que  les  Iioquois  n'avaient  jamais  occupées 
tout  seuls  et  dont  ils  ne  pouvaient  pas  plus  disposer  que  les 
Indiens  des  autres  nations.  Deux  points  surtout  nous  parais- 
saient indiscutables  :  i'^  depuis  les  exploiations  de  Cavelier 
de  la  Salle,  nous  devions  être  considérés,  d'après  les  règles  du 
droit  public  euiopéen,  comme  les  possesseurs  légitimes  du 
bassin  de  la  Belle-Rivière  ;  2°  jusqu'en  1753,  nos  rivaux  n'y 
avaient  encore  formé  aucun  établissement. 

Ce  furent  les  démarches  des   traitants  qui    engagèrent  à 


de  Michillimakinac,  la  côte  orientale  du  lac  Michigan  et  la  rivière  des 
Illinois  jusqu'à  son  confluent  dans  le  Saint-Louis. —  Cf.  L'Observateur 
Hollandais...  sur  l'état  présent  des  affaires  de  l'Europe  (La  Haye,  1755) 
Lettre  IV,  p.  7-13.  L'auteur  de  ces  lettres,  J.-N.  Moreau,  historio- 
graphe de  France,  les  composa  d'après  les  notes  fournies  par  l'abbé 
de  la  Ville,  premier  commis  du  ministère  des  affaires  étrangères. 

(i)  Lord  Halifax,  premier  commis  du  Board  of  Plantations ,  nous  fera 
grief  de  la  construction  des  forts  de  Frontenac,  de  MichiUimakinac, 
du  Détroit,  des  forts  Condé  et  de  Toulouse,  et  même  de  la  fon- 
dation de  la  Nouvelle-Orléans  !  Le  colonel  Shirley,  gouverneur  de 
Boston,  l'un  des  commissaires  nommés  pour  le  règlement  des  limites, 
exposera  longuement  dans  un  mémoire,  paru  également  au  début  de 
1756,  ce  qu'il  appelle  les  entreprises  de  la  France  sur  les  terres  du  roi 
George.  —  Cf.  L'Observateur  Hollandais,  lettre  IX,  p.  24-25,  et  The 
English  Patriat  (Londres,  Straub,  1756). 

(2)  Les  Lettres  patentes,  accordées  à  Crosat  par  Louis  XIV,  en 
17 12,  pour  «  l'établissement  de  la  Louisiane  »,  comprenaient  dans  les 
dépendances  de  cette  colonie  la  rivière  Ouabache  (le  Saint- Jérôme), 
affluent  de  l'Ohio.  En  1739,  pendant  la  guerre  contre  les  Chicachas, 
un  détachement  se  rendit  du  Canada  en  Louisiane  par  la  route  de  la 
BeUe-Rivière.  Nous  avons  déjà  noté  la  reconnaissance  que  dirigea  en 
1749,  Céloron  de  Blainville,  sur  l'ordre  de  la  Galissonnière.  Le  marquis 
de  la  Jonquière  fit  également  visiter  le  bassin  de  l'Ohio  en  1750  et  175 1. 


212  UN    DEFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

fond  le  gouvernement  de  Londres.  On  a  vu  que,  vers  la  fin  de 
la  guerre  de  la  Pragmatique,  un  petit  nombre  d'Anglo-Amé- 
ricains  se  hasardèrent  dans  la  région  des  Lacs  pour  y  faire  du 
négoce,  avec  des  sauf-conduits  délivrés  par  leurs  gouverneurs, 
mais,  en  définitive,  à  leurs  propres  risques  et  périls.  C'était  leur 
conviction  et  la  nôtre  qu'ils  faisaient  ainsi  une  véritable  contre- 
bande, car  nous  leur  donnions  la  chasse  et  ils  dissimulaient 
eux-mêmes  avec  le  plus  grand  soin  leurs  allées  et  venues. 
Vers  1750,  quelques-uns  d'entre  eux  furent  surpris,  arrêtés, 
puis  jugés  à  Montréal  et  passés  en  France,  où  ils  se  virent  en- 
fermer dans  les  prisons  de  La  Rochelle.  Loin  de  considérer  le 
traitement  infligé  à  ses  compatriotes  comme  une  injure  faite  à 
son  pays,  l'ambassadeur  du  roi  George,  le  comte  Albemarle, 
se  borna  simplement  à  solliciter  leur  mise  en  liberté.  Louis  XV 
eut  la  courtoisie  de  l'accorder  (i). 

Cette  complaisance  ne  fit  qu'encourager  les  traitants.  En 
1752,  la  Compagnie  commerciale  de  l'Ohio  devint  si  entrepre- 
nante que  la  garnison  du  Détroit  se  vit  contrainte,  pour  se 
donner  de  l'air,  de  détruire  le  poste  britannique  de  Pickawil- 
lany.  Bientôt  nous  dûmes  construire  le  fort  de  la  Rivière-aux- 
Bœufs  (2)  et  le  fort  Machault  (3) ,  sur  la  route  naturelle  qui  du 
lac  Erié  mène  à  la  Belle- Rivière  par  un  portage  de  quelques 
lieues  seulement. 

Admirablement  placé  pour  se  rendre  compte  de  la  néces- 
sité où  nous  nous  trouvions  d'opposer  la  force  aux  entreprises 
de  nos  rivaux,  de  jour  en  jour  plus  audacieux,  l'énergique  mis- 
sionnaire de  La  Présentation  n'avait  jamais  eu  d'illusion  sur 
la  «  paix  armée  «  —  ce  nom  ironique  lui  convenait  à  merveille, 
—  qui  régnait  depuis  1748  entre  la  Grande-Bretagne  et  la 
France.  Il  croyait  si  peu  à  la  solidité  de  cet  accord  que,  par 
deux  fois,  il  proposait  au  gouverneur  Duquesne  d'organiser 
des  partis  de  Peaux-Rouges,  assez  considérables  pour  faire  la 
police  dans  la  vallée  de  la  Belle-Rivière  et  pour  châtier  les 

(i)  L'Observateur  Hollandais  (Lettre  II,  p.  15).  —  En  mars  1752. 
Albemarle  remit  au  gouvernement  français  sa  première  note  pro- 
testant contre  «  les  usurpations  de  la  France  en  Amérique  ». 

(2)  Sur  la  rivière  du  même  nom,  affluent  de  g^auche  de  l'AUéghany. 
On  l'appellait  aussi  le  fort  Lebœuf. 

(3)  Vers  le  confluent  de  la  Rivière-aux-Bœufs  et  de  l'AUéghany. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  2l3 

«  nations  »  indiennes  que  les  Anglo- Américains  poussaient 
à  nous  déclarer  la  guerre.  On  sait  déjà  que,  selon  toute  appa- 
rence, il  ne  fut  pas  donné  suite  à  ces  projets  belliqueux,  par 
un  respect  excessif  de  traités  que  nos  adversaires  violaient  eu- 
mêmes  sans  vergogne. 

Le  gouverneur  de  la  Viiginie,  Dinwiddie,  qui,  selon  le  mot 
de  Duquesne,  «  s'opiniâtroit  à  s'emparer  de  la  Belle-Rivière  », 
était  décidé  à  soutenir  par  la  force  ceux  de  ses  administrés  qui 
cherchaient  à  faire  du  négoce  au-delà  des  Alléghany  s.  Ilavaitl'in- 
tention  de  bâtir  une  forteresse  sur  l'Ohio,  afin  de  prendre  po- 
sition définitive  dans  le  pays.  Rien  ne  pouvait  donc  lui  être 
plus  désagréable  que  la  construction  '  de  notre  fort  Ma- 
chault. 

Aussi,  vers  les  derniers  jours  de  novembre  1753,  envoya-t-il 
dans  la  région  contestée  son  adjudant-major,  George  Washing- 
ton, un  jeune  homme  de  vingt  et  un  ans,  qui  se  faisait  déjà  re- 
marquer par  la  fermeté  de  son  caractère  et  l'ardeur  de  son  pa- 
triotisme. Washington  avait  mission  de  remettre  au  comman- 
dant du  fort  Machault,  Le  Gardeur  de  Saint-Pierre,  une  som- 
mation d'évacuer  sans  délai  le  «  territoire  britannique  de  la 
vallée  de  l'Ohio.  »  La  démarche  était  osée.  On  y  répondit,  de 
notre  côté,  par  l'envoi  de  nouveaux  détachements  de  troupes, 
sous  le  commandement  de  l'aide-major  Péan  (i)  et  du  capi- 
taine de  Contrecœur  (2).  Au  mois  de  février  1754,  ce  dernier 
passait  à  La  Présentation  ;  il  y  fut  accueilli  «  fort  honnête- 
ment »  par  l'abbé  Depéret  et  le  commandant  de  la  Périère  (3). 
De  là  il  gagna,  par  l'Ontario  et  l'Erié,  la  Rivière-aux-Bœufs. 
A  dix  lieues  en  avant  du  confluent  de  ce  cours  d'eau  et  de  la 


(i)  M.-H.  Péan,  aide-major  des  villes  et  châteaux  du  gouvernement 
de  Québec  (1747),  sans  talents  militaires  et  d'une  probité  plus  que  dou- 
teuse, possédait  du  moins  un  esprit  juste  :  il  savait  donner  et,  au  besoin, 
faire  prévaloir  un  bon  conseil.  Toutefois,  son  principal  mérite  consis- 
tait dans  les  charmes  de  sa  femme,  fort  appréciée  de  l'intendant  Bigot. 

(2)  Pierre  Piccody  (ou  Pécaudy),  écuyer,  seigneur  de  Contrecœur 
et  de  Saint-Denis,  issu  d'une  famille  dauphinoise,  anoblie  au  Canada 
en  la  personne  d'A.  Piccody,  capitaine  au  régiment  de  Carignan.(^yc/î. 
de  Québec,  Reg.  des  insinuations  du  conseil,  B.  2,  i°  54.)  Brave  et  exact 
à  remplir  ses  devoirs,  il  manquait,  en  revanche,  d'initiative  et  de  déci- 
sion. 

(3)  Registre  de  La  Présentation,  14  février  1754. 


2  14  UN    DEFENSEUR    DE    LA.    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

Belle-Rivière,  il  rasa  le  fort  du  «  capitaine  »  Trent  (i),  un 
trafiquant  de  fourrures.  Enfin,  le  8  avril,  il  commençait  la 
construction  du  fort  Duquesne  (2),  vers  l'endroit  où  l'Allé- 
ghany  et  la  Monongahéla,  —  la  «  rivière  Malengueulée  »  de 
nos  colons,  —  se  réunissentpour  former  l'Ohio. 

En  occupant  et  en  fortifiant  ce  point,  dont  l'importance  stra- 
tégique n'avait  pas  échappé  au  coup  d'œil  militaire  du  jeune 
Washington,  Contrecœur  crut  décourager  les  ambitions  an- 
glaises. Il  n'en  fut  rien.  Dinwiddie,  aiguillonné  parce  qu'il 
appelait  des  «  provocations  »,  se  hâta  d'envoyer  une  fo^rte 
colonne  de  miliciens  sous  les  ordres  de  Washington  (3). 
L'avant-garde  de  ce  corps  expéditionnaire  constiuisit  sur  l'Ohio 
un  fortin  qui  fut  aussitôt  enlevé  par  un  de  nos  détachements 
(avril  1754)  (4). 

«  La  guerre  me  parut  exister  à  partir  de  ce  moment  »,  a 
écrit  plus  tard  George  Washington.  Le  grand  homme  croyait 
justifier  ainsi  des  faits  de  guerre  qui  pèsent  lourdement  sur  sa 
renommée  ;  mais  il  oubliait  qu'il  avait  reçu  la  mission  de  trai- 
ter les  Français  comme  des  agresseurs  et  les  balayer  des 
rives  de  l'Ohio.  Quoi  qu'il  en  soit,  les  Virginiens  s'avancèrent 
tout  à  coup  vers  le  nord,  dans  la  direction  du  fort  Duquesne. 


(i)  «  Enceinte  de  pieux  debout,  armée  de  quatre  pièces  de  canon 
et  gardée  par  50  hommes  ».  Voyage  au  Canada  fait  depuis  l'an  175 1  à 
1761,  par  J.-C.  B.,  Mss.  à  la  Bibl.  NaL,  et  Québec,  1887,  (Cf.  Justin 
WinsPTi  Narrative  and  critical  Hisiory  of  America,  t.  V,  p.  611.) 

(2)  «  En  bois  équarri  d'une  épaisseur  de  douze  pieds  du  côté  de 
terre,  avec'im  fort  parapet,  trois  bastions  et  un  fossé.  »  (Ibid.) 

(3) ,  Cf.  Journal  du  colonel  Washington.  Pièce  n°  8  du  Mémorandum 
des  ministres  de  France,  publié  à  Paris  en  1756,  sous  l'inspiration  de 
Choiseul.  [Bibl.  Nat.) 

(4)  La  garnison  fut  retenue  prisonnière  avec  son  chef,  l'enseigne 
Ward.  —  D'après  L'Observateur  Hollandois  (Lettre  II,  p.  19),  Contre- 
cœur aurait  envoyétout  d'abord  à  Washington  «  un  officier  distingué  par 
sa  place  et  par  son  mérite,  avec  une  lettre  datée  du  16  avril.  M.  de 
Contrecœur  y  faisoit  sentir  au  commandant  anglois  combien  sa  con- 
duite étoit  contraire  au  traité  d'Aix-la-Chapelle  ;  il  le  sommoit  de  se 
retirer  de  dessus  les  terres  soumises  à  la  domination  françoise  ;  il  l'aver- 
tissoit  enfin  que,  si  la  tentative  des  Anglois  n'avoit  pour  but  que  le 
commerce,  il  seroit  forcé  de  faire  confisquer  les  marchandises,  et  que 
si,  au  contraire,  ils  vouloient  former  un  établissement  soUde  dans  un 
pays  qui  ne  leur  appartenoit  point,  le  devoir  de  sa  place  l'obligeroit 
de  s'y  opposer.  » 


FRANÇOIS    PICQUET    «    lE    CANADIEN    )>  21 5 

Instiuit  par  ses  découvreurs  de  ce  mouvement  offensif. 
Contrecœur  chargea  le  lieutenant  Coulon  de  Jumonville  de 
se  porter  au  devant  des  Anglais,  pour  les  sommer  de  se  «  re- 
tirer et  de  ne  faire  aucun  établissement  sur  les  terres  de  Sa 
Majesté   »  (23  mai). 

Notre  parlementaire,  obligé  de  traverser  des  forêts  et  des 
territoires  parcourus  par  des  Indiens  hostiles,  avait  une  faible 
escorte  de  34  hommes,  officiers,  cadets  et  Canadiens,  parmi 
lesquels  se  trouvait  La  Force,  l'ancien  magasinier  de  La  Pré- 
sentation (i).  Dans  la  nuit  du  27  au  28  mai  le  camp  fut  sur- 
pris et  cerné  silencieusement  par  les  troupes  virginiennes;  que 
guidaient  des  sauvages.  Au  matin,  l'attaque  commença.  Fusil- 
lés presque  à  bout  portant,  Jumonville  et  neuf  des  siens  tom- 
bèrent sous  la  pluie  des  balles  ;  le  reste  de  sa  petite  troupe  fut 
fait  prisonnier  ou  se  sauva  à  la  faveur  des  bois. 

Cet  épisode,  tristement  célèbre,  eut  un  immense  retentisse- 
ment en  Europe  et  en  Amérique.  Chez  nous,  on  crut  y  décou- 
vrir une  nouvelle  application  du  déplorable  système  qui  con- 
siste à  engager  la  guerre  par  un  de  ces  actes  qui  ne  permettent 
plus  de  reculer.  Etait-il  possible  d'admettre  que  le  meurtre 
de  Jumonville  fût  simplement  le  résultat  d'une  erreur,  alors 
que  les  Virginiens  avaient  surpris  les  nôtres  et  ouvert  le  feu 
sans  sommation,  comme  si  la  guerre  eût  été  déclarée  entre  les 
deux  pays  (2)  ? 


(i)  La  lettre  de  Vaudreuil  à  Machault  du  30  octobre  1755  {Arch. 
■  du  min.  de  la  marine,  Canada,  Corresp.  des  gouverneurs),  qui  donne 
la  liste  des  compagnons  de  Jumonville  porte  ces  mots  :  «  Le  sieur 
Laforce,  excellent  et  brave  Canadien,  est  détenu  en  prison  à  la  Virgi- 
nie. )) 

(2)  Il  y  eut  dans  cette  malheureuse  affaire  un  ensemble  de  circons- 
tances au  sujet  desquelles  on  ne  sera  sans  doute  jamais  fixé.  Les  rap- 
ports de  Dinwiddie  et  le  Journal  de  Washington  (V.  aussi  Scribner's 
Magazine,  mai  1893)  sont  formellement  contredits  sur  plusieurs  points 
par  des  documents  français,  tout  aussi  dignes  de  foi,  tels  que  les  rap- 
ports de  Contrecœur  et  de  Duquesne.  En  tous  cas,  le  fait  de  prendre 
les  devants,  et  d'une  pareille  manière,  contre  une  attaque  seulement 
présumée  —  et,  dans  l'espèce,  il  s'agissait  d'un  parlementaire,  —  pas- 
sera toujours  pour  une  agression  déloyale.  Nul  guet-apens  ne  fut  jamais 
mieux  caractérisé.  Les  apologistes  de  Washington  l'ont  senti  :  dans 
l'impossibilité  de  justifier  son  héros,  Bancroft  s'en  est  pris  à  Jumon- 
ville qu'il  qualifie  de  «  champion  of  feudalismand  despotism  »  !  L'his- 


2l6  UN    nÉFENSEUR    DE    LA    :c    NOUVELLE-FRANCE    » 

Après  cette  réponse  trop  sommaire  aux  réclamations  de  la 
France,  Washington  construisit  au  bord  de  la  Monongahéla 
le  fort  Necessity  (i)  et  s'y  retrancha,  en  attendant  qu'il  pût 
reprendre  sa  marche  en  avant. 

Sa  facile  victoire  mit  en  effervescence  les  colonies  anglaises. 
Un  congrès  des  représentants  (2)  de  plusieurs  d'entre  elles  se 
réunit  peu  après  à  Orange  :  on  devait  y  convenir  d'un 
«  plan  d'union  pour  la  défense  commune  contre  les  envahis- 
sements des  Français  et  les  terribles  incursions  des  Indiens  ». 

Les  chefs  des  Cinq-Nations  y  furent  néanmoins  convoqués 
par  le  gouverneur  de  la  Nouvelle-York.  «  Là,  —  écrit  l'histo- 
"  riographe  Moreau,  —  on  leur  vante  la  victoire  remportée  sur 
M.  de  Jumonville.  On  exhorte  les  sauvages  à  achever  une  en- 
treprise commencée  sous  de  si  heureux  auspices.  On  comble 
leurs  chefs  de  présents,  on  les  invite  à  piller  et  à  exterminer  (3).  » 
Nous  voulons  croire  que  ces  lignes  renferment  quelque  exagé- 
ration. En  tous  cas,  si  la  mesure,  qui  formait  le  principal  objet 
de  ce  congrès  fameux,  échoua  en  raison  des  tendances  répu- 
blicaines de  la  plupart  de  ses  membres,  il  y  fut  beaucoup  ques- 
tion des  Peaux-Rouges  alliés  à  la  France,  et,  spécialement, 
de  ceux  que  l'abbé  Picquet  avait  su  attirer  à  La  Présentation. 
«  Les  Français,  —  dit  un  procès-verbal,  —  ne  cessent  d'éloi- 
gner les  Indiens  des  intérêts  britanniques  :  ils  ont  dernièrement 
persuadé  à  une  moitié  de  la  tribu  Onondaga,  en  même  temps 


torien  aurait-il  eu  par  hasard  la  pensée  de  mettre  dans  le  bloc  de  la 
Révolution  américaine  ce  fâcheux  épisode  qui,  heureusement  pour 
elle,  n'en  fait  point  partie?  Washington  est  une  assez  grande  et  assez 
belle  figure  pour  que  ses  biographes  n'éprouvent  pas  le  besoin  d'esca- 
moter une  faute  qu'il  vaut  mieux  mettre  sur  le  compte  de  sa  nervo- 
sité assez  compréhensible  et  surtout  de  son  impétuosité  juvénile, 
(i)  A  l'endroit  où,  depuis,  s'est  élevé  Pittsburg. 

(2)  «  Congress  of  Représentatives  ».  —  Cf.  Réminiscences  of  Ogdens- 
burg,  1749-1907,  publié  par  le  «  Swe-Kat-Si-Chapter  »  des  Filles  de  la 
Révolution  américaine  (Silver-Burdett,  New- York,  1907,  p.  8).  — 
Nous  devons  à  la  gracieuse  obligeance  de  M"»^  William  H.  Daniels  un 
exemplaire  de  cet  intéressant  ouvrage. 

(3)  L'Observateur  Hollandais,  lettre  II,  p.  28.  D'après  le  même  docu- 
ment, les  Iroquois  feignirent  d'accepter  la  hache  que  les  Anglais  leur 
présentèrent,  mais  ils  députèrent  bientôt  à  Montréal  pour  prier  Du- 
quesne  de  ne  pas  les  confondre  avec  les  Anglais  «  qui  seuls  vouloient 
la  guerre  ».  Sur  ces  faits,  V.  Malartic,  Journal,  pp.  lo-ii. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  21 7 

qu'à  beaucoup  de  membres  des  autres  nations,  de  se  retirer 
vers  l'endroit  appelé  Oswégatchie,  sur  la  rivière  Cadaraqui,  où 
ils  leur  ont  construit  une  église  et  un  fort.  Beaucoup  de  Sé- 
nécas,  —  nation  la  plus  nombreuse,  —  semblent  indécis  et 
penchent  vers  les  Français  (i)    ». 

La  conférence  siégeait  encore,  lorsque  la  nouvelle  de  la 
prise  du  fort  Necessity  éclata  comme  un  coup  de  tonnerre. 

Le  28  juin,  Contrecœur  avait  donné  au  capitaine  de  marine, 
Coulon  de  Villiers  (2),  la  tâche  de  déloger  les  Anglais  de  leurs 
retranchements,  et,  par  un  coup  d'éclat,  de  venger  noble- 
ment son  frère. 

De  Villiers  s'en  acquitta  avec  énergie,  mais  sans  cruauté  ni 
bassesse  (3) .  Il  avait  sous  ses  ordres  une  centaine  de  sauvages 
et  600  Canadiens.  Passant  par  l'endroit  où  son  frère  était 
tombé  sous  les  balles  viginiennes,  il  gagna  rapidement  le  fort 
Necessity,  que  défendait  une  garnison  de  500  hommes,  ap- 
puyés par  neuf  pièces  de  canon.  Au  bout  d'une  dizaine  d'heures 
d'attaque  furieuse,  qui  coûta  aux  assiégés  90  hommes  tués  ou 
blessés  mortellement,  l'artillerie  cessa  le  feu  (4).  Le  pavillon 
parlementaire  flottait  sur  le  fort.  «  Nous  pourrions  venger  un 

(i)  «  They  (the  French)  are  continually  drawing  off  the  Indians 
irorn  the  British  interest,  and  hâve  lately  persuaded  one  half  of  the 
Onondaga  tribe,  with  many  from  the  other  nations  along  \vith  them, 
to  remove  to  a  place  called  Oswégatchie,  on  the  River  Cadaraqui, 
where  they  hâve  buUt  them  a  church  and  fort  ;  and  many  of  the  Se- 
necas,  the  most  numerous  nation,  appear  wavering  and  incUned  to 
the  French  ».  Cf.  Réminiscences  of  Ogdensburg,  p.  8. 

(2)  Louis  Coulon,  écuyer,  sieur  de  Villiers,  frère  aîné  de  Jumonville, 
avait  déjà  donné  des  marques  nombreuses  d'intrépidité.  «  Cet  officier 
étoit  capable  d'exécuter  les  plus  périlleuse  entreprises  ».  {Mém.  sur  les 
aff.  du  Canada,  p.  44.)  Il  devait  mourir  de  la  petite  vérole,  en  octobre 
1757,  vivement  regretté  des  Canadiens  et  des  Français  :  «  Je  suis  in- 
consolable de  la  mort  du  pauvre  Villiers.  »  [Montcalm  à  Lévis,  2  no- 
vernbre  1757.) 

(3)  Sa  commission,  rédigée  dans  le  conseil  du  27,  portait  :  «  Luy 
ordonnons  d'attaquer  les  Anglois  s'il  voit  jour  à  le  faire,  et  de  les  dé- 
truire même  en  entier,  s'il  le  peut,  pour  les  châtier  de  l'assassin  [sic) 
qu'ils  nous  ont  fait,  en  violant  les  lois  les  plus  sacrées  des  nations  poli 
cées...  Malgré  leur  action  inouïe,  recommandons  au  sieur  de  Villiers 
d'éviter  toute  cruauté...  ».  V.  Louis  Dussieux,  Le  Canada  sous  la  domina- 
tion française.  (Paris,  1883),  p.  99. 

(4)  Nous  n'avions  que  deux  tués  et  soixante-dix  blessés,  «  la  plu- 
part légèrement  ».  V.  Parkman,  op.  cit.,  I,  p.  159. 


2l8  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

assassinat,  dit  le  vainqueur  en  acceptant  l'épée  de  Washing- 
ton ;  mais  nous  ne  l'imitons  pas  (i).  »  De  Villiers  avait  raison  : 
sa  victoire  valait  mieux  que  d'indignes  représailles.  Au  sur- 
plus, il  avait  pris  la  sage  précaution  de  mettre  toutes  choses 
au  point  dans  le  préambule  même  de  la  «  capitulation,  ac- 
cordée le  3  juillet  au  commandant  des  troupes  angloises  ac- 
tuellement dans  le  fort  de  la  Nécessité,  construit  sur  les  terres 
du  domaine  du  Roy  de  France  ».  Avec  une  ironie  cinglante, 
Villiers  précise  que  son  «  intention  n'a  jamais  été  de  troubler 
la  paix  et  bonne  harmonie,  qui  régnoit  entre  les  deux  princes 
amis,  mais  seulement  de  venger  l'assassinat  qui  a  été  fait  sur 
un  de  nos  officiers,  porteur  d'une  sommation,  et  sur  son  es- 
corte, comme  aussy  d'empêcher  aucun  établissement  sur  les 
terres  du  Roy   »  (2). 

A  la  vérité,  ce  dernier  résultat  —  le  plus  important  —  était 
atteint  :  «  Aucun  drapeau  britannique,  dit  Parkman,  ne  flot- 
tait plus  à  l'ouest  des  Alléghanys  »  (3). 

L'honneur  de  la  France  et  la  gloire  de  ses  armes  étaient 
vengés. 


//,  —  L'Attentat  de  Boscawen.  —  Dispersion  des  Acadiens. 

(1755)- 

L'abbé  Picquet  fut  accueilli  à  La  Présentation,  —  où  il  ar- 
riva vers  le  milieu  de  septembre  (4) ,  — par  la  nouvelle  de  ce  bril- 
lant fait  d'armes.  L'allégresse  patriotique  s'unissant  au  plaisir 
du  retour,  on  devine  avec  quel  bonheur  notre  Bressan  revit  sa 
chère  mission  et  avec  quels  transports  ses  sauvages  le  reçu- 
rent. 

(i)  Journal  de  Coulon  de  Villiers  (en  extrait  aux  Archives  du  min. 
de  la  Marine)  ;  lettre  de  Varin  à  Bigot  (Montréal,  24  juillet  1754). 

(2)  Archives  du  Ministère  de  la  Guerre  ;  dépôt  de  la  Guerre  (vol.  3393, 
no  102  his).  La  Gazette  de  Londres  du  12  septembre  publia  le  texte  de 
cette  capitulation.  C'est  à  elle  que  Washington  dut  la  vie  avec  7  ou  800 
Anglais  :  ils  sortirent  avec  les  honneurs  de  la  guerre.  On  se  contenta 
de  détruire  le  fort. 

(3)  Montcalm  and  Wolfe,  t.  I,  p.  161. 

-     (4)  La  signature  de  l'abbé  Besson  disparaît  du  Registre  le  26  sep- 
tembre. 


FRANÇOIS    PICQUET   «    LE    CANADIEN    »  219 

Pendant  son  absence,  des  changements  considérables  s'é- 
taient produits  dans  le  personnel  de  la  garnison  :  le  garde-ma- 
gasin Dodegaud  (i)  avait  remplacé  son  collègue  La  Force,  en- 
voyé dans  les  hauts-pays,  et  le  commandement  du  fort  avait 
passé  des  mains  du  capitaine  de  la  Perière  en  celles  du  chevalier 
Benoît  (2).  D'autre  part,  le  nombre  des  sauvages  s'était  accru 
sans  cesse  et,  grâce  au  zèle  des  Sulpiciens  Besson  et  Depéret, 
la  plupart  avaient  reçu  le  baptême,  s'étaient  mariés  devant 
l'Eglise  et  vivaient  en  bons  catholiques  (3). 

En  passant  à  Québec,  François  Picquet  avait  rendu  visite 
au  marquis  Duquesne.  Le  23  septembre,  celui-ci  lui  écrivait 
une  lettre  chaleureuse  qui  se  termine  par  ces  mots  où  l'on  a 
peine  à  reconnaître  le  rude  soldat  qu'était  le  gouverneur  : 
«  Je  n'oublierai  jamais  un  aussi  bon  citoyen  ;  je  me  souvien- 
drai, tant  que  je  vivrai,  des  preuves  que  vous  m'avez  données 
de  votre  générosité  et  de  votre  zèle  inépuisable  pour  tout  ce 
qui  concourt  au  bien.    » 

De  telles  expressions  ne  doivent  point  nous  surprendre  sous 
la  plume  d'un  homme  qui  avait  l'habitude  de  dire  :  «  L'abbé 
Picquet  vaut  mieux  que  dix  régiments  !  »  Il  n'en  est  pas  moins 
fort  regrettable  que  Lalande,  qui  a  pris  soin  de  recueillir  des 

(i)  Dodegaud,  magasinier,  est  nommé  pour  la  première  fois  dans 
le  Registre  à  la  date  du  7  octobre  1753  '•  ^  conserva  ses  fonctions  au 
fort  jusqu'au  mois  de  juin  1755.  —  Parmi  les  noms  des  soldats  et  em- 
ployés du  fort  qui  figurent  le  plus  fréquemment  dans  le  même  réper- 
toire, on  peut  citer  ceux  du  sergent  Jean-Pierre  Sigaut,  dit  Montauban  ; 
de  Félix  Héry,  dit  Vadeboncœur,  Dauphin  et  Jean  Daron,  «  canon- 
niers  »  et  soldats  ;  de  François  Pépin  et  Langlois,  forgerons  ;  de  Bon- 
nier,  maçon  ;  de  Vivian,  menuisier  ;  de  La  Valse,  charpentier  ;d'Ignace 
Morain  et  de  Joseph  Cabanac,   «  employés  aux  ouvrages  du  fort.» 

(2)  «  Le  chevalier  Benoît  étoit  d'une  famille  parisienne  ;  il  n'avoit 
absolument  aucun  bien  ;  c'étoit  un  de  ces  hommes  de  rien,  qui,  parce 
qu'ils  savent  qu'ils  le  sont,  croient  charitablement  tous  les  autres 
voleurs  ;  c'était  un  homme  à  chimères,  dévot,  avec  assez  d'esprit, 
quelque  peu  orné,  surtout  philosophe,  mais  du  reste  brave  et  capable 
de  faire  honneur  à  qui  lui  confieroit  un  poste.  »  {Mém.  sur  les  aff.  du 
Canada,  p.  1 20.)  On  rapprochera  de  ce  jugement  la  lettre  de  Montcalm  à 
Bourlamaque  (18  mars  1758),  où  le  général  rapporte  que  le  capitaine 
Benoît,  un  des  officiers  les  plus  honnêtes  de  la  colonie,  «  las  de  voleries  », 
vient  de  faire  passer  trois  miliciens  par  les  verges,  ce  que  lui,  Montcalm, 
n'ose  faire.  V.  aussi  Journal  de  Bougainville,  12  mai  1758.  —  Benoît 
quitta  La  Présentation  en  1 7  5  5 ,  puis  y  revint  en  novembre  1758. 

(3)  V.  le  Registre  du  18  mai  1753  au  26  septembre  1754. 


220  UN    DEFENSEUR    DE    LA    «f    NOUVELLE  FRANCE    » 

témoignages  aussi  flatteurs  pour  son  illustre  ami,  n'ait  pas  eu 
l'idée  de  transcrire  tout  'au  long  les  lettres  échangées  par  Du- 
quesne  et  parle  fondateur  de  La  Présentation.  En  écrivant  sa 
notice,  le  savant  avait  cette  correspondance  sous  les  yeux  : 
le  peu  qui  en  transparaît  à  travers  son  récit  trop  bref  en  laisse 
voir  l'extrême  intérêt  pour  l'histoire  des  événements  qui  se 
déroulèrent  dans  la  colonie,  depuis  le  retour  du  missionnaire 
jusqu'à  l'époque  où  Duquesne  transmit  ses  pouvoirs  au  mar- 
quis de  Vaudreuil. 

Après  l'affaire  de  Jumonville,  où,  sous  prétexte  de  faire 
respecter  la  liberté  de  leur  commerce  dans  un  territoire  pour 
le  moins  contesté,  les  gouverneurs  des  colonies  anglaises  y 
avaient  expédié  à  frais  communs  un  véritable  corps  d'occupa- 
tion, il  était  difficile  de  se  faire  illusion  sur  l'âpreté  de  leurs 
convoitises.  D'autre  part,  le  cabinet  britannique  avait  beau 
protester  de  ses  dispositions  pacifiques  et  se  plaindre,  avec  une 
indignation  peu  sincère,  des  hostilités  commises  par  les  Fran- 
çais dans  l'Amérique  du  Nord,  il  fallait  être  aveugle  pour  ne 
point  voir  clair  dans  le  double  jeu  qu'il  menait  contre  nous  (i). 
Les  préparatifs  incessants  faits  en  Virginie  et  dans  la  Nouvelle- 
Angleterre  ;  le  refus  de  rendre  les  prisonniers  de  l'escorte  de 
Jumonville  (2), comme  l'exigeait  l'article  VII  de  la  capitulation 

(i)  Il  est  prouvé  par  le  Journal  même  de  Washington  que  toutes 
les  colonies  anglaises  avaient  fourni  pour  son  expédition  un  contingent 
en  hommes  ou  en  argent.  Or,  comme  le  remarquait  avec  raison  L'Ob- 
servateur Hollandais  (lettre  III,  p.  6),  aucune  dépendance  mutuelle 
ne  liait  les  gouverneurs  des  diverses  provinces  ;  seul,  le  ministère  an- 
glais pouvait  les  autoriser  à  lever  des  troupes.  Il  est  clair,  par  consé- 
quent, que  l'invasion  fut  organisée  en  vertu  d'ordres  reçus  directe- 
ment de  Londres.  Rien  ne  sert  de  répondre  que  les  gouverneurs  agirent 
de  leur  propre  chef,  car  il  n'existe  pas  trace  de  protestations  de  la 
Couronne  contre  cette  violation  de  traités,  pour  lesquels  on  affichait 
à  Londres  un  si  édifiant  respect. 

(2)  Ces  prisonniers  eurent  beaucoup  à  souffrir  durant  leur  séjour 
en  Virginie  :  on  les  laissa  presque  sans  nourriture  pendant  quatre 
jours,  à  la  nouvelle  de  la  mort  de  Braddock.  Malgré  la  promesse  for- 
melle, signée  par  Washington,  de  les  renvoyer  au  Canada,  ces  malheu- 
reux, à  l'exception  de  La  Force,  furent  expédiés  deux  à  deux  en  Angle- 
terre. Un  officier.  Brouillon,  deux  cadets  et  onze  Canadiens  furent 
ainsi  débarqués  à  Bristol,  après  avoir  subi  des  traitements  indignes.  For- 
cés de  gagner  Londres  à  pied  et  sans  argent,  ils  implorèrent  l 'assistance 
de  notre  ambassadeur,  qui  les  fit  enfin  passer  en  France.  (V.  lettre  de 
Vaudreuil  du  30  octobre  1755  et  L' Observateur Hollandois,  lettre  II,  p.  S3-) 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  221 

du  fort  Necessity  ;  enfin,  l'expédition  conduite  par  Shirley,  vers 
les  sources  du  Narantchouac  (i),  où  fut  construit  un  nouveau 
fort,  ajoutèrent  aux  raisons  sérieuses  que  nous  avions  déjà  de 
nousalarmer.Ce  fut  bien  pis,  lorsque  se  répandit  la  nouvelle  du 
départ  pour  l'Amérique  d'un  nouvel  «  armement».  Le  général 
Braddock  s'embarqua,  en  effet,  au  mois  de  novembre  1754,  avec 
«  deux  bataillons  de  500  hommes  chacim,  escortés  par  deux  fré- 
gates. »(2).Cet  envoi  de  renforts  dans  la  saison  la  moins  favorable 
pour  une  traversée  de  l'Atlantique  était  de  nature  à  éveiller 
les  susceptibilités  de  la  France.  Le  12  janvier  suivant,  le  duc 
de  Mirepoix,  notre  ambassadeur,  retournait  à  Londres,  avec 
la  mission  de  remettre  au  chevalier  Robinson  un  mémoire, 
où  il  était  dit  :  «  Le  Roi  désireroit  pour  dissiper  toute  impres- 
sion d'inquiétude  que  Sa  Majesté  britannique  veuille  bien  s'ex- 
pliquer ouvertement  sur  la  destination  et  les  motifs  de  l'ar- 
mement qui  s'est  fait  en  dernier  lieu  en  Angleterre  ».  Afin  de 
couper  court  aux  suites  dangereuses  du  conflit  qui  venait  de 
s'envenimer  si  rapidement  dans  le  Nouveau-Monde,  l'ambas- 
sadeur devait  proposer  «  qu'avant  d'examiner  le  fond  et  les 
circonstances  de  la  querelle  »,  il  fût,  au  préalable,  expédié  «  des 
ordres  positifs  »  aux  gouverneurs  des  deux  colonies  «  pour 
leur  défendre  désormais  toute  nouvelle  entreprise  et  voie  de 
fait.  »  A  ces  avances,  qui  prouvaient  la  bonne  foi  de  notre 
gouvernement,  mais  qui  accusaient  trop  nettement  son  dé- 
faut d'énergie,  le  sous-secrétaire  d'Etat  au  Board  of  Plan- 
tations répondit  paisiblement  que  la  «  possession  du  terri- 
toire du  côté  de  la  Belle-Rivière  »  devait  être  rétablie  «  dans 
le  même  état  qu'elle  étoit  au  temps  de  la  conclusion  du  traité 
d'Utrecht.  »  (22  janvier  1755). 

En  remettant  ainsi  en  discussion  les  articles    d'un  traité, 

(i)  Le  Kinibeki  ou  Kennebec.  —  Le  gouverneur  de  Boston  était  à 
la  tête  d'un  détachement  de  700  hommes.  Son  principal  objectif  était 
de  s'établir  aux  sources  de  la  rivière,  point  stratégique  de  grande  va- 
leur, à  portée  tout  à  la  fois  de  la  rivière  Chaudière  et  du  Penobscot. 
(V.  L'Observateur  Hollandais,  lettre  III,  p.  7.) 

(2)  Ce  sont  les  termes  des  Observations  de  Fox  sur  le  mémoire  de  la 
France  du  21  décembre  1755.  Ce  document  diplomatique  donnait 
comme  «  une  preuve  bien  marquée  de  la  retenue  »  du  roi  George  II, 
«  la  modicité  même  de  ce  secours  »  et  «  les  ordres  donnés  à  l'officier 
qui  les  commandait,  de  déloger  les  envahisseurs  des  terres  du  Roi»  ! 


222  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

dont  l'interprétation  embarrassait  depuis  plus  de  quarante  ans 
les  diplomates  des  deux  nations,  la  cour  britannique  se  ména- 
geait un  moyen  commode  de  traîner  en  longueur  les  négocia- 
tions. Au  reste,  vers  les  derniers  jours  de  janvier,  on  avait  lieu 
de  croire  à  Londres  que  les  renforts  étaient  parvenus  à  desti- 
nation (i). 

Comme  devait  le  révéler  bientôt  la  capture  de  ses  papiers, 
Braddock  avait  emporté  des  ordres  formels  en  vue  d'une  of- 
fensive générale  contre  le  Canada.  Ses  instructions,  arrêtées 
dès  le  mois  de  novembre  en  conseil  des  ministres,  approuvées 
par  le  roi  et  par  le  duc  de  Cumberland,  se  rapportaient  au  plan 
d'invasion  le  mieux  combiné  dont  la  Nouvelle-France  eût  été 
menacée  jusqu'alors  (2).  L'impartiale  Histoire  a  le  droit  de  les 
mettre  en  regard  de  la  réponse,  tout  à  la  fois  impertinente  et 
hautaine,  faite  par  Thomas  Robinson  à  notre  ambassadeur: 
«  La  défense  de  ses  droits  et  possessions,  et  la  protection  de 
ses  sujets  ont  été  les  seuls  motifs  de  l'armement  envoyé  par 
le  roi  dans  l'Amérique  septentrionale,  lequel  s'est  fait  sans 
intention  d'offenser  quelque  Puissance  que  ce  puisse  être,  ou 
de  rien  faire  qui  puisse  donner  atteinte  à  la  paix  générale.  On 
n'a  qu'à  considérer  la  nature  et  l'étendue  de  cet  armement 
pour  en  être  convaincu,  et  le  Roi  ne  doute  pas  que  Sa  Majesté 
Très  Chrétienne  ne  veuille  selon  la  droiture  si  connue  de  ses  in- 
tentions, s'expliquer  ouvertement  par  rapport  à  la  grande 
force  navale  qui  se  prépare  à  Brest  et  à  Toulon.    » 

Dans  ces  dernières  lignes,  le  ministre  faisait  allusion  aux 
ordres  de  mobilisation  lancés  dans  nos  ports  eh  vue  du  pro- 
chain passage  au  Canada  de  quelques  bataillons  de  secours.  On 
avouera  que  l'attitude  du  cabinet  de  Saint-James  justifiait 

(i)  Si  Braddock  n'arriva  que  vers  le  milieu  de  février,  on  voit  par 
ses  lettres  que  ce  retard  n'est  imputable  qu'au  mauvais  temps  qu'il 
essuya. 

(2)  Tandis  que  les  escadres  anglaises  bloqueraient  Louisbourg  et 
fermeraient  l'entrée  du  Saint-Laurent,  Braddock  marcherait  contre  le 
fort  Duquesne  et,  après  l'avoir  détruit,  remonterait  l'Alléghany  pour 
appuyer  le  colonel  Shirley  qui,  avec  des  barques  et  du  canon,  attaque- 
rait Niagara  et  Frontenac.  Pendant  ce  temps  un  troisième  corps,  sous 
les  ordres  de  Johnson,  se  rendrait  maître  du  fort  Saint-Frédéric,  puis 
s'avancerait  vers  Montréal  par  la  voie  la  plus  directe,  celle  du  lac 
Champlain  et  du  Richelieu. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  22  3 

par  avance  les  mesures  de  précaution  que  l'indolent  Louis  XV 
se  disposait  enfin  à  prendre  pour  protéger  ses  colonies.  Vers  la 
fin  d'avril  1755,  six  bataillons  à  l'effectif  de  3.150  soldats  et 
de  209  officiers  s'embarquèrent  à  Brest  sur  les  vaisseaux  du 
comte  Dubois  de  la  Mothe  (i). 

A  la  hauteur  du  cap  Race,  VAlcide,  le  Lys  et  le  Dauphin- 
Royal,  séparés  depuis  trois  jours  du  reste  de  la  flotte,  se  heur- 
tèrent, le  8  juin,  à  l'escadre  de  Boscawen,  qui  croisait  avec 
onze  vaisseaux  dans  le  golfe  du  Saint-Laurent  ;  l'amiral  an- 
glais avait  la  consigne  d'intercepter  tout  secours  envoyé  de 
France  en  Amérique.  Le  temps  d'échanger  quelques  paroles 
au  moyen  du  porte- voix,  et  une  volée  de  mitraille  apprenait 
à  nos  marins  que  les  Anglais  n'avaient  pas  besoin  de  déclara- 
tion de  guerre  pour  cribler  de  projectiles  nos  navires  et  s'en 
saisir  au  mépris  du  droit  des  gens  (2).  Après  la  fusillade  qui 
avait  tué  Jumonville  et  décimé  son  escorte,  l'attentat  de  Bos- 
cawen !  En  vérité,  c'en  était  trop  !  Et  pourtant  ce  n'était  pas 
tout  encore. 

L'inqualifiable  agression  du  cap  Race  fut,  en  effet,  le  signal 
d'une  rafle  monstrueuse,  concertée  à  l'avance  et  à  l'avance 
réglée  dans  les  détails  (3).  Sur  toutes  les  mers  les  escadres 
britanniques  fondirent  sur  les  vaisseaux  naviguant  sous 
notre  pavillon  :  trois  cents  bâtiments  de  commerce,  montés 
par  10.000  matelots  et  représentant  une  valeur  d'environ  300 
millions  de  livres  tombèrent  en  la  puissance  de  ces  nouveaux 
corsaires.  Ainsi,  avant  que  les  ministres  de  la  Grande-Bre- 
tagne eussent  prononcé  le  mot  de  «  guerre  »,  celui  de  «  vic- 
toire  »  était  dans  toutes  les  bouches  au-delà  de  la   Manche. 

Pendant  que  nos  adversaires  se  livraient  à  des  «  pirateries  » 
jusqu'alors  sans  exemple  entre  marines  de  peuples  civilisés. 


(i)  Les  troupes  étaient  sous  les  ordres  du  maréchal  de  camp  Dieskau 
Le  major-général  Anne  de  Malartic  et  le  commissaire  des  guerres 
André  Doreil  l'accompagnaient.  V.  Garneau,  op.  cit.,  t.  II,  p.  205. 

(2)  Seul  le  Dauphin- Royal  put  échapper  grâce  à  la  supériorité  de 
sa  marche.  (V.  Arch.  du  min.  de  la  marine,  vol.  3417,  n^  4.) 

(3)  Le  Mémoire  envoyé  par  Rouillé  à  la  cour  de  Londres,  le  21  dé- 
cembre 175s,  insiste  sur  ce  fait  que  Boscawen  agissait  en  vertu  d'ordres 
à  lui  donnés  dans  le  mois  de  février  précédent.  {Ibid.,  vol.  3405,  nu- 
méro 201.) 


224  ^^    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

leurs  troupes  de  terre,  assurées  du  côté  de  l'Océan,  commet- 
taient des  «  actes  de  brigandage  «  analogues  sur  le  continent 
américain  (i). 

Braddock,  préludant  à  la  stratégie  qui  devait  prévaloir  parmi 
les  Anglo-Américains  au  cours  des  campagnes  de  la  guerre  de 
Sept  Ans,  se  disposait  à  nous  attaquer  sur  trois  points  à  la  fois  : 
en  Acadie,  vers  le  lac  Champlain  et  sur  les  rives  de  l'Ohio. 

En  Acadie,  le  généralissime  détacha  le  colonel  Monckton, 
avec  un  corps  expéditionnaire  de  plus  de  2.000  hommes,  pour 
assiéger  les  forts  de  Beauséjour  et  des  Gaspareaux  (2).  Le  16 
juin,  Beauséjour  capitulait  et,  presque  aussitôt,  Monckton 
s'emparait  sans  coup  férir  du  mauvais  fortin  des  Gaspareaux. 

Ce  double  succès  rendait  les  Anglais  maîtres  de  l'isthme  aca- 
dien.  Il  leur  permit  de  se  débarrasser  enfin  d'une  population, 
toute  française  de  cœur,  sinon  de  naissance,  et  dont  le  seul 
crime  était  de  ne  point  vouloir  s'engager  à  porter  les  armes 
contre  son  ancienne  patrie. 

L'histoire  des  «  Français  neutres  »  {French  N entrais)  est, 
à  proprement  parler,  l'histoire  des  tentatives  faites  par  les 
gouverneurs  de  la  Nouvelle-Ecosse  pour  amener  les  Acadiens, 
à  force  de  subtilités  et  de  transactions  captieuses,  à  renoncer 
à  la  situation  relativement  favorable  que  leur  avaient  créée  la 
convention  de  1713  (3).  Tant  qu'on  eut  besoin  d'eux  et  qu'on 

(i)  Les  expressions  entre  guillemets  sont  celles  qu'on  lit  dans  le 
Mémoire  du  21  décembre.  Mais  le  roi  n'avait  pas  attendu  jusque-là 
pour  protester  :  dès  le  2  juillet,  le  duc  de  Mirepoix  avait  remis  à  Robin- 
son  une  note  dans  laquelle  il  se  plaignait  des  actes  de  violence  accom- 
plis en  Amérique  les  mois  précédents.  L'ambassadeur  était,  du  reste, 
rentré  brusquement  en  France  à  la  nouvelle  de  l'attentat  du  8  juin. 

(2)  Beauséjour  avait  pour  commandant  l'incapable  de  Vergor,  qui 
capitula  malgré  l'avis  de  plusieurs  de  ses  officiers.  Traduit  devant  un 
conseil  de  guerre,  avec  de  Villeray,  le  commandant  des  Gaspareaux, 
il  fut  acquitté  par  une  sentence  que  les  contemporains  jugèrent  scan- 
daleuse (1756). 

(3)  Cette  situation,  mal  définie  par  les  plénipotentiaires  d'Utrecht, 
fut  précisée  par  les  conditions  assez  libérales  que  la  reine  Anne  con- 
sentit le  23  juin  17 13.  Les  Acadiens  pouvaient  partir  dans  un  délai 
indéterminé,  en  emportant  leurs  biens  meubles,  et  s'en  aller  relever 
leurs  foyers  là  où  les  conduirait  leur  étoile.  Il  ne  faut  point  perdre  de 
vue  cet  acte,  si  l'on  veut  juger  avec  impartialité  la  politique  des  gou- 
verneurs anglais  vis-à-vis  des  Acadiens,  car  ce  fut  l'origine  du  «  modus 
Vivendi  »,  consacré  au  xvin«  siècle  sous  le  nom  de  ((  neutralité  ». 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  225 

put  redouter  qu'ik  n'abandonnassent  leurs  foyers  par 
sacrifice  patriotique,  on  s'efforça  par  tous  les  moyens  de  les 
retenir.  De  loin  en  loin,  on  cherchait  à  leur  extorquer  un  ser- 
ment d'allégeance  qui  fût  sans  réserve,  mais,  devant  leur  noble 
entêtement,  on  n'insistait  pas.  Le  jour  vint  où  l'établisse- 
ment d'une  forte  colonie  britannique  fut  assuré.  Dès  lors,  on 
n'avait  plus  à  se  contraindre  envers  une  population  qui  non 
seulement  ne  s'assimilait  pas,  mais  qui  risquait  de  devenir  une 
entrave  à  l'immigration  de  nouveaux  sujets.  Le  15  juillet  1755, 
le  gouvernement  d'Halifax  décidait  la  déportation,  dans  les 
différentes  possessions  anglaises,  des  Français  de  la  Nouvelle- 
Ecosse  (i). 

On  sait  avec  quelle  brutalité  inouïe  cette  décision  fut  exé- 
cutée. Longfellow  a  raconté  en  des  vers  immortels  la  cruelle 
tragédie  de  Grand-Pré.  On  attira  les  malheureux  Acadiens 
dans  leurs  églises  ;  on  les  y  retint  prisonniers  par  trahison. 
Ceux  qui  se  réfugièrent  dans  les  bois,  furent  traqués  comme 
des  bêtes  fauves.  On  passa  par  les  armes  quiconque  opposait 
de  la  résistance.  «  Vos  terres,  votre  bétail,  vos  propriétés  et 
vos  meubles,  quels  qu'ils  soient,  sont  confisqués  par  la  cou- 
ronne »,  avait  dit  John  Winslow  aux  laboureurs  atterrés.  Des 
fermes  furent  pillées  et  incendiées  sous  les  yeux  de  leurs  pro- 
priétaires parqués  en  troupeau  sur  le  rivage  de  l'Océan.  On 
n'eut  d'égards  ni  pour  les  vieillards,  ni  pour  les  infirmes  ;  beau- 
coup moururent  pendant  les  nuits  froides  de  cet  inoubliable 
mois  de  septembre.  Enfin  l'on  fit  monter  ces  pauvres  gens  par 

(i)  Sur  ces  faits,  voir  l'ouvrage  déjà  cité  de  Rameau  de  Saint-Père  ; 
Casgrain,  Voyage  au  pays  d'Evangéline  (Paris,  1883)  ;  P.-H.  Smith, 
Acadia.  A  lost  chapter  in  american  history  (1884).  A  l'opposé  de  ces 
auteurs,  M.  Akins  s'est  fait,  avec  Parkman,  le  champion  des  Anglais 
de  la  Nouvelle-Ecosse.  —  Il  est  incontestable  que,  partagés  entre  leur 
désir  de  retenir  les  Acadiens  et  leur  volonté  d'en  faire  des  sujets  aveu- 
glément dévoués  à  la  couronne  ;  de  plus,  exerçant  à  distance  loin  d'un 
gouvernement  indolent,  Nicholson,  Philipps,  Armstrong,  Comwallis 
et  Lawrence  ont  conduit  peu  à  peu  les  Acadiens  vers  le  piège  dans 
lequel  ils  sont  tombés  en  1755.  Ajoutons,  pour  être  impartial,  que  du 
côté  français  plusieurs  officiers  et  missionnaires,  comme  l'abbé  Le 
Loutre  dont  le  patriotisme  intempérant  fut  blâmé  par  son  évêque, 
usèrent  de  moyens  discutables  pour  engager  les  Acadiens  à  demeurer 
fidèles  au  souvenir  de  leur  ancienne  patrie  et  même  pour  les  tenir  en 
état  d'hostiUté  permanente  contre  l'Angleterre. 

i5 


2  26     UM  DÉPENSEUR  DE  LA.  «  NOUVELLE-FRANCE  » 

groupes  de  deux  à  bord  de  navires  où  ils  furent  entassés.  Par 
un  raffinement  odieux,  Lawrence  avait  différé  jusqu'après  la 
moisson  l'exécution  de  son  attentat,  afin  de  n'avoir  pas  la 
peine  d'engranger  lui-même  la  récolte  de  ses  victimes  ;  par  une 
barbarie  sans  excuse,  il  ne  craignit  pas  de  séparer  —  et  dans 
nombre  de  cas  ce  fut  pour  touiours  —  la  femme  du  mari,  le 
père  de  ses  enfants  (i)  ! 

Rares  furent  les  Acadiens  qui  échappèrent  aux  baïonnettes 
anglaises  et  à  la  déportation.  La  plupart  de  ceux  qui  se  réfu- 
gièrent dans  les  bois,  y  périrent  de  maladie,  de  froid  ou  de  faim  ; 
quelques-uns  tombèrent  sous  les  flèches  des  Peaux-Rouges.  Un 
petit  nombre  seulement  réussit  à  gagner  nos  établissements 
du  Canada.  C'est  ainsi  qu'après  une  longue  et  douloureuse 
odyssée,  deux  de  ces  misérables  arrivèrent  un  matin  de  dé- 
cembre au  bord  de  l'Oswégatchie.  Les  vêtements  en  lam- 
beaux, hâves,  tremblants  de  fièvre,  les  pieds  et  les 
mains  couverts  de  blessures,  ils  avaient  été  recueillis 
par  des  sauvages  de  La  Présentation  qui  les  amenèrent 
à  l'abbé  Picquet.  On  devine  l'émotion  violente  qui 
étreignit  le  cœur  du  missionnaire  à  l'aspect  de  ces  «  reve- 
nants. »  Avec  quel  orgueil  joyeux  et  attendri,  il  les  reçut  au 
fort  !  Jean  Berton  et  Pierre  Daru,  les  deux  victimes  de  Law- 
rence, étaient  d'origine  normande.  Par  un  destin  vraiment 
tragique,  ils  devaient  être  tués,  quatre  ans  plus  tard,  pendant 
l'héroïque  défense  du  fort  Niagara  (2). 


(i)  «  Il  n'y  a  pas  d'exemple  dans  les  temps  modernes,  —  a  écrit 
l'historien  Garneau,  —  de  châtiment  infligé  à  une  population  paisible 
et  sans  défense  avec  autant  de  calcul,  de  barbarie  et  de  sang-froid  ». 
«  Rien,  —  dit  aussi  HaUburton,  Anglais  de  la  Nouvelle-Ecosse,  — 
rien  ne  peut  justifier  cette  profonde  injustice,  rien,  pas  même  la  néces- 
sité. Les  apologistes  anglais  ont  beau  faire,  ils  n'ont  réussi  à  laver  ni 
la  couronne  ni  le  gouvernement  provincial  de  la  Nouvelle-Ecosse  de 
cette  tache  d'ignominie.  » 

(2)  Registre  de  La  Présentation,  décembre  1755  et  passim. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  227 


///.  —  La  Journée  de  la  Monongahéla. 
(9  juillet  1755). 

Braddock  s'était  réservé  une  tâche  moins  facile  et  plus  ho- 
norable que  celle  de  réduire  nos  fortins  de  l'isthme  de  Shédiac 
ou  de  chasser  de  leurs  chaumières  des  paysans  inoffensifs.  Parti 
de  Will's  Creek  à  la  tête  d'un  corps  d'armée  de  2.200  hommes, 
il  s'avança  vers  l'Ohio.  Son  objectif  était  d'abord  de  détruire 
le  fort  Duquesne,  puis  d'entreprendre  le  siège  de  Niagara. 

Contrecœur  avait  eu  connaissance  des  préparatifs  faits  en 
Virginie  ;  il  avertit  le  marquis  Duquesne  de  l'offensive  an- 
glaise et,  sans  perdre  une  journée,  il  invita  nos  alliés  indigènes 
à  «  voler  au  secours  de  leur  père  »  (i).  L'appel  fut  entendu  : 
de  tous  les  points  des  hauts-pays,  les  Peaux- Rouges  accouru- 
rent en  grand  nombre.  Lalande  observe  à  ce  propos  que  le 
gouverneur  avait  pris  lui-même  la  peine  d'écrire  à  François  Pic- 
quet,  pour  lui  recommander  d'envoyer  le  plus  possible  de 
sauvages  à  la  Belle-Rivière,  lui  laissant  du  reste  carte  blanche 
pour  agir  dans  l'intérêt  supérieur  de  la  colonie.  C'est  le  7  juin 
que  Duquesne  le  mit  au  courant  des  projets  de  Braddock 
contre  nos  forts  du  sud-ouest.  Sa  lettre  se  terminait  par 
cette  phrase  significative  :  «  Les  précautions  doivent  toutes 
émaner  de  votre  zèle,  prudence  et  prévoyance.   » 

Le  missionnaire  mit  son  ardeur  et  son  activité  ordinaire  à 
remplir  les  vœux  du  marquis.  Il  exhorta  les  guerriers  de  La 
Présentation  à  donner,  en  cette  occasion  décisive,  «  l'exemple 
du  zèle,  de  la  bravoure  et  de  la  fidélité  au  roi  ».  Sa  parole 
obtint  le  plus  vif  succès  auprès  de  ses  Indiens,  et,  lors- 
que le  capitaine  de  Beau  jeu  passa  par  la  mission,  en  route 
pour  la  Belle-Rivière,  beaucoup  s'engagèrent  à  le  suivre.  Leur 
contingent  eut  ainsi  sa  part  glorieuse  à  la  journée  de  la 
Monongahéla  (2). 

(i)  Mém.  sur  les  aff.  du  Canada,  p.  52. 

{2)  V,  Malartic,  Journal,  pp.  17-18  ;  le  Journal  déjà  cité  de  J.-C.-B. 
(Mss.  à  la  Bibl.  Nat.)  ;  deux  relations  anonymes  du  Dépôt  de  la  guetft 
(Arch.  du  min.  de  la  guerre,  vol.  3404,  n^  189  et  vol.  3405,  no  100). 


428  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

Le  commandant  du  fort  Duquesne  était  renseigné  très 
exactement  sur  la  marche  de  Braddock.  Le  7  juillet,  il  ap- 
prit que  ce  général  n'était  plus  qu'à  six  lieues  de  la  place. 

Un  dernier  conseil  de  guerre  fut  aussitôt  réuni  auquel  assistè- 
rent les  chefs  indigènes.  Le  capitaine  de  Beaujeu  fut  d'avis  qu'il 
fallait  se  porter  à  la  rencontre  de  l'ennemi  et  dresser  une  em- 
buscade dans  les  bois.  Intimidés  sans  doute  par  le  chiffre  im- 
posant des  troupes  anglaises,  les  sauvages  combattirent  d'abord 
cette  proposition  ;  mais  le  brave  officier,  dont  ils  goûtaient  vi- 
vement les  manières  affables  et  la  finesse  d'esprit,  sut  les 
entraîner.  De  Beaujeu  partit  le  9,  avant  l'aurore,  avec  250 
soldats  ou  Canadiens  et  600  Peaux-Rouges.  Dumas  et  de  Li- 
gneris  (i)  lui  servaient  de  lieutenants  ;  Contrecœur  demeura  à 
la  garde  du  fort. 

La  petite  armée  s'avançait  sur  trois  colonnes  à  travers  les 
bois,  lorsque,  vers  midi,  à  trois  lieues  environ  du  fort,  les  éclai- 
réurs  signalèrent  la  présence  de  l'ennemi.  C'était  l'avant- 
garde  commandée  par  le  colonel  Gage  ;  elle  avait  passé  la 
Monongahéla  avec  son  artillerie  et  faisait  halte  en  attendant 
ses  caissons.  L'embuscade  était  manquée.  Une  attaque  à  l'im- 
proviste  pouvait  peut-être  encore  nous  donner  la  victoire.  On 
doubla  le  pas  et  on  s'avança  en  silence  sous  la  voûte  presque 
continue  des  arbres.  Trop  tard  !  Les  Anglais  nous  atten- 
daient. La  bataille  ne  s'engagea  pas  moins  à  la  canadienne, 
impétueusement.  Les  Peaux-Rouges  firent  retentir  la  forêt  de 
leur  terrible  cri  de  guerre,  auquel  répondit  une  salve  de  coups 
de  canon.  Le  premier  choc  fut  terrible  :  à  peine  l'action  était- 
ellecommencée  que  de  Beaujeu  était  blessé  à  mort  par  un  éclat 
de  bombe.  Sauvages  et  Canadiens  l'aperçurent  gisant  à  terre, 
baigné  dans  son  sang.  Cette  vue,  jointe  à  l'impression  de  ter- 
reur que  faisait  sur  les  Peaux-Rouges  le  bruit  incessant  des 
a  gros  fusils   »,  faillit  causer  une  panique.  L'énergique  Du- 


(i)  Capitaines  des  troupes  de  la  colonie  qui  devaient  se  succéder 
au  fort  Duquesne  en  qualité  de  commandants.  Après  avoir  servi  bril- 
lamment au  Canada,  en  dernier  lieu  comme  major-général  et  inspecteur 
des  troupes,  Dumas  fut  nommé  gouverneur  des  Iles  de  France  et  de 
Bourbon.  V.  G.  Saint-Yves,  La  perte  du  Canada  et  les  papiers  de  Dumas 
(Paris,  Imprimerie  Nationale,  1 901). 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  l^g 

mas,  qui  prit  le  commandement  en  cet  instant  critique,  sauva 
la  situation.  Aux  cris  de  «  Vive  le  roi  !  »,  il  rallia  les  miliciens 
et  les  soldats,  démontra  aux  Indiens  que  les  canons  faisaient 
plus  de  bruit  que  de  mal,  et  qu'il  n'était  que  de  tuer  les  artil- 
leurs sur  leurs  pièces  pour  réduire  ces  dernières  au  silence.  Il 
mit  ses  Canadiens,  tous  adroits  tireurs,  au  centre  de  la  ligne 
du  feu  et  déploya  les  sauvages  sur  les  ailes  en  demi-cercle  pour 
envelopper  l'ennemi.  L'ordre  fut  exécuté  rapidement,  si 
rapidement  même  que  les  Anglais,  qui  se  croyaient  déjà  vain- 
queurs, interrompirent  soudain  leurs  hurrah  de  triomphe.  Le 
combat  fut  acharné  de  part  et  d'autre  :  il  dura  quatre  heures. 
Au  premier  coup  de  canon,  Braddock  était  accouru  au  secours 
de  son  avant-garde,  laissant  derrière  lui  le  colonel  Dunbar.  Ses 
hommes  appartenaient  presque  tous  à  des  corps  de  troupes 
métropolitaines,  depuis  longtemps  débarquées  ;  ils  se  battirent 
avec  courage,  mais  à  l'européenne,  c'est-à-dire  en  présentant 
des  formations  profondes  au  feu  de  tirailleurs,  masqués  der- 
rière les  arbres  et  dont  chaque  coup  de  fusil  faisait  un  vide 
dans  leurs  rangs.  Les  canons  pris  ou  encloués,  nos  Indiens 
chargèrent  avec  furie  pour  venger  la  mort  d'  «  Onnontio  ». 
Leurs  cris  épouvantables,  l'aspect  effrayant  de  leurs  corps  à 
demi-nus,  peints  de  couleurs  bizarres,  contribuèrent  à  préci- 
piter la  déroute  de  l'ennemi.  Le  casse-tête  à  la  main,  ils  poursui- 
virent alors  les  fuyards  qui  repassèrent  la  Monongahéla  dans  le 
plus  grand  désordre.  Ils  les  auraient  presque  tous  assommés,  s'ils 
n'avaient  été  distraits  du  massacre  par  le  souci  du  pillage. 

La  victoire  nous  laissait  un  immense  butin  :  quinze 
drapeaux,  une  vingtaine  de  pièces  d'artillerie,  la  majeure  par- 
tie des  armes,  des  munitions  et  des  équipages  des  Anglais,  en- 
fin, la  caisse  militaire  et  les  papiers   de   Braddock  (i).  L'en- 


(i)  Entre  autres  pièces,  on  y  trouva  certaines  lettres  du  colonel 
Napier  et  du  capitaine  Stobo  qui  fournirent  la  preuve  que  le  plan  des 
opérations  en  voie  d'exécution  avait  été  combiné  à  Londres  au  mois 
de  novembre  précédent  (Cf.  Le  Mercure  d'octobre  1755,  L'Observateur 
Hollandais,  lettre  VII,  pp.  18  et  suiv.,  le  Mémoire  du  21  décembre 
1755  et  le  Mémorandum  des  ministres  de  France  de  1756).  Stobo,  qui 
avait  abusé  de  sa  situation  d'otage  pour  fournir  des  renseignements 
sur  les  forts  du  Canada,  fut  jugé  à  Montréal  et  passé  par  les  armes, 
comme  un  vulgaire  espion. 


23o  UN    DÉFENSEUR    DE    LA.    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

Hemi  avait  perdu  les  deux  tiers  de  ses  effectifs.  Braddock  lui- 
même,  qui  s'était  conduit  avec  un  magnifique  courage,  était 
atteint  d'une  blessure  mortelle.  Washington,  le  seul  de  ses 
lieutenants  qu'épargnèrent  les  balles,  sauva  les  débris  de  l'ar- 
mée (i).  «  Nous  avons  été  battus,  —  écrivit-il,  —  et  battus 
honteusement  par  une  poignée  de  Français  qui  ne  songeaient 
qu'à  inquiéter  notre  marche.  Quelques  instants  avant  le  com- 
bat, nous  croyions  nos  forces  presque  égales  à  toutes  celles  du 
Canada,  et  cependant,  contre  toute  probabilité,  nous  avons 
été  complètement  défaits  et  nous  avons  tout  perdu.  »  C'était 
la  vérité.  Mais  Washington  oubliait  de  rendre  justice  aux 
sauvages,  dont  le  concours  nous  avait  été  si  précieux  que  Par- 
kman  a  pu  dire  :  «  Les  Indiens  remportèrent  la  victoire  «  (2) . 

Or,  il  n'est  pas  douteux  qu'un  grand  nombre  de  ceux-ci  se 
trouvaient  à  la  bataille  grâce  au  zèle  déployé  par  le  fondateur 
de  La  Présentation.  Lalande  l'affirme,  en  un  passage  de  sa  A^o- 
tice  qui  mérite  d'être  reproduit  :  «  Cet  événement,  dit-il,  on 
le  devait  principalement  aux  soins  que  se  donna  M.  Picquet 
pour  l'exécution  des  ordres  de  M.  le  marquis  Duquesne  dans 
cette  expédition,  et  par  le  choix  qu'il  fit  de  guerriers  aussi 
fidèles  qu'intrépides.  L'assurance  qu'il  leur  donna  qu'ils  vain- 
craient l'ennemi  échauffa  tellement  leur  imagination  qu'ils 
croyaient  dans  le  combat  voir  le  missionnaire  à  leur  tête,  les 
encourageant  et  leur  promettant  la  victoire,  quoiqu'il  fût 
éloigné  d'eux  de  près  de  cent  cinquante  lieues.  »  (3) 

Le  Registre  de  La  Présentation  prouve  en  effet  que  l'abbé 
ne  quitta  pas  la  mission  du  13  juin  à  la  fin  de  juillet  1755.  A  la 
première  de  ces  dates,  il  signe  l'acte  de  baptême  (4)  d'une  fille 
du  nouveau  garde-magasin  du  poste,  Foucher,  époux  de  Marie 
Chénier.  Pour  la  première  fois,  il  fait  suivre  sa  signature  de  la 


(i)  Dunbar,  commandant  de  l'arrière-garde  et  qui  ne  s'était  pas 
trouvé  à  l'action,  ne  fut  pas  tenté  d'en  entamer  une  autre.  Sacrifiant 
ses  munitions  et  son  artillerie,  il  se  replia  précipitamment  jusqu'au 
fort  Cumberland. 

(2)  Montcalm  and  Wolfe,  1. 1,  p.  223.  «  The  Indians  won  the  victory.  » 

(3)  Il  ajoute  :  «  C'était  là  une  de  leurs  superstitions,  dont  il 
avait  bien  de  la  peine  à  les  faire  revenir.  » 

(4)  «  Parrain  Martel  de  Gayon,  élève  dans  les  Magasins  du  roy  ; 
marraine,  Louise  Valade,  femme  du  forgeron  du  poste.  » 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  23 1 

mention  :  «  Supérieur  de  la  mission  sauvage  et  missionnaire 
du  roy.    » 

Le  28  juillet,  il  donnait  l'hospitalité  à  l'état-major 
du  second  bataillon  de  Béam.  Malartic  écrit  dans  son  Journal 
que, ce  jour-là,  la  première  division  de  Béam,  qui  s'acheminait 
vers  Frontenac  en  trois  échelons,  après  avoir  monté  les  deux 
Galops  et  doublé  la  Pointe  à  l'Ivrogne,  «  traversa  du  nord  au 
sud  pour  aller  camper  sous  le  fort  de  La  Présentation  qu'elle 
salua  par  trois  décharges  de  vingt  fusils,  usage  observé  dans 
la  colonie  pour  en  imposer  aux  sauvages.  Ce  fort  est  un  carré 
flanqué  par  quatre  bâtiments  en  forme  de  bastions,  joints  par 
des  courtines  faites  avec  des  pieux  debout.  Il  y  a  une  garnison 
de  30  hommes.  Les  quatre  bâtiments  sont  occupés,  le  premier 
par  le  commandant,  le  second  par  la  garnison,  le  troisième 
par  le  missionnaire  et  la  chapelle,  et  le  quatrième  par  le  maga- 
sin et  le  garde...  »  (i).  De  fait,  à  la  suite  de  l'acte  de  baptême 
de  Laurent  Charles,  fils  d'une  sauvagesse  et  d'un  Français,  figu- 
rent, auprès  des  noms  du  missionnaire  et  du  chevalier  de  Port- 
neuf,  le  nouveau  commandant  du  poste  (2),  les  signatures  du 
lieutenant-colonel  Hurault  de  l'Hospital,  de  l'aide-major  Ma- 
lartic, du  capitaine  des  grenadiers,  Dalquier,  de  l'aumônier 
du  régiment  Félix  de  Bercy, du  chirurgien-major  Massé,  etc.  (3). 


IV.  —  Le  marquis  de  Vaudfeuil  et  François  Picquet.  — 
Une  épidémie  de  vérole  à  La  Présentation. 

Vers  cette  même  époque,  Duquesne,  qui,  depuis  un  an,  sol- 
licitait son  rappel,  fut  relevé  de  son  gouvernement.  Vau- 
dreuil  lui  succéda  (4). 


(i)  Pp.  15-16.  Le  29,  la  première  division  —  240  soldats  —  repartait 
pour  laisser  place  aux  deux  autres. 

(2)  Ce  lieutenant  des  troupes  de  marine  venait  de  Toronto.  V.  ci- 
dessus. 

(3)  Parmi  les  noms  des  autres  ofi&ciers,  nous  relevons  ceux  de  Del- 
breil,  de  Bachoisy,  de  Barrante,  Tourville,  Demontgay,  Donay.  Dema- 
rolle,  Lépargnière,  Legla. 

(4)  La  commission  de  Vaudreuil  fut  enregistrée  par  le  conseil  de 
Québec  seulement  le  10  juillet  1755.  —  «  Ange  Duquesne  de  Menne» 


2  32  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

Pierre-François  Rigaud,  marquis  de  Vaudreuil-Cavagnal, 
fut  accueilli  avec  enthousiasme  par  les  Canadiens,  fiers  de 
posséder  à  leur  tête  un  de  leurs  compatriotes  les  plus 
populaires.  On  n'avait  pas  perdu  le  souvenir  de  la  prospé- 
rité du  pays  sous  la  sage  administration  de  son  père,  le  mar- 
quis Philippe  (i). 

L'abbé  Picquet  devait  entretenir  avec  le  nouveau  gouver- 
neur des  relations  sinon  cordiales,  au  moins  toujours  parfai- 
tement correctes.  Volontiers,  il  fera  l'éloge  de  «  la  grande 
politesse  et  de  l'abord  facile  »,  des  «  intentions  bonnes  et  droi- 
tes »,  de  «  la  douceur  et  de  la  bienfaisance  naturelle  »  de 
Vaudreuil,  qui  fut,  en  effet,  un  homme  affable,  intègre  et 
sincèrement  dévoué  aux  intérêts  des  colons  (2). 

En  revanche,  notre  compatriote  n'était  pas  éloigné  de  croire 
avec  Doreil  que  «  les  circonstances  étaient  un  peu  trop  for- 
tes »  pour  la  tête  du  marquis,  et  il  convenait,  en  termes  discrets, 
qu'il  manquait  parfois  de  décision  et  d'énergie.  Au  fait,  le 
gouverneur  devait  se  montrer  trop  souvent  inférieur  à  sa 
lourde  tâche  :  faible,  irrésolu,  «  peu  éclairé  »,  et,  comme  tel, 
jaloux  à  l'excès  de  son  autorité;  incapable,  d'autre  part,  de  se 
dégager,  autant  qu'il  aurait  fallu,  des  préjugés  canadiens  pour 
rendre  complète  justice  aux  troupes  métropolitaines,  il  se  lais- 
sera berner  et  exploiter  par  des  hommes  corrompus.  Tout  en  con- 
naissant et  en  déplorant  les  malversations  commises  par  la 


ville  avoit  conduit  heureusement  les  affaires  du  Roi,  donné  de  la 
gloire  à  ses  armes,  sagement  pourvu  à  toutes  les  parties  de  la  colonie  et 
rétabli  plus  d'ordre  qu'il  y  en  avoit  eu  jusqu'alors.  »  On  devait  regretter 
trop  tôt  cet  habile  administrateur  et  ce  vaillant  soldat  :  ce  fut  «  lorsque 
son  successeur  eut  commis  assez  de  fautes  pour  faire  dire  que  si  le 
marquis  Duquesne  avoit  commandé,  on  auroit  réussi.  »  {Mém.  sur 
les  aff.  du  Canada,  p.  57.)  —  Sur  Duquesne,  v.  Jal,  Abraham  Duquesne 
(Paris,  Pion,  1873),  t.  II.  p.  575. 

(i)  Mêm.  sur  les  aff.  du  Canada,  p.  58.  —  Né  à  Québec  en  1698, 
Pierre-François  entra  dans  la  marine.  Lieutenant  des  vaisseaux  du 
Roi  en  1729,  gouverneur  des  Trois-Rivières  en  1732,  il  remplaça  Bien- 
vîlle  à  la  Louisiane  en  1742,  puis,  après  bien  des  sollicitations,  il  obtint 
de  succéder  à  Duquesne  en  1 754.  (Duquesne  au  ministre,  9  et  1 2  octobre 
Arch.  du  min.  des  colonies  ;  Canada,  correspondance  des  gouverneurs, 
£•»  271  et  289.) 
~    (2)  Parkman,  op.  cit.,  t.  II,  p.  376. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  2  33 

bande  de  forbans  qui  escroquaient  en  règle  la  colonie,  il  n'osera 
pas  faire  d'éclat  pour  mettre  un  terme  au  scandale  (i). 

Du  moins,  —  et  c'est  pour  nous  un  plaisir  de  le  constater,  — 
François  Picquet  sut  se  tenir  à  1  '  écart  des  dissensions  regrettables 
qui  troublèrent  si  profondément  le  Canada  sous  l'administra- 
tion de  son  dernier  gouverneur.  Dans  ce  haut  fonctionnaire,  il 
eut  constamment  la  sagesse  d'honorer  le  représentant  du 
pouvoir  royal,  l'image  vivante  de  la  patrie.  De  son  côté,  Vau- 
dreuil  sut  reconnaître  le  mérite  du  supérieur  de  La  Présenta- 
tion, comme  le  prouve,  en  dehors  du  bel  éloge  qu'il  devait  en 
faire  plus  tard  (2),  cette  importante  déclaration  de  Lalande 
relative  à  leur  correspondance  :  «  Les  lettres  de  M.  de  Vau- 
dreuU,  depuis  1756  jusqu'en  1759,  qui  sont  parmi  les  papiers 
de  notre  missionnaire,  sont  remplies  de  témoignages  de  con- 
fiance et  de  satisfaction.  » 

Leurs  relations  débutèrent,  semble-t-il,  le  14  août  1755.  Ce 
jour-là,  en  effet,  le  nouveau  gouverneur  recevait  en  audience 
à  Montréal  un  certain  nombre  de  sauvages,  venus  de  La  Pré- 
sentation pour  le  complimenter.  Leur  harangue  ne  vaudrait 
pas  la  peine  d'être  rappelée,  si  elle  ne  faisait  allusion  à  la  vic- 
toire de  la  Monongahéla  et  aux  courses  dirigées  vers  la  Vir- 
ginie et  le  Maryland,  Nos  féroces  auxiliaires  des  hauts-pays 
avaient  profité  de  la  défaite  de  Braddock  pour  pénétrer  jus- 


(i)  Vaudreuil  a  été  l'objet  de  jugements  très  divers.  Pour  «  se  niciin- 
tenir  «.il  a  plus  ou  moins  couvert,  sans  le  bien  comprendre  ni  le  vouloir.les 
concussionnaires  de  la  colonie,  et,  d'autre  part,  il  fut  en  désaccord 
presque  continuel  avec  la  plupart  des  chefs  de  l'armée  :  Dieskau,  Bou- 
gainville,  Bourlamaque  et  Montcalm.  De  là  vient  qu'il  été  maltraité 
en  général  par  les  Français  de  France,  tandis  que  les  Canadiens  se  sont 
efforcés  de  le  défendre.  Pour  le  juger  avec  équité,  il  faut  se  reporter 
à  la  vigoureuse  et  savante  étude  de  M.  René  de  Kérallain,  La  Jeunesse 
de  Bougainville  et  la  Guerre  de  Sept  ans  (Paris,  1896).  Par  piété  filiale, 
cet  érudit,  qui  se  fait  de  la  critique  historique  une  tout  autre  idée  que 
tels  écrivains  d'outre-mer  beaucoup  trop  vantés,  s'est  attaché  à  dé- 
truire les  légendes  ridicules  ou  malveillantes  que  l'on  tendait  à  accré- 
diter sur  le  rôle  de  nos  ofiSciers  au  Canada,  de  1755  à  1760.  M.  de  Kéral- 
lain a  brillamment  soutenu  les  droits  de  la  vérité.  Il  nous  est  agréa- 
ble de  l'en  féliciter,  comme  de  pouvoir,  par  la  même  occasion,  rendre 
hommage  à  sa  parfaite  courtoisie  et  à  son  inépuisable  bienveillance. 

(2)  Nous  citerons  à  sa  date  le  certificat  délivré  par  Vaudreuil  à 
l'abbé  Picquet  en  1765. 


2  34  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

que  dans  les  vallées  de  la  Shenandoak  et  de  la  Juniata,  et  y 
commettre  des  atrocités  dont  lé  seul  récit  fait  frémir.  Il  est 
vrai  que,  par  leurs  maladresses  et  leurs  provocations,  certains 
gouverneurs  anglais  avaient  surexcité  au  dernier  point  la  fu- 
reur des  Peaux-Rouges.  Shirley  ne  venait-il  pas  de  les  taxer  à 
deux  cents  livres  et  d'inviter  ses  administrés  à  les  pourchasser 
sans  merci?  (r)  Par  une  ^contradiction  singulière,  tout  en  nous 
reprochant  avec  indignation  d'avoir  su  rallier  à  notre  cause  la 
majeure  partie  des  sauvages,  les  Anglo- Américains  ne  lais- 
saient pas  d'utiliser  les  services  de  ceux  qui  leur  restaient  fi- 
dèles et  ne  négligeaient  rien  pour  gagner  les  autres  (2) .  Ils  fai- 
saient notamment  tous  leurs  efforts  pour  débaucher  ceux  qui 
avaient  embrassé  notre  parti  :  le  10  août,  une  députation 
d'Agniés  visitait,  dans  ce  but,  les  Iroquois  de  La  Présentation 
et,  peu  après,  ceux  du  Sault  Saint-Louis  qui  repoussèrent  éga- 
lement leurs  avances  (3). 

A  la  date  où  se  produisit  cette  double  tentative,  le  baron 
Dieskau,  chef  suprême  de  nos  troupes  de  terre,  s'avançait 
avec  une  armée  de  3.000  hommes,  dont  1.600  Canadiens  et 
700  sauvages  (4),  vers  les  rives  du  lac  Saint-Sacrement,  oii  les 
Anglais  avaient  eux-mêmes  réuni  des  forces  imposantes.  A 
une  faible  distance  au  nord  de  la  «  maison  de  Lydius  »,  Will 
Johnson  venait  de  commencer  les  travaux  du  fort  William- 
Henry  (5),  afin  de  posséder  une  base  sérieuse  d'opérations  au 
milieu  des  montagnes  boisées  de  ce  pittoresque  pays   (6). 

(i)  Gazette  d'Amsterdam,  ie-aïVLe  LXV,  15  août  1755.  —  V.  aussi  la 
harangue  prononcée  par  Torris,  gouverneur  de  Pensylvanie  à  l'as- 
semblée générale  de  Boston,  étalage  larmoyant  de  la  défaite  de  Brad- 
dock  et  des  cruautés  commises  par  les  sauvages. 

(2)  V.  dans  L'Observateur  Hollandais  (lettre  VII,  p.  35),  les  curieuses 
négociations  des  officiers  de  Lydius  avec  les  Indiens  de  Penaman- 
chekek. 

(3)  Registre  de  La  Présentation,  date  précitée. 

(4)  Les  Iroquois  du  Sault-Saint-Louis  et  du  Lac  des  Deux-Mon- 
tagnes formaient  plus  de  la  moitié  du  corps  auxiliaire. 

( 5 )  Appelé  aussi  fort  G«orge.  (Lettre  de  Johnson  du  3  septembre  1755). 

(6)  Avec  cette  reprise  des  hostilités  sur  terre  coïncidaient  de  nou- 
velles violences  exercées  par  Boscawen.  En  juin,  l'amiral  avait  fait 
savoir  aux  pêcheurs  français  des  parages  de  Terre-Neuve  et  de  l'Ile- 
Royale  qu'ils  ne  seraient  pas  inquiétés.  Deux  mois  après,  ceux-ci  se 
voyaient  poursuivis  ;  leurs  barques  et  leurs  filets  étaient  confisqués. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  ^35 

C'était  une  menace  pour  le  fort  Saint-Frédéric  que  le  marquis 
de  Beauharnais  avait  fait  bâtir,  en  1731,  sur  la  Pointe  à  la 
Chevelure. 

Dieskau  était  un  brave,  mais  rude  soldat,  et  qui,  en  sa  qua- 
lité de  Saxon,  menait  ses  hommes  à  l'allemande  (i).  Il  mé- 
contenta ses  officiers  par  son  manque  d'égards  et  ne  sut  pas 
se  concilier  la  confiance  de  nos  auxiliaires  indigènes,  à  vrai 
dire  indépendants  et  ombrageux  à  l'extrême.  Après  avoir 
laissé  la  moitié  de  ses  effectifs  à  la  Pointe  à  la  Chevelure,  il  se 
dirigea  d'abord  vers  Lydius,  puis  le  8  septembre,  changeant 
tout  à  coup  d'itinéraire,  il  marcha  droit  aux,  détachements 
campés  sur  le  bord  méridional  du  lac,  vers  la  position  ac- 
tuelle du  Cro\vn-Point.  Il  réussit  à  repousser  un  corps 
d'environ  un  millier  d'hommes,  mais  il  tenta  vainement 
d'enlever  avec  ses  seules  troupes  réguUères  les  lignes  où 
l'ennemi  s'était  fortifié.  Grièvement  blessé,  il  fut  fait  prison- 
nier, et  sa  petite  armée  se  replia  en  désordre  sous  les  murs  du 
fort  Saint-Frédéric  (2).  Par  bonheur,  Johnson  n'osa  pas  pro- 
fiter de  son  succès  pour  s'avancer  contre  nos  postes  du  lac 
Champlain  et  du  Richelieu. 


(i  )  «  C'était  un  admirateur  et  un  ami  intime  du  maréchal  de  Saxe.  » 
(Diderot,  Mémoires,  t.  I,  p.  197.)  «  Un  vrai  grenadier  »,  dit  encore  le 
chevalier  de  Montreuil, aide-major  général  de  l'armée,  dans  une  lettre 
du  10  octobre  1755  {Arch.  du  min.  de  la  guerre  ;  dépôt  de  la  guerre, 
vol.  3417,  n»  10).  —  V.  sur  le  caractère  aventureux  de  Dieskau  et  son 
rôle  dans  les  affaires  de  Courlande,  l'ouvrage  de  Saint-René  Taillan- 
dier sur  Maurice  de  Saxe  (Paris,  1865). 

(2)  Dieskau  rejeta  la  responsabilité  de  la  défaite  sur  les  Iroquois 
qui  refusèrent  de  donner  (Lettre  à  d'Argenson,  14  septembre  ;  Arch. 
du  min.  de  la  guerre  ;  dépôt  de  la  guerre,  vol.  3405,  n»  80).  Il  est  à  remar- 
quer que  les  Indiens  en  général  étaient  peu  sympathiques  au  baron  qui 
les  rebutait  par  ses  manières  cassantes  ;  ensuite,  que  le  contingent 
iroquois  avait  à  combattre  les  Agniés,  ce  qu'il  ne  devait  faire  qu'avec 
la  plus  grande  répugnance.  En  réalité.  Dieskau  fut  le  véritable  artisan 
de  sa  perte.  Rien  ne  l'obligeait  à  faire  cette  folie  de  jeter  200  soldats 
sur  des  retranchements,  défendus  par  du  canon  et  plusieurs  milliers 
d'hommes.  Sur  la  bataille,  V.  les  lettres  de  Montreuil  du  10  octobre, 
et  de  Doreil  du  20  octobre  1755  ;  —  une  relation  anonyme  de  l'événe- 
ment qui  se  trouve  dans  les  papiers  de  Bougain ville,  et  le  récit  de 
Montreuil,  publié  par  Faucher  de  Saint-Maurice,  dans  Documents 
relatifs  à  l'histoire  de  la  Nouvelle-France,  (Québec,  Côté,  1885,  t.  IV, 
p.  144). 


2  36     UN  DÉFENSEUR  DE  LA  «  NOUVELLE-FRANCE  » 


* 
*   * 


Pendant  que  l'impéritie  de  Dieskau  mettait  ainsi  le  Canada 
en  péril,  l'abbé  Picquet  se  trouvait  à  Frontenac,  où  il  était 
arrivé,  le  12  septembre,  avec  quarante  de  ses  guerriers  (i). 

Notre  victoire  de  la  Monongahéla  avait  brisé  l'ofïensive  an- 
glaise dans  le  bassin  de  la  Belle-Rivière,  mais  la  présence  de 
Shirley  à  Oswégo  nous  inspirait  des  inquiétudes  :  il  était  tou- 
jours à  craindre  que  le  colonel  ne  tentât  un  coup  de  main  con- 
tre nos  postes  de  l'Ontario.  Aussi  de  Villiers  venait-il  de  s'enfer- 
mer à  Niagara  avec  une  garnison  de  500  hommes,  et  à  Frontenac, 
les  soldats  des  bataillons  de  Guyenne  et  de  Béam  travaillaient 
avec  ardeur  à  compléter  les  fortifications,  jugées  insuffisantes 
par  les  ingénieurs  militaires. 

A  ce  propos,  il  est  intéressant  de  constater  que  le  «  mou- 
lin à  scie  »  de  La  Présentation  comrnençait  à  rendre  les  ser- 
vices les  plus  appréciables  (2).  Les  planches  et  les  poutrelles 
qu'il  débitait  sans  relâche  étaient  utilisées  non  seulement  pour 
les  bâtisses  du  fort,  mais  encore  pour  les  petits  navires  en  cons- 
truction au  bord  de  la  baie  de  Cataracouy.  Vers  la  fin  d'octo- 
bre, on  lançait  une  corvette  sur  le  lac.  A  ce  moment  nous 
avions  déjà  mis  à  flot  deux  goélettes  destinées  à  Niagara,  et 
notre  flottille  ontarienne  n'allait  pas  tarder  à  s'augmenter 
d'une  seconde  corvette,  d'im  armement  supérieur  à  celui  de  la 
première.  Tous  ces  vaisseaux,  d'un  tonnage  relativement  élevé, 
devaient  assurer  les  conununications  entre  La  Présentation, 
Frontenac,  Toronto  et  Niagara,  transporter  les  hommes  de 
troupe,  l'artillerie,  les  bagages,  les  munitions  de  guerre  et  de 
bouche,  enfin,  lutter  sans  trop  de  désavantage  contre  les  nom- 
breuses «  berges  »  et  les  quatre  canonnières  que  les  Anglais 
possédaient  eux-mêmes.  Sous  la  direction  de  La  Force, 
l'ancien     garde-magasin     improvisé     architecte    naval,     et 


(i)  Malartic,  Journal,  p.  22. 

(2)  «  Le  7  novembre,  on  équipa  trois  bateaux  pour  aller  à  La  Pré- 
^ntation  prendre  des  planches  pour  couvrir  les  casernes.  »  Malartic, 
Journal,  p.  35. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  287 

d'un  gentilhomme  canadien  nommé  La  Broquerie,  ils  firent 
d'incessantes  croisières  sur  le  lac,  coulant  plusieurs  bateaux 
de  Chouaguen  et  contraignant  les  autres  à  demeurer  en  vue 
du  port  (i). 

Le  lendemain  de  leur  arrivée  à  Frontenac,  les  sauvages  de 
l'abbé  Picquet  chantèrent  leur  chanson  de  guerre,  prélude 
obligatoire  de  toute  expédition.  Les  jours  suivants,  ceux  du 
moins  où  le  mauvais  temps  ne  leur  offrit  pas  l'occasion  de 
s'enivrer  et  de  «  faire  les  diables  »  en  dépit  des  objurgations 
de  leur  missionnaire  (2),  ils  dirigèrent  une  série  de  reconnais- 
sances vers  les  îles  voisines  de  Cataracouy  et  jusque  sur  la 
côte  méridionale  du  lac.  A  la  date  du  25  septembre,  l'aide- 
major  Malartic  note  dans  son  Journal  :  «  Les  sauvages  sont 
arrivés  à  deux  heures  après-midi  avec  deux  prisonniers  qu'ils 
ont  faits  auprès  de  Chouaguen.  Ils  disent  avoir  tué  trois  hom- 
mes. Les  prisonniers  rapportent  que  le  général  Shirley  est  à 
Chouaguen  avec  2.000  hommes,  qu'il  y  a  fait  construire  quatre 
corvettes  ou  bateaux,  deux  de  12  canons  et  les  autres  de  8,  et 
qu'il  est  décidé  à  attaquer  Frontenac  ou  Niagara.  »  (3) 

Le  même  jour,  deux  courriers  du  gouverneur  parvenaient 
au  fort,  porteurs  d'ordres  contradictoires.  Par  eux,  l'on  connut 
le  désastre  subi  par  Dieskau.  La  défaite  d'im  général  dont  le 
succès  ne  paraissait  faire  aucun  doute  un  mois  auparavant, 
causa  la  plus  pénible  surprise.  De  nouveau;  il  fallait  nous  at- 
tendre de  la  part  de  nos  adversaires  à  une  reprise  prochaine 
des  hostilités. 

Le  26  septembre,  l'abbé  Picquet  revint  précipitamment  à 
La  Présentation  avec  ses  sauvages  et  leurs  prisonniers.  Sa  pré- 
sence y  était  plus  que  jamais  nécessaire,  non  seulement  pour 
dissiper  les  alarmes  que  causaient  à  la  garnison  et  aux  Peaux- 
Rouges  le  voisinage  inquiétant  des  troupes  anglaises  concen- 
trées entre  Orange  et  Oswégo,  mais  surtout  pour  y  combattre 
un  fléau  cent  fois  plus  redoutable  :  la  petite  vérole. 

(i)  Mém.  sur  les  a§.  du  Canada,  p.  76.  —  Malartic  donne  les  noms 
de  nos  navires  :  les  corvettes  M"'  de  Vaudreuil  (16  canons  de  6),  et 
Hurault  (12  canons  de  6),  les  goélettes  Louise  (8  canons  de  3)  et  Victor 
(4  petites  pièces). 

(2)  Malartic,  Journal,  p.  23. 

(3)  Ibid.,  p.  25. 


238  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

Devant  cette  maladie  qui  décimait  périodiquement  leurs 
«  wigwams  »,  les  Indiens  manquaient  de  cœur  :  ils  fuyaient 
avec  horreur  cabanes  et  villages  contaminés,  abandonnant 
sans  soins  et  sans  ressources  les  malheureuses  victimes    (i). 

L'épidémie  se  déclara,  semble-t-il,le  14  octobre  (2).  C'est  du 
moins  ce  jour-là  qu'eut  lieu  à  la  mission  le  premier  enterrement 
de  varioleux,  constaté  par  le  Regicire.  La  malpropreté  habi- 
tuelle aux  Peaux-Rouges  suffirait  seule  à  expliquer  cette  pre- 
mière apparition  du  fléau  sur  les  bords  de  l'Oswégatchie.  Il  est 
toutefois  possible  que  le  germe  de  la  contagion  ait  été  apporté 
dans  le  village  par  quelqu'un  des  nombreux  étrangers  :  soldats, 
commerçants  ou  colons,  qui  le  traversaient  chaque  jour.  Quoi 
qu'il  en  soit,  la  maladie  épargna  les  blancs,  et  même  dans  une 
certaine  mesure  les  Indiens  adultes,  tandis  qu'elle  sévit  effroya- 
blement sur  leurs  «  squaws  »  et  leurs  enfants  en  bas  âge.  Du 
14  octobre  aux  derniers  jours  de  décembre,  où  elle  cessa  ses 
ravages,  on  peut  compter  sur  la  liste  funèbre  du  Registre 
trente-deux  noms,  la  plupart  de  bébés  de  moins  de  trois  ans 
et  de  femmes  dans  la  fleur  de  l'âge  (3). 


(i)  Un  fait  entre  mille  montrera  quelle  répulsion,  mêlée  d'effroi, 
la  petite  vérole  inspirait  aux  Indiens,  qui  faisaient  d'ordinaire  si  bon 
marché  de  leur  vie.  Au  printemps  de  1756,  500  d'entre  eux,  que  Marin 
amenait  de  l'Ouest  au  fort  Presqu'île,  rebroussèrent  chemin,  à  l'excep- 
tion d'une  quarantaine,  sur  le  seul  bruit  que  la  maladie  régnait  parmi 
les  Français.  —  «  Les  sauvages  ne  redoutent  rien  tant  que  cette  ma- 
ladie ;  effectivement,  elle  les  traite  cruellement  quand  ils  en  sont  atta- 
qués, soit  par  défaut  de  soins  convenables,  soit  par  disposition  dans 
leur  sang.  »   {Journal  de  Bougainville.) 

(2)  Le  II,  Malartic  couchait  à  La  Présentation  avec  un  sergent, 
12  soldats  et  8  Canadiens.  «  J'y  trouvai  le  commandant  à  table  avec 
8  sauvages  des  Cinq-Nations  qui  lui  ont  porté  des  colliers  pour  M.  de 
Vaudreuil.  »  A  son  retour  de  Montréal,  le  major  repassa  par  la  mis- 
sion, où  il  joignit  le  nouveau  commandant  de  Niagara,  Duplessis.  En 
cours  de  route,  il  avait  dépassé  «  six  Iroquois  de  La  Présentation  qui 
venaient  de  porter  à  M.  le  général  les  colliers  des  Cinq-Nations  ». 
{Journal,  p.  28-33).  Il  "^  ^i^  "6"  ^^  ^^  vérole. 

(3)  L'épidémie  fut  surtout  meurtrière  du  17  novembre  au  10  dé- 
cembre, comme  le  prouve  la  liste,  à  laquelle  nous  faisons  allusion, «des 
personnes  mortes  pendant  le  cours  qu'a  eu  dans  ce  village  la  petite 
vérole  ».  Il  est  à  noter  qu'elle  visita  tous  nos  postes  des  hauts  pays 
vers  la  même  époque  et  qu'elle  régnait  encore  dans  plusieurs  dentre- 
eux  au  mois  d'avril  1756. 


FRANÇOIS    PICQOET    «    LK    CANADIEN    »  îSg 

Pendant  ces  terribles  semaines,  François  Picquet  fut  à  la 
hauteur  de  sa  tâche,  luttant  avec  énergie  pour  empêcher  la 
propagation  du  fléau,  consolant  les  malades,  assistant  les  mo- 
ribonds, ensevelissant  les  morts,  se  dévouant  en  un  mot  comme 
il  savait  le  faire.  Lalande  —  constatons-le  une  fois  de  plus  — , 
quoique  bien  renseigné  d'ordinaire  sur  les  faits  et  gestes  de 
son  ami,  est  tout  naturellement  muet  sur  un  épisode  qui  ferait 
quelque  honneur  à  son  trop  modeste  héros.  Par  bonheur,  cer- 
taines indications,  hâtivement  jetées  sur  le  Registre  de  La  Pré- 
se«/a/îOM,  nous  laissent  entrevoir  ce  que  fut  l'admirable  dévoue- 
ment du  missionnaire  :  «  Le  28  octobre  —  lisons-nous  dans 
les  actes  de  sépulture  —  j'ay  enterré  l'Iroquois  qui  étoit  mort 
dans  ma  chambre  le  27.  »  Dîins  ma  chambre  !  Ainsi  l'abbé 
n'hésitait  pas  à  accorder  cette  hospitalité  dangereuse  aux  sau- 
vages agonisants.  Nous  savons,  d'autre  part,  que  devant  l'in- 
vincible répulsion  qu'inspiraient  aux  Indiens  les  cadavres  noirs 
et  défigurés  des  varioleux,  il  les  ensevelissait  de  ses  propres 
mains  avec  l'aide  de  ses  vaiUants  collaborateurs,  MM.  Magon 
de  Terlaye,  et  Delagarde  et  avec  l'assistance  de  soldats  émus  de 
compassion. 

Enfin  l'épidémie  cessa  de  faire  de  nouvelles  victimes,  et  la 
communauté  chrétienne  des  bords  de  l'Oswégatchie  put  re- 
prendre son  aspect  habituel  (i).  Ce  ne  fut  malheureusement 
pas  pour  bien  longtemps,  car  la  guerre  n'attendit  pas  le  retour 
du  printemps  pour  ramener  dans  la  Nouvelle-France,  avec  les 
joies  patriotiques  et  l'orgueil  des  batailles  heureuses,  son  la- 
mentable cortège  d'angoisses,  de  misères  et  de  deuils. 


(t)  Le  Registre  de  la  mission  vaut  la  peine  d'être  feuilleté  vers  le 
début  de  1756.  Visiblement,  l'étrange  diversité  des  événements  a 
nui  plus  d'une  fois  à  la  régularité  des  écritures.  A  dire  vrai,  quoique 
fils  et  petit-fils  de  notaires,  François  Picquet  n'était  guère  d'humeur 
à  tenir  un  livre  avec  la  minutie  scrupuleuse  d'un  parfait  tabellion. 
Il  jetait  ses  notes  au  hasard  des  pages  avec  un  amusant  dédain  de  l'ordre 
et  de  la  précision.  A  la  fin  de  janvier,  il  rappelle  qu'il  a  béni,  l'année 
précédente,  six  mariages  d'Indiens.  Le  9  février,  il  inscrit  les  noms 
de  trois  jeunes  hommes  et  de  seize  femmes  ou  fillettes  qu'il  avait  bap- 
tisés, en  présence  du  chevaUer  de  Portneuf,  commandant,  du  garde- 
magasin  Foucher,  de  ses  assistants,  «  tous  deux  missionnaires  des 
Iroquois  »,  et  «  de  la  plus  grande  partie  des  sauvages  du  village  » . 


240  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

V.  —  Le  renversement  des  alliances  et   le  premier  traité 
de   Versailles  (i^""  mai  1766). 

Les  hostilités,  spontanément  rallumées  en  Amérique  sep- 
tentrionale dans  Tété  de  1755,  inauguraient  une  nouvelle 
phase,  la  dernière  et  la  plus  sanglante,  de  cette  «  seconde 
guerre  de  Cent  Ans  »,  qui  commença  vers  1688  et  dont  l'en- 
jeu n'était  plus  la  possession  du  sol  de  la  France,  mais,  avec 
la  domination  des  mers,  la  conquête  d'un  immense  empire 
colonial. 

L'opinion  française  avait  été  profondément  affectée  par 
le  meurtre  de  Jumonville  et  l'attentat  de  Boscawen,  suivis 
de  la  rafle  brutale  de  nos  navires  et  de  l'odieuse  dispersion 
des  Acadiens(i).  Mais,  comme  c'est  assez  l'ordinaire  chez  nous, 
l'ébranlement  ne  fut  que  passager.  L'historiographe  Moreau, 
un  des  rares  écrivains  qui  s'efforcèrent  alors  de  secouer  l'apa- 
thie du  public,  constate  avec  mélancolie  que  sa  tentative  «  n'a 
presque  pas  excité  la  curiosité  »  (2).  Quant  au  gouvernement, 
il  se  contenta  de  rappeler  le  duc  de  Mirepoix  après  les  événe- 
ments de  juin  ;  pendant  tout  le  second  semestre  de  1755,  il 
conserva  une  attitude  passive,  sans  tenter  les  moindres  repré- 
sailles contre  les  attaques  des  croiseurs  anglais.  Bien  plus,  no- 
tre diplomatie  engagea  des  conversations  secrètes  tant  à  Lon- 
dres qu'à  Paris,  et  vers  la  fin  de  décembre,  au  lieu  de  frapper 
avec  vigueur  sur  d'irréconciliables  ennemis,  Louis  XV  se  bor- 
nait encore  à  un  échange  de  notes  avec  le  cabinet  britannique. 
De  l'autre  côté  de  la  Manche,  on  paraissait  plus  décidé  :  l'opi- 
nion publique  inclinait  nettement  à  la  guerre,  mais  à  la  guerre 


(i)  Voltaire,  son  représentant  le  plus  «  claironnant  »,  écrit  :  «  J'étais 
Anglais  naguère  ;  je  ne  le  suis  plus  depuis  qu'ils  assassinent  nos  ofl&ciers 
en  Amérique  et  qu'ils  sont  pirates  sur  mer  ».  {Au  marquis  de  Courti- 
vron,  12  juillet  1757).  Voltaire  parle  déjà  des  «  pirateries  »  britanniques 
dans  une  lettre  à  Paris-Duverney,  du  26  avril  1756. 

{2)  Moreau  se  consolait  —  plutôt  mal  !  —  par  cette  réflexion  que 
«  les  Français  écrivent  peu  pour  défendre  les  intérêts  de  leur  patrie. 
Ils  la  traitent  comme  les  femmes  qu'ils  aiment  le  mieux.  Ils  commen- 
cent par  rire  du  mal  qu'on  en  dit  ;  ils  finissent  par  se  battre  pour  elles  ». 
{L'Observateur  Hollandois.  Lettre  II,  p.  5.) 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  24I 

maritime.  Seuls  y  étaient  encore  opposés  un  certain  nombre 
de  députés  du  parti  libéral,  effrayés  par  l'énormité  de  la  dette 
du  pays,  quelques  grands  propriétaires  terriens,  inquiets  de 
voir  le  gouvernement  courir  des  aventures  outre-mer,  enfin 
de  riches  négociants,  convaincus  de  la  sagesse  de  cet  axiome 
que  l'esprit  de  «  conquête  est  incompatible  avec  le  com- 
merce »  (i).  Mais  la  coterie  qu'on  désignait  à  la  cour  sous  le 
nom  de  «  faction  hanovrienne  »,  mais  la  majeure  partie  du 
peuple,  surtout  du  peuple  de  Londres,  «  séduit  par  sa  vieille 
haine  pour  la  France  »,  poussaient  à  la  rupture  :  «  On  veut 
une  guerre  maritime  »,  écrit  le  duc  de  Nevvcastle,  le  premier 
ministre  d'alors  ;  «  pas  d'opérations  sur  le  continent,  pas  de 
traites  de  subsides  »  (2).  Ces  déclarations  renfermaient  tout 
un  programme  auquel  le  cabinet  de  Saint- James  se  conformera 
docilement. 

Maîtresse  des  océans,  la  Grande-Bretagne  deviendrait  du 
même  coup  la  souveraine  du  commerce  :  c'est  ce  que  sentait, 
obscurément  encore,  le  peuple  anglais,  c'est  ce  que  compre- 
naient déjà  mieux  quelques-uns  de  ses  chefs.  Mais  pour  at- 
teindre à  ce  double  résultat,  il  fallait  au  préalable  ruiner  la 
marine  française  qui  se  reconstituait  rapidement  (3) . 

Le  dessein  des  ministres  de  Georges  II  fut  quelque  temps 
de  réconcilier  l'Autriche  et  la  Prusse  pour  former  contre  nous 
une  coalition  nouvelle  qui  assurât  la  sécurité  du  Hanovre.  La 
France,  privée  d'alhés,  incapable  de  lutter  sur  mer  contre  la 


(i)  V.  Sir  Alfred  Lyall,  The  Rise  of  the  British  Dominion  in  India, 
Londres,  Murray,  1893,  p.  82.  Cité  par  M.  de  Kérallain,  p.  121. 

(2)  A  Holdernesse,  25  juillet  1755. 

(3)  Après  Rouillé,  Machault  se  dépensait  en  louables  efforts  pour 
réparer  les  pertes  de  nos  escadres  dans  la  dernière  guerre  et  les  remettre 
en  état  de  lutter  sans  trop  de  désavantage  contre  celles  de  nos  rivaux. 
Sous  son  énergique  impulsion,  les  arsenaux  se  remplissaient  ;  on  armait 
de  nouveaux  bâtiments.  D'autre  part,  notre  flotte  marchande  s'aug- 
mentait à  vue  d'œil.  Depuis  1748,  le  commerce  de  la  métropole  avec  ses 
colonies,  avec«  les  Iles  »  en  particulier,  avait  pris  un  brillant  essor.  Les 
richesses  de  l'univers  affluaient  à  Bordeaux,  à  la  Rochelle,  à  Nantes, 
qui  devaient  longtemps  se  souvenir  de  ces  années  d'exceptionnelle 
prospérité.  C'était  là  aux  yeux  des  patriotes  insulaires  une  situation 
intolérable  :  à  tout  prix  l'on  devait  empêcher  le  relèvement  de  la  puis- 
sance maritime  et  coloniale  de  la  France. 

16 


242  UN    DÉFENSEUR   DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

Grande-Bretagne,  serait  bientôt  contrainte  d'accepter  telles 
conditions  qu'il  plairait  à  ses  vainqueurs  de  lui  imposer.  Mais 
la  défiance  qu'inspirait  à  Frédéric  sa  voisine  et  rivale  Marie- 
Thérèse,  les  grands  projets  de  revanche  conçus  par  Kaunitz, 
s'opposaient  à  la  réalisation  d'un  rêve  si  ambitieux.  Dans 
l'impossibilité  d'aboutir  par  cette  voie,  repoussé  par  le  cabi- 
net de  Vienne  qui  formulait  des  demandes  de  subsides  tou- 
jours plus  élevés,  éconduit  à  la  Haye,  perdant  chaque  jour  de 
son  influence  à  Saint-Pétersbourg,  le  gouvernement  britan- 
nique, préoccupé  d'ailleurs  de  concilier  la  défense  des  Etats 
électoraux  du  souverain  (i)  avec  l'opposition  grandissante  de 
l'opinion  contre  la  guerre  continentale,  fut  amené  à  recher- 
cher l'appui  du  roi  de  Prusse.  La  négociation,  ébauchée  dès 
les  premiers  jours  du  mois  d'août,  se  poursuivit  sans  grands 
résultats  jusqu'à  la  fin  de  novembre.  Toutefois  l'absence  de 
scrupules  et  le  sans-gêne  cynique  du  philosophe  de  Sans-Souci, 
peut-être  même  ses  illusions  sur  le  rôle  d'arbitre  qu'il  espé- 
rait jouer  entre  la  France  et  sa  rivale,  facilitèrent  la  conclu- 
sion du  traité  d'aUiance  qui  fut  signé  à  Withe-Hall  (2),  le 
16  janvier  1756.  Les  hautes  parties  contractantes  s'engageaient 
à  maintenir  la  paix  en  Allemagne  et  à  prendre  les  armes  «  con- 
tre toute  puissance  qui  violerait  le  territoire  germanique  ». 
Ainsi,  la  politique  insulaire  triomphait.  Avec  une  rare  cons- 
cience des  destinées  de  leur  patrie,  Newcastle  et  ses  collègues 
tout  en  se  refusant  à  sacrifier  les  intérêts  personnels  du  roi  aux 
exigences  de  l'opinion,  abandonnaient  toute  action  sur  le  con- 
tinent pour  consacrer  les  forces  vives  du  pays  à  la  lutte 
maritime  et  coloniale.  Frédéric  II  n'était-il  pas  assez  fort  et 
assez  habile  pour  assurer  la  tranquillité  de  l'Allemagne  et  te- 
nir en  échec  nos  armées,  tandis  que  l'Angleterre  battrait  nos 
flottes  sur  les  océans? 


(i)  Georges  II  était  électeur  de  Hanovre,  et,  si  la  nation  anglaise 
faisait  peu  de  cas  de  cette  petite  annexe  continentale,  le  roi,  lui,  s'y 
intéressait  vivement.  Quand  il  comprit  qu'à  l'avenir  toute  la  politique 
autrichienne  allait  être  subordonnée  à  la  reprise  de  la  Silésie,  il  songea 
à  se  donner  un  allié  moins  exigeant  et  plus  soucieux  des  doubles  intérêts 
de  l'Angleterre. 

(2)  Connu  aussi  sous  le  nom  de  traité  de  Wesminster,  nom  qui  con- 
viendrait mieux  à  l'accord  de  1744. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  248 

Averti  par  l'impératrice  des  agissements  des  cours  de  Lon- 
dres et  de  Berlin,  Louis  XV  éleva  enfin  la  protestation  qu'il 
avait  eu  la  longanimité  de  différer  jusqu'à  la  fin  de  l'année.  Le 
21  décembre,  Rouillé  faisait  remettre  à  Fox  (i)  une  demande 
de  restitution  des  prises,  formulée  sur  le  ton  d'un  ultimatum. 
Cette  pèce  flétrissait  avec  indignation  les  hostilités  com- 
mises pendant  l'été  ;  elle  exigeait  du  roi  d'Angeterre  «  une 
réparation  éclatante  de  l'outrage  fait  au  pavillon  français  et 
des  dommages  causés  aux  sujets  de  Sa  Majesté  ».  Louis  XV 
réclamait,  comme  condition  préalable  de  toute  reprise  des  re- 
lations entre  les  deux  cours,  «  la  restitution  prompte  et  en- 
tière de  tous  les  vaisseaux  français,  tant  de  guerre  que  mar- 
chands..., et  de  tous  les  ofiiciers,  soldats,  matelots,  artillerie, 
munitions,  marchandises...  »  Cette  énergique  réquisition  fut  un 
coup  de  surprise  pour  Newcastle,  qui  comptait  trop  sur  l'indo- 
lence et  sur  les  dispositions  pacifiques  du  roi,  sur  les  diver- 
gences de  vues  et  l'indécision  de  ses  conseillers  ordinaires. 
Cependant  il  n'hésita  pas  à  repousser  une  restitution  qu'il 
venait  d'ailleurs  de  combattre  devant  le  Parlement  (2).  Il  ré- 
pondit à  l'ultimatum  de  la  France  par  une  note  du  13  janvier 
1756,  déclinant  la  satisfaction  exigée  et  fermant  par  là-même 
la  porte  à  toute  nouvelle  conversation  diplomatique.  Mais  la 
véritable  réponse  des  ministres  anglais  était  contenue  dans 
le  traité  de  Whithe-Hall,  signée  par  eux  trois  jours  plus  tard  (3) 

(i)  En  octobre,  Fox,  depuis  lord  HoUand,  avait  remplacé  Th.  Ro- 
binson  comme  secrétaire  d'Etat  aux  affaires  étrangères  (Département 
du  Sud). 

(2)  Le  15  décembre,  la  Chambre  des  Communes,  consultée  sur  la 
proposition  de  déclarer  de  bonne  prise  nos  vaisseaux,  rejetait  cette 
proposition  à  une  grande  majorité.  Peut-être  est-ce  cet  acte  de  sagesse 
qui  encouragea  Louis  XV  à  lancer  son  ultimatum.  Par  ce  fait  on  jugera 
sans  doute  que,  dans  le  très  remarquable  ouvrage  qu'il  a  publié  sur 
Louis  XV  et  le  renversement  des  alliances  (Paris,  Alcan,  1896,  in-8°), 
M.  Richard  Waddington,  généralement  trop  sévère  pour  le  gouver- 
nement français,  n'aurait  pas  dû  écrire  :  ((  Très  disposés  à  reprendre 
les  pourparlers  sur  la  base  de  leurs  anciennes  prétentions,  les  ministres 
du  roi  George  n'osaient  pas  braver  l'opinion  en  acceptant  comme  con- 
dition préalable  une  restitution  qui  eût  été  la  condamnation  de  la 
politique  sanctionnée  par  les  votes  du  Parlement...  »  (p.  1 5). 

(3)  C'est  le  4  janvier  que  Frédéric  avait  renvoyé  à  Londres  l'instni- 
•ment  du  traité  aux  fins  de  signature.  Le  rapprochement  des  dates 
n'est-il  pas  significatif? 


244  UN    nÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

Quand  on  connut  à  Versailles  l'accord  anglo-prussien,  ce 
fut  une  explosion  de  colère  indignée.  Louis  XV  ressentit  vive- 
ment l'affront  que  Frédéric  lui  infligeait  si  gratuitement.  Son 
déplaisir  fut  d'autant  plus  profond  que  lui-même,  sollicité  par 
Marie-Thérèse,  avait  fait  preuve  de  plus  de  bonne  foi  envers 
son  allié  de  la  veille,  en  mettant  une  sorte  de  point  d'hon- 
neur à  ne  le  point  abandonner  (i). 

Cette  nouvelle  défection  de  l'astucieux  «  Fritz  »  leva  natu- 
rellement ses  scrupules.  La  Prusse  se  dérobant,  l'Autriche  s'of- 
frant  d'elle-même,  le  roi  ne  pouvait  que  se  prononcer  en  fa- 
veur de  celle-ci.  Et  voilà  comment  à  l'ancienne  politique  de 
Richelieu,  de  Mazarin  et  de  Louis  XIV,  la  cour  de  Versailles 
dut  en  substituer  une  nouvelle  :  au  «  syndicat  de  garantie  » 
entre  l'Angleterre  et  la  Prusse,  ne  fallait-il  pas  opposer  un 
autre  syndicat,  d'égale  puissance,  entre  la  France  et  l'Autri- 
che? Le  «  renversement  des  alliances  »  devenait  inévitable, 
disons  mieux  :  nécessaire. 

Ce  changement  de  front  de  notre  diplomatie  n'était  donc 
pas  si  déraisonnable  qu'on  l'a  trop  souvent  proclamé.  Alliée 
de  l'Autriche,  la  France  perdait,  il  est  vrai,  l'espoir  de  prendre 
sa  revanche  sur  les  champs  de  bataille  des  Pays-Bas  (2)  des 
échecs  qu'elle  pourrait  éprouver  en  Amérique  ou  sur  les  mers  ; 
elle  assurait  du  moins  la  sécurité  complète  de  son  front  de 
terre,  elle  était  libre  de  disposer  de  toutes  ses  ressources  en 


(  I  )  Le  roi  avait  reçu  les  premières  ouvertures  de  l'ambassadeur  au- 
trichien, Stahremberg,  vers  l'époque  où  Newcastle  entamait  les  pour- 
parlers avec  Frédéric.  Les  conférences  de  Babiole  commencèrent  le 
8  septembre.  Mais  au  début  de  janvier,  Louis  XV  envoyait  encore 
à  Berlin  le  duc  de  Nivernais,  un  diplomate  d'une  certaine  envergure, 
afin  de  resserrer,  s'il  en  était  temps  encore,  l'ancien  pacte  d'amitié. 
— -  La  publication  des  Mémoires  de  Bernis,  les  ouvrages  de  Béer, 
d'Arneth,  de  Waddington,  celui  du  duc  de  Broglie  sur  l'Alliance  au- 
trichienne (Paris,  Lévy,  1895)  ont  jeté  un  jour  nouveau  sur  l'origine 
des  pourparlers  entre  Vienne  et  Versailles. 

(2)  Frédéric  invita  Louis  XV,  après  l'attentat  de  Boscawen,  à  entrer 
en  Belgique  tandis  que  lui-même  envahirait  la  Bohême.  La  France 
s'agrandirait  de  sa  conquête,  et  la  Prusse,  maîtresse  de  la  Bohême, 
se  constituerait  en  grande  nation  de  l'autre  côté  du  Rhin.  C'était  l'unité 
allemande  réalisée  à  brève  échéance.  Rapprochement  curieux,  Bis- 
marck devait  offrir  à  Napoléon  III  les  mêmes  fallacieuses  «  compensa- 
tions ».  Louis  XV  ne  tomba  pas  dans  le  piège. 


FRANÇOIS    PICQUEF    «    LE    CANADIEN    »  24$ 

hommes  et  en  argent  pour  la  lutte  contre  la  Grande-Breta- 
gne. Tel  qu'il  fut  conclu  le  i^  mai  1756,  le  traité  de  Versail- 
les (i)  pouvait  être  profitable  aux  intérêts  français.  Malheureu- 
sement, on  ne  devait  pas  lui  laisser  longtemps  ce  caractère  de 
pacte  purement  défensif.  L'alliance  austro-russe  du  25  mars, 
la  brusque  offensive  prussienne  du  mois  d'août,  l'accession 
d'Elisabeth  à  la  coalition  formée  contre  Frédéric,  furent  au- 
tant d'événements  qui  entraînèrent  notre  gouvernement  dans 
le  conflit  continental  qu'il  aurait  voulu  éviter.  Le  second 
traité  de  Versailles,  signé,  jour  pour  jour,  un  an  après  le  pre- 
mier, jeta  la  France  à  la  remorque  de  l'Autriche  (2). 

Ainsi,  la  guerre  continentale,  qui  ne  devait  être  d'abord  que 
l'accessoire,  devint  rapidement  l'essentiel.  Dupés  par  Marie- 
Thérèse,  nous  travaillerons  à  lui  rendre  la  Silésie  avec  le  même 
zèle  que  nous  avions  mis  à  la  lui  faire  perdre.  Pour  rechercher 
à  la  fois  des  conquêtes  en  Allemagne  au  profit  de  l'impératrice 
et  des  succès  maritimes  et  coloniaux  au  détriment  de  l'Angle- 
terre, nous  échouerons  dans  les  deux  entreprises.  Lâchant  la 
proie  pour  l'ombre,  nous  abandonnerons  peu  à  peu  nos  colo- 
nies à  elles-mêmes.  L'exagération  du  «  système  autrichien  » 
devait  nous  conduire  aux  pires  désastres.  C'est  en  Allemagne, 
dans  une  lutte  où  nos  soldats  ne  furent  à  proprement  parler 
que  les  auxiliaires  des  armées  impériales,  c'est  sur  les  champs 
de  bataille  de  Rosbach,  de  Creveldt,  de  Minden  que  nous  per- 
drons les  Indes  et  le  Canada  ! 


(i)  Les  parties  contractantes  se  promettaient  seulement  un  secours 
de  24.000  hommes  contre  tout  agresseur.  Dans  ses  Mémoires,  l'abbé, 
devenu  cardinal,  de  Bemis  fait  découler  les  funestes  conséquences  qui 
sortirent  pour  la  France  de  l'alliance  autrichienne,  non  des  conven- 
tions de  1756,  mais  des  accords  qui  réglèrent,  en  1757  et  1758,  les  condi- 
tions de  l'action  commune  des  deux  puissances.  Il  nous  semble  en  effet 
abusif  d'admettre  que  les  seconds  fvurent  le  résultat  nécessaire  des 
premières.  Une  diplomatie,  plus  ferme  et  plus  avisée  que  la  nôtre,  eût 
échappé  au  danger  que  d'ailleurs  Bemis  avait  signalé  dès  le  début  au 
ministre  Rouillé  et,  plus  tard,  à  Choiseul.  Rien  ne  nous  obligeait  à 
prêter  les  mains  aux  grands  projets  de  Kaunitz. 

(2)  Au  lieu  de  24.000  hommes,  la  France  s'engageait  à  en  fournir 
105.000,  à  solder  un  corps  de  6.000  Bavarois  et  Wurtembergeois  pour 
le  compte  de  Marie-Thérèse,  à  lui  payer  un  subside  annuel  de  12.000  flo- 
rins. 


^6  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    m    NOUVELLE  FRANCE    » 


CHAPITRE    VII 

Les  campagnes  de  la  Guerre  de  Sept  Ans  : 
Chouaguen    (1756). 

/.  —  Expédition  contre  le  fort  Bull  (février-mars  1756). 

A  peine  le  premier  traité  de  Versailles  fut-il  connu  à  Lon- 
dres que  la  déclaration  de  guerre  avec  la  France  y  fut  publiée 
(17  mai).  Cet  acte  (i)  eut  simplement  pour  résultat  de  trans- 
former en  lutte  officielle  l'état  de  guerre  qui  existait  en  fait 
et  depuis  plus  de  dix  mois  entre  les  deux  pays  (2).  Dans  les 
hauts  pays  canadiens  les  hostilités  avaient  même  précédé  l'ar- 
rivée des  beaux  jours. 

Alarmé  pour  la  sûreté  de  la  colonie,  Vaudreuil,  s'était  em- 
pressé, après  l'échec  de  Dieskau,  d'envoyer  un  corps  de  troupe 
au  sud  du  lac  Champlain  avec  un  ingénieur  chargé  d'édifier 
un  nouveau  fort  vers  Ticondéroga  (3). 


(i)  Il  avait  été  précédé  d'un  mémoire  justificatif  rédigé  par  les  minis- 
tres anglais  qui  s'efforçaient  de  prouver  :  1°  que  la  France  voulait  la 
guerre  et  2°  que  la  Grande-Bretagne  ne  pouvait  se  dispenser  de  la  lui 
faire.  A  ce  moment,  le  cabinet  de  Saint- James  avait  trouvé  la  formule 
diplomatique  que  lui  permettait  de  se  donner  le  rôle  sympathique 
d'offensé.  Après  avoir  exposé  à  leur  manière  la  question  acadienne,  les 
Observations  sur  le  mémoire  de  la  France  du  21  décembre  1755  disaient  : 
«  De  pareilles  hostilités  furent  exercées  en  même  temps  contre  les  terres 
et  sujets  de  S.  M.  sur  l'Ohio  et  sur  les  lacs  indiens,  où  la  France,  sans 
ombre  de  droit,  fit  défense  de  commerce  aux  sujets  anglais,  les  saisit 
par  force  et  les  envoya  prisonniers  en  France,  envahit  les  terres  de 
la  province  de  Virginie,  attaqua  un  fort  qui  couvroit  la  frontière  et 
érigea  à  main  armée  une  chaîne  de  forts  dans  les  terres  envahies  pour 
s'assurer  ces  usurpations.   ) 

(2)  La  déclaration  de  guerre  ne  fut  publiée  en  France  que  le  16  juin. 

(3)  La  position  de  Carillon,  sur  une  pointe  au  bord  du  lac,  à  32  Km. 
au  sud  du  fort  de  Saint-Frédéric,  était  excellente  :  le  fort  commandait 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    ))  247 

Le  gouverneur,  suivant  en  cela  le  système  du  marquis  Du- 
quesne,  «  ne  voulait  qu'éloigner  les  ennemis  de  la  colonie  »  (i); 
mais  les  grands  préparatifs  que  les  Anglo-Américains  faisaient 
pour  la  campagne  prochaine  ne  lui  permirent  pas  de  se  ren- 
fermer dans  une  défensive  imprudente.  Le  parlement  britan- 
nique venait,  en  effet,  d'accorder  tous  les  secours  en  hommes 
et  en  argent  demandés  par  le  roi  George.  Un  crédit  de  115.000 
livres  sterling  avait  été  voté  et  le  port  de  Plymouth  devait 
expédier  deux  régiments,  avec  les  généraux  Abercromby  et 
Webb,  sur  de  nombreux  transports  chargés  en  outre  d'artil- 
lerie, de  munitions  et  de  matériel  de  guerre.  Enfin  un  officier 
expérimenté  et  d'un  tout  autre  caractère  que  Braddock,  lord 
Loudon,  était  nommé  gouverneur  de  la  Virginie  et  général  en 
chef  des  forces  anglaises  dans  l'Amérique  du  Nord  (2).  De  leur 
côté,  les  treize  colonies  avaient  résolu  de  lever  deux  mille 
hommes  pour  menacer  Québec,  en  se  jetant  à  travers  les  bois, 
dans  la  vallée  de  la  rivière  Chaudière,  dix  mille  pour  s'empa- 
rer du  fort  Saint-Frédéric  et  se  frayer  un  chemin  jusqu'à 
Montréal,  six  mille  pour  s'avancer  d'Oswégo  sur  Niagara,  trois 
mille  enfin  pour  attaquer  le  fort  Duquesne.  Toutes  ces  miUces, 
réunies  aux  troupes  régulières,  devaient  former  une  armée  de 
plus  de  vingt-cinq  mille  hommes,  c'est-à-dire  bien  supérieure 
comme  effectif  au  chiffre  des  défenseurs  que  le  Canada  pou- 
vait mettre  en  ligne. 

On  comprend  qu'en  présence  d'une  pareille  menace,  VctU- 
dreuil  n'ait  pas  cru  devoir  empêcher  les  randonnées  terribles 
que  nos  auxiliaires  indigènes  se  disposaient  à  faire  en  Pensyl- 
vanie  et  en  Virginie,  avec  l'approbation  des  commandants  du 
Détroit  et  de  Fort-Duquesne,  les  capitaines  Demuy  et  Dumas. 


le  passage  du  lac  Saint- Sacrement  dans  le  lac  Champlain,  fermant 
ainsi  une  des  principales  entrées  du  Canada.  —  Malheureusement, 
les  ingénieurs  envoyés  de  France  ayant  été  pris  sur  le  Lys  et  VAlcide, 
l'astronome  de  Lotbinière,  improvisé  ingénieur,  fut  chargé  des  travaux, 
qui  furent  naturellement  assez  mal  dirigés,  très  lents  et  fort  coûteux. 

(i)  Mém.  sur  les  aff.  du  Canada,  p.  70. 

(2)  Heureusement  pour  nous  le  gouvernement  anglais  mit  assez 
de  lenteur  à  expédier  ces  secours  outre-mer.  Lord  Loudon  ne  partit 
qu'à  la  fin  de  mai,  et  il  ne  reçut  qu'au  mois  d'août  les  munitions  néces- 
saires avec  le  matériel  de  campement  et  de  siège. 


24^  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

Aussi  bien,  s'ils  avaient  l'excuse,  plutôt  mauvaise,  de  repré- 
sailles à  exercer,  en  lâchant  leur  «  meute  »  (i)  sur  les  fron- 
tières anglaises  nos  officiers  poursuivaient  surtout  le  dessein, 
beaucoup  plus  militaire,  d'une  diversion  à  opérer  pendant  la 
campagne  de  l'été. 

D'autre  part,  pour  «  déconcerter  les  projets  de  nos  adver- 
saires »,  le  gouverneur  organisa  des  expéditions  d'une  por- 
tée plus  considérable  que  les  courses  aventureuses  des  Peaux- 
Rouges.  Vaudreuil  n'avait  l'étoffe  ni  d'un  militaire,  ni  d'un 
administrateur  de  premier  ordre  ;  les  débuts  de  son  gouver- 
nement prouvent  du  moins  qu'il  n'était  pas  dénué  d'énergie 
ni  d'activité.  Il  n'attendit  pas  l'arrivée  des  renforts  de  France 
pour  préparer  le  siège  de  Chouaguen  dont  la  destruction  pa- 
raissait si  nécessaire  à  l'abbé  Picquet.  Dans  ce  but  il  dirigea 
plusieurs  expéditions  vers  la  rivière  de  Corlar  (Mohawk)  et 
dans  les  environs  immédiats  de  la  citadelle  anglaise. 

Pour  acheminer  sans  trop  de  risques  d'Orange  à  Oswégo 
leurs  convois  de  ravitaillement,  les  Anglais  avaient  établi  le 
fort  Williams  sur  la  rivière  de  Corlar  et  le  fort  Bull,  à  une  lieue 
et  demie  plus  au  nord  (2) .  Averti  par  des  Onontagués  que  de 
grands  mouvements  se  faisaient  de  ce  côté,  le  gouverneur  résolut 
d'y  expédier  le  lieutenant  de  Léry  avec  un  détachement  d'élite 
qui  pousserait  le  plus  loin  possible  une  pointe  audacieuse. 

Entreprise  en  plein  hiver,  l'expédition  conduite  par  de  Léry 
fut  un  de  ces  hardis  coups  de  main  comme  on  en  trouve  plu- 
sieurs exemples  dans  les  annales  canadiennes  et  qui  répan- 
daient autant  d'étonnement  que  de  terreur  parmi  nos  ennemis. 
Elle  ne  dura  pas  moins  de  sept  semaines  pendant  lesquelles  le 
détachement  parcourut  plus  de  deux  cents  lieues,  à  travers 
les  bois  sur  des  pistes  connues  des  seuls  sauvages  (3). 


(i)  Le  mot  est  de  Bougain ville  dans  son  Journal.  —  V.  Mém.  sur  les 
aff.  du  Canada,  p.  52  ;  Journal  de  Montcalm,  27  avril  1756  ;  lettre  du 
même  à  la  marquise  de  Boulay.  20  mai. 

(2)  Sur  un  affluent  de  la  «  rivière  de  Chouaguen  »,  à  12  lieues 
E.-S.-E.  de  la  place  ontarienne. 

(3)  ^-  Journal  de  la  campagne  de  M.  de  Léry,  tenu  par  M.  Charly,  major 
du  détachement  ;  Journal  de  Malartic,  qui  tient  ses  renseignements 
de  Vaudreuil  ;  Relations  du  Mercure  français  ;  enfin,  aux  A  rch.  du  min. 
de  la  Guerre,  Dépôt  de  la  Guerre,  le  volume  3.417,  N^  136. 


FRANÇOIS    PICQUET   «    LE    CANADIEN    »  249 

L'assemblée  générale  des  sauvages  désignés  pour  en  faire 
partie  devait  avoir  lieu  à  La  Présentation.  La  difficulté  des 
chemins,  les  froids  excessifs,  puis  la  débâcle  des  glaces  du 
Saint-Laurent  retardèrent  la  mobilisation.  Enfin  le  7  mars, 
l'abbé  Picquet  eut  la  satisfaction  de  voir  réunis  sous  les  or- 
dres de  Léry  des  guerriers  de  sa  nouvelle  et  de  son  an- 
cienne mission  (i).  Le  chef  du  détachement  passa  le  même  jour 
une  revue  générale  de  ses  hommes  :  volontaires  des  bataillons 
français,  Canadiens  et  Peaux- Rouges  (2),  tous  vigoureux  et 
aguerris.  On  se  mit  en  route  le  lendemain  (3). 

François  Picquet  avait  soUicité  l'honneur  de  servir  d'aumô- 
nier à  la  petite  troupe  (4)  pendant  le  raid  héroïque  qu'elle 
allait  accomplir  au  milieu  des  difficultés  sans  nombre  et  au 
prix  de  souffrances  inouïes.  Son  autorité  morale  devait  y  trou- 
ver plus  d'une  occasion  de  s'exercer  de  la  manière  la  plus  heu- 
reuse, en  particulier  sur  les  Indiens  facilement  oublieux  de 
leurs  promesses  de  discipline  et  même  de  leurs  serments  de 
fidélité.  Son  zèle  apostolique  n'y  devait  pas  trouver  un  moins 
bel  emploi  auprès  des  sauvages,  comme  auprès  des  soldats  et 
des  Canadiens. 

La  marche  de  la  colonne  fut  des  plus  pénibles,  sous  les  ra- 
fales de  pluie  et  les  tourmentes  de  neige,  à  travers  des  bois 
désolés  par  l'hiver  et  où  n'existait  même  pas  de  sentier  prati- 
cable. Pendant  des  semaines,  nulle  maison,  pas  un  être  hu- 


(  I  )  Le  lieutenant  de  Langy-Montégron,  ((  l'excellent  de  Langy  »  (Mont- 
calm),  des  troupes  de  la  colonie,  avait  amené  25  Iroquois  du  Lac  des 
deux  Montagnes.  —  «  Il  y  avait  dans  ce  détachement  quelques  guerriers 
des  Cinq-Nations,  ce  qui  n'est  pas  indifférent  à  observer.  Jusqu'à  présent 
elles  n'ont  promis  que  la  neutralité  :  on  se  flatte  toujours  qu'elles  pour- 
ront se  déclarer.  »  {Montcalm  à  la  marquise  du  Boulay,  20  mai  1756.) 

{2)  Le /oM^na/ de  Léry  porte  1 5  ofi&ciers,  83  soldats,  166  Canadiens, 
103  sauvages,  en  tout  307  hommes.  Les  chiffres  indiqués  par  Malartic 
(p.  47)  et  par  l'auteur  des  Mém.  sur  les  aff.  du  Canada  (p.  70)  diffèrent 
quelque  peu.  , 

(3)  «  Le  20  [mars],  quelques  ofi&ciers  et  soldats  malades,  que  M.  de 
Léry  a  laissé  à  La  Présentation,  sont  arrivés  [à  Montréal].  »  (Malartic, 
p.  49.) 

(4)  Le  Journal  de  Léry  mentionne  les  ofi&ces  du  prêtre  qui  accompa- 
gnait l'expédition,  mais  ne  le  nomme  pas.  Le  Registre  de  La  Présen- 
tation ne  permet  pas  de  douter  que  ce  fut  l'abbé  Picquet. 


2  5o  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

main.  Ni  vivres  ni  abri  pour  la  nuit.  Les  hommes  devaient 
pourvoir  eux-mêmes  à  leur  nourriture  comme  à  leur  repos  sur 
un  sol  couvert  d'une  couche  épaisse  de  neige,  sous  un  ciel  tour 
à  tour  pluvieux  ou  brillant  et  glacé.  Enveloppés  dans  des 
peaux  d'ours  oudes  capotes  de  bure, des  «mitasses  »  (molletières) 
aux  jambes,  des  raquettes  aux  pieds,  la  hache  en  bandoulière, 
un  grand  couteau  bien  affilé  suspendu  au  côté,  le  fusil  son- 
nant sur  l'épaule,  ils  s'avançaient,  en  fumant,  en  bavardant, 
en  chantant,  tantôt  dans  la  forêt  blanche  et  muette,  et  tantôt 
sur  une  de  ces  plaines  unies  où  étincelait,  avant  les  premiers 
froids,  le  pâle  miroir  d'un  lac.  Commandant,  officiers,  aumô- 
nier marchaient  dans  le  rang,  chacun  tirant  à  tour  de  rôle 
les  lourdes  «  traînes  »  des  «  clisses  »  (i),  ainsi  qu'en  un  por- 
tage. Le  soir,  on  «  cabanait  »,  autrement  dit  on  entassait  le 
bois  pour  la  «  chaudière  »  et  pour  les  feux  des  bivouacs  qui  de- 
vaient flamber  toute  la  nuit  ;  on  «  faisait  la  marmite  à  plate- 
terre  »  ;  on  disposait  les  sentinelles  autour  du  camp  ;  on  creu- 
sait enfin  des  trous  dans  la  glace  où,  la  prière  du  soir  récitée 
par  l'aumônier,  chacun  se  blottissait  pour  dorpiir  sous  les 
étoiles  «  à  la  belle  famille   », 

Le  25  mars,  en  pleine  forêt  vierge,  l'abbé  chanta  une  messe 
dans  la  blancheur  immaculée  des  neiges,  une  messe  étrange- 
ment solennelle,  en  l'honneur  de  l'Annonciation  de  la  Sainte- 
Vierge.  Après  quoi  l'on  se  remit  allègrement  en  route,  car  ce 
jour-là  une  reconnaissance  avait  ramené  six  Onoyouts  que 
les  enseignes  Perthuis  et  de  Florimond  avaient  arrêtés  «  au 
moyen  de  deux  branches  de  porcelaine  »  (2).  Ces  sauvages 
avaient  abordé  de  Léry  avec  cette  exclamation  ironique  : 
«  Notre  Père  n'a  donc  plus  de  vieux  guerriers,  puisqu'il  en 
envoie  d'aussi  jeunes?  — Il  les  réserve  pour  des  occasions  plus 
essentielles,  repartit  le  lieutenant  ;  les  jeunes  sont  faits  pour 
les  expéditions  pénibles  !   »  Les  renseignements,  fournis  par 


(i)  Les  «  clisses  »  ou  «  éclisses  »  étaient  des  claies  qui  servaient  de 
traîneaux  pour  les  transports  d'hiver. 

(2)  A  la  différence  des  «  colliers  »,  bandeaux  formés  de  plusieurs 
rangées  de  petites  coquilles,  les  «  branches  »  étaient  minces  de  lanières 
de  cuir  où  l'on  enfilait  des  coquillages.  (V.  Charlevoix,  op.  cit.  t.  III, 
p.  209.) 


FRANÇOIS    PICQUET    «    l.E    CANADIEN    »  25 1 

les  nouveaux  venus,  nous  furent  d'un  très  grand  secours 
pour  combiner  l'attaque  du  fort  Bull  (i). 

Le  26,  vers  midi,  le  détachement  faisait  halte  à  un  quart  de 
heue  de  la  place.  MM.  de  Montigny  (2)  et  de  Portneuf  s'avan- 
cèrent à  la  découverte,  virent  «  les  forts  d'en  haut  et  d'en  bas 
en  bon  état  »  et  constatèrent  que  des  convois  de  vivres  circu- 
laient constamment  de  l'un  à  l'autre.  Aucune  nouvelle  ne 
pouvait  être  accueillie  avec  plus  de  faveur  de  la  part  de  la  vail- 
lante troupe,  car  elle  n'avait  presque  rien  mangé  depuis  deux 
jours. 

La  nuit  du  26  au  27,  la  neige  tomba  sans  discontinuer  :  les 
hommes,  affamés,  sans  feu,  sans  abri,  souffrirent  horriblement 
du  froid.  A  l'aube,  le  signal  de  l'attaque  fut  enfin  donné. 

Une  longue  file  de  chariots,  pesamment  chargés,  s'égrenait 
sur  le  chemin  qui  reliait  le  fort  Williams  au  fort  Bull  à  tra- 
vers la  forêt.  Sans  bruit,  les  sauvages  se  faufilèrent  vers  la 
tête  et  la  queue  du  convoi, puis,  toujours  en  silence,  se  jetèrent 
à  l'improviste  sur  les  conducteurs  et  les  soldats  qu'ils  firent 
tous  prisonniers,  à  l'exception  d'un  nègre  qui  s'enfuit  à  toutes 
jambes.  En  hâte,  l'on  répartit  les  vivres  pour  satisfaire  aux 
premiers  besoins  des  hommes  qui  défaillaient  (3). 

D'après  les  dépositions  des  prisonniers,  le  fort  Williams 
était  beaucoup  plus  grand  que  celui  de  Bull.  Solidement  flan- 
qué, défendu  par  quatre  pièces  de  canon,  il  avait  une  garnison 
de  cent  cinquante  hommes  ;  cent  autres  étaient  cantonnés  à 
peu  de  distance,  dans  une  île  de  la  rivière  de  Corlar.  Quant  au 
fort  Bull,  dont  on  se  trouvait  tout  près,  on  le  disait  protégé 
par  une  double  ceinture  de  palissades,  percées  de  meurtrières, 
et  affectant  à  peu  près  la  forme  d'une  étoile.  C'était  en  somme 
un  vaste  entrepôt  que  gardaient  cinquante  soldats  commandés 
par  un  capitaine  (4) .  Quoique  le  moins  considérable  des  deux. 


(i)  Malartic,  Journal,  p.  50. 

(2)  Lieutenant  dans  les  troupes  de  la  colonie  :  «  admirable  mais 
piUard  »  [Montcalm  à  Lévis,  ij  août  1756),  —  Sur  Portneuf,  com- 
mandant de  La  Présentation,  V.  plus  haut. 

(3)  La  distribution  n'était  pas  achevée  qu'on  vit  venir  neuf  bateaux 
plats  traînés  sur  des  chariots  ;  on  s'en  empara  ainsi  que  des  convoyeurs. 

(4)  Journal  de  Léry  ;  Mém.  sur  les  aff.  du  Canada,  p.  7 1 . 


252  UN    DÉFENSEUR   DE   LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

il  devait  tenter  davantage  les  nôtres  à  cause  des  munitions  de 
tout  genre  dont  on  le  disait  rempli.  De  Léry  résolut  donc  de 
l'attaquer  sans  retard,  afin  de  l'enlever,  si  possible,  par  sur- 
prise. Toute  sa  troupe  s'agenouilla  aux  pieds  de  l'abbé  Pic- 
quet  qui,  d'un  geste  qu'il  devait  répéter  bien  souvent 
sur  d'autres  champs  de  bataille,  donna  une  absolution  su- 
prême à  ceux  qui  allaient  combattre  et  peut-être  mourir.  Puis, 
on  s'avança  en  bon  ordre.  Au  «  chemin  du  portage  »,  le  com- 
mandant mit  ses  hommes  sur  trois  colonnes,  avec  Montigny 
à  droite  et  Portneuf  à  gauche  ;  lui-même  se  plaça  au  centre 
avec  l'aumônier.  Les  sauvages,  dont  il  se  défiait  le  plus,  reçu- 
rent l'ordre  de  couper  la  route  des  deux  forts  et  d'intercepter 
tout  secours  qui  pourrait  survenir. 

On  n'était  plus  qu'à  vingt  arpents  de  Bull,  lorsque  les  sen- 
tinelles prirent  l'alarme.  Un  combat  acharné  s'engagea,  au 
cours  duquel  les  assaillants,  qui  s'étaient  emparés  des  meur- 
trières avant  que  la  garnison  pût  s'y  placer  elle-même,  ouvri- 
rent un  feu  d'enfer  à  l'intérieur  de  l'enceinte.  A  coups  de  ha- 
che, porte  et  palissades  furent  attaquées,  en  dépit  des  balles  et 
des  grenades  qui  pleuvaient  de  toutes  parts.  On  raconte  que, 
par  une  embrasure,  de  Léry  cria  au  capitaine  anglais  de  met- 
tre bas  les  armes,  mais  que,  seuls,  des  coups  de  fusils  lui  répon- 
dirent. Il  fit  alors  brécher  la  porte,  qui,  au  bout  d'une  heure, 
fut  enfoncée  par  quatre  braves  :  deux  Français,  un  Canadien 
et  un  sauvage.  Le  commandant  anglais  venait  de  tuer  de  sa 
propre  main  un  Peau-Rouge,  lorsqu'il  vit  les  Indiens  exaspé- 
rés s'engouffrer  comme  une  trombe  à  l'intérieur  du  fort.  Il 
cria  à  ses  hommes  de  se  rendre.  Il  était  trop  tard.  Sa  voix  se 
perdit  dans  le  tumulte  :  il  fut  égorgé  et  toute  la  garnison  pas- 
sée au  fil  de  l'épée,  hormis  trois  personnes  qui  s'étaient  ca- 
chées et  qui  ne  furent  découvertes  qu'après  le  massacre. 

Apeine  nos  soldats  avaient-ils  pris  possession  du  fort  au  cri  de 
«  Vive  le  roi  !  »  qu'ils  s'aperçurent  avec  terreur  que  le  feu 
avait  été  mis  à  une  baraque  attenant  à  la  poudrière.  Ils  n'eu- 
rent que  le  temps  de  se  retirer  précipitamment  à  la  distance 
de  deux  ou  trois  arpents  ;  une  formidable  explosion  retentit  : 
bâtiments  et  palissades  volèrent  en  éclats.  Tout  fut  détruit 
dans  l'enceinte  :  marchandises,  vivres,  munitions  et  matériel 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  253 

de  guerre.  Le  fort  fut  rasé  jusqu'au  sol.  La  commotion  avait 
été  si  violente  que  tous  les  soldats  furent  renversés  à  terre  (i) . 

L'alarme  était  donnée  au  fort  Williams.  Comme  on  n'avait 
de  chances  de  s'en  emparer  qu'en  l'attaquant  à  l'improviste, 
de  Léry  battit  en  retraite,  mais  en  changeant  de  route  pour 
dépister  le  colonel  Johnson  (2).  Le  détachement  faillit  périr 
au  retour  «  faute  de  vivres  et  de  souliers  »,  car  le  froid  était 
vif  et  l'on  avait  à  peine  tâté  des  provisions  anglaises,  abîmées 
dans  l'explosion  du  fort  Bull.  On  réussit  pourtant  à  atteindre  la 
baie  de  Niaouré  (3),  où  attendaient  des  bateaux  amenés  par 
des  soldats  du  régiment  de  Béarn. 

Effroyables  avaient  été  les  souffrances  endurées  par  Léry 
et  par  ses  valeureux  compagnons  (4)  ;  ils  avaient  donc  le  droit 
de  se  féliciter  hautement  des  résultats  obtenus  :  l'ennemi 
avait  éprouvé  des  pertes  sensibles  ;  un  de  ses  centres  de  ra- 
vitaillement les  mieux  pourvus  était  détruit.  L'offensive  an- 
glaise contre  Frontenac  et  Niagara  se  trouvait  paralysée 
pour  longtemps  (5). 

(i)  De  Léry  fit  jeter  à  la  rivière  quantité  de  boulets  et  détruisit  tous 
les  bateaux.  V.  la  relation  du  Mercure  français  (juillet  1756). 

(2)  Le  colonel  accourut  au  secours  des  défenseurs  de  Bull  avec  une 
partie  de  la  garnison  de  Williams  ;  mais  il  ne  trouva  qu'un  amas  de 
ruines   fumantes. 

(3)  Black  Bay  et  Sackett's  Harbour,  large  baie  de  20  Km.  d'ouver- 
ture sur  la  côte  sud-orientale  de  l'Ontario. 

(4)  En  parlant  de  cette  expédition  dans  son  Journal,  Montcalm  fait 
cette  remarque  :  «  Les  soldats  conviennent  que  les  fatigues  de  la 
Bohême  n'approchent  pas  de  celles  de  ce  détachement.  » 

(5)  «  La  perte  des  ennemis  a  été  grande,  et  par  celle  du  fort  et  par 
celle  de  l'amas  considérable  de  vivres  et  de  munitions  qu'Us  avaient. 
Les  prisonniers  avec  les  chevelures  ont  été  au  nombre  de  80.  Nous 
avons  eu  i  soldat  de  marine  tué,  i  sauvage  tué,  4  blessés,  3  canadiens 
blessés,  ainsi  que  2  soldats  des  troupes  de  terre...  On  estime  que  les 
Anglois  avoient  dans  ce  fort  30  milliers  de  poudre  et  un  amas  considé- 
rable de  vivres  et  de  marchandises.  »  {Journal  de  Léry.) 


254  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

//.  —  Le  camp  de  Niaouré.  —  Combat  de  Vile  au  Galop» 
(mai-juin  1756). 

Encouragé  par  ces  premiers  succès,  stimulé  d'ailleurs  par 
l'arrivée  très  prochaine  des  secours  expédiés  de  France  (i),  le 
marquis  de  Vaudreuil  songeait  déjà  à  envoyer  un  nouveau 
corps  d'observation  ((  dans  la  partie  de  Chouaguen  )).  Il  avait 
résolu  de  confier  le  commandement  de  cette  nouvelle  expé- 
dition au  brave  capitaine  de  Villiers.  Mais  il  hésitait  sur  le 
choix  du  point  de  la  côte  ou  des  îles  ontariennes  oii  le  déta- 
chement devrait  «  prendre  poste  »  pour,  de  là,  surveiller  étroi- 
tement la  garnison  anglaise,  harceler  ses  patrouilles,  intercep- 
ter ses  convois,  tenter,  en  un  mot,  d'isoler  la  place  en  la  cou- 
pant de  ses  bases  (2). 

Nul  ne  s'intéressait  plusivivement  que  le  Supérieur  de  La 
Présentation  aux  préparatifs  que  l'on  faisait  depuis  tantôt 
huit  mois  en  vue  du  siège  de  la  grande  citadelle  britannique  ; 
nul  n'était  mieux  à  même  d'indiquer  les  mesures  à  prendre 
pour  en  précipiter  la  chute. 

De  retour  au  bord  de  l'Oswégatchie  il  n'avait  cessé 
d'entretenir  des  partisans  sauvages,  autant  pour  inquiéter 
l'ennemi  que  pour  se  procurer  des  informations  sûres. 
Le  19  mai,  avec  une  vingtaine  d'Indiens  et  deux  prison- 
niers anglais  (3),  il  se  rendait  à  Montréal,  où  Vaudreuil  avait 
fixé  sa  résidence  afin  d'être  plus  à  portée  du  théâtre  des  futures 
opérations. 

(i)  La  nouvelle  venait  d'en  être  apportée  par  le  capitaine  de  Rigaud, 
frère  du  gouverneur,  arrivé  à  Québec  sur  le  Héros,  un  des  navires  de 
la  flotte  qui  amenait  au  Canada  les  troupes  de  Montcalm.  «  Sauvé  par 
ruse  l'automne  dernière  des  prisons  d'Angleterre  »,  où  il  avait  été  con- 
duit avec  l'équipage  de  VAlcide,  Rigaud  de  Vaudreuil  avait  passé  en 
France,  d'oii  le  roi  le  renvoyait  au  Canada.  (Faucher  de  Saint- Maurice, 
Documents  relatifs  à  l'hist.  de  la  Nouvelle- France,  Québec,  Côté,  t.  IV, 

P-  39-) 

(2)  Malartic,  Journal,  p.  56. 

(3)  «  L'abbé  Picquet  arrive  [à  Montréal]  avec  20  sauvages  de  sa 
mission,  qui  amènent  deux  Anglois  qu'ils  ont  pris  auprès  de  Choua- 
guen. Ces  prisonniers  disent  que  leur  commandant  attend  du  ren- 
fort.   ))]  Malartic,  p.  57. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LH    CANADIEN    »  255 

Sans  doute,  le  missionnaire  faisait  une  fois  de  plus  ce  voyage 
dans  le  but  de  veiller  sur  la  vie  des  prisonniers  qu'il  accompa- 
gnait. Quels  qu'ils  fussent,  en  effet,  ceux-ci  étaient  d'ordi- 
naire soumis  par  les  sauvages  aux  traitements  les  plus  cruels 
et  les  plus  ignominieux  (i).  Néanmoins,  ce  fut  surtout  pour 
s'entendre  avec  le  gouverneur  au  sujet  des  opérations 
projetées  contre  Chouaguen.  «  Au  mois  de  mai  1756,  — 
écrit  Lalande,  —  M.  de  Vaudreuil  engagea  M.  Picquet 
à  députer  les  chefs  de  ses  missions  vers  les  cinq  nations 
des  Sonnontoans,  Goyangoins,  Notagués,  Thascarorins  et 
Onnoyotes,  pour  les  attacher  de  plus  en  plus  aux  Français; 
les  Anglais  avaient  surpris  et  tué  leurs  neveux  dans  les 
trois  villages  loups  (2) .  M.  de  Vaudreuil  lepriait  de  former  despar- 

(i)  «  Lorsque  les  sauvages  reviennent  avec  des  prisonniers,  les  jeunes 
gens  et  les  femmes  restés  dans  les  villages  sortent,  se  mettent  en  haye 
pour  les  recevoir  à  coups  de  bâtons  et  de  pierre,  jusqu'à  ce  qu'il  soient 
rendus  aux  cabanes  de  ceux  qui  les  conduisent  ;  alors  Us  sont  à  l'abry 
de  toute  insulte,  les  guerriers  les  adoptent  pour  leur  père,  frère,  oncle 
ou  cousin,  s'ils  ont  perdu  quelqu'un  de  leurs  parens,  ou  les  cèdent  à 
leurs  camarades  et  les  traitent  en  conséquence.  La  première  réception  est 
cruelle  et  il  y  a  des  nations  qui  exercent  toutes  sortes  d'inhumanités 
sur  leurs  prisonniers  qu'elles  brûloient  parfois.  EUes  ont  abandonné 
ce  cruel  usage,  depuis  qu'en  représailles  on  a  brûlé  les  leurs  ».  (Malar- 
tic,  p.  53.)  —  On  lit  dans  une  lettre  de  Montcalm  à  sa  mère,  la  marquise 
de  Saint- Véran  (15  juin  1756)  :  «  En  général,  tout  ce  qu'il  [le  P.  Char- 
evoix]  dit  est  vrai,  à  l'exception  de  brûler  les  prisonniers  ;  cela  a  quasi 
passé  de  mode.  Cette  année-ci,  ils  en  ont  encore  brûlé  un  vers  la  BeUe- 
Rivière,  pour  n'en  point  perdre  l'habitude,  et  ils  auroient  brûlé  une 
femme  anglaise  avec  son  j&ls  sans  la  générosité  d'un  soldat  qui  leur 
a  donné  cinq  cents  livres  pour  les  racheter.  Nous  leur  rachetons  de 
temps  en  temps  des  prisonniers  qui,  passant  dans  nos  mains,  sont  trai- 
tés suivant  les  lois  de  la  guerre.  » 

(2)  Les  Algonquins  de  sud  ou  «  Loups  »,  appelés  aussi  Mahingans 
ou  Lenni'Lap  (hommes  primitifs) ,  et  plus  souvent  Delaware  (Cf.  Char- 
levoix,  t.  III,  p.  370,  et  Perrot,  p.  308  de  l'édit,  Tailhan).  —  Lcilande 
fait  allusion  ici  aux  combats  Hvrés  sur  l'AUeghany,  autour  des  villages 
«  loups  »  et  en  particulier  d' Attigué,  bourgade  située  à  mi-chemin  en- 
tre le  fort  Duquesne  et  le  fort  Machault.  Une  colonne  anglaise  de  trois 
cents  hommes,  commandée  par  le  colonel  John  Armstrong,  s'était  ap- 
prochée à  la  faveur  de  la  nuit  de  cette  bourgade  ;  elle  l'avait  assaillie  à 
l'aube.  Les  sauvages  s'enfuirent,  mais  des  ofi&ciers  de  la  colonie,  le  lieu- 
tenant de  Normandville  et  l'enseigne  de  Rocquetaillade,  avec  une  poi- 
gnée de  Canadiens  et  de  coureurs  de  bois,  southirent  bravement  le  choc. 
Bientôt  les  sauvages  revinrent  et  alors  s'engagea  une  lutte  acharnée 
dont  l'issue  fut  fatale  aux  assaillants.  (V.  Mém.  sur  les  aff.  du  Canada, 


2  56  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

tis  qui  pussent  se  succéder  pour  inquiéter  et  dégoûter  les  Anglais;  il 
lui  demandait  ses  projets  pour  former  un  camp,  le  priait  de 
donner  un  libre  cours  à  ses  idées,  et  lui  marquait  de  son  côté  la 
plus  grande  confiance,  en  lui  faisant  part  de  toutes  les  opérations 
qu'il  se  proposait  de  faire  et  lui  disant  que  le  succès  de  ces  opé- 
rations seroit  l'ouvrage  de  M.  Picquet.  »  Lalande  déclare  ap- 
puyer ces  assertions,  quelque  peu  surprenantes  de  prime  abord, 
sur  les  lettres  mêmes  du  gouverneur  au  Supérieur  de  La  Pré- 
sentation, lettres,  comme  nous  savons  déjà,  «  remplies  de 
témoignages  de  confiance  et  de  satisfaction.  »  Ces  écrits,  au- 
jourd'hui perdus,  constituaient  un  trésor  documentaire  d'une 
valeur  inappréciable  dans  lequel  le  savant  dédaigna  malheu- 
reusement de  puiser  (i).  «  Comme  les  lettres  de  M,  Picquet  ne 
se  trouvent  point  dans  ses  papiers,  —  déclare-t-il  en  manière 
d'excuse,  —  il  m'aurait  été  difficile  d'y  chercher  de  quoi  faire 
l'histoire  de  ces  événements,  auxquels  on  voit .  seulement  que 
M.  Picquet  avait  beaucoup  de  part.   » 

Le  missionnaire  ne  resta  que  trois  jours  à  Montréal.  La  ville 
était  alors  en  pleine  effervescence  :  malgré  l'inclémence  de  la 
température,  ce  n'étaient  que  passages  de  soldats,  inspections 
et  revues,  départs  de  convois  acheminés  vers  les  frontières 
du  sud  et  du  sud-ouest.  On  eût  dit  que  Vaudreuil  voulait  que 
tous  les  préparatifs  fussent  faits  pour  l'entrée  en  campagne 
avant  l'arrivée  des  troupes  de  renfort  et  de  leur  chef,  le  mar- 
quis de  Montcalm  (2) .  Il  est  probable  que  l'abbé  partit  de  La- 

p.  80  ;  Mémoires  de  Bigot,  t.  I,  p.  179  ;  Journal  de  Bougain ville  ;  Bi- 
got au  ministre  de  la  marine,  6  oct.1756,  dans  Collection  M  or  eau  de 
Saint-Méry).  Les  cris  de  vengeance  des  «  Loups  »  trouvèrent  un  ter- 
rible écho  parmi  les  peuplades  de  la  Belle-Rivière.  Plus  de  soixante 
lieues  de  frontières  furent  dévastées,  les  fermes  incendiées,  les  moissons 
et  les  bestiaux  détruits,  des  familles  entières  massacrées  ou  enlevées. 

(i)  Constatant  que  les  lettres  de  l'abbé  lui-même  manquaient  à  la 
collection,  Lalande  passa  outre,  sans  se  soucier  de  suppléer  par  une 
autre  voie  à  cette  regrettable  lacune.  Peut-être  pensait-il,  non  sans 
raison  d'ailleurs,  qu'il  était  encore  trop  près  des  événements  pour  en 
faire  le  récit  avec  l'impartialité  et  l'indépendance  d'esprit  nécessaires. 
Quoi  qu'il  en  soit  il  s'en  est  tiré  par  une  élégante  pirouette,  résumant 
en  quelques  lignes  qui  nous  fournissent  à  peine  un  maigre  sommaire, 
toute  l'activité  de  son  héros  pendant  la  dernière  période  de  son  séjour 
au  Canada. 

(2)  Il  était  arrivé  à  Québec  le  13  mai.  , 


FRANÇOIS    PlCQUFTi   «LE    CANADIEN     "  -ibj 

chine  le  22  mai,  en  même  temps  que  les  trois  divisions  du  capi- 
taine de  Villiers  (i) .  A  La  Présentation,  un  parti  de  sauvages 
dépêchés  par  le  gouverneur  retint  tout  un  jour  le  chef  du  dé- 
tachement pour  «  leur  faire  festin  et  chanter  la  guerre  avec 
eux.  »  On  sait  déjà  que  les  enrôlements  se  faisaient  au  cours 
de  ces  burlesques  cérémonies.  Les  guerriers  se  livrèrent  aux 
danses  figurées  traditionnelles,  en  brandissant  tomahawks  et 
fusils  ;  puis,  ils  parcoururent  les  cabanes  du  village,  en  sau- 
tant en  cadence  au  son  du  «  chichikoué  »  (2).  Un  parti  d'Iro- 
quois  de  la  mission  arriva  très  à  propos,  avec  des  prisonniers 
et  des  chevelures  pour  augmenter  l'entrain  de  cette  fête  «  dont 
le  vacarme  infernal  ne  cessa  qu'avec  la  nuit.   » 

Peu  de  jours  après,  de  Villiers  débarquait  près  de  la  rivière 
aux  Sables  (3).  Au  milieu  des  broussailles,  il  étabUt  le  camp- 
volant  qui  devait  servir  de  point  d'appui  à  sa  petite  armée  (4)- 

A  la  suite  d'une  escarmouche  sous  les  murs  de  Chouaguen, 
on  apprit  qu'une  corvette  ou  goélette  et  huit  berges  anglaises 
étaient  ancrées  devant  l'Ile  au  Galop.  De  Villiers  se  hâta  d'y 
passer  avec  une  partie  de  sa  troupe  et  d'y  dresser  une  embus- 


(i)  Cf.  Journal  de  V expédition  de  M.  de  Villiers  dans  Collection  des 
manuscrits  du  maréchal  de  Lévis,  pp.  5  3-70.  —  Malartic  {Journal,  pp.  56 
et  suiv.)  donne  sur  l'expédition  de  Villiers  des  détails  précis  et  qui  ne 
concordent  guère  avec  la  narration  trop  brillante  de  Casgrain  {Mont-: 
calm  et  Lévis,  édit.  Marne,  p.  42-46). 

(2)  «  Façon  de  tambour  de  basque,  composé  d'un  cercle  large  de  trois 
Ou  quatre  doigts,  et  de  deux  peaux  roidement  estendues  de  part  et 
d'autre,  dans  quoy  estoient  des  graines  de  bled  d'Inde  ou  petits  caii-; 
loux  pour  faire  plus  de  bruit  :  ils  le  nomment  en  montagnais  Chichi- 
gouen.  Ils  ne  le  battent  pas  comme  on  fait  de  par  deçà  ;  mais  Us  le  tour- 
nent et  remuent,  pour  faire  bruire  les  cailloux  qui  sont  dedans,  et  en 
frappent  la  terre,  tantost  du  bord,  tantost  quasi  du  plat  pendant  que 
tout  le  monde  danse.  »  (G.  Sagard  op.  cit.  p.  474).  Ce  tambourin,  le 
plus  souvent  entouré  de  grelots,  était  regardé  par  les  sauvages  comme 
sacré,  parce  que  les  jongleurs  s'en  servaient  dans  leurs  cérémonies. 
Aussi,  les  premiers  missionnaires  de  la  Nouvelle- France  croyaient-ils 
à  la  sincérité  de  la  conversion  d'un  Indien  seulement  quand  celui-ci 
avait  brisé  son  tambour. 

(3)  «  A  5  lieues  de  la  baie  de  Niaouré  »  {Journal  de  Bougainville), 
enstre  cette  baie  et  Chouaguen.    ;  „ 

(4)  Son  détachement  se  composait  de  800  hommes  de  troupes  de 
la  colonie,  sans  compter  les  Canadiens  et  les  sauvages  (Malartic,  Jour", 
nal,  p.  56).      ^_ 

17 


2bS  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCK    d 

cade  au  fond  d'une  crique  solitaire.  A  peine  ses  dispositions 
étaient-elles  prises  que,  le  25  juin,  l'escadrille  ennemie,  re- 
montant le  long  du  rivage  de  l'île,  vint  se  jeter  d'elle-même 
dans  le  piège.  La  corvette  passa  hors  de  portée  des  fusils  ;  mais 
les  berges,  qui  serraient  la  côte  de  plus  près,  furent  criblées  de 
balles.  Nos  Indiens  profitèrent  de  la  surprise  de  l'ennemi  pour 
lancer  sur  le  lac  leurs  barques  légères.  Les  berges,  remarqua- 
bles par  la  hauteur  et  l'épaisseur  de  leur  bordage,  offraient 
aux  matelots  un  avantage  pour  le  tir  dont  ils  ne  soucièrent 
pas  de  profiter  ;  ils  ne  songèrent  qu'à  forcer  de  rames  pour  re- 
joindre la  corvette.  Mais  quelques  efforts  qu'Us  fissent,  ils  ne 
pouvaient  lutter  de  vitesse  avec  les  canots  d'écorce  qui  vo- 
guaient ou  plutôt  volaient  sur  l'eau  avec  la  rapidité  d'une  flè- 
che. Une  des  berges,  complètement  désemparée,  fut  prise 
avec  son  équipage  et  douze  soldats  qui  la  montaient.  Les 
autres,  couvertes  de  morts  et  de  blessés,  purent  s'échapper 
grâce  à  l'intervention  des  canons  de  la  corvette.  L'avantage 
était  faible,  comme  ceux  qu'on  remportait  d'ordinaire  au 
Canada,  «  mais  intéressant  par  l'idée  de  supériorité  »  qu'il 
donnait  aux  sauvages  (i). 

Si  l'on  en  croit  Lalande,  l'honneur  de  ce  petit  fait  d'armes 
—  ou  d'un  autre  analogue  ?  —  reviendrait  aux  «  seuls  guer- 
riers de  La  Présentation  ».  «  Avec  leurs  canots  d'écorce,  — 
afïirme-t-il,  —  ils  détruisirent  la  flotte  anglaise,  commandée 
par  le  capitaine  Beccan,  lequel  fut  fait  prisonnier  avec  quan- 
tité d'autres,  et  cela  à  la  vue  de  l'armée  française  commandée 
par  M.   de  Villiers,    qui   était   dans  l'Ile  Galop.  » 

François  Picquet  assista-t-il  à  la  surprise?  On  serait  tenté  de  le 
croire,  à  en  juger  du  moins  par  l'importance  exagérée  que  La- 
lande attribue  à  ce  mince  épisode.  Rienn'indiqueentout  cas  qu'il 

(i)  La  remarque  est  de  Bougain ville,  qui  écrit  dans  son  Journal  : 
«  Le  2  [juillet].  Reçu  la  nouvelle  de  la  prise  d'un  esquif  anglois,  monté 
de  9  pierriers,  sur  le  lac  Ontario.  Nos  barques  armées  rencontrent  le... 
juin,  celles  des  Anglois,  et,  à  la  première  découverte,  les  Anglois  ma- 
nœuvrèrent pour  nous  donner  chasse.  Mais  voyant  les  nôtres  avancer 
au  lieu  de  re virer  de  bord,  ils  prirent  la  fuite  et  abandonnèrent  un 
esquif  que  nous  prîmes.  L'équipage  de  1 5  hommes  a  été  envoyé  à  Qué- 
bec... »  Sur  une  seconde  affaire,  différente  du  combat  du  25  juin. 
V.  Malartic  {Journal,  p.  65). 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  269 

ait  accompagné  le  capitaine  de  Villiers  dans  la  suite  de  son 
expédition.  Suivant  la  coutume  qui  faisait  d'eux  des  alliés 
si  incommodes,  les  Indiens,  après  leur  succès,  voulurent  re- 
gagner leurs  villages  :  de  Villiers  n'en  put  retenir  que  deux 
de  La  Présentation  (i).  Il  est  donc  probable  que,  s'il  vit  l'es- 
carmouche de  l'Ile  au  Galop,  l'abbé  laissa  l'intrépide  chef  de 
bande  continuer  la  série  des  hardis  coups  de  main  qui  ache- 
vaient d'illustrer  son  nom,  déjà  rendu  célèbre  par  le  combat 
légendaire  des  Mines  et  la  prise  du  fort  Necessity.  Pour  lui, 
des  soins  pressants  le  réclamaient  au  bord  de  l'Oswégatchie. 

Sans  préjudice  de  l'administration  spiritueUe  de  la  mission, 
il  avait  à  remplir  les  devoirs  nouveaux,  imposés  par  l'état  de 
guerre.  Ses  collaborateurs,  MM.  Magon  de  Terlaye  et  Dela- 
garde,  sur  lesquels  il  paraît  s'être  déchargé,  au  moins  en  partie, 
des  fonctions  du  saint  ministère  (2),  l'aidaient  de  tout  leur 
pouvoir,  avec  une  bonne  grâce  toujours  courageuse  et  une  in- 
trépidité toujours  alerte  ;  mais  la  besogne  était  écrasante. 

Presque  chaque  jour  ramenait  à  La  Présentation  des  déta- 
chements de  sauvages.  Il  fallait  pourvoir  à  leur  subsistance, 
les  loger,  les  vêtir,  soigner  leurs  blessés,  parfois  ensevelir  leurs 
morts,  veiller  enfin  à  ce  que  les  prisonniers  fussent  traités  hu- 
mainement, quand  il  était  impossible  de  les  racheter  au  poids 


(i)  Ainsi,  les  Iroquois  de  la  mission  ne  restèrent  avec  de  Villiers 
que  du  28  mai  au  25  juin.  —  Les  Nipissings  désertèrent  également  le 
camp  de  Niaouré  :  «  Le  i®''  juillet,  —  note  Bougainville,  —  venu  des 
députés  de  Nipissings,  qui  ont  abandonné  M.  de  Villiers,  lequel  avec 
environ  1.200  hommes  tient  un  camp  volant  et  d'observation  dans  la 
partie  de  Chouaguen.  Ordre  à  eux,  ainsi  qu'à  tous  les  sauvages  d'autres 
nations  qui  l'avoient  abandonné  de  même,  de  retourner  le  joindre.  » 
De  Villiers  fut  renforcé  bientôt  par  40  Folles- Avoines  que  Marin  Itii 
amena  de  l'Ouest  et  par  une  vingtaine  de  Mississagués. 

(2)  On  ne  trouve  que  la  signature  des  deux  auxiliaires  sur  le  Registre 
de  la  Présentation,  du  9  février  au  24  juillet  1756.  —  A  la  date  du  6  mars 
on  peut  lire  une  pièce  curieuse  :  c'est  la  donation  par  M.  de  Terlaye  de 
trois  tableaux,  «  qui  suivront  la  mission,  en  quelque  endroit  qu'elle 
soit  transportée,  supposé,  qu'elle  soit  toujours  gouvernée  par  les 
Messieurs  dépendant  du  séminaire  de  Saint-Sulpice  à  Paris  ».  Le  dona- 
teur leur  permettait  d'en  disposer  à  leur  gré,  au  cas  où  les  Sulpiciens 
abandonneraient  la  mission.  Ces  tableaux  sont  aujourd'hui  conservés 
au  presbytère  d'Oka  ;  ils  représentent  une  Descente  de  croix,  la  Cène  et 
la  Sainte  Famille. 


^2bo  UN    DÉFëNSKUR    de    ivV    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

de  l'or.  Assez  souvent  d'ailleurs,  les  Indiens  avaient  l'heureuse 
idée  de  faire  présent  de  leurs  captifs  à  leur  Père,  surtout  s'il 
s'agissait  de  tout  jeunes  enfants  ou  de  vieillards  infirmes.  Sur 
ce  chapitre,  on  peut  dire  que  le  Registre  de  la  mission  est  d'une 
lecture  suggestive  :  le  bon  abbé  Picquet  a  dû  plus  d'une  fois 
être  fort  embarrassé  d'entretenir  et  les  pauvres  petits  et  les 
vieux  ou  les  vieilles  qui  lui  tombaient  journellement  sur  les 
bras.  Nous  aimerions  à  savoir  comment  il  se  tirait  de  cette 
difficulté  ;  mais  le  missionnaire  ne  s'est  nullement  soucié  de 
nous  renseigner  sur  la  façon  dont  il  imitait  la  charité  d'un 
saint  Vincent  de  Paul  vis-à-vis  des  malheureux  Anglais  qui 
avaient  la  chance  de  passer  par  ses  mains. 

Un  souci  d'un  tout  autre  genre  était  pour  lui  d'organiser  les 
partis  de  guerre.  Ne  fallait-il  pas  en  choisir  soigneusement  les 
hommes,  les  équiper,  puis  les  décider  à  se  mettre  en  route,  ce 
qui  d'ordinaire  n'allait  point  tout  seul.  Souvent  le  village  re- 
gorgeait de  Peaux-Rouges,  dont  les  tentes  se  dressaient  jus- 
que dans  les  clairières  voisines.  Suivant  l'usage,  chaque  déta- 
chement annonçait  son  arrivée  ou  son  départ  par  des  cris  for- 
midables dont  l'intonation  et  le  nombre  indiquaient,  avec  le 
chiffre  des  prisonniers,  celui  des  guerriers  morts  pendant  l'ex- 
pédition. 

Quel  spectacle,  à  la  fois  étrange  et  pittoresque,  la  mission  ne 
devait-elle  pas  offrir  à  certains  jours  !  Les  races  les  plus  va- 
riées, les  types  les  plus  opposés  s'y  donnaient  rendez- vous  : 
colons  et  marchands,  miliciens  et  soldats  des  troupes  de  France 
ou  de  la  colonie  y  coudoyaient  les  sauvages  des  diverses  peii- 
plades  et  lès  coureurs  de  bois.  Rien  de  plus  curieux  à  étudier 
que  la  physionomie  de  ces  derniers.  S'ils  rappelaient  par  leur 
allure  et  leur  aspect  physique  leurs  habituels  compagnons  de 
la  forêt,  du  moins  ils  rie. portaient  pas  comme  ceux-ci  la  che- 
velure retroussée,  ébouriffée  de  plumes  d'aigle,  et  ils  ne  rédui- 
saient pas  la  simplicité  du  costume  au  brayer  de  cuir  flottant 
autour  des  hanches  et  à  la«  couverte  »  rouge  superbement  dra- 
pée sur  les  épaules.  On  les  distinguait  sans  trop  de  peine  à  leurs 
longues  capotes,  à  leurs  ceintures  bigarrées,  à  leurs  guêtres,  à 
leurs  souliers  de  cariboi;.  En  revanche,  ainsi  que  les  Peaux- 
Rouges,  ils  matachaient  leurs  corps  nerveux  ;  ils  n'avaiçnt 


FRANÇOIS    PICQUÉT    LE    «    CANADIEN    »  26 1 

guère  le  teint  moins  basané,  le  regard  moins  aigu,  les  muscles 
moins  secs  et  moins  durs.  Et  ne  pouvait-on  pas  les  confondre 
à  leur  démarche  également  souple  et  nonchalante,  presque 
féline,  et  surtout  à  leur  «  air  sauvage  »,  singulier  mélange  de 
noblesse  et  de  ruse,  d'inquiétude  sournoise  et  d'orgueilleuses" 
insouciance? 

A  vrai  dire,  ce  fut  surtout  à  partir  du  printemps  de  1756 
que  les  passages  de  troupes  devinrent  à  peu  près  continuels  à 
La  Présentation.  Est-il  besoin  de  souligner  les  embarras  de 
toute  nature  qu'ils  durent  causer  au  chef  du  poste  qui,  on  le 
sait  déjà,  n'était  pas,  à  cette  époque,  le  commandant  de  la 
garnison,  mais  bien  François  Picquet  lui-même?  En  revanche, 
quelle  satisfaction  ne  devait  pas  éprouver  notre  compatriote, 
quand  il  lui  arrivait  de  recevoir  sous  son  toit  des  hôtes  tels 
que  Bourlamaque  et  de  Villiers,  Bougainville  et  Lévis,  Mgr  de 
Pontbriand  et  Montcalm  ! 


III,  —  La  lettre  à  Bourlamaque  (10  juillet  1756). 

Parti  de  Brest  le  3  avril,  le  maréchal  de  camp  (i),  marquis 
de  Montcalm,  avait  heureusement  amené  au  Canada  près  de 
deux  mille  hommes  de  renfort  (2),  avec  un  état-major  de  la 
plus  haute  distinction  :  le  chevaher  de  Lévis,  alors  simple  bri- 
gadier (3),  le  colonel  de  Bourlamaque,  le  capitaine  de^fBou- 

(i)  Quoique  simple  maréchal  de  camp,  Montcalm  avait  les  pouvoirs 
d'un  lieutenant-général.  Toutefois  il  ne  pouvait  exercer  le  commande- 
ment des  troupes  de  terre  que  sous  l'autorité  du  gouverneur.  La  cour 
avait  cru  éviter  ainsi  le  dualisme  dans  le  commandement,  auquel  on 
attribuait  l'échec  de  Dieskau.  (V.  Vaudreuil  au  comte  d'Argenson,  16 
janvier,  et  d'Argenson  à  Vaudreuil,  15  mars  1756.) 
•~  (2)  Exactement  1 1 89,  c'est-à-dire  les  seconds  bataillons  des  régiments 
de  la  Sarre  et  de  Royal-Roussillon,  embcirqués  sur  le  Léopard,  le  Héros  et 
Vlllusire,  trois  vaisseaux  de  72  canons,  armés  en  flûte,  «  n'ayant  que 
leur  seconde  batterie  et  quelques  pièces  sur  leurs  gaillards  ».  Montcalm 
avait  pris  passage  sur  la  Licorne  ;  Lévis,  sur  la  Sauvage  ;  enfin,  Bour- 
lamaque sur  la  Sirène.  La  flotte  avait  mis  à  la  voUe  le  3  avril.  {Journal 
de  Bougainville.) 

(3)  François  Gaston,  chevalier,  puis  marquis  et  enfin  duc  de  Lévis, 
Languedocien  comme  Montcalm,  naquit,  le  23  août  1720,  au  château 
'd'Azac  (Aude).  Dès  l'âge  de  quatorze  ans,  il  entra  au  service  comme 


202  UN    DFFliNSF-UR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

gain  ville,    les   ingénieurs   Desandrouins  et  de  Combles  (i), 
etc. 

Ces  secours  furent  accueillis  avec  la  plus  vive  satisfaction. 
D'une  part,  en  effet,  la  situation  du  Canada  apparaissait  peu 
brillante  vers  la  fin  de  l'année  1755.  Le  10  octobre,  le  cheva- 
lier de  Montreuil,  encore  sous  l'impression  de  la  défaite  de 
Dieskau,  écrivait  de  Montréal  :  «  La  colonie  menace  ruine  ; 
beaucoup  d'Anglais  à  combattre,  les  magasins  dépourvus,  la 
terreur  dans  le  pays,  beaucoup  de  brigues  »  (2).  Ce  cri  d'a- 
larme était  répété  par  un  homme  dont  l'intelligence  et  la  sin- 
cérité sont  indiscutables,  le  commissaire  ordonnateur  des 
guerres,  André  Doreil  :  «  Les  intérêts  du  roi  ne  sont  pas  ici 
trop  bien  ménagés  ;  ceux  de  la  colonie  ne  le  sont  pas  davan- 
tage ;  le  commerce  languit,  l'habitant  est  vexé.  »  Il  ajoutait  : 
«  La  situation  de  l'armée  est  critique  à  tous  égards.  Elle  exige 
de  prompts  et  puissants  secours  ».  L'intendant  (3),  le  gouver- 
neur lui-même  ne  dissimulaient  pas  leurs  inquiétudes. 


lieutenant  dans  le  régiment  de  la  Marine.  A  l'affaire  de  Clausen,  le  jeune 
officier  se  fit  remarquer  par  une  bravoure  et  un  sang-froid  au-dessus 
de  son  âge  ;  il  obtint  une  promotion.  Capitaine  en  1737,  colonel 
d'artillerie  en  1747  et  brigadier  d'infanterie  en  1756,  il  se  distingua 
pendant  la  campagne  de  Bohême  où  il  put  connaître  Montcalm,  et 
reçut  sa  première  blessure  au  siège  de  Prague.  Il  fit  toutes  les  campa- 
gnes du  Rhin  de  1743  à  1746,  puis  celles  du  comté  de  Nice  et  d'Italie 
{1746- 1747).  A  la  bataille  de  Plaisance,  il  fut  blessé  à  la  tête  d'un  coup 
de  feu.  On  citait  de  lui  des  traits  de  courage  héroïque.  C'était  un  homme 
calme,  très  maître  de  soi  et  ne  parlant  qu'à  bon  escient.  Infiniment  plus 
politique  que  Montcalm  il  sut  se  renfermer  dans  son  égoïsme  élégant, 
évitant  les  froissements  trop  vifs.  Au  point  de  vue  professionnel  son 
chef  le  jugeait  ainsi  :  «  Très  habile  homme,  d'un  ton  très  militaire, 
et  qui  sait  prendre  un  parti.  Il  est  infatigable,  courageux  et  d'une 
bonne  routine  militaire.  »  [Montcalm  au  maréchal  de  Belle-Isle.,  21 
oct.  1758.) 

(i)  Jean-Nicolas  Desandrouins  (Verdun  1729 —  Paris  1792),  d'abord 
lieutenant  au  régiment  de  Beauce-Infanterie,  entra  à  l'école  de  Mé- 
zières  et  reçut  en  1753  sa  commission  d'ingénieur  ordinaire.  Il  arrivait 
au  Canada  avec  la  qualité  de  «  capitaine  du  corps  royal  et  ingénieur 
à  la  suite  des  troupes  de  terre.  »  V.  sur  sa  vie,  le  livre  déjà  cité  de  l'abbé 
Gabriel.  Ses  mémoires  sont  utiles  à  consulter  même  après  ceux  de  Mont- 
calm et  de  Lé  vis.  —  De  Combles  était  premier  ingénieur  de  l'armée. 

(2)  Arch.  du  min.  de  la  Guerre.  [Dépôt  de  la  Guerre,  vol.  3217,  n"  10). 

{3)  Bigot  se  préoccupait  des  dispositions  des  Indiens  :  «  Il  ne  faut 
compter  sur  les  sauvages  qu'autant  que  nous  serons  supérieurs  et  qu'on 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE   CANADIEN    »  203 

D'autre  part,  l'Angleterre  n'avait  pas  oublié  le  désastre  de 
Braddock  dans  l'été  précédent.  Elle  avait  non  moins  à  cœur 
de  laver  la  honte  de  la  récente  défaite  infligée  par  le  comte  de 
la  Galissonnière  (i)  à  la  flotte  de  l'amiral  Byng  et  de  réparer 
la  perte  de  l'île  de  Minorque,  deux  événements  qui  avaient 
causé  dans  toute  l'Europe  une  sensation  profonde.  Il  était 
naturel  que  son  principal  eiïort  se  portât  sur  l'Amérique.  Ef- 
fectivement de  nouveaux  et  importants  secours  y  furent  ex- 
pédiés vers  la  un  de  mai,  et,  au  début  de  l'été,  lord  Loudon, 
reprenant  à  son  compte  les  idées  de  ses  prédécesseurs,  se  dis- 
posait à  envahir  le  Canada  par  plusieurs  côtés  à  la  fois.  C'est 
dans  ces  conditions  que  Montcalm,  d'accord  avec  Vaudreuil, 
dut  prendre  l'offensive. 

Presque  au  lendemain  de  son  débarquement,  le  général 
laissait  paraître  son  étonnement  au  sujet  de  l'activité  dé- 
ployée par  le  gouverneur  (2).  Celui-ci  avait  en  effet  pris  une 
série  de  mesures  destinées  à  faciliter  l'attaque  de  Choua- 
guen  :  il  avait  hâté  les  travaux  du  fort  Carillon,  formé  le  camp 
d'observation  de  la  baie  de  Niaouré.  ordonné  le  lancement  de 
barques  armées  en  croisières  sur  l'Ontario,  établi  des  postes 
d'éclaireurs  sur  la  rivière  de  Corlar  pour  intercepter  les  con- 
vois et  les  courriers,  invité  enfin  les  Cinq-Nations  à  députer 

fournira  à  tous  leurs  besoins.  »  Il  prévoyait  également  les  funestes 
effets  de  l'enrôlement  des  Canadiens,  qui  ne  pouvaient  plus  faire  les 
labours  du  printemps,  et  dont  le  nombre  diminuait  chaque  jour. 

(i)  Le  17  avril,  une  escadre  commandée  par  l'ami  et  protecteur  de 
François  Picquet,  s'était  jetée  à  l'improviste  sur  Minorque,  d'où  les 
Anglais  menaçaient  toute  la  Méditerranée  occidentale.  Le  maréchal 
de  Richeheu  avait  pu  débarquer  sans  opposition  à  Port-Mahon,  occu- 
per la  ville  et  commencer  le  siège  de  la  citadelle  Saint-Philippe,  une 
des  positions  les  plus  fortes  de  l'époque.  Byng,  envoyé  avec  une  escadre 
au  secours  de  la  petite  garnison,  chercha  vainement  à  déUvxer  la  place. 
Il  dut  se  retirer  à  Gibraltar,  après  avoir  soutenu  un  combat  malheureux 
contre  la  flotte  de  la  Galissonnière  (20  mai).  Huit  jours  après,  Richelieu 
obligeait  le  gouverneur  de  Saint-PhiHppe  à  capituler.  Ces  éclatants 
succès  provoquèrent  en  France  un  enthousiasme  indescriptible  ;  en 
Angleterre,  l'opinion  pubUque  se  vengea  cruellement  sur  le  malheu- 
reux Byng. 

{2)  «  La  saison  est  très  avancée.  M.  le  marquis  de  Vaudreuil  a  déjà  tout 
mis  en  mouvement  :  milices,  troupes  de  la  colonie  avec  nos  bataillons 
et  nos  sauvages  pour  entrer  en  campagne.  M.  le  marquis  de  Montcalm 
part  après-demain  pour  le  joindre.  »  {Journal,  20  mai  1756). 


204  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

à  Montréal  avec  l'intention  secrète  de  retenir  leurs  chefs  comme 
otages. 

Mais  ces  préparatifs  étaient-ils  suffisants?  La  saison  était 
bien  avancée  ;  on  manquait  de  vivres,  et  il  fallait  attendre  les 
sauvages  des  pays  d'en-haut.  Après  avoir  projeté  l'expédition, 
voici  que  le  gouverneur  n'osait  plus  l'entreprendre.  Les  ob- 
jections accumulées  soit  par  l'intendant  qui  ne  croyait 
pas  qu'on  pût  aboutir  cette  année-là  (i),  soit  par  les  officiers 
des  troupes  métropolitaines  qui  ne  jugeaient  pas  possible  de 
mener  «  à  la  Canadienne  »  une  opération  d'une  telle  enver- 
gure, n'étaient  pas  pour  diminuer  les  hésitations  de  Vau- 
dreuil,  naturellement  temporisateur. 

Il  y  avait  pourtant  un  moyen  de  provoquer  la  chute  de  la 
citadelle  anglaise  :  c'était  de  faire  une  démonstration  du  côté 
du  lac  Saint-Sacrement,  où,  d'après  les  rapports  des  éclai- 
reurs  canadiens  et  sauvages,  l'ennemi  concentrait  des  forces 
considérables,  puis,  sans  crier  gare,  de  se  rabattre  brusque- 
ment sur  Chouaguen  pour  en  commencer  le  siège.  L'opération 
était  hardie;  elle  exigeait  de  la  rapidité,  du  mystère  et  surtout 
de  la  décision.  Qui  en  eut  l'idée,  de  Vaudreuil  ou  de  Mont- 
calm?  On  ne  sait  au  juste,  mais  nous  inclinerions  à  l'attribuer  à 
celui-ci  (2).  Ce  qui  est  sûr,  c'est  que  le  25  juin,  rien  n'était  en- 
core arrêté.  Ce  jour-là,  Montcalm  écrit  au  colonel  Bourlama- 
qile,  en  route  pour  le  lac  Ontario  :  «  Depuis  votre  départ,  on 
veut  toujours  faire  le  siège  de  Chouaguen  ;  on  attend  les  sau- 
vages d'en-haut  ;  on  a  tous  les  jours  des  conférences.  Je  finis 
par  donner  im  mémoire  :  on  le  prend  ad  référendum  »  (3) . 

Il  est  clair  qu'à  cette  date,  le  général  avait  saisi  avec  son 
coup  d'œil  militaire  les  résultats  décisifs  que  pouvait  amener 
une  diversion  immédiate  sur  le  lac  Ontario.  Une  telle  entre- 
prise lui  souriait,  car  elle  convenait  merveilleusement  à  son 


(i)  Montcalm  au  ministre,  12  juin  1756  {Arch.  du  min.  4e  la  Guerre, 
Dépôt  de  la  Guerre  :  vol.  3.417,  nP  139  et  Coll.  de  mss.  de  Faucher  de 
Saint-Maurice,  t.  IV,  p,  27), 

(2)  L'abbé  Ferland  {Op.  cit.,  t.  II,  p,  541)  en  fait  honneur  au  génie 
de  Montcalm. 

(3)  Coll.  des  mss.  du  Chevalier  de  JLévis,  Lettres  de  Bourlamaque  au 
Chevalier  de  Lévis  et  de  Montcalm  à  Bourlamaque,  t.  V,  25  juin  1756. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  205 

caractère  :  aussi  «  pressait-il  fort  »  le  gouverneur  de  la  com- 
mencer. 

A  défaut  d'autres  documents,  ces  sollicitations  nous  sont 
révélées  par  une  lettre  de  l'abbé  Picquet,  lequel  tenait  le  ren- 
seignement du  général  lui-même.  Montcalm  avait  en  effet  écrit 
au  missionnaire  en  même  temps  qu'à  Bourlamaque  (i),  pré- 
cisément à  la  veille  du  conseil  où  fut  arrêtée  de  manière  défi- 
nitive l'expédition  contre  Chouaguen  (2).  Trois  jours  après, 
Vaudreuil  avertissait  confidentiellement  notre  missionnaire  de 
la  décision  prise,  en  sorte  que  celui-ci  connut  «  l'affaire  »  Tun 
diss  tout  premiers  (3).  La  lettre  qui  nous  donne  ces  détails  est 
adressée  à  Bourlamaque,  le  10  juillet  (4)  ;  elle  présente  le  plus 
vif  intérêt  historique  et  psychologique  : 

«  Tous  les  prisonniers  et  déserteurs  anglois  s'accordent  sur 
le  nombre  d'hommes  qui  peuvent  se  trouver  à  Chouaguen, 
qui  est  de  mille  ou  neuf  cents  hommes  de  garnison  (5). 

(i)  Le  colonel  d'infanterie  de  Bouriamaque  était  une  nature  loyale, 
mais  un  peu  rude.  Ofl&cier  solide  et  consciencieux,  quoique  trop  méti- 
culeux, il  devait  donner  sa  véritable  mesure  pendant  les  campagnes  de 
1757  et  de  1758.  En  le  proposant  pour  le  grade  de  brigadier,  Montcalm 
écrira  :  «  C'est  un  ofi&cier  de  premier  mérite  qui  a  des  talents  supérieurs, 
beaucoup  de  décence,  de  fermeté  et  le  meilleur  ton,  et  qui  a  joué,  depuis 
qu'il  est  en  Amérique,  un  rôle  principal.  »  (Cf.  Archives  du  min. 
de  la  Guerre,  Dépôt  de  la  Guerre,  vol.  3.417,  n^  288  et  vol.  3499, 
no  153.) 

(2)  La  date  précise  de  la  décision  de  Vaudreuil  est  le  26  juin,  puisque, 
le  27  au  matin  Montcalm  quitta  Montréal  pour  le  lac  Saint-Sacre- 
ment. 

(3)  BougzùnviUe,  qui  remplissait  à  Montréal  même  les  fonctions  de 
commissaire  des  guerres  en  l'absence  d'André  Doreil,  ne  sera,  lui,  fixé 
que  bien  plus  tard.  Le  29,  il  écrit  à  Bourlamaque  :  «M.  de  Montcalm... 
m'a  chargé  de  vous  écrire  qu'il  croyait  qu'il  y  avoit  du  changement  à 
l'égard  des  projets  formés  pour  votre  parti  et  dont  vous  étiez  instruit. 
Cependant  comme  vous  connaissez  le  terrain  et  la  coutume  de  ce  Ueu- 
ci,  vous  penserez  aisément  que  ce  changement  pourroit  être  encore 
changé.  »  {Lettres  de  M.  de  Bourlamaque,  p.  350.)  Le  10  juillet,  Bougain- 
ville  en  est  encore  à  «  conjecturer  »  que  «  Montcalm  sera  rappelé  pour 
aUer  faire  sur  le  champ  le  siège  de  Chouagen.  »  {Journal.) 

(4)  Lettres  de  M.  de  Bourlamaque,  pp.  351-352.  —  La  lettre  de  l'abbé 
Picquet  fut  retrouvée  mêlée,  dans  les  papiers  de  Lévis,  à  celle  de  Mont- 
calm et  de  Bourlamaque.  Il  est  probable  que  ce  dernier  l'avait  com- 
muniquée à  son  ami  qui  commandait  à  Carillon. 

(5)  Au  moment  du  siège,  il  y  avait  à  Chouaguen  un  peu  plus  dé 
1.700  ^'hommes,  dont  1.300  soldats  de  la  vieille  Angleterre. 


266  UN    DÉFENSEUR    ùE    LA    «   NOUVELLE-FRANCE    » 

«  Enfin  la  question  en  décide.  Le  sieur  Réaume  (i)  a  dû  vous 
en  porter  les  nouvelles.  M.  de  Vaudreuil  m  en  écrit  le  28  juin, 
en  me  mandant  les  nouvelles  de  France  (2) .  Tout  est  encore  sous 
le  secret. 

«  Quoiqu'il  y  ait  déjà  plus  d'un  an  que  Von  se  prépare,  je 
pense,  Monsieur,  que  vous  n'en  êtes  pas  mieux  pourvu,  je  dis 
même  des  choses  essentielles.  M.  de  Montcalm  me  marque  [mais 
sa  lettre  est  du  25  juin)  qu'il  presse  fort  pour  vous  revoir  ;  mais 
alors  M.  de  Vaudreuil  ne  s'étoit  pas  encore  décidé. 

«  Plus  je  réfléchis  sur  la  nature  du  local,  moins  je  vois  de 
ressource  ;  mais  la  Providence  veut  qu'il  n'y  ait  rien  à  crain- 
dre, de  quelques  mois,  où  vous  êtes.   » 

Cette  insistance  sur  le  manque  de  ressources  à  Frontenac  est 
significative  :  elle  montre  avec  quel  intérêt,  mêlé  d'un  peu 
d'inquiétude,  l'énergique  supérieur  de  La  Présentation  sui- 
vait les  préparatifs  de  la  campagne.  Un  corps  de  trois  mille 
hommes  achevait  alors  de  se  concentrer  dans  la  baie  de  Catara- 
couy,  où  le  colonel  de  Bourlamaque  était  arrivé  le  i®^  juillet 
avec  le  bataillon  de  la  Sarre  {3) .  Sous  la  direction  de  l'ingénieur 
Desandrouins,  on  travaillait  aux  fortifications  de  Frontenac, 
car  cette  place  devait,  en  cas  d'échec,  assurer  la  retraite.  Mais 
la  besogne  n'avançait  que  lentement.  On  manquait  d'outils  et 
plus  encore  d'ouvriers.  Rien  n'était  en  état,  ni  casernements, 
ni  magasins,  ni  parcs  d'artillerie,  ni  hôpital  ;  les  vivres,  salai- 
sons et  farines  surtout,  étaient  rares  et  de  mauvaise  qua- 
lité ;  les  «  fours  portatifs  »  faisaient  défaut  (4). 


(i)  Interprète,  attaché  aux  Folles- Avoines  de  l'Orignal  et  du  Chat 
•n  1757. 

(2)  Elles  venaient  d'arriver  par  deux  flûtes  parties  de  Rochefort. 
Malartic  reçut  ces  mêmes  nouvelles  à  Niagara,  le  16  juillet  [JourncU, 

P-  65). 

(3)  Le  bataillon  de  Guyenne  et  quatre  compagnies  de  Béarn  (les 
autres  arrivèrent  de  Niagara  le  3  août)  s'y  trouvaient  déjà. 

(4)  Papiers  de  Desandrouins  (du  16  juin  au  29  juillet)  dans  Gabriel 
pp.  25-30.  —  Bougain ville  note  dans  son  Journal  :  «  Nos  ingénieurs, 
occupés  à  fortifier  cette  place,  se  plaignent  de  manquer  de  presque 
toutes  les  choses  nécessaires  pour  avancer  l'ouvrage...  »  (3  juillet). 
«  Les  ouvrages  de  Fontenac  vont  lentement.  Comme  rien  n'est  en  état, 
ni  hangars,  ni  artillerie,  ni  fortifications,  ni  bois  de  coupés,  chacun  tire 
les  ouvriers  de  son  côté,  et  ces  ouvriers  sont, en  très  petit  nombre.  En 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  267 

François  Picquet  s'impatientait  des  lenteurs  de  l'adminis- 
tration coloniale  II  aurait  voulu  qu'on  précipitât  les  préli- 
minaires d'une  action  que,  depuis  si  longtemps,  il  brûlait  de 
voir  engager.  Sa  lettre  à  Bourlamaque  nous  en  fournit  une 
preuve  nouvelle,  à  la  vérité  des  plus  imprévues  : 

«  J'ai  envoyé,  un  plan  d'attaque  à  nos  généraux.  J'espère 
vous  en  faire  part  à  la  première  occasion.  Ce  ne  sera  que  pour 
vous  faire  connoître  l'endroit.  D'ailleurs,  je  sais  que  tout  peut 
servir  en  pareilles  circonstances,  surtout  lorsqu'il  s'agit  d'épar- 
gner le  sang,  et  c'est  le  principal  objet  de  mes  petites  idées.  » 

Ainsi  le  bon  abbé,  qui  connaissait  à  merveille  la  position  de 
Chouaguen  (on  se  souvient  qu'il  l'avait  même  étudiée  certain 
jour  au  péril  de  sa  vie),  avait  cru  devoir  dresser  «  un  plan 
d'attaque  »  et  l'envoyer  à  Vaudreuil  et  à  Montcalm.  Ce  fai- 
sant, il  était  animé  de  sentiments  dignes  de  sa  grande  âme 
d'apôtre.  «  Epargner  le  sang  »,  un  prêtre  pouvait-il  se  pro- 
poser un  plus  noble  objet?  Toutefois  l'humanité  du  mission- 
naire, assurément  aussi  sincère  que  généreuse,  ne  doit  pas 
faire  illusion  sur  les  soucis  patriotiques  qui  lui  inspirèrent 
également  cette  surprenante  démarche. 

A  la  fin  de  sa  lettre,  François  Picquet  mentionne  un  récent 
exploit  du  corps  d'observation  campé  à  la  baie  de  Niaouré  : 

«  Dans  le  dernier  coup  de  M.  de  Villiers,  c'étoient  deux  dé- 
tachements à  la  fois  qu'il  a  rencontrés,  l'un  qui  descendoit, 
l'autre  qui  montoit  la  rivière  de  Chouaguen  »  (i). 

attendant,  le  blé,  les  grains,  les  poudres  sont  svib  dio.  L'hôpital  ne  sera 
peut-être  pas  fini  cette  année.  Enfin,  tout  me  paraît  assez  peu  avancé. 
Dieu  veuille  que  l'expédition  qu'on  médite  réussisse!  »  (17  juillet.)  Cf. 
R.  de  Kérallain,  op.  cit.,  pp.  42-44. 

(i)  Le  combat  avait  eu  lieu  le  3  juillet,  dans  l'après-midi,  Coulon  de 
Villiers,  averti  par  ses  découvreurs,  avait  dressé  une  embuscade  au  lieu- 
tenant-colonel Bradstreet,  qui  venait  de  conduire  à  Oswégo  une  flot- 
tille de  quatre  ou  cinq  cents  bateaux  chargés  de  munitions  et  de  vivres. 
Au  retour,  l'avant-garde  du  convoi,  —  une  centaine  de  barques  com- 
mandées par  Bradstreet  en  personne,  —  s'avança  sans  soupçonner  le 
danger  jusque  vis-à-vis  du  bois  sur  la  lisière  duquel  Villiers  avait  posté 
ses  hommes.  Aucun  Anglais  n'aurait  pu  s'échapper,  sans  la  précipita- 
tion des  Folles- Avoines.  Ces  sauvages  ouvrirent  le  feu  trop  tôt  ;  de  plus 
se  jetant  à  la  nage,  ils  s'élancèrent  sur  les  bateaux,  pour  lever  les  che- 
velures des  morts  et  des  blessés.  Cette  manœuvre  obUgea  de  Villiers 
à  traverser  la  rivière  pour  dégager  les  imprudents,  qui  se  trouvaient  pris 


1l}S  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

il  termine  par  ces  lignes  où  l'on  peut  relever  l'expression 
d'une  opinion  courante  parmi  les  Canadiens  et  que  justifia  #nj 
définitive  la  faible  résistance  opposée,  un  mois  plus  tard,  paï?;; 
les  défenseurs  de  Chouaguen. 

«  Presque  toute  la  garnison  n'attend  que  le  moment  de  sç 
jeter  entre  les  bras  des  François  avec  sûreté,  et  vous,  verriez 
bientôt  un  bon  nombre  de  déserteurs  s'ils  iie  eraignoient  de- 
tomber  entre  les  mains  des  sauvages.  Si  l'occasion  ne  pressent, 
pas,  je  serois  entré  dans  un  long  détail  sur  tout  ce  que^j'iii^ 
appris.    »■  -  , 

Le  capitaine  de  Rigaud  confirmait  peu  après  le  mission- 
naire dans  son  espoir  de  voir  bientôt  s'ouvrir  une  campagne 
qu'il  appelait  de  tous  ses  vœux.  Le  frère  du  gouverneur  passa 
en  effet  par  La  Présentation,  en  se  rendant  au  camp  de  Niaouré 
dont  il  devait  prendre  le  commandement.  Parti  le  15  juillet 
de  Montréal,  avec  les  lieutenants  de  Léry,  de  Lîgneris  et  de 
Gourtemanche  (i),  il  assistait,  le  24,  dans  la  chapelle  de  la 
mission  au  baptême  de  deux  bébés  anglais,  nés  la  veille,  dans, 
le  fort,  d'une  pauvre  femme  prise  devant  Chouaguen.  Les  sau* 
vages  les  avaient  «  donnés  »  au  charitable  missionnaire  (2). 

Le  capitaine  de  Rigaud  et  ses  compagnons  précédaient 
Montcalm  de  deux  jours  seulement. 

entre  deux  feux,  car,  ainsi  que  l'écrit  François  Picquet;  les  nôtres 
durent  escarmoucher  en  même  temps  contre  les  équipages  de  deux 
convois.  Il  est  même  possible  que  l'affaire  eût  tourné  à  notre  désavan-: 
tage,  si  Bradstreet,  surpris  par  la  pluie,  n'eût  renoncé  à  nous  poursuivre. 
Villiers  se  retira,  après  avoir  brisé  plusieurs  bateaux.  Il  n'avait  perdu 
que  cinq  hommes  dont  un  officier  et  deux  miliciens  tués,  tandis  que 
l'ennemi  laissait  en  nos  mains  40  prisonniers  {Journal  de  Coulon  de 
Villiers).  Bradstreet  qui  avoua  60  à  70  hommes  hors  de  combat,  se 
vanta  d'avoir  remporté  la  victoire.  C'est  ce  qui  explique  le  bruit  d'un 
échec  de  Villiers,  enregistré  par  Malartic  {Journal,  p.  64). 

(i)  «  Le  15  M.  de  Rigaud  est  parti  aujourd'hui,  avec  MM.  de  Léry, 
de  Courtemanche  et  de  Lignery,  pour  aller  prendre  le  commandement 
du  camp  de  M.  de  ViUiers,  où  doivent  se  rendre  les  sauvages  et  les  dé- 
tachements de  Canadiens  qu'on  fait  pcirtir  tous  les  jours.  Le  corps  qui 
compose  ce  camp  servira  d'armée  d'observation,  si  on  fait  le  siège  de 
Chouaguen.  »  {Journal  de  Bougain ville). 

(2)  Le  Registre  mentionne,  6n  effet,  à  la  date  du  24  le  baptême  «  de 
deux  Anglais  d'un  jour,  donnés  par  les  sauvages  à  M.  Picquet.  Par- 
rain Louis-François  de  Courtemanche,  lieutenant  dans  les  troupes  du 
Canada  ;  marraine  Marie-Joachim  Chénier,  épouse  du  sieur  Foucher, 
■garde- magasin.   »  ... 


FRANÇOIS    PtCQUEt  A<    LE    CANADIEN    »  269 


:  IV.  —    Montcahn  à  La  Présentation   (26-27  juillet  1756). 

Le  dimanche  27  juin,  le  général,  accompagné  de  Lévis,  avait 
^ris  le  chemin  de  Carillon  (i). 

Il  n'y  séjourna  que  le  temps  nécessaire  pour  «  mettre  en 
bon  état  ces  quartiers  »,  et  pour  donner  à  l'ennerni  l'illusion 
■d'une  offensive  prochaine  (2).  Puis,  subitement  et  sans  ta- 
page, il  revint  à  Montréal,  le  19  juillet  (3),  laissant  l'armée  du 
sud  aux  mains  habiles  et  vaillantes  de  Lévis. 
-  Deux  jours  arprès,  il  se  mettait  en  route  pour  Frontenac,  en 
compc^ie  de  son  premier  aide-de-camp,  Bougainville  (4). 
Le  26,  au  soir,  il  s'arrêtait  à  La  Présentation,  dont  Bougain- 
ville a  esquissé  dans  son  Journal  la  physionomie  actuelle  : 

«  La  cour  avoit  défendu  tout  établissement  françois  au- 
delà  du  Long-Sault.  M.  l'abbé  Picquet,  missionnaire  habile  et 
connu  par  un  voyage  fait  en  France  avec  trois  sauvages,  a 
obtenu  au-dessus  de  la  Galette  ime  concession  de  douze  ar- 
■pens  ;  il  a  étabU,  il  y  a  cinq  ans,  en  cet  endroit  un  fort  de  pieux, 

■  •  i 

(i)  Il  y  menait  le  bataillon  de  Royal- Roussillon,  nouvellement  dé- 
barqué pour  renforcer  ceux  de  la- Reine  et  de  Languedoc,  les  milices 
et  les  sauvages. 

{2)  V.  sa  lettre  à  Bourlamaque.  Au  camp  de  Carillon,  10  juillet  1756. 

(3)  «  Le  19  (j  uillet) ,  M.  le  marquis  de  Montcahn  est  arrivé  ce  matin 
à  Montréal.  Il  a  laissé  les  dispositions  faites  pour  une  défensive  dans 
la  partie  de  Carillon...  »  {Journal  de  Bougainville).  «  Je  laissé  M.  le 
chevalier  de  Lévis  dans  une  position  épineuse,  mais  doiit  il  se  tirera 

•  mieux  qu'un  autre,  étant  remph  de  zèle,  de  courage  et  d'intelligence  ; 
je  lui  ai  laissé  deux  mille  deux  cents  hommes,  dont  les  régiments  de  la 
Reine,  Rôyal-Roussillon  et  Languedoc.  Je  crois  avoir  déterminé  M.  le 
marquis  de  Vàudreuil  à  augmenter  ce  corps  d'armée  à  trois  mille  hom- 
mes. »  [Montcalm  à  la  marquise  de  Montcalm,  20  juUlet.) 

(4)  «  Le  21.  Je  suis  parti  avec  M.  le  marquis  de  Montcalm  de  Montréal 
"à  quatre^  heures  et  demie  du  soir.  »  {Journal  de  Bougainville).;  — 
Comme  il  n'avait  ni  réglé  ni  surveillé  par  lui-même  tous  les  préparatifs 

'^e  l'expédition,  Montcalm  partait. avec  confiance,  mais  sans  entl^ou- 
siasme.  «  L'objet  qui  me  fait  passer  à  Frontenac,  —  écrivait-il  au  nii- 

,  nistre  d' Argenson,  la  veille  de  son  départ,  --  est  un  projet  qui  m'a  paru 
assez  miUtaire  si  toutes  les  parties  de  détail  sont  bien  combinées^,  et 

•  je  pars  sans  être  ni  assuré,  ni  convaincu.  Vous  pouvez  être  certain  que 
'je'  ne  me  suis  compté  pour  rien  dans. une  occasion  si  intéressante  et.-q^i 
m'a  parue  bien  remplie  d'obstacles.  «  '    r      ;  ■.; 


270  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

quarré,  flanqué  de  quatre  bastions,  palissade  en  dehors,  avec 
un  retranchement  et  un  fossé  plein  d'eau. 

«  A  côté  du  fort  est  le  village,  habité  par  cent  feux  ou  chefs 
d'Iroquois  des  Cinq-Nations,  tous  guerriers.  Chacun  de  ces 
chefs  coûte  environ  cent  écus  au  roi.  Ils  ont  fait  un  désert,  ont 
vaches,  chevaux,  cochons  et  poules.  Ils  sèment  du  blé  d'Inde 
et  l'année  passée  en  ont  vendu  600  minots  (i).  L'abbé  Picquet 
les  instruit,  les  dresse  aux  exercices  français  pour  la  guerre. 
Son  second  est  l'abbé  Ch^i"  Terley  (2),  nommé  chevaher  Ter- 
ley,  à  cause  de  son  humeur  guerrière.  Il  y  a  dans  le  fort  un  capi- 
taine de  la  Colonie  commandant  ;  mais  le  gouvernement  pour 
la  police  intérieure  et  extérieure  est  ecclésiastique.  On  a  des- 
sein de  transplanter  en  cet  endroit  ceux  des  Cinq-Nations 
qu'on  pourra  gagner  à  la  France.   » 

Le  carnet  de  route  du  futur  navigateur  contient  encore  de 
curieux  détails  qui  permettent,  une  fois  de  plus,  de  saisir  sur 
le  vif  l'influence  exercée  par  le  fondateur  de  La  Présentation 
sur  les  Indiens  et  notamment  sur  les  tribus  iroquoises  : 

«  Il  est  arrivé  au  fort  en  même  temps  que  nous  sept  sauva- 
ges de  ce  fort,  envoyés  l'an  passé  députés  auprès  des  Cinq-Na- 
tions. Ils  ramènent  avec  eux  quarante  ambassadeurs  des 
Oneyotes  et  des  Onontagués  qui  viennent,  je  crois,  assurer 
de  la  neutralité.  Tout  le  jour  s'est  passé  en  conseils  tant  avec 
les  uns  qu'avec  les  autres.  Ils  partiront  après-demain  pour 
Montréal.  Il  y  a  des  députés  des  Goriguins  et  Ononthouans, 
arrivés  à  Niagara  avec  M.  de  Jonquière,  officier  de  la  colonie, 
notre  ambassadeur  auprès  d'eux.   » 

Après  son  départ  de  La  Présentation,  Philippe  Chabert  de 
Joncaire,  dont  le  nom  est  ici  rappelé,  avait  rempli  des  mis- 
sions importantes  (3)  ;  puis  il  s'était  de  nouveau  fixé  en  plein 


(i)  Le  minot,  d'une  capacité  de  trois  boisseaux  de  France,  pesait 
60  livres,  mesure  de  Paris. 

{2)  L'abbé  de  Terlaye,  Bougainville,  écrivant  pour  lui,  n'a  cure  de 
l'orthographe. 

(3)  Cf.  de  Chabert,  Voyage  fait  par  ordre  du  Roi,  en  1750  et  1751, 
dans  l'Amérique  septentrionale,  pour  rectifier  les  cartes  des  côtes  de  VA- 
cadie,  de  l'isle  Royale  et  de  Terre-Neuve,  et  pour  en  fixer  les  principaux 
points  par  des  observations  astronomiques  (Paris,  Imprimerie  Royale, 
1753,  in-4). 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  27 1 

pays  sauvage,  du  côté  des  «  lacs  indiens  »  (i).  A  coup  sûr,  il  n'é- 
tait pas  étranger  à  la  détermination  prise  par  les  Onoyouts, 
Onnontagués,  Goyogouens  et  Tsonnontouans  de  répondre  à 
l'invitation  du  gouverneur  de  la  Nouvelle-France  (2).  Re- 
tenus à  Montréal  et  en  quelque  façon  gardés  à  vue  pendant 
toute  la  durée  de  la  campagne,  ceux-ci  n'auraient  pas  la  ten- 
tation de  combattre  dans  les  rangs  des  Anglais  (3).  La  précau- 
tion était  bonne  à  prendre. 

L'émoi,  causé  aux  «  domiciliés  »  de  la  mission  par  la  visite 
de  Montcalm  et  le  passage  des  ambassadeurs  des  Cinq-Na- 
tions, fut  encore  accru  par  l'arrivée  d'autres  Indiens  :  «  Les 
Folles- Avoines  nous  ont  joint  ici,  —  observe  Bougain ville,  — 
et  nous  suivent  jusqu'à  Frontenac  et  plus  loin,  si  on  peut  les 
faire  rester.  »  Ces  sauvages,  on  le  sait,  avaient  contribué  à 
la  déroute  de  Bradstreet,  trois  semaines  auparavant.  Ils  re- 
venaient de  Montréal,  où  ils  étaient  allés,  avec  Marin,  leur 
chef,  porter  les  trophées  de  leur  victoire  :  des  baguettes  or- 
nées de  plumes  et  une  demi-douzaine  de  chevelures  (4). 

Ce  fut  donc  au  milieu  de  tous  ces  barbares  visiteurs  que 
François  Picquet  fit  la  connaissance  de  l'illustre  homme  de 
guerre,  dont  les  victoires,  puis  la  fin  tragique  allaient  si  pro- 
fondément émouvoir  son  patriotisme. 

Hier  encore  perdu  dans  les  cadres  de  l'état-major,  Mont- 
calm ne  devait  rencontrer  la  gloire  que  sur  le  chemin  de  la 


(i)  Le  Journal  de  Malartic  signale  plusieurs  fois  sa  présence  et  celle 
de  son  frère  à  Niagara  et  à  Frontenac  en  juin  et  juillet  1756  (pp. 59-62). 

(2)  La  députation  arriva,  en  effet,  le  11  juillet  à  Niagara,  en  même 
temps  que  les  frères  de  Joncaire  (Malartic,  p.  44). 

(3)  Garneau,  op.  cit.,  t.  II,  p.  255.  —  D'après  les  Mém.  sur  les  aff.du 
Canada  (pp.  74-75),  l'intention  des  députés  était  de  demander  à  Vau- 
dreuil  de  «  ne  pas  barrer  le  chemin  »,  c'est-à-dire  de  ne  point  faire  la 
guerre,  «  de  Montréal  à  Chouaguen  et  de  ce  dernier  endroit  au  Rocher- 
Fendu  »  (sur  la  rive  occidentale  du  lac  Champlain).  Le  gouverneur 
répondit  que  l'usage  de  ses  guerriers  et  de  ses  jeunes  gens  étant  d'aller 
partout  chercher  l'ennemi,  il  ne  pouvait  faire  droit  à  une  pareille  de- 
mande ;  mais  que,  pour  eux,  s'ils  restaient  neutres,  il  ne  leur  serait 
fait  aucun  mal. 

(4)  Bougainville,  témoin  de  leur  cirrivée,  décrit  dans  son  Journal 
(11  juillet),  avec  l'étonnement  d'un  nouveau  venu,  les  cérémonies  de 
leur  réception  par  le  gouverneur. 


272  UN    DEFENSEUR    DE   LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

inort.  Il  avait  alors  quarante-quatre  ans  (i) .  C'était  un  vrai  Mé- 
ridional, impétueux,  toujours  vibrant,  facilement  irritable, 
mais  loyal  et  brave  comme  son  épée.  Son  humeur  semblait 
avoir  retenu  quelque  chose  du  climat  languedocien,  âpre  et 
délicieux,  frais  et  brûlant  tour  à  tour.  Au  physique,  un  petit 
homme  allègre,  aux  traits  fins  et  réguliers,  mais  d'une  mobilité 
«xtrême,  à  la  parole  brève  et  véhémente,  aux  gestes  rapides 
et  dominateurs.  Dans  les  portraits  qui  nous  restent  de  lui, 
Montcalm  apparaît,  avec  son  large  front  méditatif,  ses  lèvres 
spirituelles  et  le  regard  perçant  de  ses  yeux  clairs,  comme  le 
type  de  ces  officiers  aristocrates  de  l'Ancien  Régime,  qui,  sans 
dédaigner  les  plaisirs  de  la  vie  élégante,  gardaient  le  goût  des 
études  sérieuses,  s'acquittaient  en  conscience  des  devoirs  de 
leur  profession,  se  battaient  parfois  avec  succès,  toujours 
avec  courage  et,  au  besoin,  savaient  se  faire  tuer  en  gens  de 
cœur,  à  la  tête  de  leurs  régiments  (2) . 

(i)  Né  le  29  février  17 12,  au  château   de   Candiac,  près  Vauvert 
(Gard),  Louis- Joseph,  marquis  de  Montcalm  appartenait  à  une  an- 
cienne famille  de  noblesse  miUtaire  dont  on  disait  dans  le  pays  :  «  La 
guerre  est  le  tombeau  de  Montcalm.  »  Entré  au  service  à  quatorze  ans, 
après  de  sérieuses  études  il  fut  miUtaire  à  la  façon  antique,  réservant 
toujours  une  large  part  aux  belles-lettres  dans  la  vie  des  camps.  Cor- 
neille et  Plutarque,  qu'U  pouvait  lire  «  dans  la  majesté  du  texte  », 
étaient  ses  auteurs  favoris  ou  plutôt  ses  conseils.  Capitaine  à  dix-sept 
ans,  il  reçut  le  baptême  du  feu  sous  les  murs  de  Kehl  en  1733,  et  fit  la 
campagne  de  Bohême,  pendant  laquelle  il  se  lia  d'amitié  avec  Chevert. 
Colonel  d'Auxerrois-Infanterie  (1743),  il  assista  à  la  bataille  de  Plai- 
sance :  tout  sanglant,  —  il  avait  cinq  coups  de  sabre  dans  la  peau,  — 
il  fut  fait  prisonnier  ;  son  régiment  qu'il  avait  ralUé  deux  fois  sous  la 
grêle  des  balles  était  anéanti.  Promu  brigadier  à  son  retour  en  France, 
Montcalm  prit  part,  tout  malade  qu'il  était,  à  la  bataille  du  Col  de 
l'Assiette  et  y  reçut  deux  nouvelles  blessures.  Une  conduite  si  coura- 
geuse lui  valut,  avec  les  félicitations  du  roi,  le  grade  de  mestre  de  camp 
d'un  nouveau  régiment  de  cavalerie  d'élite,  désigné  par  son  nom  (1749). 
La  paix  lui  procura  quelques  années  de  repos,  les  dernières  qu'il  passa 
dans  sa  terre  du  Languedoc.  C'est  là  qu'une  lettre  du  comte  d'Argenson 
vint  lui  annoncer  que  le  roi  le  nommait  au  commandement  de  ses  trou- 
pes dans  l'Amérique  septentrionale,  en  l'honorant  du  grade  de  maré- 
chal de  camp.  -—  V.  dans  le  Mercure  de  France  (janvier  1760)  une  excel- 
lente biographie  de  Montcalm,  composée  peut-être  par  André  Doreil. 
(2)  M.  de    Kérallain    {op.  cit.,  p.  31)    s'élève   avec    raison   contre 
l'opinion  défavorable  de  la  plupart  des  historiens  anglo-américains 
sîir  nos  ofl&ciers.  Par kman  reconnaît  qu'au  milieu  des  forêts  canadien- 
nes, ceux-ci  supportaient  gaiement  les  privations  et  affrontaient  cou- 


FRANÇOIS   PICQUET   «   LE   CANADIEN   »  27$ 

Le  caractère  de  Montcalm  n'était  pas  pour  déplaire  au  Su- 
périeur de  La  Présentation.  Une  note  de  Lalande  nous  autorise 
à  dire  que  le  général  éprouva  de  son  côté  une  sympathie  réelle 
pour  le  missionnaire.  Le  savant  déclare,  en  effet,  à  propos  des 
lettres  qu'il  trouva  dans  les  papiers  de  son  ami  :  «  J'ai  vu  en- 
tre autres  celles  de  M.  de  Montcalm  qui  l'appelle  mon  cher  et 
très  respectable  patriarche  des  Cinq-Nations.   »  (i). 

Quant  au  premier  aide-de-camp  du  général,  ce  Bougain- 
ville  (2)  qui  cherchait  encore  sa  voie  et  ne  se  doutait  guère 
alors  de  sa  future  renommée,  il  avait  trop  de  sens  pour  mé- 
connaître les  quaUtés  de  son  hôte  d'un  jour.  La  meilleure 
preuve  qu'il  l'estima,  n'est-ce  pas  qu'il  oubha  d'exercer  contre 
lui  cette  verve  railleuse  et  un  peu  amère,  dont  les  traits,  généra- 
lement d'une  exquise  et  impayable  causticité,  n'épargnèrent 
pas  plus  le  clergé  canadien  que  les  fonctionnaires  les  plus  hup- 
pés de  la  colonie  (3)  ?    Plus  tard  du  reste,  alors  qu'il  y  avait 

rageusement  le  danger  ;  mais  il  insinue  qu'ils  constituaient  dans  notre 
armée  d'Ancien  Régime  une  exception  glorieuse  {Montcalm  and  Wolfe, 
t.  I,  p.  369  et  478).  C'est  une  erreur,  car  on  n'avait  pas  formellement 
trié  les  cadres  destinés  à  l'Amérique. 

(i)  Ce  titre  de  «  patriarche  »,  que  le  général  donnait  plaisamment 
à  celui  que  l'intendant  Hocquart  avait  déjà  surnommé  «  l'apôtre  des 
Iroquois  »,  était  en  usage,  paraît-il,  chez  certaines  peuplades  de  l'Amé- 
rique française  pour  désigner  les  missionnaires.  C'est  du  moins  ce  que 
laisse  entendre  le  Père  Sixte  le  Tac  [op.  cit.,  p.  19),  à  propos  de  Josué 
Fléché,  du  diocèse  de  Langres,  missionnaire  en  Acadie  vers  1616. 

(2)  Sur  Louis-Antoine  de  BougainviUe  né  à  Paris  en  1729,  V.  l'ou- 
vrage déjà  cité  de  M.  de  Kérallain.  —  BougainviUe  se  fit  recevoir 
avocat  par  déférence  pour  ses  parents,  mais  il  céda  bientôt  à  la  voca- 
tion militaire.  D'abord  aide-major  d'un  régiment  de  milice,  puis  secré- 
taire d'ambassade  à  Londres,  heu  tenant  de  dragons,  aide  de  camp  de 
Chevert,  il  fut  désigné  pour  servir  au  Canada.  Il  avait  déjà  pubUé  deux 
volumes  de  son  Calcul  intégral  et  avait  été  admis  à  la  Société  Royale 
de  Londres.  Montcalm  disait  de  Ixii  :  «  Tout  en  s'occupant  de  son  métier 
il  pense  à  l'Académie  des  sciences.  »  L'expédition  du  Canada  allait 
lui  révéler  sa  vocation  d'homme  de  mer,  sans  lui  faire  renoncer  à  ses 
ambitions  d'ordre  scientifique. 

(3)  Après  le  succès  de  Chouaguen,  Montcalm  écrivait  à  Lévis  : 
«  Bourlamaque  s'est  très  bien  conduit,  et,  pour  vous  le  prouver,  Bou- 
gainviUe en  convient.  »  (17  août  1756).  Cette  tournure  d'esprit  de  Bou- 
gainviUe, bourru,  volontiers  querelleur,  mais  plus  souvent  bienfaisant, 
lui  a  valu  d'être  traité  de  haut  en  bas  par  des  écrivains  comme  l'abbé 
Casgrain.  M.  de  Kérallain  a  vengé  la  réputation  de  cet  «  honnête  gar- 
çon »,  de  «  cet  esprit  charmant  »,  de  ce  brave  soldat,  que  l'on  a  voulu 

18 


274  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

quelque  mérite  à  le  faire,  il  rendra  publiquement  hommage 
au  missionnaire 

Montcalm  quitta  La  Présentation  le  27  juillet,  d'assez  bonne 
heure,  mais  néanmoins  après  avoir  pris  le  temps  a  d'en- 
chaîner les  guerriers  à  son  expédition   ». 

«  Le  matin,  —  écrit  Bougainville  dans  son  Journal,  —  les 
sauvages  de  La  Présentation  ont  chanté  la  guerre  ;  on  leur  a 
accordé  une  vache  et  un  baril  de  vin  pour  faire  le  festin  de 
guerre.  Nous  sommes  partis  à  huit  heures  et  demie  du  matin, 
les  Iroquois  étant  en  haye  sous  les  armes,  à  la  française  (i), 
l'un  d'eux  battant  aux  champs  fort  bien,  et  tous  saluant  le 
général  par  trois  décharges  de  mousqueterie.   » 

Ce  spectacle  nouveau  d'une  troupe  indienne,  formée  à  nos 
exercices  militaires,  intéressa  d'autant  plus  Montcalm  que 
ces  guerriers  étaient  destinés  à  faire  partie  du  corps  expédi- 
tionnaire de  Chouaguen. 


V.  —  La  Croix  sur  les  ruines  de  Chouaguen. 
(20  août  1756.) 

Dès  qu'il  eût  mis  pied  à  terre  à  Frontenac  le  29  juillet,  Mont- 
calm se  fit  présenter  le  rapport  de  l'ingénieur  de  Combles  qu'il 
avait  dépêché  en  avant  pour  étudier  sur  le  terrain  la 
marche  de  l'expédition  (2).  A  ce  rapport  se  trouvait  joint  un 


faire  passer  pour  «  un  fourbe  odieux,  janséniste,  maussade  et  acariâtre, 
donnant  hypocritement  dans  les  pires  travers.  »  (V.  Op.  cit.,  p.22  et 
passim). 

(i)  L'abbé  prouvait  ainsi  que  l'idée  de  Dupleix  sur  la  formation  mili- 
taire des  cipayes  était  réalisable  même  avec  les  Indiens  du  Canada,  à 
condition  de  s'y  prendre  avec  habileté. 

(2)  Sur  les  opérations  qui  amenèrent  la  prise  de  Chouaguen,  les  do- 
cuments abondent  :  ce  sont  d'abord  les  journaux  ou  mémoires  de  Mont- 
calm, Bougainville,  Desandrouins,  Malartic,  Pouchot  ;  les  relations, 
l'une  d'un  anonyme  anglais  et  l'autre  de  Jean-Pierre  de  Bougainville, 
l'académicien  et  l'historiographe  (dans  Faucher  de  Saint-Maurice, 
t.  IV,  p.  48-56  et  59-65)  ;  le  récit  de  Williamson,  signalé  par  Gerald 
Hart  {The  Fall  of  New-France,  Montréal,  Drysdale,  1888,  p.  72)  ;  en 
second  lieu,  la  correspondance  de  Montcalm,  de  Vaudreuil,  de  Bougain- 


FRANÇOIS    PICQDET    «    LE    CANADIEN    »  276 

croquis  de  la  côte  ontarienne,  depuis  la  baie  de  Niaouré  jus- 
qu'à l'Anse  aux  Cabanes,  puis  du  chemin  qui,  à  travers  bois, 
conduisait  de  ce  point  à  l'embouchure  de  la  rivière  Oswégo. 
Surcesdonnées,  le  général,  documenté  déjà  de  différents  côtés, 
et  notamment  par  François  Picquet,  établit  son  plan  d'at- 
taque. Ses  dernières  dispositions  furent  vite  prises,  car  la 
promptitude  était  la  condition  du  succès.  Six  jours  seulement 
suffirent  à  sa  prodigieuse  activité  pour  réunir  les  cent  cin- 
quante bateaux  destinés  à  transporter  les  munitions  de  guerre 
et  de  bouche  ;  pour  se  rendre  un  compte  minutieux  des  dépôts 
d'armes,  du  matériel  de  guerre  et  des  vivres  ;  pour  embriga- 
der les  milices  canadiennes  ;  pour  passer  en  revue  les  diffé- 
rents corps  de  troupes,  et  lier  de  nouveau  les  sauvages  à  son 
expédition  (i). 

Montcalm  avait  sous  la  main  à  Frontenac  un  peu  plus  de 
2.700  hommes,  dont  près  de  1.500  soldats  des  troupes 'métro- 
pohtaines  ;  le  reste  se  composait  des  canonniers  de  la  colonie, 
de  Canadiens  et  de  Peaux-Rouges.  A  la  baie  de  Niaouré,  de 
Rigaud  commandait  à  120  sauvages  et  à  quelque  600  hommes 
des  milices  et  des  troupes  de  la  marine,  non  compris  trois  pe- 
lotons de  la  Sarre,  de  Guyenne  et  de  Béarn  (2). 

Enfin,  le  4  août,  tout  étant  préparé,  le  départ  commença 
par  échelons  (3).  «  Moins  roi  que  pirate  »,  selon  sa  jolie  ex 


ville  et  de  Bigot  ;  enfin,  parmi  les  livres,  quelques  ouvrages  de  valeur, 
comme  ceux  de  Parkman  et  de  Mante  {History  of  the  late  War  in  North' 
America,  Londres,  Strahan  et  Cadell,  1772,  p.  69  et  suiv.) 

(i)  Le  30  se  tint  un  grand  conseil  :  les  FoUes- Avoines  menaçaient 
de  s'en  retourner  dans  leur  pays.  ((  On  leur  donna  cochon,  vin,  tabac, 
vermillon  et  dix-huit  branches  de  porcelaine  ;  ce  qui  coûte  quarante 
pistoles  depuis  hier  ;  ils  finiront  par  s'en  aller.  L'après-midi,  ils  ont 
chanté  la  guerre  et  ont  quaUfié  cette  cérémonie  de  prière  au  M^tre  de 
la  vie.  Ils  ont  demandé  un  chien,  parce  qu'ils  ont  hier  rêvé  que  cela 
leur  porteroit  bonheur  à  la  guerre.  »  {Journal  de  BougainviUe.) 

(2)  Les  compagnies  de  ce  bataillon  en  détachement  à  Niagara,  arrivè- 
rent dans  la  soirée  du  3 1  :  les  vents  contraires  avaient  obligé  les  bateaux 
qui  les  amenaient  à  se  réfugier  à  Toronto,  puis  à  rebrousser  chemin 
jusqu'à  Niagara,  d'où  ils  étaient  repartis  la  veille.  Il  ne  resta  à  Niagara 
qu'une  cinquantaine  d'hommes. 

(3)  Il  s'exécuta  de  la  manière  suivante  :  le  général  partit,  à  neuf 
heures  du  soir,  emmenant  les  ingénieurs,  et  quelques  sauvages  sous  les 
ordres  de  Montigny  ;  le  5,  au  matin,  Bourlamaque  avec  Guyenne,  et 


276  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

pression,  Montcalm  avait  décidé  d'aller  reconnaître  par  lui- 
même,  avec  «  ses  deux  yeux  »,  ce  qu'il  y  avait  à  faire  (i).  Si 
le  siège  était  impossible,  il  tenterait  au  moins  une  diversion 
pour  dégager  «  cette  partie   »  qui  était  «  fort  menacée   »  (2). 

La  flottille  de  frêles  canots,  qui  portaient  le  général  et  les 
ingénieurs,  s'éloigna  de  la  rade  de  Frontenac  sous  un  ciel 
d'orage,  sillonné  d'éclairs.  Il  fallut  descendre  vers  minuit  dans 
l'île  aux  Chevreuils.  Néanmoins,  le  16,  dans  la  matinée,  on 
abordait  près  du  camp  de  Rigaud. 

L'après-midi  du  même  jour  fut  employé  à  tenir  un  grand 
conseil  avec  toutes  les  nations  sauvages  (3) ,  les  chefs  se  félici- 
tant de  marcher  sous  les  ordres  du  marquis  pour  détruire 
l'Anglais.  Cependant  l'un  d'entre  eux  «  pria  son  Père  de  ne 
point  exposer  les  sauvages  au  feu  de  l'artillerie  et  de  la  mous- 
queterie  des  forts,  attendu  que  leur  coutume  n'était  point 
de  combattre  contre  des  retranchements  et  des  pieux, 
mais  dans  les  bois  où  ils  entendaient  la  guerre.  »  Montcalm 
leur  fit  répondre  que  son  intention  était  conforme  à  leurs 
désirs  :  tandis  qu'avec  les  Français  il  se  battrait  contre  les  forts, 


la  batterie  de  campagne  prise  à  la  Monongahéla;  le  7,  le  lieutenant- 
colonel  Hurault  de  l'Hospital  avec  les  munitions,  l'artillerie  lourde 
et  le  matériel  de  siège. 

(i)  A  Lévis,  2  août. 

(2)  C'est  ce  que  dit  Lévis  dans  sa  lettre  à  d' Argenson  (  1 7  juillet  1756). 
Lévis  n'osait  espérer  le  siège,  «  car,  dit-il,  je  crains  que  les  moyens 
ne  manquent  ».  Et  il  continue  :  «  Toutes  les  entreprises  sont  dans 
ce  pays  très  difficiles.  On  en  doit  presque  toujours  le  succès  au  hasard 
Toutes  les  positions  qu'on  peut  prendre  sont  critiques  ;  les  attaques 
et  les  retraites  sont  difficiles  à  faire  ;  on  ne  voyage  que  dans  les  bois 
ou  par  les  rivières  ;  il  faut  user  des  plus  grandes  précautions,  et  avoir 
la  plus  grande  patience  avec  les  sauvages,auxquels,  dans  bien  des  cas, 
il  faut  céder.  »  De  fait,  ces  derniers  et  les  Canadiens  n'inspiraient 
qu'une  confiance  médiocre  aux  troupes  de  terre  :  «  L'on  avoit  tant  jasé, 
—  écrit  Desandrouins  —  sur  les  différentes  actions  où  s'étoient  trouvé 
les  sauvages  et  les  Canadiens  de  M.  de  Villiers,  qui  s'étoit  vu  plus 
d'une  fois  abandonné  des  trois  quarts  de  son  monde,  qu'on  s'attendoit 
à  les  voir  faire  usage,  au  premier  choc  un  peu  vif,  de  ce  jarret,  tant 
vanté  aux  François...  pour  se  sauver  plus  rapidement.  »  Et  ailleurs  : 
«  Nous  faisions  peu  ou  point  de  fonds  sur  les  Canadiens  et  sauvages 
pour  un  siège.   »  (Gabriel,  p.  49-50). 

{3)  «  Savoir  les  Nipissings,  les  Algonquins,  quelques  Abénaquis, 
Iroquois  domiciliés  et  Folles- Avoines,  faisant  environ  250.  » 


FRANÇOIS    PICQUET   LE    M    CANADIEN    »  377 

il  comptait  qu'ils  feraient  «  bon  quart  »  avec  les  Canadiens 
de  M.  de  Rigaud  pour  intercepter  les  secours  qui  pourraient 
venir. 

Le  mouvement  de  la  petite  armée,  de  Niaouré  sur  Choua- 
guen,  commença  le  8  août.  L'avant-garde  alla  prendre  posi- 
tion à  l'Anse  aux  Cabanes.  Le  lendemain,  la  première  divi- 
sion, —  la  Sarre,  Guyenne,  avec  Montcalm,  —  s'ébranla  à 
son  tour  ;  elle  arriva  dans  l'anse  après  minuit.  Le  général  fit  aus- 
sitôt repartir  le  corps  mixte  du  capitaine  de  Rigaud,  avec 
ordre  d'occuper  les  abords  d'une  petite  crique,  favorable  au 
débarquement  et  située  à  une  demi-lieue  seulement  de  Choua- 
guen.  C'est  là  que,  dans  la  nuit  du  lo  au  ii,  la  première  divi- 
sion aborda  et  forma  son  camp. 

A  l'aube,  un  triste  accident  se  produisit  :  l'ingénieur  de  Com- 
bles, le  seul  qui  eût  assisté  à  un  siège  en  qualité  d'offtcier  du 
génie,  fut  tué  par  un  sauvage,  qui  l'avait  pris  pour  im  Anglais 
à  cause  de  sa  veste  à  parements  rouges  (i).  Le  meurtrier  in- 
volontaire n'était  autre  que  le  fameux  Outchik  ou  Hotchig, 
dont  on  connaît  déjà  la  merveilleuse  bravoure  (2). 

Inconsolable  de  sa  cruelle  méprise,  il  la  répara  l'année  sui- 
vante à  sa  façon,  en  levant  à  lui  seul  trente-trois  chevelures  (3). 


(i)  V.  Malartic,p.  71  et  surtout  le  récit  très  vivant  de  Desandrouins  : 
Les  deux  ingénieurs  étaient  partis  ensemble  le  11,  avant  l'aube,  pour 
reconnaître  le  fort  Ontario  ;  ils  arrivèrent  bientôt  sur  la  lisière  d'uiie 
haute  futaie.  Là,  ils  attendirent  un  instant  qu'il  fît  clair.  Alors  l'in- 
fortuné de  Combles,  qui  ne  voulait  point  de  la  société  des  sauvages 
qu'il  aimait  peu,  pria  quelques  ofiSciers  de  la  Sarre  de  l'accompagner, 
et,  frappant  sur  l'épaule  de  Desandrouins  :  «  Vous,  restez  là  »,  lui 
dit-il.  Puis  il  disparut  au  milieu  des  grands  arbres  et  des  broussailles. 
Tout  à  coup,  on  tira  le  canon  du  fort  :  c'était  le  signal  du  réveil.  Presque 
aussitôt  une  vive  fusillade  éclata,  et,  quelques  minutes  après,  De- 
sandrouins trouvait  son  collègue  «  expirant,  étendu  à  terre,  d'un  coup 
de  fusil  que  lui  avait  tiré  un  sauvage  nommé  Hotchig.    »     (Gabriel, 

p.  46-47-) 

(2)  V.  ci-dessus  p.  75.  —  Un  autre  chef  du  Lac,  déjà  cité  lui  aussi 
pour  ses  exploits  dans  la  guerre  de  1744-1748,  Kissensick,  était  éga- 
lement à  l'armée.  «  J'ai  toujours  fait  l'avant-garde  avec  les  sauvages, 
à  leur  tête  Kissensick.   »  (Bougainville,  Journal,  10  août  1756.) 

(3)  Pouchot,  Mémoires,  t.  l,  p.  88.  —  Le  plus  grand  nombre  des 
victimes  du  brave,  mais  féroce  Indien  étaient  des  «  partisans  équipés 
et  coiffés  en  sauvages,  courant  avec  des  sauvages  à  eux,  et  scalpant 
les  nôtres  à  l'occéision  ». 


478  UN    DÉFENSEUR   DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

L'ennemi  ayant  l'éveil,  l'hésitation  devenait  un  danger. 
Montcalm  rassura  les  Peaux-Rouges  que  cette  déplorable 
aventure  avait  abattus,  et,  tandis  qu'il  établissait  son  camp 
sur  une  hauteur  voisine,  la  gauche  appuyée  sur  im  marais  et  la 
droite  sur  le  lac,  il  se  hâta  de  lancer  en  avant  le  corps  de  Ri- 
gaud  pour  commencer  l'investissement  de  la  place.  Quand, 
vers  midi,  les  Anglais  envoyèrent  trois  grosses  barques  visiter 
l'anse  du  débarquement,  ils  eurent  la  désagréable  surprise  de 
se  voir  saluer  «  à  la  suédoise  «  par  la  batterie  légère  installée 
sur  la  grève.  «  Comme  ils  avoient  de  la  peine  à  rentrer  dans 
leur  rade,  —  raconte  Montcalm  dans  son  Journal,  —  tous 
nos  sauvages  nous  donnèrent  un  spectacle  amusant  :  ils  fu- 
silloient  les  barques  qui  leur  répondoient  à  coup  de  canon,  et, 
avec  une  agilité  singulière,  ils  étoient  rentrés  au  moment 
que  chaque  décharge  alloit  partir  ». 

Le  reste  de  la  journée  du  11  fut  employé  à  confectionner 
fascines  et  gabions,  mais  surtout  à  ouvrir  un  chemin  pour 
l'artillerie  (i).  Dans  la  nuit  et  le  jour  qui  suivirent  (2),  les 
Canadiens  et  les  sauvages,  se  glissant  d'arbre  en  arbre,  ne 
cessèrent  d'échanger  des  coups  de  fusil  avec  l'ennemi. 

Depuis  l'époque  où  François  Picquet,  mettant  son  bateau 
en  panne  à  quelques  encablures  du  port  de  Chouaguen,  en 
avait  étudié  à  loisir  les  fortifications,  les  Anglais  avaient  con- 
sidérablement augmenté  la  valeur  défensive  de  cette  place 
importante.  En  outre  du  Vieil-Os wégo,  assez  semblable  à  un 
château-fort  du  moyen  âge,  avec  son  réduit  à  mâchicoulis, 
ses  murailles  de  plusieurs  pieds  d'épaisseur  et  ses  deux  tours 
carrées,  ils  avaient  bâti  le  fort  George  ou  fort  aux  Bœufs, 
et  le  fort  Ontario. 

Le  premier,  à  quelque  six  cents  mètres  de  l'embouchure 
de  la  rivière,  sur  une  hauteur  qui  la  dominait  à  l'ouest,  n'était 
qu'une  enceinte  de  pieux  avec  un  mauvais  retranchement.  Le 


(i)  A  ce  propos,  Desandrouins  reconnaît  les  services  des  sauvages  : 
«  On  dit  que  je  l'ai  tracé  [le  chemin],  en  revenant  de  ma  reconnaissance 
du  matin.  Mais  ce  fut  un  sauvage  qui  marchoit  devant  moi  et  me 
servoit  de  guide.  Je  ne  fis  que  blanchir  les  arbres  à  droite  et  à  gauche.  » 

(2)  C'est  le  12,  à  la  pointe  du  jour  qu'arriva  Béarn  avec  la  grosse 
artillerie  et  les  munitions. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  279 

fort  Ontario  était  beaucoup  plus  défensif.  Il  s'élevait,  à  l'est, 
du  côté  par  où  arrivaient  les  troupes  françaises,  au  sommet 
d'ime  terrasse  terminée  par  des  falaises  sur  la  rivière  et  le 
lac,  et,  vers  la  forêt,  par  l'escarpement  d'un  ravin  au  fond 
duquel  coulait  un  ruisseau.  Sa  forme  était  celle  d'une  étoile  ; 
un  large  fossé  l'entourait  (i).  Toute  l'enceinte  était  faite  d'é- 
normes troncs  d'arbres,  équarris  sur  deux  faces,  solidement 
liés  ensemble  et  enfoncés  de  cinq  pieds  dans  le  sol.  La  partie 
de  ces  palissades  qui  sortait  de  terre  était  protégée,  jusqu'aux 
trois  quarts  de  la  hauteur,  par  le  talus  de  la  contrescarpe.  Des 
embrasures  s'ouvraient  à  fleur  de  terre,  et  l'on  pouvait  eacore 
tirer  par  dessus  les  pieux  au  moyen  d'une  galerie  de  charpente, 
véritable  hourd  débordant  les  murs  (2).  L'armement  du 
fort  était  de  huit  pièces  de  canon  et  de  quatre  mortiers  à  dou- 
ble grenade. 

L'événement  principal  de  la  journée  du  12  fut  la  capture 
par  les  sauvages  de  deux  courriers  agniés,  porteurs  de  dé- 
pêches du  colonel  Mercer.Le  commandant  supérieur  d'Oswégo, 
s 'exagérant  la  force  de  ses  adversaires  en  regard  des  faibles 
moyens  dont  lui-même  disposait,  demandait  à  son  chef,  le 
général  Webb,  d'expédier  en  toute  hâte  d'Albany  un  secours 
de  deux  mille  hommes  (3). 

A  minuit,  le  chemin  de  l'artillerie  terminé,  la  tranchée  fut 
ouverte  sur  le  revers  de  la  hauteur  vis-à-vis  le  fort  Ontario. 
Il  faisait  un  magnifique  clair  de  lune  qui  facilita  la  tâche  des 
travailleurs.  Ce  demi-jour  les  exposant  à  être  inquié- 
tés, de  Villiers  et  de  Ligneris,  les  sauvages  et  une  cen- 
taine de  Canadiens  s'embusquèrent  dans  un  taillis,  avec 
la  consigne  de  tirer  à  la  volée  sur  les  assiégés,  dans  le  cas  où 
ils  tenteraient  d'arrêter  les  travaux.  «  Ce  qui  pour  les  sauvages 
est  peut-être  le  plus  à  admirer,  —  remarque  à  ce  propos  Mont- 
calm,  —  c'est  la  tranquillité  avec  laquelle  ils  passèrent  toute 


(i)  Il  avait  de  12  à  18  pieds  de  largeur  au  sommet,  sur  8  à  10  de 
profondeur. 

(2)  Gabriel,  p.  37-38. 

(3)  «  Ces  lettres  étoient  de  quatre  heures  du  matin,  et  le  marquis 
de  Montcalm  les  avoit  à  neuf  heures,  avec  deux  états  très  exacts  de 
la  force  de  la  garnison  et  des  malades.  »  {Journal  de  Montcalm.) 


aSO  UN    DÉFENSEUR   DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

une  nuit  au  même  poste  sans  tirer  un  coup  de  fusil  (i) .  »  La 
parallèle  fut  tracée  le  plus  paisiblement  du  monde  sur  un 
longueur  de  soixante-dix  toises  (2). 

Nos  soldats  élargirent  la  tranchée,  ouvrirent  les  chemins 
de  communication  et  marquèrent  l'emplacement  d'une  batte- 
rie de  six  pièces.  Tout  cela  se  fit  avec  entrain  dans  la  matinée 
du  13,  malgré  un  feu  d'enfer.  Aux  boulets,  aux  bombes,  a.wi. 
grenades  et  aux  balles  qui  pleuvaient  de  toutes  parts,  nous  ne 
pouvions  opposer  que  les  coups  de  fusil  de  quelques  grena- 
diers, à  travers  les  créneaux,  et  d'une  douzaine  de  Peaux- 
Rouges  qui,  enjambant  le  parapet,  couraient  s'abriter  der- 
rière une  souche,  lâchaient  leur  coup,  puis  revenaient  preste- 
ment en  poussant  des  cris  de  triomphe.  A  midi,  le  feu  devint 
si  violent  que  «  ni  sauvages,  ni  François  n'osoient  plus  mon- 
trer leur  nez  »  ;  mais  bientôt  il  se  ralentit  graduellement,  et, 
vers  une  heure,  il  cessa  tout  à  fait  (3) . 

Ce  brusque  silence  du  fort  Ontario  surprend  tout  le  monde. 
On  croit  d'abord  à  quelque  feinte.  Mais,  après  une  couple 
d'heures,  les  canons  anglais  restant  toujours  muets,  on  envoie 
à  la  découverte  (4),  et  l'on  s'aperçoit  avec  étonnement  que  le 
fort  vient  d'être  évacué. 


(i)  Journal,  13  août. 

(2)  Au  jour  levant,  les  sauvages  témoignèrent  d'une  joie  enfantine 
à  la  vue  de  la  parallèle  :  «  Ils  demandoient  à  venir,  et  on  les  plaçoit 
derrière  des  espèces  de  créneaux  faits  avec  des  sacs  de  terre,  d'où  ils 
regardoient  à  loisir.   »  {Journal  de  Montcalm,  Ibid.) 

(3)  L'abbé  Gabriel  dit  :  «  vers  4  heures  »  (p.  55)  ;  mais  le  récit  de 
Malartic  porte  :  «  à  une  heure  »  (p.  72). 

(4)'  «  Une  demi-heure,  —  raconte  Malartic,  —  nous  vîmes  défiler 
des  troupes  qui  avoient  passé  la  rivière  et  qui  montoient  du  vieux 
Chouaguen  au  fort  aux  Bœufs.  M.  de  Bourlamaque  fit  sortir  un  lieute- 
nant avec  quinze  grenadiers  pour  les  reconnaître.  Cet  officier  l'en- 
voya informer  que  le  fort  étoit  évacué,  qu'il  y  est  entré  et  qu'il  y  a 
beaucoup  d'artillerie.  M.  de  Bourlamaque  lui  envoya  quelques  tra- 
vailleurs ;  un  moment  après,  les  deux  compagnies  de  grenadiers  et  le 
reste  des  travailleurs.  M.  le  marquis  de  Montcalm,  qui  venoit  d'arriver 
à  la  tranchée,  s'y  porta  avec  M.  de  Bourlamaque.  Je  les  y  accom- 
pagnai. »  D'après  l'abbé  Gabriel,  les  choses  se  seraient  passées  dif- 
féremment :  Enjambant  le  parapet,  un  Indien  se  glissa  de  souche  en 
souche  jusqu'au  pied  de  l'enceinte,  écouta  une  seconde,  puis  soudain 
on  le  vit  sauter  dans  le  fort,  et  reparaître  presque  aussitôt  aux  applau- 
dissements de  toute  l'armée,  accourue  dans  la  tranchée,  (p.  55-56.) 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  28 1 

Craignant  d'être  coupée,  la  nuit  suivante,  du  Vieil-Oswégo 
ou  assaillie  par  une  brusque  attaque  et  jetée  au  lac  et  à  la 
rivière  sur  laquelle  n'existait  pas  de  pont,  la  garnison  avait 
noyé  ses  poudres,  encloué  ses  canons,  abandonné  ses  retran- 
chements. Elle  s'était  retirée  avec  une  telle  hâte  qu'elle  lais- 
Scdt  tous  ses  bagages  et  trois  blessés.  En  donnant  l'ordre  d'éva- 
cuer le  fort,  Mercer  nous  livrait  les  clefs  de  toute  la  place  :  la 
capitulation  était  certaine  si  des  secours  n'arrivaient  pas 
à  bref  délai  aux  ennemis. 

Les  minutes  devenaient  infiniment  précieuses.  Toutes  les 
troupes  disponibles  furent  occupées  à  relier  par  un  chemin 
la  parallèle  et  le  fort,  à  creuser  une  large  tranchée  entre  les 
fossés  et  la  falaise  surplombant  la  rivière,  enfin  à  établir  une 
batterie  à  barbette,  capable  de  battre  en  brèche  Vieil-Oswégo 
et  d'enfiler  la  route  du  fort  George.  Vingt  pièces  de  canon 
furent  ainsi  traînées  à  bras  d'hommes.  Pour  le  transport  des 
munitions  et  des  fascines,  on  dut  faire  appel  aux  piquets 
armés  (i).  Stimulés  par  la  présence  du  général,  les  soldats 
travaillèrent  avec  tant  d'ardeur  qu'à  l'aurore  la  tranchée  était 
praticable  et  neuf  pièces  se  trouvaient  montées.  Une  autre 
batterie  de  mortiers  et  d'obusiers  était  commencée. 

Vers  quatre  heures,  le  soleil  se  leva  radieux.  Suivant  les 
instructions  qu'ils  avaient  sans  doute  reçues  la  veille,  les 
capitaines  de  Rigaud  et  de  Villiers,  avec  les  Canadiens  et  la 
plupart  des  sauvages,  se  tinrent  prêts  à  traverser  la  rivière 
en  amont  du  Vieil-Oswégo  ;  mais  le  mouvement  fut  retardé. 
Les  Anglais  qui,  pendant  la  nuit,  avaient  faiblement  inquiété 
nos  travailleurs,  ouvrirent  à  la  première  heure  un  feu 
très  vif,  sinon  très  meurtrier,  auquel   notre   batterie,  servie 


(i)  «  Tous  mes  soldats  trônent  à  bras  d'hommes  le  canon,  —  ra- 
conte Montcalm,  —  et,  sur  vingt  officiers  et  dix-sept  cents  miliciens, 
cet  exemple  ne  détermina  que  cent  Canadiens  et  Montigny.  »  (A.  Lévis, 
17  août  1756.)  Dans  son  journal,  au  contraire,  d'après  l'abbé  Casgrain 
{op.  cit.,  t.  I,  p.  126),  Montcalm  aurait  écrit  :  «  Si  on  n'employa  pais 
un  plus  grand  nombre  de  Canadiens  à  ces  diverses  opérations,  c'est 
qu'ils  étoient  destinés  à  faire  un  mouvement  dès  la  petite  pointe  du 
jour.  »  Avec  M.  de  Kérallain  (p.  47.  note  2)  nous  inclinerions  à  croire 
que  la  vérité  doit  être  dans  la  lettre  à  Lévis,  qui  seule  explique  en 
partie  certaines  récriminations  ultérieures. 


a82  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

par  les  canonniers  de  la  colonie  et  par  des  volontaires  tirés 
des  bataillons  (i),  fut  bientôt  en  état  de  riposter. 

Malheureusement,  vers  sept  heures,  le  soleil  qui  s'était  levé 
dans  un  ciel  pur  se  voila  d'épais  nuages  ;  un  violent  orage 
éclata,  accompagné  d'\me  pluie  torrentielle.  Or,  les  canons 
n'avaient  point  de  plate-forme,  le  commandant  de  l'artillerie, 
Le  Mercier  (2),  ayant  jugé  le  terrain  suffisamment  solide.  A 
chaque  coup,  les  pièces  s'enfonçaient  dans  le  sol  boueux  ;  on 
ne  parvenait  pas  à  régler  leur  tir.  De  plus,  les  munitions  com- 
mençaient à  faire  défaut.  C'est  alors  que  le  feu  se  ralentit  de 
notre  côté  et  que  l'artillerie  ennemie  prit  le  dessus  ;  une  de  nos 
pièces  fut  même  démontée.  La  journée  s'annonçait  mauvaise. 

Montcalm,  qui  se  montrait  à  chaque  instant  dans  la  batte- 
rie, s'énervait.  Soudain,  il  résolut  de  payer  d'audace  et  de  vio- 
lenter la  fortune  :  il  enverrait  Bougainville  sommer  l'ennemi 
de  capituler  sur-le-champ.  On  lui  fît  observer  que  la  démar- 
che risquait  d'être  mal  accueillie  des  Anglais,  alors  qu'au- 
cune brèche  n'était  encore  faite  dans  leurs  murs.  (3) 

C'est  à  ce  moment  sans  doute  que  le  général  lança'sur  la  rive 
opposée  la  plupart  des  Canadiens  (4)  et  tous  les  sauvages  du 

(i)  Les  bataillons  fournirent  soixante  canonniers  et  cinquante 
hommes  pour  les  servir.  »  (Malartic,  p.  73.) 

(2)  Le  chevalier  François  Le  Mercier,  né  à  Caudebec.  Il  avait  de 
la  décision  et  de  l'énergie  :  c'est  lui  qui  imposa  le  débarquement  à 
la  petite  anse.  Mais  il  était  de  ces  Canadiens  qui  ne  se  faisaient  point 
scrupule  de  piller  la  colonie,  à  l'occasion.  Un  fait  entre  mille  :  Après 
la  prise  des  forts  de  Chouaguen,  l'inventaire  qu'il  dressa  des  poudres 
•t  des  munitions  capturées,  fut  considérablement  enrichi  par  les  «  vi- 
sites »  plus  exactes  du  lieutenant  d'artillerie  Jacob  deFrémont,  (Jac- 
quot  de  Phidémont,  selon  Bougainville,  Journal,  12  mars  1757).  Le 
Mercier,  impliqué  dans  le  procès  de  1763,  fut  déchargé  de  l'accusation. 

(3)  «  M.  de  Montcalm  vouloit  envoyer  vers  neuf  heures  M.  de  Bou- 
gainville, pour  sommer  les  ennemis  de  se  rendre  ;  mais  M.  Pouchot 
engagea  ce  général  à  ne  pas  le  faire,  crainte  de  les  rassurer,  en  les  lais- 
sant respirer.  Une  demi-heure  après  ils  battirent  la  chamade.  »  (Pou- 
chot, Mémoires,  t.  I,  p.  76-77.)  —  «  Desandrouins  vit  venir  Montcalm, 
suivi  du  drapeau  parlementaire.  Il  ne  put  s'empêcher  de  lui  faire  obser- 
rer  que  s'il  remettoit  au  lendemain  à  faire  sa  sommation,  on  pourroit 
l'appuyer  sur  des  canons  et  des  obusiers  plus  nombreux  et  mieux 
servis.  Montcalm  répondit  que  si  les  Anglais  ne  se  rendoient  pas,  il 
les  sommeroit  à  midi.   »  (Gabriel,  p.  59.) 

(4)  Montcalm  garda  cent  Canadiens,  dont  il  voulait  se  servir 
pour  faire  un  autre  débarquement  durant  la  nuit  en  aval  du  fort. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  283 

capitaine  de  Rigaud.  Cette  manœuvre  difficile  fut  exécutée 
avec  une  précision  et  un  entrain  remarquables.  Le  détache- 
ment traversa  hardiment  la  rivière,  à  trois  quarts  de  Ueue  en 
amont  du  fort,  sans  être  arrêté  ni  par  la  profondeur  ni  par  la 
rapidité  des  eaux  (i).  Quelques  hommes  se  mirent  à  la  nage  ; 
d'autres  franchirent  les  gués  avec  de  l'eau  jusqu'à  la  ceinure, 
et  même  jusqu'au  cou.  Ils  occupèrent  aussitôt  les  hauteurs  qui 
dominaient  la  place,  et  se  mirent  en  devoir  de  couper  toute 
retraite  à  l'ennemi  (2). 

Mercer,  averti  du  mouvement  tournant  dessiné  par  le  corps 
de  Rigaud,  se  disposait  à  l'arrêter  par  une  sortie  vigoureuse, 
lorsqu'un  boulet  l'atteignit  à  la  poitrine  et  le  coupa  en  deux. 
Cette  perte  irréparable  désorganisa  la  défense.  Le  lieutenant- 
colonel  Littlehales,  qui  prit  le  commandement,  vit  ses  hommes 
démoralisés,  moins  peut-être  par  la  mort  terrible  de  leur  chef 
que  par  les  premiers  succès  des  Français  et  surtout  par  l'appro- 
che des  Canadiens  et  des  sauvages,  dont  les  lignes  sombres  les 
enlaçaient  déjà  comme  d'affreux  serpents.  La  promptitude  avec 
laquelle  les  travaux  du  siège  avaient  été  poussés  dans  im  ter- 
rain peu  praticable,  la  manœuvre  du  corps  qui  avait  tra- 
versé la  rivière  leur  faisaient  croire  à  la  présence  de  forces 
considérables.  Littlehales  réunit  un  dernier  conseil  de  guerre  ; 
courte  fut  la  délibération.  Vers  dix  heures,  les  tambours  bat- 
tirent la  chamade,  et  le  pavillon  blanc  flotta  sur  les  remparts 
ébréchés  par  les  bombes  (3). 

On  signa  la  capitulation  aux  conditions  suivantes  :  la  gar- 
nison se  constituerait  prisonnière  de  guerre  (4)  ;  tout  le  maté- 
riel, l'artillerie  et  les  vivres  nous  appartiendraient. 


(i)  «  Cette  manœuvre  se  fit  d'une  façon  brillante  et  décisive,  y 
ayant  beaucoup  d'eau  qui  n'arrêta  personne.  «  [Journal  de  Montcalm.) 

(2)  Journal  de  Bougainville,  14  août  1756  et  lettre  du  5  juillet  1757. 

(3)  Malartic,  Journal,  p.  73-74.  D'après  Bougainville,  Mercer  fut 
tué  par  un  boulet  dès  neuf  heures  et  il  ajoute  :  «  Une  heure  après, 
les  ennemis  ont  arboré  pavillon  blanc  et  deux  ofi&ciers  sont  venus  faire 
des  propositions  pour  capituler.  J'ai  été  envoyé  pour  proposer  les 
articles  et  rester  en  otage.    ■ 

(4)  Le  chiffre  des  prisonniers  s'élevait  exactement  à  1658  soldats, 
ouvriers  ou  marins  et  à  72  officiers,  appartenant  au  bataillon  des  mi- 
lices de  la  Nouvelle- Jersey  et  aux  régiments  Shirley  et  Pepperell  qui 
s'étaient  battus  à  Fontenoy. 


284  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

Cinq  drapeaux,  121  canons,  48  mortiers  et  obusiers,  plus  de 
trente  ((  milliers  »  de  poudre,  une  grande  quantité  de  fusils,  de 
boulets,  de  grenades  et  de  bombes,  des  munitions  de  bouche 
pour  deux  mille  hommes  pendant  im  an,  tombaient  entre  nos 
mains.  Dans  les  deux  ports,  on  trouva  sept  bâtiments  de 
guerre  et  deux  cents  berges,  toute  la  flottille  anglaise  de  l'On- 
tario. Le  nombre  des  morts  et  des  blessés  de  l'ennemi  était 
de  152.  Le  siège  ne  coûtait  aux  vainqueurs  qu'ime  trentaine 
d'hommes  hors  de  combat  (i). 

Bourlamaque,  «  blessé  continuellement  au  feu,  mais  tou- 
jours debout  »,  eut  l'honneur  de  prendre  possession  de  Choua- 
guen  ;  puis  l'armée  se  porta  au  bord  de  la  rivière  pour  faire 
défiler  la  garnison  (2). 

,  Nos  soldats,  exténués  de  fatigue,  se  reposèrent  la  journée  du 
15,  Le  lendemain,  on  commença  la  démolition  des  fotts  George 
et  Vieil-Oswégo.  Les  hommes  restés  aux  drapeaux  formèrent 
un  nouveau  camp  dont  la  droite  s'appuyait  à  la  lisière  de  la 
forêt  et  la  gauche  au  fort  Ontario.  Montcalm  se  disposait  de 
la  sorte  à  faire  front  contre  Webb,  qui,  pressentant  le  malheur 
de  ses  compatriotes,  s'avançait  à  marches  forcées.  Mais  le 
timide  général  apprit  à  Wood's  Creek  la  reddition  de  la  place  ; 
il  reprit  aussitôt  le  chemin  de  Corlaravec  ime  précipitation 
qui  ressemblait  moins  à  ime  retraite  qu'à  une  fuite. 

Tandis  que  les  escouades  de  travailleurs,  se  relayant  sans 
interruption,  continuaient  à  démanteler  et  à  raser  les  fortifi- 
cations de  la  rive  gauche  du  fleuve,  on  entreprit  d'évacuer 
les  vivres  et  de  diriger  les  prisonniers  sur  Montréal  et  Québec. 

Leur  départ  fut  marqué  par  un  incident  regrettable  :  nos 
auxiliaires  indigènes,  mécontents  d'être  frustrés  du  pillage 
de  la  place  conquise,  se  jetèrent  sur  quelques  prisonniers 
isolés  et  les  scalpèrent.  Au  premier  bruit  de  ces  désordres, 
Montcalm  accourut,  et  parvint  à  les  faire  cesser.  Récemment 
arrivé  dans  la  colonie,  il  ignorait  encore  que  sa  parole  de 


(i)  5  morts  et  25  blessés.  —  V.  Malartic,  p.  75. 

(2)  Elle  fut  confinée  au  fort  Ontario,  sous  la  garde  de  150  hommes 
qui  eurent  du  mal  à  garantir  les  prisonniers  de  la  fureur  des  sauvages. 
Quelques-uns  de  ceux-ci  s'étaient  enivrés  avec  le  rhum  trouvé  dans 
les  caves  du  fort. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  285 

général  n'engageait  point  des  «  troupes  légères  »  qu'on 
ne  pouvait  «  avoir  l'idée  de  gouverner  avec  tant  de 
cérémonie  (i)  »  :  les  Peaux-Rouges  ne  se  regardaient  pas 
comme  liés  par  ime  convention  qu'eux-mêmes  n'avaient  pas 
solennellement  ratifiée  dans  un  conseil,  par  l'acceptation  d'un 
collier  (2).  Pour  les  calmer,  Montcalm  dut  leur  promettre 
de  riches  présents  (3). 


(i)  La  remarque  est  de  Desandrouins.  (Gabriel,  p.  63.)  ^ 

(2)  Casgrain  dit  que  cet  incident  «  aurait  pu  être  évité  si  les  com- 
mandants français,  trop  dédaigneux  des  Canadiens  et  de  V expérience 
de  nos  officiers,  n'avaient  pas  méprisé  leurs  sages  avis  ».  (T.  I,  p.  131.) 
Mais  où  l'abbé  a-t-il  donc  vu  que  «  ce  fut  en  vain  qu'on  avertit  les  offi- 
ciers français  ^i?  Le  Journal  de  Desandrouins,  qu'il  suit  pas  à  pas, 
n'autorise  aucunement  cette  supposition.  —  C'est  au  moment  de  l'em- 
barquement que,  si  l'on  en  croit  le  jeune  ingénieur,  eut  lieu  ce  mas- 
sacre d'une  trentaine  de  soldats.  D'après  la  version  de  Bougainville, 
les  malheureuses  victimes  «  avoient  voulu  se  sauver  à  travers  les 
bois  ». 

(3)  «  Jamais  capitulation  ne  donnera  autant  de  peine  pour  la  main- 
tenir, —  écrit  Montcalm  à  d'Argenson  en  lui  rendant  compte  de  ce 
triste  épisode,  —  les  sauvages  vouloient  la  violer.  J'ai  terminé  cette 
affaire  ;  il  en  coûtera  au  roi  8  à  10.000  livres  qui  nous  conserveront 
plus  que  jamais  l'affection  des  nations  sauvages.  //  n'y  a  rien  que  je 
n'eusse  accordé,  plutôt  que  de  faire  une  démarche  contraire  à  la  bonne 
foi  française.  »  (28  août  1756.)  Les  sauvages  goûtèrent  médiocrement 
cette  humanité.  On  trouve  un  écho  bien  surprenant  de  leurs  doléances 
dans  la  lettre  fameuse  de  Vaudreuil  au  ministre  Machault  (23  octo- 
bre 1756)  :  «  Ils  [les  sauvages]  se  sont  plaints  amèrement  de  la  façon 
haute  dont  M.  de  Montcalm  les  a  menés  à  Chouagen.  Sans  mon 
frère,  les  sauvages,  qui  se  voyoient  obligés  d'abandonner  leur  i>etit 
pillage  à  l'avidité  des  grenadiers,  auroient  pris  un  parti  très 
contraire  aux  intérêts  de  la  colonie.  Tous  les  sauvages,  et  même  les 
Abénaquis,  Nipissings  et  Algonkins  de  Saint-François  et  de  Bekan- 
court,  qui,  de  tout  temps,  ont  été  nos  plus  fidèles  alliés,  n'hésitèrent 
pas  à  me  dire,  après  la  campagne  de  Chouagen,  qu'ils  iroient  partout 
où  je  les  envoyrois,  pourvu  que  je  ne  les  misse  pas  sous  les  ordres  de 
M.  de  Montcalm.  )>  Ce  «  petit  pillage  »  des  Indiens  est  une  trouvaille  ! 
Quant  au  couplet  sur  le  désintéressement  des  Canadiens,  Vaudreuil 
aurait  dû  y  glisser  une  sourdine.  Voici  ce  qu'on  peut  lire,  en  effet, 
dans  la  lettre  déjà  citée  de  Montcalm  à  d'Argenson  :  «  Vous  trouverez 
aussi  un  état  d'artillerie,  munitions  et  vivres.  Je  ne  vous  dissimulerai 
pas  qu'il  y  a  eu  un  peu  de  pillage,  qu'il  a  fallu  même  le  tolérer.  Nous 
ne  sommes  pas  en  Europe,  et  il  est  bien  difficile  d' empêcher  300  sau- 
vages et  1.500  Canadiens  de  faire  une  curée;  d'ailleurs,  c'est  l'usage  de 
part  et  d'autre  dans  les  colonies;  mais  les  effets  des  oflâciers  anglais 
ont  été  conservés,  ainsi  que  les  munitions  de  guerre  et  de  bouche.  « 


286  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

Le  i8  août,  un  premier  incendie  éclaira  de  ses  lueurs  sinis- 
tres les  plages  de  Chouaguen  :  le  fort  George  fut  réduit  en 
cendres.  Deux  jours  après  le  feu  consuma  de  même  les  forts 
Ontario  et  Vieil-Oswégo  (i). 

Ces  incendies  ne  furent  pas  allumés  seulement  pour  plaire 
aux  Iroquois,  qui  virent,  avec  joie  «  purifier  leurs  terres  », 
autrement  dit  renverser  des  ouvrages  militaires  dont  la  vue 
blessait  leur  orgueil  national.  En  réalité,  nous  n'avions  pas 
assez  de  troupes  disponibles  pour  nous  maintenir  solide- 
ment dans  une  position  aussi  «  en  l'air  ». 

Dans  la  soirée  du  20,  sur  les  ruines  encore  fumantes  du  fort 
Ontario,  Montcalm  fit  planter  une  grande  croix  et  un  poteau 
aux  armes  de  France.  La  croix  portait  cette  devise  :  «  In 
hoc  signo  vincunt  »  ;  sur  le  poteau  fleurdelisé,  Bougainville 
grava  cette  inscription,  réminiscence  heureuse  de  ses  chers 
classiques  :  «  Manihus  date  lilia  plenis  :  Donnez  des  lis  à 
pleines  mains  (2)  !  »  Si  la  croix  témoignait  des  sentiments  reli- 
gieux du  général,  le  poteau  marquait  la  reprise  par  le  roi  de 
France  d'un  territoire  qu'il  n'avait  jamais  cessé  de  revendiquer 
comme  lui  appartenant  d'après  le  droit  public  européen. 

Deux  siècles  auparavant,  Jacques  Cartier,  le  hardi  explo- 
rateur malouin,  avait  dressé  sur  la  rive  du  Saint-Laurent,  une 
haute  croix  de  bois  aux  armes  de  François  I®'  ;  il  prenait  ainsi 
possession  de  la  terre  canadienne  au  nom  du  maître  qui  l'avait 
envoyé.  Le  dimanche  de  la  Passion,  23  mars  1670,  les  Sul- 
piciens  Dollier  et  de  Galinée  avaient  imité  ce  noble  exemple 
au  bord  du  lac  Erié  :  au  pied  de  la  croix  qu'ils  avaient  plantée, 
ils     attachèrent    les     armes     de     Louis     XIV    (3).     Entre 

(i)  Malartic,  p.  76. 

(2)  Parkman  attribue  l'inscription  à  l'abbé  Picquet  {op.  cit.,  t.  I, 
p.  414)  et,  de  son  côté,  Casgrain  trouve  que  dans  «  cette  devise  se 
révèlent  les  goûts  classiques  du  général  ».  (T.  I,  p.  130.)  En  réalité 
c'est  Bougainville  qui  en  fut  l'auteur  :  «  J'oubliois  de  vous  dire,  — 
écrit-il  à  son  frère,  le  28  août  1756,  —  que  j'ai  tranché  de  l'inscrip- 
tionnaire.  Sur  les  cendres  de  Chouaguen,  nous  avons  planté  une  croix 
et  un  poteau  aux  armes  de  France.  Sur  la  croix,  j'ai  donné  pour  devise  : 
«  In  hoc  signo  vincunt  »  ;  sur  le  poteau  :  «  Manibus  date  lilia  plenis.  » 
Cela  peut  être  très  mauvais.  —  A  la  bonne  heure  ;  à  la  guerre,  comme 
à  la  guerre...  »  (Cité  par  M.  de  Kérallain,  p.  46.) 

(3)  C'était  une  tradition.  En  1666,  pareille  croix  avait  été  élevée 
pour  commémorer  la  victoire  de  Tracy  sur  les  Agniés.  j^^ 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  287 

ces  trophées  et  celui  que  Montcalm  érigeait  sur  le 
champ  de  bataille,  théâtre  de  sa  première  victoire,  de  lon- 
gues et  diverses  périodes  s'étaient  écoulées,  périodes  de  dé- 
couvertes audacieuses,  de  conquêtes  à  main  armée  ou  d'apos- 
tolat dans  la  douceur  de  l'Evangile,  périodes  de  succès  ou 
de  revers.  Mais  aucune  n'avait  été  plus  mêlée  et  plus  dou- 
loureuse que  ne  devait  être  celle  qui  allait  s'étendre  de  la  chute 
d'Oswégo  au  traité  de  Paris. 

Le  21  août,  à  l'heure  où  les  premiers  feux  de  l'aurore  éclai- 
raient les  ruines  de  la  citadelle  britannique,  avant  de  s'em- 
barquer dans  le  port  de  la  rivière,  les  troupes  prirent  les 
armes  et  vinrent  se  ranger  en  ordre  de  bataille  sur  la  rive 
droite,  face  au  monument  qui  rapportait  à  Dieu  le  triomphe 
de  l'armée.  Les  salves  de  mousqueterie  se  succédèrent,  le 
canon  gronda  ;  les  tambours  battirent  aux  champs.  Alors  on 
vit  un  prêtre  de  stature  imposante,  au  masque  énergique, 
s'avancer  devant  le  général  et  son  état-major,  pour  bénir 
solennellement  le  pieux  trophée 

Le  prêtre  que  Montcalm  associait  de  la  sorte  à  sa  victoire 
n'était  autre  —  on  le  devine  —  que  l'abbé  Picquet.  N'était- 
ce  pas  justice  que  celui-ci  goûtât  dans  sa  plénitude  la  douceur 
et  la  fierté  de  cette  minute  inoubliable?  Le  marquis  savait 
tout  ce  que  le  fondateur  de  La  Présentation  avait  fait 
pour  préparer  l'heureux  événement  dont  la  colonie  et  la 
France  entière  allaient  se  réjouir. 

Le  missionnaire  avait-il  suivi  l'expédition  dès  le  premier 
jour,  ou  n'arriva-t-il  à  Chouaguen  qu'après  la  reddition? 
C'est  un  petit  problème  auquel  il  est  assez  difficile  d'apporter 
une  solution  précise  (i).  En  tout  cas,  notre  compatriote  ne 


(i)  Le  28  août  1756,  Montcalm  écrit  au  ministre  d'Argenson  :  «Les 
missionnaires  de  Saint-Sulpice,  au  nombre  de  deux,  ont  toujours  suivi 
les  sauvages  ;  l'abbé  Picquet,  qui  a  eu  l'honneur  de  présenter  au 
Roy,  il  y  a  quelque  temps,  trois  sauvages,  est  venu  à  Chouaguen  pour 
y  planter  une  croix  où  l'on  a  mis  :  In  hoc  signo  vincunt,  et  à  côté  un 
poteau  avec  les  armes  du  Roy  et  pour  inscription  :  Manibus  date  lilia 
plenis.  »  {Coll.  de  Mss.  relatifs  à  l'histoire  de  la  Nouvelle-France,  t.  IV 
p.  67.)  Ce  texte  laisse  place  à  l'hypothèse  de  la  venue  du  missionnaire 
seulement  après  la  reddition  de  Chouaguen.  On  peut  supposer  qu'il 
rejoignit  l'expédition  à  la  tête  des  Iroquois  dont  Malartic  nous  signale 


288  UN    DÉFENSEUR   DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

pouvait  guère  manquer  de  se  trouver  à  ce  rendez-vous  de 
la  gloire.  L'y  rencontrant,  Montcalm  l'honora  et  s'honora 
lui-même  en  le  priant  de  bénir  la  croix  triomphale. 


* 
*     * 

L'abbé  Picquet  quitta  Chouaguen  en  même  temps  que  les 
troupes  de  terre,  dans  la  matinée  du  21.  Le  24,  dans  l'après- 
midi,  il  arrivait  à  La  Présentation,  avec  le  général  et  le  bataillon 
de  Béarn.  Une  partie  des  vivres  pris  sur  les  Anglais  étaient 
destinés  à  l'approvisionnement  du  fort.  Les  soldats  les  dé- 
chargèrent, puis  s'en  furent  dresser  leur  camp  sur  la  pointe  aux 
Iroquois,  afin  de  mettre  leurs  prisonniers  à  l'abri  des  insultes 
des  sauvages  (i). 

Cette  glorieuse  campagne,  conduite  avec  autant  d'au- 
dace que  de  vigueur  (2) ,  de  promptitude  que  de  décision,  cette 
«  jolie  aventure  »,  comme  disait  Montcalm,  avec  une  bonho- 
mie spirituelle  (3),  n'apportait  pas  seulement  une  moisson 
de  lauriers  et  des  lis  à  pleines  mains,,  mais  des  fruits,  des 
fruits  savoureux  et  abondants. 

Chouaguen  anéanti,  la  Nouvelle- Angleterre  se  trouvait  ra- 
menée par  le  fait  à  ses  limites  de  i7i3.La  France  redevenait 
seule  maîtresse  de  la  navigation  sur  le  lac  Ontario,  en  même 
temps  que  du  commerce  avec  les  Indiens  de  ses  rives.  Jusqu'à 
la  fin  de  la  campagne,  il  n'y  avait  rien  à  craindre  de  troupes 

r  arrivée  le  20  août  :  «  Il  arriva  un  parti  de  soixante  Iroquois,  qui  venoit 
pour  nous  aider  à  faire  le  siège.  Ils  furent  ébahis  de  ne  trouver  que 
les  décombres  des  trois  forts.  »  (p.  76.) 

(i)  Malartic,  Journal,  p.  77.  —  La  pointe  aux  Iroquois  est  en  aval 
de  La  Présentation,  plus  bas  que  les  deux  Galops. 

(2)  Montcalm  comprenait  que,  dans  certaines  circonstances,  l'au- 
dace est  la  prudence  du  génie.  Il  se  crut  pourtant  obligé  d'excuser  sa 
«  témérité  »  auprès  du  ministre  {Lettre  à  d'Argenson,  28  août  1756). 
Lévis  écrivit  de  même  :  «  Malgré  les  succès  obtenus  dans  cette  cam- 
pagne, où,  s'il  y  a  eu  du  bien  joué,  il  n'a  pas  laissé  que  d'y  avoir  du 
bonheur,  la  paix  est  à  désirer  partout  et  surtout  dans  un  pays  où  il  y  a 
des  obstacles  inconnus  en  Europe.  »  {Au  Maréchal  de  Belle-Isle,  g  octo- 
bre 1736.) 

(3)  «  Voilà  une  jolie  aventure  ;  je  vous  prie  d'en  remercier  Dieu 
dans  ma  chapelle.  »  {A  la  marquise  de  Montcalm,  20  août  1756.) 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  289 

ébranlées  par  la  défaite.  Les  expéditions  projetées  par  l'en- 
nemi contre  Québec  et  contre  le  fort  Duquesne,  apparais- 
saient   maintenant    impossibles. 

Nos  adversaires  avaient  d'aiUeurs  à  se  défendre  sur  leur 
propre  territoire  contre  les  francs-tireurs  canadiens  (i)  et 
contre  les  sauvages,  lesquels  opérèrent,  en  effet,  de  terribles 
ravages  sur  les  frontières  de  la  Pensylvanie,  du  Maryland  et 
de  la  Virginie  (2).  Corlar  même  eût  été  fort  exposée,  les  sol- 
dats de  Webb  se  repliant  précipitamment  vers  Orange,  si 
Will  Johnson  ne  se  fût  établi  avec  ses  miliciens  vers  le 
confluent  du  Mohawk.  Winslow,  qui  commandait  l'armée  du 
lac  Saint-Sacrement,  reçut  de  son  chef,  lord  Loudon,  l'ordre 
d'abandonner  tout  projet  agressif,  de  se  retrancher  forte- 
ment et  de  surveiller  les  deux  routes  du  lac  Champlain  et 
de  la  rivière  d'Oswégo. 

Dans  ces  conditions,  les  faibles  garnisons  que  nous  avions 
à  La  Présentation,  à  Frontenac,  à  Toronto  et  à  Niagara,  suffi- 
saient à  maintenir  les  communications  avec  les  postes  du 
Sud-Ouest.  Montcalm  pouvait  donc  concentrer  toutes  les 
troupes  de  la  colonie  à  la  tête  du  lac  Saint-Sacrement  pour 
y  prendre  l'offensive  sinon  cette  aimée  même,  car  la  saison 
était  trop  avancée,  du  moins  dès  le  début  de  la  campagne 
prochaine. 

(i)  L'expédition  la  plus  haxdie  fut  celle  de  Villiers  contre  le  fort 
Greenville.  {Montcalm  à  M.  de  la  Bourdonnaye,  20  septembre  1756.) 

(2)  L'attaque  du  village  loup  d'Attigué,  le  meurtre  de  plusieurs 
ambassadeurs  iroquois  favorables  à  la  France  (Pouchot,  Mémoires, 
t.  I,  p.  88),  mais  surtout  la  fièvre  belliqueuse  produite  chez  les  sau- 
vages par  la  victoire  française,  émurent  profondément  les  peuplades 
riveraines  de  l'Ohio.  Plus  de  soixante  lieues  de  frontières  furent  dévas- 
tées par  leurs  hordes  farouches  :  les  maisons  étaient  incendiées,  des 
familles  entières  massacrées  ou  enlevées,  les  récoltes  et  le  bétail  dé- 
truits. Eperdus,  les  colons  fuyaient  de  l'autre  côté  des  All^hanys. 
Ces  incursions  eussent  été  encore  plus  cruelles,  si  les  commandants 
français  n'avaient  sans  cesse  recommandé  aux  chefs  d'expédition 
d'empêcher  les  sauvages  de  se  livrer  à  leurs  excès  habituels.  Cas- 
grain  {Pèlerinage  au  Pays  d'Evangéline,  p.  224)  cite  quelques  «  com- 
missions »  de  ce  genre. 


19 


290  tJN    DEFENSEUR    DE   LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 


VI.  —  Fin  de  la  campagne.  —  La,  tête  de  l'abbé  Picquet 
mise  à  prix. 

La  chute  d'Oswégo  fut  accueillie  dans  tout  le  Canada  par 
iine  véritable  explosion  de  joie  patriotique.  Le  30  août,  deux 
des  drapeaux  anglais  que  de  Villiers  et  ses  sauvages  avaient 
eu  l'honneur  d'apporter  à  Montréal,  furent  solennellement 
remis  par  le  marquis  de  Vaudreuil  au  colonel  de  Bourla- 
maque,  le  héros  du  siège,  en  présence  de  la  garnison  sous  les 
armes  et  au  milieu  des  acclamations  d'une  foule  enthousiaste. 
Un  brillant  cortège  s'organisa  qui,  à  travers  les  rues  décorées 
de  feuillage,  escorta  les  étendards  jusqu'à  l'éghse  paroissiale. 
Les  autres  drapeaux  pris  à  l'ennemi  furent  suspendus  aux 
voûtes  des  principaux  sanctuaires  des  Trois-Rivières  et  de 
Québec. 

Le  même  jour,  dans  la  chapelle  de  La  Présentation,  l'abbé 
Picquet  donna  lecture  du  mandement  par  lequel  Mgr  de 
Pontbriand  prescrivait  de  publiques  actions  de  grâces,  afin 
de  remercier  Dieu  du  succès  de  nos  armes  (i).  La  lettre  épis- 
copale,  toute  vibrante  des  plus  nobles  sentiments,  s'efforçait 
de  distribuer  avec  impartialité  les  éloges  entre  les  Canadiens 
et  les  Français,  les  chefs  et  les  soldats  (2) . 

Symptôme  inquiétant  pour  l'avenir  de  la  colonie,  le  premier 
moment  de  surprise  passé,  notre  récente  victoire  avait  déter- 
miné dans  l'opinion  des  courants  forts  opposés.  Tandis  que  les 
officiers  des  troupes  métropolitaines  restaient  persuadés  que 
«  l'aventure  »,  si  heureusement  menée,  offrait  de  sérieuses 
difficultés  et  aurait  pu  très  bien  se  prêter  à  un  tout  autre  dé- 
nouement, la  majorité  des  Canadiens  proclamaient  à  tout 
venant  l'extrême  facilité   de  l'entreprise.   A  les   en   croire, 

(i)  Mandements  des  évêques  de  Québec,  t.  II,  p.  iio  (20  août  1756). 

(2)  Montcalm,  qui  n'avait  pas  oublié  certains  incidents  du  siège, 
fut  froissé  du  ton  de  ce  mandement  et  plus  encore  des  commentaires 
dont  le  public  en  accompagna  la  publication  :  «  Votre  ami  l'évêque 
vient  de  donner  le  plus  ridicule  mandement  du  monde  ;  mais  gardez- 
vous  bien  de  le  dire,  car  c'est  l'admiration  du  Canada.  »  {A  Lévis, 
27  août  1756.) 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  29 1 

Chouaguen  serait  tombée,  comme  Jéricho,  aux  cris  des  assié- 
geants, et  s'il  y  avait  eu  quelque  honneur  dans  l'affaire,  cet 
honneur,  —  est-il  besoin  de  le  dire?  —  revenait  aux  seuls 
sauvages  et  miUciens  (i). 

Dans  la  bouche  d'hommes  du  peuple,  sous  toutes  les  lati- 
tudes et  dans  tous  les  temps  volontiers  optimistes  et  vantards, 
de  teUes  sottises  étaient  sans  conséquence.  Mais  on  en  retrou- 
vait l'expression,  à  peine  atténuée,  jusque  dans  des  pièces 
officielles.  Le  gouverneur  s'adressant  au  ministre  de  la  ma- 
rine, Machault,  osait  écrire  à  la  date  du  23  octobre  1756  :  «Les 
troupes  de  terre  sont  généralement  bonnes,  mais  jusqu'à  pré- 
sent elles  ne  se  sont  pas  absolument  signalées,  et  l'ennemi  ne 
leur  a  pas  donné  le  temps  d'opérer  ni  de  tirer  un  coup  de 
fusil...  C'est  seulement  ime  partie  des  troupes  de  la  colonie, 
des  Canadiens  et  des  sauvages,  qui  a  attaqué  les  forts.  Notre 
artillerie...  n'a  été  servie  que  par  nos  canonniers  bombardiers 
et  nos  canonniers  des  milices.  »  En  réalité,  —  et  Vaudreuil 
aurait  dû  le  savoir  mieux  que  personne  —  tous  les  corps  en- 
gagés devant  Chouaguen  avaient  rivalisé  de  bravoure,  d'en- 
durance, de  bonne  humeur.  En  tout  cas,  si  l'on  pouvait  adres- 
ser à  quelques-uns  le  reproche  de  mollesse,  ce  n'était  point 
aux  soldats  des  régiments  français  (2)  ! 

Aussi  bien,  Vaudreuil  fit  montre,  en  la  circonstance,  d'une 
vanité  puérile.  Certes,  il  avait  eu  le  mérite  de  concevoir  le 
plan  de  campagne  et  même  d'ordonner  les  préparatifs  ;  mais 
l'honneur  revenait  au  chef  de  l'expédition  d'avoir  rempli  son 
programme  de  la  façon  la  plus  brillante.  C'est  dans  ces  frois- 
sements d'amour-propre  qu'il  faut  chercher  l'origine  de  la 


(i)  «  Chouaguen,  tombé  ou  plutôt  rendu  aux  seuls  cris  de  nos  Ca- 
nadiens et  sauvages,  me  rappelle  Jéricho  tombée  aux  cris  des  Israé- 
lites. »  {Lettre  d'un  sieur  Cognard  sur  les  affaires  du  Canada,  dans  Coll. 
de  Mss.  de  Faucher  de  Saint-Maurice,  t.  IV,  p.  40.)  On  trouve  dans 
une  note  glissée  par  BougainvUle  entre  les  feuillets  de  son  Journal  un 
cimusant  écho  de  ces  gasconnades  :  «  Les  sauvages  et  les  Csinadiens 
seuls  ayant  pris  Chouaguen,  facilité  de  cette  entreprise,  suivant  le 
peuple,  le  marquis  de  V.  (Vaudreuil)  et  l'évêque,  qui  l'eût  repris,  disoit- 
il,  avec  son  clergé,  sans  doute  comme  Josué  prit  Jéricho  en  faisant 
sept  fois  le  tour  des  murs.  » 

(2)  Desandrouins  donnait  la  note  juste  dans  sa  Description  et  Jour- 
nal du  siège  des  forts  de  Chouaguen.  (V.  Gabriel,  op.  cit.,  p.  63-64.) 


292  UN    DÉFENSEUR    DE    LA.    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

mésintelligence,  infiniment  regrettable,  qui  éloigna  de  plus  en 
plus  l'un  de  l'autre  le  gouverneur  et  le  général. 

A  première  vue,  on  serait  tenté  de  croire  qu'il  s'agissait  là 
d'une  simple  querelle  d'amour-propre,  aucim  des  deux  anta- 
gonistes n'ayant  assez  de  désintéressement  pour  sacrifier 
son  orgueil  à  l'intérêt  supérieur  du  pays.  Cependant,  le  dissenti- 
ment était  plus  profond,  plus  complexe.  Il  trahit  sans  doute, 
l'opposition  radicale  de  caractère  qui  existait  entre  Montcalm  et 
Vaudreuil,  mais  il  accuse  surtout  la  divergence  de  leurs  vues 
relativement  aux  moyens  les  plus  capables  d'assurer  la  dé- 
fense du  Canada. 

Vaudreuil  n'aurait  pas  voulu  d'un  général  métropolitain 
à  la  tête  des  forces  de  la  colonie  (i).  On  ne  saurait  oublier  qu'il 
fut,  sur  sa  propre  demande,  investi  du  commandement 
suprême.  Sans  doute,  Montcalm  lui  était  subordonné  par 
les  instructions  reçues  de  Versailles,  mais,  en  fait,  il  était 
le  véritable  chef  militaire,  ses  hommes  les  vrais  soldats,  et  les 
sauvages  et  miliciens  locaux  de  simples  auxiliaires.  C'est  peut- 
être  ce  qui  a  permis  de  dire  que  la  mésintelligence  du  géné- 
ral et  du  gouverneur  fut  un  de  ces  conflits  entre  le  pou- 
voir civil  et  l'autorité  militaire,  comme  «il  s'en  est  produit  trop 
souvent  au  cours  de  notre  histoire  (2).  A  vrai  dire,  les  diffi- 
cultés qui  s'élevèrent  entre  les  deux  chefs  de  la  colonie  n'é- 
taient pas  d'ordre  purement  politique.  Vaudreuil  n'entendait 
rien  à  l'art  de  la  guerre  :  il  prenait,  le  plus  souvent  à  l'aveu- 
glette, des  mesures  qui,  tour  à  tour  et  suivant  l'humeur  du 
moment,  égayaient  ou  irritaient  le  bouillant  général.  Cana- 
dien par  toutes  les  fibres  de  son  cœur,  le  gouverneur  pous- 
sait, en  outre,  jusqu'à  l'exagération  le  souci  de  ménager  les 


(i)  «  Il  demandait,  dès  1755,  —  écrit  M.  Lorin,  —  ce  que  les  Cana- 
diens viennent  seulement,  en  1904,  d'obtenir  de  la  libérale  Angleterre: 
le  droit  pour  un  Canadien  d'exercer  le  commandement  suprême  en  son 
pays.  »  (Les  derniers  jours  du  Canada  français  dans  Revue  des  Deux- 
Mondes  du  15  juin  1906,  p.  884.)  L'assimilation  n'est  pas  tout  à  fait 
juste.  Au  reste,  ce  n'est  pas  à  titre  de  Canadien,  que  Vaudreuil  récla- 
mait l'autorité  militaire  qui  avait  appartenu  à  plusieurs  de  ses  pré- 
décesseurs. 

(2)  Louis  Arnould  —  Montcalm  et  «  l'Année  terrible  »  au  Canada. 
[Revue  Hebdomadaire,  juin  1908,  p.  450.) 


FRANÇOIS    PICQUET    LE    «    CANADIEN    »  293 

intérêts,  respectables  assurément,  de  ses  administrés  (i). 
Il  était  enfin  convaincu  que  la  colonie  ne  pouvait  sou- 
haiter défenseurs  plus  énergiques  et  plus  habiles  que 
les  colons  eux-mêmes,  assistés  des  Indiens.  Sans  mé- 
connaître absolument  les  services  que  les  régiments  royaux 
pouvaient  rendre,  il  les  estimait  de  médiocre  valeur  pour 
les  opérations  en  Amérique. 

Certes,  les  Canadiens,  famiharisés  avec  le  pays,  savaient  se 
battre  sous  bois  (2),  prompts  à  se  défiler  derrière  le  moindre 
obstacle,  faisant  la  guerre  comme  la  chasse  et  manquant 
rarement  leur  but.  Mais  l'armée  réguHère,  mieux  disciplinée, 
rompue  à  une  tactique  plus  efiicace,  éprouvée  au  feu  durant 
les  guerres  précédentes,  était  seule  capable  de  tenir  tête  aux 
régiments  de  la  Vieille- Angleterre,  massés  sur  les  frontières  du 
Canada.  Vaudreuil  ignorait  cette  vérité  d'expérience  que, 
devant  un  ennemi  sérieusement  organisé,  l'habitant  est  inca- 
pable de  se  défendre  sans  le  soldat;  la  bonne  volonté  des 
milices  reste  impuissante  et  les  plus  beaux  héroïsmes  ne  peu- 
vent préserver  de  l'invasion  et  de  la  conquête  im  pays  qui 
n'est  pas  gardé  par  des  troupes  réguhères  assez  nombreuses  (3). 
Gn  doit  vivement  regretter  que  Vaudreuil  n'ait  point  com- 
pris que  troupes  de  terre  et  troupes  de  la  colonie  avaient 
les  unes  et  les  autres  leurs  qualités  particulières,  également 


(i)  Voilà  qui  explique  comment,  après  un  siècle  et  demi,  les  histo- 
riens canadiens  lui  soient  si  sympathiques.  Tel  est  la  force  du  sentiment 
particulariste  que  l'honnête  Garneau  lui-même  fait  ressortir  les  aspé- 
rités du  caractère  de  Montcalm.  ]\IM.  Doughty  et  Parmelee,  et,  en 
générai,  les  historiens  d'origine  anglaise  sont  tentés  de  plaider  le  con- 
traire. 

(2)  Nos  ofl&ciers  ne  purent  jamais  s'habituer  à  leur  façon  de  com- 
battre en  plaine:  s'avançant  en  désordre,  au  pas  de  course, ils  lâchaient 
leur  coup  de  fusil,  puis  brusquement  se  jetaient  à  terre  pour  se  dissi- 
muler dans  l'herbe  et  recharger  leurs  armes.  Dans  les  bois,  ils  retrou- 
vaient leur  supériorité.  Toutes  différences  topographiques  réservées, 
on  peut  dire  qu'ils  se  battaient  à  la  manière  des  Boers,  montrant  la 
même  insouciance  des  formations  tactiques  et  de  la  discipline  euro- 
péenne. (Cf.  H.  Lorin,  loc.  cit.) 

(3)  L'histoire  militaire  de  la  Révolution,  et,  plus  près  de  nous,  celle 
des  républiques  sud-africaines  confirment  cette  leçon  d'une  expé- 
rience que  les  Canadiens  ont  jadis  cruellement  pratiquée  (Amould, 
loc.  cit.). 


394  UN    DEFENSEUR    DE    LA    CC    NOUVELLE-FRANCE    » 

précieuses,  et  que  leur  réunion,  sous  la  main  d'un  Montcalm 
ou  même  d'un  Lévis,  constituait  un  outil  militaire  mer- 
veilleux, le  mieux  approprié  en  tout  cas  au  genre  de  guerre 
qu'il  s'agissait  de  conduire  dans  la  Nouvelle-France  (i). 

Au  surplus,  la  mésintelligence  entre  le  gouverneur 
et  le  général  n'a  pas  été  une  des  causes  essentielles  de  la 
perte  de  la  colonie,  perte  que  tant  d'autres  raisons  ren- 
daient inévitable.  Montcalm  demandera  plusieurs  fois  son 
rappel,  mais  seulement  jusqu'au  jour  où  la  détresse  irrémé- 
diable du  pays  lui  commandera  de  rester  au  devoir,  en  d'au- 
tres termes,  au  danger.  De  son  côté,  Vaudreuil  assurera  de  son 
mieux  la  défense  du  Canada.  En  sorte  que  cette  malheureuse 
querelle  a  fait,  en  somme,  assez  peu  de  tort  à  l'intérêt  national. 

Tandis  que  commençait  à  se  manifester  par  une  guerre  à 
coup  d'épingles  le  conflit  naissant  entre  les  généraux, 
François  Picquet  travaillait  de  tout  son  cœur  à  ramener 
l'ordre  et  la  tranquillité  dans  sa  mission.  Les  derniers  événe- 
ments l'avaient  quelque  peu  bouleversée  et,  par  surcroît, 
un  nouveau  commandant  venait  d'être  désigné  pour  recueil- 
lir la  succession  du  chevalier  de  Portneuf .  Or,  les  changements 
de  cette  nature  ne  se  faisaient  pas  sans  causer  quelque  per- 
turbation dans  une  petite  république  comme  celle  des  bords 
de  l'Oswégatchie. 

L'officier  placé  par  le  gouverneur  à  la  tête  de  la  garnison 
du  fort,  s'appelait  Guillaume  de  Lorimier  (2)  :  il  était  capitaine 
dans  les  troupes  de  la  marine  (3) .  Très  sévère  pour  tout  ce 

(i)  Les  rivalités,  les  malentendus  qui  séparèrent  soldats  et  mili- 
ciens provinrent  surtout  d'une  erreur  de  perspective.  Il  y  eut  aussi 
entre  eux  l'espèce  très  particulière  de  jalousie  qui  sévit  encore  dans 
plusieurs  de  nos  colonies,  entre  fonctionnaires  et  colons.  Ceux-là  ne 
résidant  qu'en  passant,  leur  existence  est  rarement  enracinée  dans 
le  pays,  et  beaucoup  aspirent  au  congé  libérateur  ;  ils  vivent  entre  eux, 
avec  une  gaieté  d'ordinaire  plus  bruyante  que  fastueuse,  mais  qui 
n'en  scandalise  pas  moins  autour  d'eux  les  habitants  astreints  à  une 
vie  plus  dure,  sauf  à  en  retirer  de  justes  compensations,  inconnues 
aux  fonctionnaires.  (H.  Lorin,  loc.  cit.). 

(2)  Il  arriva  dans  la  dernière  semaine  de  juillet.  Le  Registre  de  La 
Présentation  porte  sa  signature  et  celle  de  sa  femme,  Louise  Le  Pail- 
leur,  le  i^'  août,  à  la  suite  d'un  acte  de  baptême  du  fils  de  Louis  Vi- 
vian, menuisier  du  poste. 

(3)  Il  n'y  avait  qu'un  régiment  de  marine  qui  servît  à  terre  dans 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  396 

qui  touchait  au  service,  mais  peu  scrupuleux  en  fait  d'ad- 
ministration, de  caractère  ombrageux  et  violent,  à  la  fois 
autoritaire  et  brouillon,  le  nouveau  commandant  devait 
faire  amèrement  regretter  ses  prédécesseurs.  Toutefois,  il  est 
juste  de  reconnaître  que,  durant  les  premiers  mois  de  son  sé- 
jour à  La  Présentation,  il  ne  laissa  pas  d'apporter  à  l'abbé 
Picquet  un  concours  précieux.  Sa  collaboration  fut  particu- 
lièrement utile  au  missionnaire  durant  les  courses  que  ce- 
lui-ci dut  faire  dans  les  pays  iroquois  et  sur  la  rivière  d'Os- 
wégo,  ainsi  que  l'en  avait  prié  le  gouverneur  vers  la  fin  de 
septembre. 

A  ce  moment  le  prestige  de  la  France  dans  les  pays  d'en- 
haut  était  à  son  apogée.  Les  deux  victoires  de  la  Monongahéla 
et  de  Chouaguen  avaient  rallié  la  plupart  des  tribus  autour 
de  notre  drapeau.  Un  grand  nombre  d'Indiens,  accourus  à  Mon- 
tréal sur  l'invitation  du  marquis  de  Vaudreuil,  avaient  rejoint 
Montcalm  devant  Carillon,  où  ils  ne  devaient  rendre  que  de 
médiocres  services  à  une  armée,  qui  se  tenait  sur  la  défen- 
sive (i).  Au  reste,  leur  séjour  parmi  nous  fut  de  courte  durée 
et,  vers  la  fin  d'octobre,  le  général,  persuadé  que  l'ennemi  ne 
bougerait  pas  avant  le  retour  du  printemps,  regagna  lui-même 
Montréal,  laissant  auchevalier  deLévis  le  soin  d'acheminer  les 
régiments  vers  leurs  quartiers  d'hiver. 

Pour  François  Picquet,  la  campagne  n'était  pas  encote 
finie.  La  retraite  précipitée  de  Webb,  au  lendemain  de  la  capi- 
tulation d'Oswégo,  ne  laissait  pas  de  nous  intriguer  vivement. 
Les  bruits  les  plus  contradictoires  couraient  à  ce  sujet.  En 
réalité,  on  ne  savait  rien  de  précis  sur  l'itinéraire  de  l'armée 


les  colonies,  le  régiment  suisse  de  Karrer,  créé  en  17 19  :  un  bataillob 
à  quatre  compagnies. 

(i)  «  Je  ne  crois  pas  que  ce  soit  une  bonne  politique  dans  le  cas 
d'une  défensive  telle  que  celle  sur  laquelle  nous  sommes  aujourd'hui 
d'envoyer  à  la  fois  à  l'armée  une  aussi  grande  quantité  de  sauvages 
que  celle  que  M.  de  V(audreuil)  nous  avoit  envoyée  à  la  fin  du  mois 
dernier.  »  (Bougainville,  Journal,  20  octobre.)  —  En  fait,  l'action  des 
Peaux-Rouges  se  borna  à  des  reconnaissances  dirigées  par  le  lieute- 
nant de  Sablé  (Lévis  à  d'Argenson,  Lettres  de  Lévis,  p.  80)  et  le  capitaine 
de  la  Perrière,  l'ancien  commandant  de  La  Présentation  {Journal  de 
Bougainville,  12-19  septembre  ;  de  Malartic.  p.  83). 


296  UN    DÉFENSEUR    DE    LA  «    NOUVELLE-FRANCE    » 

anglaise.  Jusqu'où  s'était-elle  repliée?  Dans  quelles  conditions 
s'était  accomplie  sa  marche?  Quelles  pouvaient  bien  être  à 
l'heure  actuelle  les  intentions  de  son  chef?  Voilà  les  diffé- 
rents points  que  le  Supérieur  de  La  Présentation  fut  chargé 
d'éclaircir. 

A  la  tête  de  petits  détachements  de  sauvages,  il  poussa  plu- 
sieurs reconnaissances  dans  la  direction  de  Corlar,  en  remon- 
tant la  rivière  de  Chouaguen.  Il  put  ainsi  constater  que  l'en- 
nemi, démoralisé  par  notre  prompt  succès,  avait  battu  en  re- 
traite sur  Corlar  d'abord,  puis  sur  Orange  et  le  Portage  du 
lac  Saint-Sacrement,  où  Webb  était  allé  poster  ses  1,400  hom- 
mes. Non  content  d'évacuer  tous  les  fortins  et  d'abandonner 
les  entrepôts  de  munitions  qui  jalonnaient  la  route  d'Oswégo, 
le  général  anglais  les  avait  incendiés,  et,  comme  la  rivière 
servait  de  voie  principale  de  communication,  il  l'avait  obs- 
truée en  y  renversant  une  grande  quantité  d'arbres.  Voici, 
d'ailleurs,  ce  qu'on  lit  dans  le  Journal  de  Montcalm  à  la  date 
du  10  novembre  : 

«  On  a  confirmation  des  nouvelles  que  les  Anglois  avoient 
brûlé  les  forts  qu'ils  avoient  à  portée  de  Chouaguen  et  barré 
la  dite  rivière  pour  empêcher  qu'on  ailleàeux  par  cette  partie...  » 
Et  un  peu  plus  loin:  «  On  a  eu  nouvelle  par  le  retour  de  l'abbé 
Picquet,  envoyé  à  Chouaguen  par  ordre  de  M.  de  Vaudreuil, 
que  les  forts  que  les  Anglois  avoient  pour  servir  d'entrepôts 
sur  la  rivière  de  Chouaguen  avoient  été  brûlés,  et  la  rivière 
barrée  et  embarrassée  (i).  » 

A  la  suite  de  cette  dernière  note  qu'il  couchait  sur  ses  carnets 
le  3  décembre,  le  général  ajoutait  quelques  détails  sur  la  rigueur 
extrême  de  la  saison,  détails  bien  propres  à  mettre  en  relief  l'ad- 
mirable énergie  du  missionnaire  :  «  Le  piquet  du  régiment  de 
la  Sarre  qui  devoit  revenir  de  Frontenac  est  enfin  arrivé  ;  on 
étoit  inquiet  à  cause  des  glaces.  Le  dernier  envoi  de  bateaux 
a  été  vingt-six  jours  pour  aUer  à  La  Présentation  (2).  » 

C'est  vraisemblablement  le  28  novembre  que  l'abbé  arriva 
dans  la  seconde  ville  du  Canada,  en  compagnie  d'une  nom- 


(i)   Coll.  des  Mss.  du  maréchal  de  Lévis,  t.  VII,  p.  119  et  129. 
(2)  Ihid.,  p.  129,  5  décembre  1756. 


FRANÇOIS    PICQOET    «    LE    CANADIEN    ».  297 

breuse  députation  des  Cinq-Nations  :  une  quarantaine  de 
chefs,  suivis  de  leurs  femmes  et  de  leurs  enfants  (i).  Les  Iro- 
quois  avaient  ressenti  plus  qu'aucune  autre  tribu  indienne  le 
rude  coup  frappé  par  la  France  sur  le  bord  du  lac  Ontario. 
Spectateurs  de  la  lutte  qui  s'était  livrée  dans  leur  propre  pays, 
ils  en  avaient  attendu  avec  patience  le  dénoûment  pour  régler 
leur  conduite  sur  le  succès.  Le  triomphe  de  Montcalm  les 
avait  intimidés,  et,  malgré  les  graves  raisons  d'intérêt  qui  les 
faisaient  pencher  vers  les  Anglcds,  leurs  plus  proches  voisins,  ils 
s'étaient  décidés  à  faire  ime  nouvelle  manifestation  de  sym- 
pathie en  notre  faveur. 

Quelques  jours  après  leur  arrivée,  les  députés  des  Cantons 
obtinrent  leur  première  audience  par  l'entremise  de  l'abbé 
Picquet  (2).  Ils  se  réunirent  dans  la  «  salle  du  Séminaire  »  de 
Saint-Sulpice,  d'où  leur  cortège  original  se  dirigea  vers  le  châ- 
teau du  gouverneur.  Chacun  des  députés  portait  ime  baguette 
ornée  de  plumes  d'oiseaux.  Le  «  grand-chef  »  entra  le  pre- 
mier dans  la  «  chambre  du  conseil  »,  en  dansant,  en  chantant 
et  en  pleurant  tour  à  tour.  Des  Iroquois  du  Sault-Saint-Louis 
et  du  lac  des  Deux-Montagnes,  quelques  Outaouais  et  Pou- 
téotamis,  tous  «  extrêmement  parés  et  matachés  »,  se  trou- 
vaient là,  entourant  le  gouverneur  et  le  groupe  brillant  des 
fonctionnaires  et  des  officiers  parmi  lesquels  se  tenait,  grave 
et  digne,  le  marquis  de  Montcalm.  Les  Peaux-Rouges  avaient 
manifesté  le  désir  de  connaître  le  général  qui  les  avait  «  éton- 
nés, disaient-ils,  par  la  rapidité  de  ses  conquêtes  ».  Mis  en  face 
de  lui,  ils  parurent  stupéfaits.  «  Nous  avons  voulu  voir,  — 
s'écria  l'un  d'eux,  —  le  fameux  chef  qui,  à  peine  débarqué  sur 
cette  terre,  a  foulé  aux  pieds  l'Anglais.  Nous  pensions  que 
sa  tête  se  perdait  dans  les  nues.  Tu  es  petit,  mon  père.  Mais 
nous  voyons  dans  tes  yeux  la  grandeur  des  pins  et  le  vol  de 
l'aigle  !  » 


(i)  Malaxtic.  Journal,  p.  80  :  «  Les  ambassadeurs  des  Cinq-Nations 
arrivèrent  le  28.  » 

(2)  Les  détails  qui  suivent  sont  empruntés  aux  mémoires  de  Ma- 
lartic,  de  Bougain ville  et  de  Montcalm.  Il  ne  faut  point  oublier  que  le 
Journal  de  Montcalm  n'est  souvent  que  la  copie  transposée  de  celui 
de  son  aide-de-camp. 


298  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FÏIANCE    » 

Les  orateurs  portèrent  dix-huit  «  paroles  »,  confirmées 
par  le  don  de  quatorze  colliers  et  de  plusieurs  branches  de 
porcelaine.  «  Le  premier  collier  fut  offert  pour  couvrir  la 
mort  du  baron  de  Longueil  »,  ancien  gouverneur  de  Montréal, 
et  de  son  fils  le  chevalier,  tué  l'année  précédente  à  l'affaire 
du  lac  Saint-Sacrement  ;  un  second  «  pour  sécher  les  larmes  » 
d'Onnontio  pleurant  ses  guerriers;  un  troisième  «  pour  allumer 
à  Montréal  un  feu  »  qui  ne  devait  jamais  s'éteindre  ;  un  qua- 
trième, «  pour  l'arbre  de  la  paix  dont  les  feuilles  étaient  près 
de  sécher  ;  »  un  cinquième,  «  pour  présenter  un  balai  »  avec 
lequel  on  enlèverait  la  poussière  qui  s'était  amassée  dans  les 
cabanes  «  depuis  qu'on  ne  tenait  plus  les  anciens  conseils  », 
etc.,  etc..  A  chaque  collier  présenté  par  les  Onoyouts  pendait 
une  chevelure  anglaise.  Avec  le  plus  grand  sérieux,  le  secré- 
taire du  gouverneur  recueillait  les  a  paroles  »  et  relevait,  pour 
les  numéroter  et  les  conserver  avec  soin,  les  colliers  déposés 
aux  pieds  de  son  maître. 

Pour  témoigner  de  la  pureté  de  leurs  intentions,  les  am- 
bassadeurs foulèrent  aux  pieds  les  médailles  qu'ils  avaient 
reçues  des  Anglais  (i).  Personne  naturellement  ne  se  laissait 
prendre  à  ces  protestations  d'amitié,  d'autant  plus  suspectes 
que  d'autres  députés  des  mêmes  astucieux  Iroquois  s'apprê- 
taient à  faire  auprès  de  nos  rivaux  une  démarche  toute  sem- 
blable (2). 

La  séance  se  termina  par  l'appel  de  chaque  nation,  fait  à 
haute  voix  par  le  principal  «  orateur  ».  A  tour  de  rôle,  les 
chefs  répondaient  par  le  «  cri  de  remerciement  »  que  repre- 
naient en  chœur  les  sauvages. 

Ces  sortes  de  «  conseils  »  ressemblaient  par  plus  d'un  point 
à  nos  anciennes  assemblées  des  notables,  de  même  qu'à  nos 
modernes  congrès  :  on  s'y  épuisait  en  discours  plus  ou  moins 


(i)  Pour  récompenser  les  chefs  qui  se  distinguaient  à  la  guerre,  nous 
leur  donnions  nous  aussi  des  médaillons,  portant  sur  une  face  l'effi- 
gie du  roi  et  au  revers  Mars  et  Bellone  avec  cette  devise  :  Virtus  et 
honor.  Les  Peaux-Rouges  s'en  montraient  très  flattés. 

(2)  Les  députés  déclarèrent  que  le  colonel  Johnson  s'efforçait  de 
les  gagner,  mais  qu'ils  restaient  sourds  à  ses  instances,  car  ils  n'ou- 
bliaient pas  «  le  destructeur  de  Chouaguen  qui,  après  avoir  purifié 
leurs  terres,  les  leur  avait  rendues  ». 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  299 

éloquents,  on  y  formulait  des  vœux  (i),  on  y  prenait  force 
décisions  ;  mais  le  gain  définitif  apparaissait  plutôt  mince. 
Encore,  dans  le  cas  présent,  si  personne  ne  s'illusionnait  sur 
le  résultat  des  nombreuses  audiences  qu'on  dut  accorder 
aux  sauvages  durant  la  seconde  quinzaine  de  décembre,  pas 
plus  l'abbé  Picquet  qui  les  sollicitait  que  le  gouverneur  qui  les 
subissait  avec  im  calme  stoïque.  Néanmoins,  nous  ne  pouvions 
sans  imprudence  mécontenter  les  ambassadeurs  des  Cinq-Na- 
tions. Ils  nous  promettaient  la  neutralité  ;  c'était  déjà  quelque 
chose.  Aussi  bien,  enclavés  au  milieu  des  établissements  britan- 
niques, Onoyouts  et  Onnontagués  ne  pouvaient  guère  em- 
brasser ouvertement  notre  cause. 

Enfin,  le  2  et  le  3  janvier,  ceux-ci  se  mirent  en  devoir  de 
regagner  leurs  lointains  villages,  et  notre  compatriote  put  lui- 
même  retourner  à  La  Présentation,  en  remontant  le  Saint- 
Laurent  sur  les  glaces.  Le  missionnaire  avait  bon  besoin  de  ré- 
parer ses  forces  en  vue  de  la  campagne  prochaine.  Ses  courses 
continuelles,  parfois  de  deux  à  trois  cents  lieues,  les  privations 
ou  la  nourriture  défectueuse,  les  veilles  prolongées,  les  fati- 
gues des  nuits  passées  dans  les  bois  à  la  belle  étoile,  souvent 
avec  la  seule  couverture  de  peau  d'ours  pour  se  défendre  con- 
tre le  froid,  avaient  peu  à  peu  altéré  sa  robuste  santé.  En 
vérité,  il  aurait  fallu  être  de  fer  pour  résister  à  une  pareille 
vie  ! 

La  saison,  qui  devait  avoir  au  moins  ce  bon  côté  de  contrain- 
dre le  missionnaire  à  prendre  du  repos,  fut  d'une  rudesse 
exceptionnelle,  dépassant  en  âpreté  le  terrible  hiver  de  1709. 
Le  thermomètre  descendit  à  28°  Réaumur.  On  se  représente 
ce  que  devait  être  le  séjour  dans  un  poste  isolé  comme  celui  de 
La  Présentation,  lorsque  décembre  étendait  sur  la  nature  sa 
désolation  monotone.  Le  fort  devenait  une  sorte  de  tombeau. 
Presque  pas  de  distractions.  Aucun  de  ces  plaisirs  qui  font 

(i)  D'après  Malartic,  nos  ambassadeurs  «  demandèrent  le  rétablis- 
sement de  l'ancien  usage  d'envoyer  chez  eux  un  ofl&cier  qu'ils  vien- 
droient  recevoir  à  la  rivière  aux  Ecorces  avec  les  cérémonies  ordinaires. 
Ils  représentèrent  qu'ils  faisoient  autrefois  le  portage  de  Niagara,  qu'on 
fait  faire  par  entreprise,  et  prièrent  Ononthio  de  faire  pourvoir  de 
marchandises  les  magasins  de  Frontenac,  Tororito  et  Niagara,  afin 
qu'ils  ne  s'aperçoivent  pas  de  la  destruction  de  Chouaguen.  » 


300  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

aujourd'hui  le  charme  des  villes  pendant  le  rigoureux  hiver 
canadien.  Les  sentinelles  qui  veillaient  aux  remparts,  —  car 
une  alerte  était  toujours  possible,  —  n'apercevaient  autour 
d'elles  que  le  ruban  imi  du  fleuve  emprisonné  dans  son  épais 
manteau  de  glace  ou  le  linceul  des  neiges  pesant  sur  les  toits 
et  courbant  dans  la  forêt  les  têtes  des  pins  et  dçs  érables. 
Partout  régnait  un  silence  impressionnant,  interrompu,  de 
loin  en  loin,  par  le  gémissement  des  arbres  secouant  à  la  bise 
leurs  rameaux  dépouillés,  par  le  hurlement  de  quelque  fauve 
à  la  lisière  du  bois,  ou  bien  encore  par  le  cri  de  reconnais- 
sance poussé  par  des  Indiens,  chasseurs  de  chevreuils  ou  chas- 
seurs de  chevelures,  dont  ni  la  «  poudrerie  »  ni  la  froidure 
n'interrompait  les  courses  fantastiques. 

L'affluence  des  sauvages  fut  extraordinaire  dans  nos  postes 
des  lacs,  et  spécialement  à  La  Présentation,  durant  ce  rude 
hiver  de  1756-1757.  Comme  ils  y  arrivaient  toujours  avec  leurs 
trames,  chargées  de  venaison,  on  y  vit  renaître  ces  temps 
heiueux  où,  selon  l'expression  de  Montcalm,  «  on  faisoit  au 
Canada  la  meilleure  chère  pour  rien  (i)  ». 

Ces  allées  et  venues  des  Peaux-Rouges  rompaient  l'en- 
nuyeuse monotonie  de  l'hivernage.  Elles  avaient  d'autres 
avantages  plus  précieux  encore  aux  yeux  de  François  Picquet. 
Le  missionnaire  profitait  —  on  s'en  souvient  —  de  l'inaction 
que  l'inclémence  de  la  température  imposait  à  ses  hôtes  et 
de  leurs  séjours  plus  ou  moins  prolongés  au  fort,  pour  les 
instruire  dans  le  christianisme.  En  outre,  comme  des  rap- 
ports, probablement  exagérés,  laissaient  craindre  que  l'en- 
nemi ne  vînt  attaquer  La  Présentation,  la  présence  continue 
de  nombreux  sauvages  devenait  \me  garantie  de  sécu- 
rité. '^ 

A  vrai  dire,  l'ennemi  n'était  guère  encouragé  à  se  risquer 
le  long  de  l'Oswégatchie;  et  même  en  eût-il  eu  l'envie  il  ne 
ne  se  trouvait  pas  actuellement  en  mesure  de  la  satisfaire. 


(i)  MontcaJm,  dans  son  Journal,  établit  la  comparaison  des  prix  du 
gibier  dans  les  forts  et  à  Montréal.  On  payait  en  ville  deux  livres  une 
perdrix  qui  coûtait  cinq  sous  dans  les  forts  ;  les  dindes  sept  livres  et 
demie,  au  lieu  de  vingt  sous.  Mêmes  différences  pour  les  outardes  et 
le  chevreuil. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  3oi 

François  Picquet  et  ses  compagnons  ne  reçurent  pas  la 
visite  de  Will  Johnson  et  de  ses  fidèles  Agniés. 

Une  menace  plus  sérieuse,  parce  qu'à  tout  prendre  de  réa- 
lisation plus  facile,  était  celle  qui  visait  directement  le  mis- 
sionnaire. Vers  le  début  de  novembre,  celui-ci  apprenait  que 
les  Anglais  avaient  mis  sa  tête  à  prix.  Il  n'en  fut  pas  autre- 
ment troublé.  Il  se  contenta  d'en  informer  à  tout  hasard  le 
gouverneur  et  poursuivit  paisiblement  la  périlleuse  recon- 
naissance qu'il  était  en  train  d'opérer  le  long  de  la  rivière 
d'Oswégo,  c'est-à-dire  dans  le  voisinage  immédiat  de  Corlar(i). 

Cette  mesure,  dont  la  haine  de  nos  ennemis  l'honorait,  sou- 
lignait la  part  considérable  qui  lui  revenait  dans  les  glorieux 
événements  de  l'été  :  une  telle  constatation  n'était  pas  pour 
lui  déplaire. 

Il  se  vengea  d'ailleurs  de  la  seule  façon  digne  de  lui.  «  Un 
officier  anglais  avait  voulu  faire  enlever  le  missionnaire  et 
mettre  sa  tête  à  prix  ;  les  sauvages  parvinrent  à  prendre  cet 
officier.  Ils  l'amenèrent  en  présence  de  l'abbé  Picquet,  et 
dansant  autour  du  prisonnier  avec  leur  casse-têtes,  ils  deman- 
daient à  grands  cris  la  permission  de  le  mettre  à  mort.  Le  mis- 
sionnaire ne  répondit  qu'en  faisant  grâce.  » 

C'est  Lalande,  le  véridique,  mais  trop  discret  Lalande,qui 
rapporte  cette  anecdote  :  elle  fait  doublement  honneur  à  son 
généreux  et  vaillant  ami. 

(i  )  Montcalm  écrit,  en  effet,  dans  son  Journal  sous  la  date  du  lo  no- 
vembre :  «  Les  sauvages,  suivant  le  rapport  de  l'abbé  Picquet,  disent 
que  les  Anglais  ont  mis  sa  tête  à  prix  et  qu'ils  veulent  entreprendre 
cet  hiver  sur  le  fort  de  La  Présentation.  » 


302  UN    DÉFENSEUR    DE   LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 


CHAPITRE    VIII 

Les  campagnes  de  la  Guerre  de  Sept  Ans  : 
Fort-George  (1757). 

7.  —  Préparatifs  de  guerre  et  conférences  à  Montréal. 

Les  premiers  mois  de  l'année  1757  se  passèrent  assez  paisi- 
blement :  chaque  parti  faisait  ses  préparatifs  en  vue  des  pro- 
chaines hostilités. 

Pour  notre  part  nous  avions  travaillé  tout  l'hiver  à  Ca- 
rillon dont  les  ouvrages  avançaient,  mais  lentement  (i).  Une 
partie  des  munitions,  jusque-là  conservées  à  Chambly,  à  Saint- 
Jean  et  à  Saint-Frédéric,  y  fut  transportée,  ce  qui  donna  lieu 
à  quelques  escarmouches  avec  les  «  rangers  »  (francs-tireurs) 
de  Rogers  (2). 

Avec  une  ardeur  fébrile,  nos  adversaires  avaient,  de  leur 
côté,  renforcé  les  positions  de  Fort-George  (3)  ou  William- 
Henry  et  de  Lydius  ou  Fort-Edouard.  Ils  y  élevèrent  de 
vastes  entrepôts,  un  hôpital,  des  atehers  et  de  véritables  arse- 
naux où  fut  construite  toute  une  flottille  de  barques  de  diffé- 
rent tonnage. 


(i)  Sur  les  difficultés  de  toute  nature  qui  entravèrent  la  construc- 
tion du  fort,  V.  Journal  de  Bougainville,  8-25  octobre  1756. 

(2)  Né  dans  le  New-Hampshire.  D'abord  contrebandier,  il  avait 
appris  un  peu  de  français  et  s'était  endurci  aux  courses  dans  les  bois. 
Pendant  la  guerre,  il  se  rendit  célèbre  par  ses  coups  d'audace,  et  aussi 
par  des  atrocités  qui  lui  valurent  la  réputation  d'un  brigand.  Les  ser- 
vices qu'il  rendit  avec  ses  partis  d'éclaireurs  firent  oublier  ses  crimes, 
et,son  crédit  augmentant  parmi  les  Anglais,  on  le  mit  à  la  tête  de  corps 
considérables. 

(3)  «  Le  fort  George  appelé  par  les  Anglais  William-Henry  ».  (De- 
sandrouins,  Précis  des  événements  de  la  campagne  de  1757  en  la  Nou- 
velle-France, cité  par  Gabriel,  p.  86.) 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  3oi 

Le  marquis  de  Vaudreuil  se  préoccupait  à  juste  titre  de 
ces  armements  hâtifs.  Maîtres  du  lac  Saint-Sacrement  grâce 
à  la  supériorité  de  leur  marine,  les  Anglais  seraient  en  mesure, 
dès  l'ouverture  de  la  navigation,  de  jeter  des  forces  considéra- 
bles sous  les  murs  de  Carillon.  Il  importait  donc  de  les  pré- 
venir, en  frappant  un  coup  inattendu  sur  le  fort  George,  si 
bien  placé  pour  servir  de  base  à  une  attaque  en  règle  dirigée 
contre  nos  postes  du  sud-est.  Le  gouverneur  réunit  donc,  vers 
la  fin  du  mois  de  février,  un  corps  expéditiormaire  de  près  de 
1.500  hommes,  sur  lesquels  600  Canadiens  et  350  sauvages, 
dont  il  confia  le  commandement  à  son  frère,  le  capitaine  Ri-r 
gaud  de  Vaudreuil  (i). 

Cet  officier  réussit  à  remplir  une  partie  de  son  programme. 
Parvenu,  le  18  mars,  en  vue  du  fort  George  après  avoir  fait 
soixante  lieues  sur  les  glaces  ou  la  neige,  il  incendia  un  moulin 
à  scie,  des  magasins  et  des  chantiers  ;  puis,  sans  parler  d'ap- 
provisionnements considérables  en  bois,  en  farine  et  en  objets 
de  toute  nature  pour  l'armement  et  l'équipement  des  troupes, 
il  détruisit  environ  300  bateaux  et  6  grosses  chaloupes  ou  bri- 
gantins.  En  revanche,  il  ne  put  réaliser  son  projet  d'escalader 
le  fort  :  trouvant  la  garnison  et  son  chef,  le  major  Ayre,  insen- 
sibles à  ses  menaces,  il  se  retira  sans  être  inquiété  (2). 

Si,  parmi  les  Indiens  qui  figurèrent  dans  cette  expédition  il 
s'en  trouvait  un  certain  nombre  du  Lac  des  Deux-Montagnes, 
les  sauvages  de  La  Présentation  n'y  prirent  aucune  part  : 
«  Le  25  février,  —  écrit  l'ai  de-major  Malartic,  —  M.  de  Lori- 


(i)  Cf.  Expédition  sur  le  fort  Georges  en  février-mars  1757  par  un  ofi&- 
cier  du  détachement  de  M.  de  Poulhariez  (Coll.  des  Mss.  du  chevalier 
de  Lévis)  ;  Journal  de  Bougainville,  20  mars-24  avril  1757  ;  Journal 
de  Malartic,  p.  94-101.  —  Organisée  en  dehors  de  Montcalm,  cette 
expédition,  où  les  troupes  métropolitaines  ne  figurèrent  que  pour  une 
part  minime,  fut  l'objet  de  critiques  assez  vives  dans  l'état-major 
français,  notamment  à  cause  du  regrettable  gaspillage  de  vivres  au- 
quel elle  donna  lieu.  [V.  Montcalm  au  ministre  de  la  guerre,  24  avril 
1757,  dans  W.  Kingsford,  History  of  Canada,  Toronto,  Rowsell  et 
Hutchison,  1890,  t.  IV,  p.  16.) 

(2)  L'ennemi,  quoique  réduit  désormais  à  la  défensive  par  la  perte 
de  sa  flotte,  n'en  fit  pas  moins  sonner  bien  haut  cette  retraite  comme 
un  échec. 


304  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

mier  (i)  arriva  avec  trente  Iroquois  de  La  Présentation  qui 
demandèrent  à  tenir  conseil.  Le  général  le  leur  accorda  à 
quatre  heures.  Après  le  début  ordinaire,  ils  témoignèrent  à 
Ononthio  d'être  fâchés  de  ce  qu'il  n'avoit  pas  demandé  leurs 
guerriers  pour  l'expédition  de  M.  de  Rigaud.  »  Les  Peaux- 
Rougès  revenaient  de  la  récente  assemblée  d'Orange,  où  les 
Anglais  avaient  «  voulu  leur  persuader  que  tous  les  gros  canots 
de  la  Vieille-Angleterre  viendraient  faire  cet  été  le  siège  de 
Québec,  pendant  que  le  général  Loudon,  après  avoir  renversé 
d'un  coup  de  pied  les  forts  de  Carillon  et  Saint-Frédéric,  feroit 
celui  de  Montréal  (2)  ». 

Deux  mois  après  cette  démarche,  les  sauvages  de  la  mis- 
sion se  présentaient  de  nouveau  devant  le  gouverneur,  cette 
fois  sous  la  conduite  de  l'abbé  Picquet.  La  discorde,  selon 
l'expression  spirituelle  de  Bougainville,  s'était  glissée  «dans 
le  camp  d'Agramant  ».  Il  est  juste  d'observer  que  ce  fut  plutôt 
par  la  faute  de  Vaudreuil  que  par  ceUe  des  Peaux-Rouges.  Le 
gouverneur  avait  envoyé  au  bord  de  l'Oswégatchie  certain 
Onnontagué  qui  prétendait  s'y  faire  reconnaître  comme  «  chef 
de  la  Cabane  ».  Mais  les  «  domiciliés  »  n'étaient  pas  d'hu- 
meur à  supporter  une  semblable  atteinte  à  leurs  libertés  politi- 
ques, et  François  Picquet,  qui  vraisemblablement  n'avait  pas 
été  consulté,  ne  pouvait  que  s'associer  à  leur  protestation. 

Montcalm  et  Bougainville  ont  fixé  dans  leurs  notes  le  sou- 
venir de  cet  incident  peu  banal.  Leur  témoignage,  dans  une 
affaire  en  somme  de  minime  importance,  mais  qui  mettait  le 
missionnaire  dans  l'obligation  de  résister  en  face  au  gouver- 
neur^ est  assez  piquant.  Voici  la  relation  de  Montcalm  (3)  : 


(i)  Le  commandant  de  La  Présentation  avait  alors  pour  second 
André  Carpentier,  lieutenant  à  la  suite  des  troupes  de  terre.  (Registre 
de  La  Présentation,  5  janvier,  11  avril,  14  juillet  1757,  etc.) 

(2)  Malartic  ajoute  :  «  Ononthio  les  remercia  de  leur  bonne  vo- 
lonté ».  [Journal,  p.  98.)  Au  mois  de  janvier  également  se  tint  à  Bos- 
ton une  importante  réunion  à  laquelle  assista  lord  Loudon  avec  les 
gouverneurs  de  la  Nouvelle- Angleterre  et  de  la  Nouvelle-Ecosse.  On  y 
décida  que  ces  deux  provinces  et  celle  du  New- Jersey  fourniraient 
chacune  un  contingent  de  4.000  hommes,  qui  se  joindrait  aux  troupes 
réglées,  attendues  d'Europe. 

(3)  Journal,  p.  184-186. 


FRANÇOIS    PICQUET    LE    «    CANADIEN   »  3ob 

«  L'abbé  Picquet,  missionnaire  de  La  Présentation,  établisse- 
ment qui  lui  est  dû,  est  arrivé  ce  matin  [23  avril]  (i),  avec 
soixante  sauvages  qui  viennent  pour  faire  expliquer  leur  Père, 
c'est-à-dire  le  marquis  de  Vaudreuil,  sur  la  prétention  d'un 
chef  Onontagué  qui  leur  a  porté  des  branches  de  sa  part,  pré- 
tendant que  le  gouverneur-général  l'a  établi  pour  chef  de  la 
cabane  :  ce  qui  leur  paraîtroit  contraire  aux  droits  d'un  peuple 
guerrier  et  libre,  qui  ne  connoît  de  chefs  que  ceux  qu'il  se 
donne  lui-même  et  pour  le  temps  qu'il  veut.  »  Voilà,  certes, 
une  déclaration  d'une  belle  allure  républicaine  ! 

Bravement  les  Iroquois  avaient  amené  avec  eux  l'intrus, 
cause  de  tout  le  tapage,  afin  qu'il  fût  «  présent  à  l'explication 
de  la  parole  de  leur  Père  ».  Au  surplus,  ils  avaient  soin  de  dé- 
clarer à  tout  venant  qu'ils  étaient  les  seuls  sauvages  qui,  du 
temps  du  gouverneur  Duquesne,  eussent  prêté  serment  de 
fidéUté  au  grand  Ononthio,  cérémonie  unique  dans  les  fastes 
de  la  colonie  ;  ils  se  considéraient  donc  comme  déliés  de  leurs 
promesses  si  l'on  portait  atteinte  à  leurs  Ubertés  politiques. 
Pourquoi  leur  imposait-on  d'obéir  à  un  chef  qui  n'était  pas 
encore  de  la  «  prière  »  et  qui  appartenait  à  une  tribu  dont  «  on 
leur  recommandoit  sans  cesse  de  se  méfier»? 

L'audience  du  gouverneur  eut  lieu  durant  la  matinée  du 
26.  Deux  des  Indiens,  qui  s'étaient  trouvés  du  voyage  en 
France,  y  parurent  habillés  de  pied  en  cap  à  la  mode  de  Paris. 
«  Pierre,  l'un  d'eux,  portoit  la  belle  veste  qui  lui  a  été  envoyée 
par  Mgr  le  Dauphin.»  Bougainville,  qui  était  présent,  fait 
cette  réflexion  humoristique  :  «  Il  m'a  semblé  voir  Arlequin 
sauvage,  en  perruque  blonde  et  en  habit  galonné  (2).  » 

Les  «  orateurs  »  exposèrent  «  leur  attachement  pour  la  reli- 
gion et  pour  le  Roi  »,  rappelant  avec  insistance  «  la  cérémonie 
de  la  prestation  du  serment  de  fidéUté,  qu'ils  avoient  fait  à 
genoux  devant  M.  Duquesne  et  la  façon  dont  le  gouverneur 
les  avoit  reçus,  en  tirant  l'épée  avec  laquelle  il  vouloit  les 
défendre,  la  forme  enfin  du  gouvernement  que  celui-ci  avoit 
établie  dans  leurs  cabanes,  en  leur  donnant  12  chefs  de  vil- 


(i)  Malartic,  Journal,  p.  103. 
(2)  Journal,  27  avril  1757. 

20 


3o6  UN    DÉFENSEUR    DE   LA   «    NOUVELLE-FRANCE    » 

lage,  6  chefs  de  guerre  et  12  femmes  de  conseil  ».  Après  ce 
préambule,  ils  en  vinrent  à  l'affaire  du  chef  Onnontagué  et 
demandèrent  à  leur  père  «  l'explication  des  paroles  qui  leur 
avoient  troublé  l'esprit  ».  Les  ((  femmes  du  conseil  »  assis- 
taient à  la  séance  ;  l'interprète  présenta  leurs  «  paroles  ». 

Le  marquis  de  Vaudreuil  avait  promis  sa  réponse  pour  le 
lendemain.  Il  confirma  effectivement  les  actes  de  son  prédé- 
cesseur relatifs  aux  Iroquois  de  La  Présentation,  et,  après 
avoir  reçu  leur  serment  avec  le  cérémonial  traditionnel,  il  les 
lia  par  un  nouveau  collier,  «  les  assurant  que  s'ils  manquoient 
à  leurs  engagemens,  le  Maître  de  la  Vie  sauroit  les  punir  en 
quelque  endroit  qu'ils  se  retirassent  ».  Quant  à  l'Onnontagué, 
il  y  avait  malentendu.  L'intention  du  gouverneur  n'était 
pas  «  de  l'introduire  »  par  force  «  dans  leur  conseil  »  ;  mais, 
en  raison  de  son  attachement  sincère  à  notre  cause  et  de  sa 
grande  bravoure,  sa  place  n'était-elle  pas  marquée  parmi  eux? 
Une  fois  baptisé,  il  pourrait  succéder  au  fameux  chef  Cal- 
lières  (i),  tué  à  la  prise  du  fort  Bull  (2). 

Les  Peaux-Rouges  avaient  réclamé  des  vivres.  Le  gouver- 
neur s'excusa  de  ne  pouvoir  leur  en  délivrer  qu'en  petite  quan- 
tité, avant  l'arrivée  des  convois  de  France.  Enfin  la  séance 
se  termina  par  la  présentation  d'un  collier,  «  avec  des  paroles 
aussi  douces  que  polies,  pour  les  dames  du  conseil  qui  ont  un 
grand  crédit  parmi  les  Iroquois  ». 

Bougainville,  ainsi  d'ailleurs  que  son  général,  se  divertissait 
fort  de  la  gravité  comique  avec  laquelle  les  matrones  iro- 
quoises  assistaient  aux  délibérations.  Leur  sérieux  parais- 
sait digne  d'être  comparé  à  celui  «  des  plus  graves  magistrats 
du  royaume  »  ! 

Le  30  (3),  les  députés,  mâles  et  femelles,  de  La  Présentation 


(i)  Le  manuscrit  de  Montcalm  ne  donne  pas  le  nom  sauvage  de  ce 
chef,  mais  son  surnom  :  «  le  fameux...,  dit  Callières  ». 

(2)  De  fait,  l'Onnontagué  fut  établi  à  demeure  à  La  Présentation. 
Le  Journal  de  Montcalm  signale,  à  la  date  du  28  mai  1757,  qu'il  «  est 
allé,  lui  second,  pour  observer  la  marche  du  colonel  Johnson  que  l'on 
dit  être  en  mouvement  avec  un  corps  d'armée,  sans  doute,  pour  aller 
à  la  Belle-Rivière.  Il  a  promis  d'apporter  un  écrit,  ce  qui,  en  style  sau- 
vage, veut  dire  un  prisonnier  en  vie  que  l'on  puisse  interroger  ». 

(3)  «  Le  même  jour,  Hotchisf,  chef  népissing  du  Lac  des  Deux-Mon- 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  Soy 

regagnaient  leur  village,  les  sept  «  chefs  de  guerre  »  emportant 
sept  espontons  (i)  et  sept  hausse-cols  qui  leur  avaient  été 
remis  solennellement  par  Vaudreuil. 


*      * 


A  cette  époque,  l'ouverture  de  la  campagne  faisait  l'objet 
de  toutes  les  conversations.  Le  siège  du  fort  George  et  même 
celui  du  fort  Edouard  étaient  décidés  en  principe  ;  mais  la  pé- 
nurie des  vivres  (2),  le  manque  de  poudre  et  de  souliers, 
le  retard  des  vaisseaux  de  France  et  les  longues  hésitations 
de  Vaudreuil  à  réquisitionner  les  grains  (3)  apportèrent  de 
sérieuses  entraves  aux  opérations  projetées  (4). 

En  revanche,  jamais  le  recrutement  des  sauvages,  que  le 
gouverneur  voulait  associer  en  grand  nombre  à  l'expédition, 
ne  s'était  opéré  avec  un  succès  plus  prompt  et  plus  complet. 
Jamais  encore,  il  est  vrai,  l'étoile  de  la  France  n'avait  brillé 
d'im  plus  vif  éclat  dans  les  solitudes  américaines.  Depuis  les 
villages  du  golfe  laurentien  jusqu'aux  wigwams  perdus  dans 
les  Montagnes  Bleues  ou  dans  les  savanes  des  rives  du  Saint- 
Louis,  nos  dernières  victoires  volaient  de  bouche  en  bouche. 
Les  émissaires  du  gouverneur  avaient  été  partout  bien  ac- 
cueillis; partout,  les  guerriers  avaient  allumé  le  feu  du  conseil, 
reçu  avec  empressement  colliers  et  branches  de  porcelaine, 
fumé  le  pacifique  calumet.  Beaucoup  même  avaient  accepté 
sans  hésitation  la  hache  de  guerre  d'Onnontio  et  dansé  leurs 
rondes  militaires  au  son  du  chichicoué.  C'était  le  cas  notam- 


tagnes,  est  parti  pour  aller  en  guerre  avec  les  Outaouais  vers  Carillon.  » 
{Journal  de  Montcalm,  du  28  avril  au  i"  mai.) 

(i)  Sorte  de  pique,  terminée  par  un  fer  en  forme  de  sauge,  et  qui 
servit  d'insigne  aux  «  bas-officiers  »  jusqu'à  la  Révolution. 

(2)  La  disette  était  grande  à  Québec  et  dans  les  alentours.  On  en 
souffrait  inoins  à  Montréal,  mais  les  magasins  de  l'armée  étaient  vides. 
{Journal  de  Bougainville,  12-15  mai.) 

(3)  Montcalm  conseillait,  dès  le  mois  d'avril,  de  faire  une  levée  de 
vivres  dans  les  campagnes,  de  manière  à  nourrir  30  hommes  par  com- 
pagnie durant  un  mois.  (Bougainville,  Journal,  26-30  juin  1757.) 

(4)  Le  16  avril,  Montcalm  écrivait  à  sa  femme  que  la  campagne 
«  commencera  vraisemblablement  à  s'ouvrir  du  10  au  13  mai  dans  la 
frontière  du  lac  Saint-Sacrement.  » 


3o8  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

ment  des  tribus  de  l'Ouest  :  Outaouais  de  Michillimakinac, 
loouais  des  Prairies  qui  parlaient  une  langue  inconnue 
même  aux  Indiens  des  «  nations»  voisines,  Kikapous  du  lac 
Michigan,  encore  païens  et  anthropophages,  Sakis  des  bords 
du  Ouisconsin  et  Illinois,  chasseurs  de  buffles.  De  même  les 
peuplades  du  sud,  en  contact  direct  avec  les  Virginiens,  sem- 
blaient bien  disposées  à  notre  égard  :  «  Les  sauvages,  — 
observe  Montcalm  dans  ses  mémoires,  —  rapportent  que  les 
nations  du  sud  ont  tenu  un  conseil  général  où  elles  ont  proposé 
de  frapper  sur  l'Anglois.  La  nation  du  Chien  (celle-là  même  à 
qui  François  Picquet  voulait,  cinq  ans  plus  tôt,  infliger  un 
châtiment  exemplaire)  s'y  est  opposée,  et  a  fait  séparer  un 
premier  conseil.  Il  s'en  est  assemblé  un  second  où  elle  n'a  pas 
été  appelée  ;  on  a  délibéré  unanimement  (i)  ».  Bref,  un  nombre 
inusité  d'auxiliaires  indigènes  accoururent  sous  nos  drapeaux. 
De  leur  côté,  nos  adversaires  faisaient  naturellement  tous 
leurs  efforts  afin  de  détourner  les  Peaux-Rouges  d'embrasser 
notre  parti.  Will  Johnson  se  multipliait  en  démarches,  surtout 
auprès  des  chefs  des  Cinq-Nations.  Il  envoya  des  colliers  dans 
tous  les  villages  par  l'entremise  d'un  Agnié,  d'un  Onnontagué 
et  d'un  Onoyout.  «  Oswégo  serait  rebâti,  —  disaient  ces  hé- 
rauts bénévoles  —  •  H  y  aurait  bien  du  sang  répandu  à  cette 
occasion  ;  mais  l'Angleterre  avait  des  forces  et  du  monde  de 
reste  ».  Ces  menaces,  jointes  au  crédit  du  colonel  et  à  l'élo- 
quence de  ses  émissaires  ne  laissaient  pas  de  nous  causer  des 
embarras  sérieux.  PhiUppe  de  Joncaire  lui-même,  au  témoi- 
gnage de  Montcalm  (2),  n'osait  pas  se  rendre  au  grand  conseil 
d'Onondaga,  car,  malgré  son  caractère  sacré  d'ambassadeur, 
il  redoutait  quelque  mauvais  tour  des  Anglais,  dans  une  «  ca- 
bane »  où  il  n'était  pas  aussi  accrédité  que  dans  celles  des 
Tsonnontouans  et  des  Goyogoens.  Ces  deux  dernières  «  na- 
tions  »,  qui  avaient  subi  les  premières  l'influence  de  l'abbé 


(i)  Journal,  5  mai  1757,  p.  195.  —  Les  «  Loups  »  aJGRchaient  un 
grand  zèle  ;  d'après  la  même  source,  ils  annonçaient  que  l'ennemi 
avait  construit  au  fort  Schamoken  500  bateaux  et  les  avait  lancés  sur 
la  rivière  de  Kaniestio,  en  vue  d'une  attaque  contre  le  fort  Duquesne 
ou  plutôt,  suivant  Pouchot,  contre  le  fort  Machault. 

(2)  Journal,  5  mai  1757,  p.  194. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  3og 

Picquet  et  de  quelques  autres  Français  d'élite,  comme  les 
de  Joncaire  et  Pouchot,  se  comportaient  à  notre  égard  en 
véritables  alliées  :  beaucoup  de  leurs  partis  tenaient  déjà  la 
campagne  (i). 

Tout  autre  était  l'attitude  des  Onoyouts  et  des  Onnonta- 
gués.  Depuis  l'espèce  de  coup  d'Etat  qui  avait  retranché  les 
Agniés  de  la  Confédération  iroquoise,  les  Onnontagués  y  occu- 
paient la  première  place.  Dans  leur  «  cabane  »  se  tenaient  les 
assemblées  plénières  ;  à  eux  également  était  dévolu  l'honneur 
envié  de  «  conserver  le  feu  qui  ne  doit  jamais  s'éteindre  (2)  ». 
On  se  souvient  que  François  Picquet  avait  réussi  à  convertir 
en  une  seule  fois  une  centaine  d'entre  eux  et  à  leur  faire  prêter 
serment  entre  les  mains  de  Duquesne.  Depuis,  le  missionnaire 
n'avait  cessé  de  suivre  avec  une  attention  sympathique  l'ex- 
perte diplomatie  de  ce  peuple,  soucieux  avant  tout  de  rester 
dans  la  neutralité.  La  même  préoccupation,  trop  légitime,  do- 
minait la  politique  des  Onoyouts,  et  comme  de  la  résolution 
de  cette  tribu  dépendait  celle  des  Tuscarorins,  ses  clients,  on 
s'explique  les  démarches  pressantes  de  Johnson,  dans  le  but 
de  les  entraîner  tous  (3). 

Mais  l'abbé  Picquet  n'était  pas  homme  à  se  laisser  vaincre 
dans  le  duel  original  qu'il  soutenait  depuis  plusieurs  années 
contre  l'agent  le  plus  résolu  et  le  plus  habile  de  la  Grande- 
Bretagne.  Sur  son  intervention,  un  certain  nombre  d'Onoyouts, 
secrètement  travaillés  par  un  chef  dévoué  à  notre  pays,  descen- 
dirent à  Montréal  pour  négocier  avec  le  gouverneur.  Ils  furent 
reçus  une  première  fois  au  château,  le  18  mai,  en  présence  de 
députations  d'Iroquois,  venues  du  Sault  Saint-Louis  et  du 
Lac  des  Deux-Montagnes  (4).  Après  l'offrande  traditionnelle 
des  colliers  et  des  branches,  destinés  à  essuyer  les  larmes 


(i)  Journal  de  Montcalm  (14  mai,  p.  202  et  Journal  de  Bougainville 
(14  mai  1757)  rapportant  des  nouvelles,  l'un  de  Niagara  (3  et  5  mai) 
et  l'autre,  du  fort  Duquesne  (15  avril). 

(2)  Montcalm,  Journal,  24  avril  1757,  p.  103. 

(3)  «  Plusieurs  d'entre  eux  lui  sont  entièrement  dévoués.  »  {Journal 
de  Bougainville,  15  mai  1757.) 

(4)  Les  détails  qui  suivent  sont  empruntés  au  Journal  de  Montcalm 
(p.  204  et  suiv.)  et  à  celui  de  Bougainville  (16-20  mai  1757). 


3ïO"  UN    DÉFENSEUR    ÛE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

d'Onnontio  et  à  couvrir  ses  morts,  les  Onoyouts  s'excusèrent 
d'abord  dfe  n'avoir  pas  rempli  la  mission  dont  ils  avaient  ac- 
cepté de  se  charger  vis-à-vis  des  Palatins  (i).  Leur  intention, 
ajoutaient-ils,  était  toujours  d'embrasser  la  religion  chrétienne; 
mais,  pour  donner  suite  à  ce  projet,  ils  jugeaient  convenable 
d'attendre  «  que  la  terre  ne  fût  plus  rouge  de  sang  ».  Quand 
la  paix  serait  signée,  ils  demanderaient  un  missionnaire  ;  à 
l'heure  actuelle,  ne  serait-ce  pas  l'exposer  à  une  mort  certaine 
et  mettre  les  Anglais  à  même  «  de  dévorer  un  morceau  de 
viande  dont  ils  sont  friands  »  ? 

La  fin  de  la  harangue  trahit  encore  plus  clairement  leurs 
secrètes  préoccupations.  Ils  supplièrent Onnontio  de  ne  point 
porter  la  hache  de  leur  côté,  mais,  au  contraire,  «  de  laisser 
libre  le  chemin  jusqu'à  la  Fourche  [la  bifurcation],  qui  con- 
duit à  Orange  et  à  Corlar  ».  Au  surplus,  loin  de  dissimuler 
l'embarras  où  les  mettait  l'inquiétant  voisinage  de  Corlar, 
ils  avouèrent  que,  dans  la  crainte  d'être  dénoncés  par  les 
faux  frères  qui  foisonnaient  parmi  eux,  ils  avaient  soumis 
les  mêmes  propositions  à  l'agrément  des  Anglais.  Ils  terminè- 
rent en  demandant  que  le  fils  du  commandant  de  La  Présen- 
tation, le  jeune  de  Lorimier,  adopté  par  leur  tribu,  fût  déta- 
ché à  Frontenac  pour  être  plus  à  portée  de  leurs  cabanes. 

L'orateur  du  Sault-Saint-Louis  prit  la  parole  au  nom  des 
«  domiciliés  ».  Il  exhorta  chaleureusement  les  Onoyouts  à 
«  travailler  aux  bonnes  affaires  »,  —  ce  qui  s'entendait  assez, 
^  et  à  «  persévérer  dans  leur  dessein  d'être  de  la  prière  )y, 
car,  se  trouvant  «  les  uns  et  les  autres  régénérés  par  la  même 
eau  [du  baptême],  ils  se  regarderoient  plus  que  jamais  comme 
des  frères  (2)  »; 


(i)  Emigrés  du  Palatinat,  qui  avaient  bâti  au  bord  de  l'Hudson  la 
bourgade  prospère  de  German-Flatts.  Vaudreuil  les  menaçait  de  re- 
présailles s'ils  prenaient  part  aux  expéditions  dirigées  contre  le  Canada. 

(2)  Le  Journal  de  Montcalm  que  nous  suivons  pas  à  pas  signale  ici 
l'arrangement  d'une  grave  affaire  de  meurtre  commis  par  des  Ou- 
taouais  en  état  d'ivresse.  Sur  quoi,  le  général  observe  que  l'ivrognerie 
est  le  «vice  favori  des  sauvages,  principe  de  tous  les  désordres,  porté 
à  l'excès  parmi  eux  par  la  cupidité  de  ceux  qui  commercent -avec  ces 
peuples  ».  Voilà  qui  donne  une  singulière  autorité  aux  sages  mesures 
prises  par- l'abbé  Pidquet  à  La  Présentation. 


FRANÇOIS    PICQUET    LE    «    CANADIEN    »  3ri 

Le  marquis  de  Vaudreuil  avait  différé  sa  réponse  jusqu'au 
surlendemain.  A  son  tour,  il  encouragea  les  Onoyouts  à  em- 
brasser la  foi  catholique  et  à  servir  la  cause  de  la  France  ;  mais 
il  leur  déclara  nettement  que  «  rien  ne  pouvoit  suspendre  sa 
hache  ;  qu'il  iroit  partout  attaquer  l'Anglois  et  que,  si  la 
guerre  se  portoit  de  leur  côté,  il  leur  conseilloit  pour  leur  propre 
sûreté  de  se  joindre  à  lui  et  de  remplir  les  engagements  qu'ils 
avoient  pris  dans  le  célèbre  congrès  du  mois  de  décembre  pré- 
cédent ».  Les  sauvages  parurent  impressionnés  par  ces  paroles, 
prononcées  d'une  voix  ferme. 

Tout  en  restant  dans  la  coulisse,  François  Picquet  était 
l'âme  de  ces  conférences  dont  il  attendait  les  meilleurs  résul- 
tats. «  Le  Général  négocie  avec  les  Oneyouts,  —  écrivait 
Montcalm  à  Bourlamaque.  —  Le  Patriarche  des  Cinq-Nations 
a  son  projet.  Il  se  promet  une  grande  réussite.  Cela  peut  être 
et  cela  peut  n'être  pas.  Mais  ses  propositions  doivent  être 
acceptées.  Le  Général  m'en  a  fait  mystère.  Comme  il  n'y  faut 
point  des  nôtres,  cela  m'est  égal  ;  et  j'en  suis  instruit  (i)...  » 
Voici,  d'autre  part,  la  note  que  le  même  Montcalm  glissait 
dans  son  Journal  :  «  Depuis  l'arrivée  des  Oneyouts,  il  y  a  eu 
une  négociation  secrète,  par  l'entremise  de  l'abbé  Picquet, 
entre  le  fameux  Chaneouenaghen,  chef  oneyout  et  le  marquis 
de  Vaudreuil  (2).  » 

Le  but  poursuivi  par  les  négociateurs  n'était  autre  que 
d'amener  les  Indiens  à  se  prononcer  en  notre  faveur.  Le  chef 
sauvage  avait  eu  la  pensée  de  se  joindre  aux  Iroquois  de  La 
Présentation  pour  s'en  aller  «  frapper  sur  l'Anglois,  avec  sa 
bande  et  celles  des  autres  chefs  de  sa  tribu  »,  qui  se  trouvaient 
en  ce  moment  à  Montréal.  Dans  ce  dessein,  il  sollicita  l'assis- 
tance de  quelques  Canadiens  et  Français  ;  mais  sa  demande 
fut  repoussée  par  le  gouverneur,  qui  se  fiait  médiocrement  à 
un  loyahsme  d'aussi  fraîche  date. 


(i)  Coll.  des  Mss.  de  Lévis,  t.  V,  Lettres  de  M.  de  Bourlamaque  au 
chevalier  de  Lévis,  p.  150,  21  mai  1757.  —  Est-il  téméraire  de  penser 
que  si  Montcalm,  à  qui  le  gouverneur  témoignait  une  défiance  si  peu 
justifiée,  était  au  courant  des  projets  du  missionnaire,  c'était  par  celui- 
ci  qu'il  en  était  instruit? 

(2)  Ihid.  Bougainville  l'appelle  Thaneouneghen.  [Journal,  21  mai.) 


3l2  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

Un  peu  par  dépit,  un  peu  par  désir  de  faire  la  preuve  de 
leur  bonne  volonté,  les  Onoyouts  déclarèrent  alors  que,  puis- 
qu'ils ne  devaient  «  agir  qu'en  qualité  d'auxiliaires,  c'étoit 
à  Ononthio  à  leur  présenter  la  hache,  à  chanter  la  guerre  ». 
Et  pour  obtenir  plus  sûrement  l'appui  des  autres  nations  et 
«  s'engager  eux-mêmes  »  avec  plus  de  solennité,  il  convenait, 
à  leur  avis,  «  que  la  cérémonie  se  fît  dans  un  conseil  public  ». 

Vaudreuil  leur  joua  le  bon  tour  de  réunir  cette  assemblée 
sur-le-champ.  Il  mit  aux  pieds  des  chefs  impassibles  «  un 
grand  collier  de  guerre  de  6.000  grains,  où  la  hache  étoit  re- 
présentée matachée  de  vermillon  ».  Les  Onoyouts  le  relevè- 
rent, «  tant  en  leur  nom  qu'en  celui  des  sauvages  de  La  Pré- 
sentation et  des  Tuscarorins  ».  Là-dessus,  chanson  de  guerre 
exécutée  par  l'interprète  Perthuis,  et  harangue  du  gouver- 
neur :  il  s'engageait  à  soutenir  les  Onoyouts  avec  ses  propres 
guerriers  et  ceux  des  tribus  alUées  ;  à  leur  envoyer  l'abbé  Pic- 
quet  comme  missionnaire  ;  à  leur  offrir  un  asile,  à  eux,  à  leurs 
femmes  et  à  leurs  enfants,  partout  où  il  leur  plairait  de  s'éta- 
bUr,soit  à  La  Présentation,  soit  à  Frontenac,  soit  au  fort 
Régis  (I). 

Ces  paroles,  vivement  applaudies  par  quelques  «  domiciliés» 
qui  étaient  présents  (2), furent  accueillies  — en  apparence, — 
avec  non  moins  de  faveur  par  les  intéressés.  Sur  quoi,  l'on  prit 
date  pour  une  dernière  entrevue  entre  le  gouverneur  et  les 
chefs,  où  l'on  déciderait  de  quel  côté  nos  nouveaux  auxiliai- 
res iraient  «  porter  leurs  premiers  coups  ». 

On  avait  compté  sans  l'orgueil  et  le  caprice  indien,  «  de 
tous  les  caprices  le  plus  capricieux  ».  Blessés  dans  leur  amour- 
propre  par  le  précédent  refus  de  Vaudreuil,  les  Onoyouts  ne 
songeaient  déjà  plus  qu'à  dégager  leur  parole.  Ils  le  firent 
avec  leur  désinvolture  coutumière,  prétendant  «  qu'ils  ne  vou- 
loient  pas  se  déclarer  publiquement  contre  l'Anglois  »  (22  mai). 
Force  fut  donc  de  les  autoriser  à  laisser  «  reposer  sous  la  natte 
la  hache  de  leur  Père  »  jusqu'à  ce  que  l'occasion  s'offrît  de 

(i)  Récemment  bâti  sur  la  rive  droite  du  Saint-Laurent,  en  amont 
du  lac  Saint-François. 

(2)  Le  chef  Sarégoa  du  Sault  Saint-Louis  avec  sa  bande,  qui  rame- 
nait deux  prisonniers  faits  au  fort  George. 


FRANÇOIS    PICQUST    «    LE    CANADIEN    »  3l3 

«  voir  si  elle  était  bien  aiguisée  »,  mais  encore  «  sans  trop  se 
compromettre  (i)  ».  Il  fallait  pour  cela  «  que  nous  puissions 
avoir  un  détachement  en  état  de  les  soutenir  (2) .  » 

Rien  ne  peint  mieux  que  ces  négociations  stériles  la  rouerie 
des  sauvages  dont  Montcalm  comparait  la  situation  à  celle 
des  Hollandais,  «  également  incertains,  pressés  et  menacés 
tour  à  tour  par  l'Angleterre  ou  par  la  France(3).  »  Avec  ces 
subtils  diplomates  de  la  Forêt  vierge,  c'était  sans  cesse  à  re- 
commencer, et,  comme  tout  le  monde,  l'abbé  Picquet  y  per- 
dait d'aucunes  fois  sa  peine  et  son  éloquence. 

Ses  administrés  eux-mêmes  ne  témoignaient  pas  toujours 
d'une  souplesse  irréprochable.  «  Les  sauvages  de  La  Présenta- 
tion, —  hsons-nous  dans  le  Journal  de  Montcalm,  —  s'en- 
nuyant  d'aller  [seuls]  à  la  guerre,  vouloient  se  disperser  dans 
les  partis,  avec  ceux  des  Cinq-Nations.  Mais,  comme  il  est  de 
notre  intérêt  de  les  conserver  et  de  les  faire  agir  ensemble, 
et  que  nous  ne  pouvions  pas  encore  assez  nous  confier  aux 
Cinq-Nations,  on  leur  a  donné  un  collier  pour  les  arrêter.  Ils 
ont  envoyé  trois  branches  au  marquis  de  Vaudreuil,  et  on 
leur  a  répondu  par  dix-neuf  branches  :  ce  nombre  est  à  cause 
des   douze  chefs  du  village  et  des  sept  chefs  de  guerre  (4)...  » 

(i)  Journal  de  Bougainville,  22  mai.  —  De  son  côté  Montcalm  écri- 
vait, le  23,  au  colonel  de  Bourlamaque  :  «  Depuis  ma  dernière  lettre, 
Monsieur,  la  négociation  qui  étoit  secrète  est  devenue  publique.  Les 
députés  Oneyouts.qui  vouloient  du  secret,  ont  tout  d'un  coup  voulu 
de  la  publicité,  croyant  par  là  être  mieux  soutenus  de  leurs  frères  et 
mieux  forcer  la  main  à  ceux  qui  votent  pour  l'Anglois.  Ils  n'ont  d'ail- 
leurs pas  voulu  [servir?]  d'auxiliaires. Cette  résolution,  arrêtée  à  l'im- 
proviste  avec  la  plus  grande  politique...,  on  assembla  les  nations  ».  Mont- 
calm donne  ici  les  détails  cités  plus  haut  et  termine  :  «  On  leur  promet 
refuge  pour  les  femmes  et  les  enfants  où  ils  voudront,  l'abbé  Picquet 
pour  les  convertir,  des  soldats  et  toutes  les  nations  pour  les  soutenir, 
quand  ils  auront  commencé  à  frapper....  »  [Coll.  des  Mss.  du  chevalier 
de  Lévis,  t.  V,  p.  151.) 

(2)  C'était  la  vraie  raison  du  brusque  recul  des  Onoyouts.  Le  25  mai, 
Montcalm  note  dans  son  Journal  que  la  négociation,  menée  «  en  l'ab- 
sence du  sieur  Cavalier,  principal  interprète  et  un  des  hommes  de  la 
colonie  le  plus  au  fait  de  la  politique  des  Cinq-Nations  »,  paraissait 
«  prématurée  »  ;  mais  il  ajoute  aussitôt  :  «  attendu  le  danger  où  s'ex- 
poseroient  les  Oneyouts  comme  étant  trop  à  la  portée  de  l'Anglois  » 

(3)  Journal,  5  mai  1757,  p.  194. 

(4)  28  mai  1757. 


3 14  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVEI  LE-FRANCE    » 

D'après  le  même  document,  le  représentant  du  gouverneur 
devait  «  expliquer  les  raisons  »  qu'on  avait  «  de  retarder 
encore  la  marche  de  tous  les  guerriers  »,  et  ensuite  «  consen- 
tir à  ce  que  ceux  de  La  Présentation  fissent  un  parti  pour 
aller  du  côté  de  Corlar  ». 

On  connaît  déjà  les  motifs  —  dont  le  principal  était  le  man- 
que de  vivres  —  qui  retardaient  si  fâcheusement  l'ouverture 
de  la  campagne.  Cependant  tous  les  sauvages,  invités  par 
le  gouverneur  à  y  prendre  part,  n'avaient  pas,  comme  ceux 
de  l'abbé  Picquet,  la  ressource  d'occuper  leurs  loisirs  à  pour- 
suivre l'ennemi  sur  les  bords  du  Mohawk.  Des  escadrilles  de 
canots,  descendus  des  hauts  pays,  passaient  presque  tous  les 
jours  sous  le  canon  du  fort  de  La  Présentation.  Au  mois  de 
juin,  Montréal  présentait  l'aspect  d'une  grande  cité  indienne, 
où  des  sauvages,  accourus  de  tous  les  points  de  l'horizon,  se 
seraient  donné  rendez-vous.  Autour  des  tentes,  dressées  dans 
les  carrefours  et  sur  les  terrains  vagues  au  pied  des  remparts, 
grouillaient  des  centaines  de  Peaux-Rouges,  qui  passaient  le 
jour, et  parfois  la  nuit,  «  à  chanter,  à  danser  et  à  boire  (i)  ». 
Beaucoup  avaient  amené  avec  eux  leurs  femmes  et  leurs  en- 
fants, et  rien  n'était  plus  commun  que  de  rencontrer  par  les 
rues  de  la  ville  des  sauvagesses  drapées  dans  leur  «  couverte  » 
blanche,  chaussées  de  mocassins  en  cuir  rouge,  et  portant 
sur  leur  dos  un  bébé  emmailloté  dans  sa  «  nâgane  ».  Il  va  sans 
dire  que  les  habitants  de  Montréal,  témoins  des  orgies  com- 
mises par  ces  hordes  sans  frein,  ne  souhaitaient  rien  tant  que 
leur  départ  pour  la  frontière. 

Enfin,  le  lo  juin,  le  premier  convoi  de  France  parut  sur 
le  Saint-Laurent  (2). La  mère-patrie,  libre  pour  la  dernière  fois 
de  répondre  à  l'appel  de  sa  fille  d'outre-mer,  envoyait  à  peu 
près  tous  les  renforts,  —  1314  officiers  et  soldats  (3),  —  et 


(i)  Journal  de  Bougainville. 

(2)  Quelques  jours  après,  Vaudreuil  se  décidait  à  réquisitionner  les 
grains  et  l'on  trouva  de  quoi  nourrir  une  armée  de  12.800  hommes 
pendant  un  mois.  {Journal  de  Bougainville,  26-30  juin.) 

(3)  Les  premiers  navires,  arrivés  en  rade  de  Québec,  débarquèrent 
170  hommes  d'un  corps  de  Volontaires  étrangers,  créé  récemment  par 
Belle-Isle.  Deux  autres  vaisseaux  amenèrent  peu  après  400  recrues. 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    »  3  1  5 

tous  les  secours  en  vivres  et  en  munitions  qui  avaient  été 
demandés  par  le  gouverneur  et  l'intendant  du  Canada. 

De  grands  changements  venaient  de  se  produire  dans  la 
composition  du  ministère  français  :  le  maréchal  de  Belle-Isle 
avait  remplacé  le  marquis  de  Paulmy  à  la  guerre  et,  vers  le 
même  temps,  le  roi  avait  confié  le  portefeuille  des  Affaires 
étrangères  au  duc  de  Choiseul,  celui  de  la  Marine  à  M.  de 
Moras.  Ces  modifications  annonçaient  le  triomphe  du  parti 
de  la  guerre.  De  fait,  le  gouvernement  paraissait  résolu  à  ten- 
ter un  sérieux  effort  en  faveur  des  colonies.  Par  malheur,  le 
second  traité  de  Versailles,  signé  le  i^'"  mai,  en  rendant  plus 
étroite  l'alhance  avec  l'Autriche,  nous,  mettait  dans  la  fatale 
nécessité  de  consacrer  toutes  nos  ressources  à  l'offensive  sur  le 
continent  européen.  C'était  le  moment  que  l'Angleterre 
attendait  avec  une  secrète  joie. 

De  l'autre  côté  de  la  Manche,  Wilham  Pitt,  le  futur  lord 
Chatham,  venait  de  prendre  avec  son  ami  Legge  les  rênes  du 
pouvoir.  Heureuse  fortune  pour  nos  rivaux  que  l'arrivée  aux 
affaires,  à  ce  moment  psychologique,  véritable  tournant  de 
leur  histoire,  d'un  homme  de  génie,  à  peu  près  indifférent  aux 
questions  de  finance,  succédant  à  un  ministre  de  talent,  Wal- 
pole,  dont  l'économie  avait  été  le  principal  souci.  Pitt  obtint 
du  prince  et  du  parlement  qu'on  pousserait  la  guerre  avec  vi- 
gueur. Non  seulement  il  expédia  en  Amérique  la  flotte  de 
lord  Holbourne  avec  des  renforts  considérables  (i),  mais, 
instruit  de  la  disette  qui  menaçait  nos  colons,  il  interdit  toute 
exportation  de  denrées  hors  des  frontières  de  l'empire  bri- 
tannique (2).  Aussi  bien  il  était  soutenu  par  le  peuple  an- 

6  ofi&ciers  et  20  canonniers;  ils  annoncèrent  l'arrivée  à  Louisbourg,  le 
20  juin,  de  l'escadre  Dubois  de  la  Mothe,  avec  deux  bataillons  du  régi- 
ment de  Berry  et  les  dragons  de  la  Tour.  Les  9  vaisseaux  de  ligne  et  les 
4  frégates  de  Dubois,  partis  de  Brest  le  3  mai,  rejoignirent  dans  ce  port 
les  deux  escadres  du  chevalier  de  Bauffremont,  et  du  capitaine  Dur- 
vest,  venu  de  Toulon. 

(i)  16  vaisseaux,  5  frégates  et  12.500  hommes  de  débarquement.  Les 
5. 000  soldats  et  officiers  de  lord  Howe  étaient  à  Boston  au  mois  de  juillet. 

(2)  Ces  interdictions  donnèrent  lieu  à  un  redoublement  de  la  très 
curieuse  contrebande  qui  se  pratiquait  entre  le  Canada  et  la  Louisiane 
et  les  colonies  anglaises.  Cela  devint  une  sorte  d'institution  dont  les 
effets  persistèrent  pendant  toute  la  durée  de  la  guerre. 


3l6  UN    DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

glais  qui,  de  plus  en  plus  conscient  de  ses  destinées  véritables» 
commençait  à  saisir  l'importance  de  la  gigantesque  partie  en- 
gagée avec  la  France,  aux  Indes  et  dans  l'Amérique  du  Nord. 
Chez  nous,  malheureusement,  il  n'en  était  pas  de  même  : 
le  gouvernement  s'effrayait  des  dépenses  croissantes  des  co- 
lonies, dépenses  qui  semblaient  devoir  rester  toujours  im- 
productives. Les  phrases  dédaigneuses  de  Voltaire  sur  les 
«  arpents  de  neige  »,  sur  les  déserts  glacés,  «  peuplés  de  bar- 
bares, d'ours,  de  castors  »,  enfin  sur  ce  misérable  et  ridicule 
Canada  dont  les  villes  n'étaient  que  des  agglomérations  de 
cabanes,tandis  qu'il  y  avait  quinze  cents  carrosses  à  Mexico  et 
davantage  à  Lima  (i),  traduisaient  l'opinion  courante  du 
public  français.  Il  se  trouvait,  à  la  Cour  et  dans  la  nation,  peu 
d'hommes  d'intelligence  assez  ouverte  pour  saisir  la  réelle  va- 
leur de  notre  domaine  colonial,  et  d'imagination  assez  hardie 
pour  se  fier  à  quelques-unes  au  moins  de  ses  promesses  d'avenir. 


//.  —  L'abbé  Picquet  en  route  pour  le  fort  George. 

La  mobilisation  à  peu  près  terminée,  Montcalm  commença 
d'acheminer  ses  troupes  vers  le  lac  Saint-Sacrement.  Elles 
étaient  aussi  disparates  que  possible. 

«  Nous  aurons  près  de  8.000  hommes,  —  écrit  Bougainville 
—  dont  1.800  sauvages  nus,  noirs,  rouges,  rugissant,  mugis- 
sant, dansant,  chantant  la  guerre,  s'enivrant,  demandant  du 
bouillon,  c'est-à-dire  du  sang,  attirés  de  cinq  cents  lieues  par 

(i)  Voltaire  n'a  jamais  varié  dans  cette  opinion  dont  l'expression, 
si  misérablement  «  voltairienne  »,  est  restée  comme  un  dard  doulou- 
reux attaché  au  cœur  du  Canada.  (V.  Candide,  ch.  23  ;  lettres 
à  Tronchin,  5  mai  1758  et  à  MJ^^  du  Defifand,  15  octobre  1759  ;  Essai 
sur  les  mœurs,  ch.  151  (p.  409  de  l'édit.  Garnier)  ;  Précis  du  siècle  de 
Louis  XV,  ch.  35).  Le  «  Patriarche  de  Ferney  »,  qui  souhaitait  de  bon 
cœur  que  le  Canada  «  fût  au  fond  de  la  mer  glaciale-,  même  avec  les 
Révérends  Pères  Jésuites  de  Québec  »,  eut  l'indécence,  s'il  faut  en 
croire  Gameau  {Op.  cit.,  t.  II,  p.  338)  s' appuyant  sur  un  article  du 
Public  Advertiser  (28  novembre  1759),  de  célébrer  la  chute  de.  Québec 
par  un  banquet,  suivi  d'une  comédie  et  d'un  feu  d'artifice  dont  la  pièce 
principale  représentait  l'étoile  de  Saint-Georges  brillant  au-dessus  du 
Niagara  ! 


FRANÇOIS    PICQUET    «    LE    CANADIEN    >»  3 1  7 

l'odeur  de  la  chair  fraîche  et  l'occasion  d'apprendre  à  leur  jeu- 
nesse comment  on  découpe  un  humain  destiné  à  la  chaudière. 
Voilà  les  camarades  qui,  de  jour  et  de  nuit,  sont  notre  ombré;  » 
Et,  dans  une  prévision  singulière  d'événements  trop  vite  réa- 
Usés,  il  se  déclare  effrayé  d'avance  «  des  spectacles  affreux  » 
que  ces  guerriers  farouches  préparaient  à  leurs  compagnons 
d'armes  (i). 

L'armée  devait  comprendre,  en  outre  des  Peaux-Rouges, 
six  bataillons  des  régiments  de  la  Reine,  la  Sarre,  Royal- 
Roussillon,  Languedoc,  Guyenne  et  Béarn,  plus  un  détache- 
mentde  la  Marine  et  les  miliciens  de  la  colonie  :  au  total,  7.800 
combattants. 

Avant  de  se  mettre  en  route  de  sa  personne,  Montcalm, 
alla  chanter  la  guerre,  le  9  juillet  au  Lac  des  Deux-Montagnes 
et,  le  lendemain,  au  Sault-Saint-Louis  (2).  Le  12,  il  quittait 


(i)  A  son  frère  (30  juillet  1757).  —  Il  dit  de  même,  dans  ime  lettre  du 
30 également, adressée  à  sa«chère  mamanw.Mi^e  Hérault.fiUe  du  contrô- 
leur Moreau  de  Séchelles  :  «  Nous  comptons  sur  deux  sièges  et  une  ba- 
taille, et...  votre  enfant  frémit  des  horreurs  dont  il  sera  forcé  d'être  le 
témoin.  Difficilement  pourrons-nous  contenir  ces  sauvages  despays  d'en- 
haut,  les  plus  féroces  de  tous  les  hommes  et  grands  anthropophages  de 
leur  métier  !  Ecoutez  un  peu  ce  que  leurs  chefs  sont  venus  dire,  il  y  a 
trois  jours  à  M.  de  Montcalm  :  «  Mon  père,  ne  compte  pas  aisément 
«  que  nous  puissions  faire  quartier  à  l'Anglois.  Nous  avons  des  jeunes 
«  gens  qui  n'ont  point  encore  bu  de  ce  bouillon.  La  chair  fraiche  les  a 
«  amenés  ici  des  extrémités  de  l'univers;  il  faut  bien  qu'ils  apprennent 
«  à  manier  le  couteau  et  à  l'enfoncer  dans  un  cœur  anglois.  » 

(2)  Montcalm  à  la  Marquise  de  Saint-Véran  et  Journal  de  Bougain- 
ville,  II  juillet  1757.  —  Le  général  et  son  aide-de-camp  s'émerveillè- 
rent de  trouver  dans  l'ancienne  mission  de  François  Picquet  des  In- 
diens relativement  civilisés,  grands  cavaliers  («  car  ils  ont  beaucoup  de 
chevaux  »)  et  possédant  en  propre  des  volailles  et  des  champs  cul- 
tivés par  leurs  femmes. —  Bougainville  nous  a  laissé  une  relation  très 
pittoresque  de  la  réception  au  Lac  :  Les  trois  «  nations  »,  qui  formaient 
le  village  :  Iroquois,  Nipissings,  Algonkins,  rangées  sur  la  grève  sous  la 
conduite  de  leurs  missionnaires,  accueillirent  leurs  visiteurs  par  une 
triple  décharge  de  mousqueterie,  puis  les  escortèrent  jusqu'à  l'église 
et  au  presbytère,  où  les  chefs  firent  les  compliments  d'usage.  Dans 
la  soirée,  tous  les  guerriers,  groupés  par  tribus,  s'assirent  en  rond  sur 
des  nattes,  dans  la  salle  du  Conseil,  vaste  cabane  de  trois  cents  pieds 
de  longueur,  éclairée  de  rares  chandelles  qui  projetaient  des  lueurs 
blafardes  sur  les  faces  cuivrées  des  Peaux-Rouges.  De  distance  en 
distance,  des  chaudières  remplies  de  la  «  viande  du  festin  »,  c'est-à-dire 
de  la  chair  des  trois  bœufs  offerts  par  Montcalm. On  eût  dit  un  sabbat 


3l8  UM     DÉFENSEUR    DE    LA    «    NOUVELLE-FRANCE    » 

Montréal,  et,  six  jours  après,  il  parvenait  à  Carillon,  en  même 
temps  que  Rigaud  de  Vaudreuil  et  un  premier  corps 
de  300  Indiens. 

Les  Iroquois  de  La  Présentation  ou  de  la  Galette,  comme 
on  disait  parfois  sans  distinguer  entre  la  nouvelle  mission 
dn  confluent  de  l'Oswégatchie  et  son  annexe  de  la  rive  gauche 
du  Saint-Laurent,  avaient  reçu,  eux  aussi,  une  invitation 
solennelle  à  prendre  part  à  l'expédition.  Cependant,  ils  ne 
parurent  à  Carillon  qu'au  nombre  de  trois  guerriers  (i). 

Ce  détail  est  à  retenir  (2)  :  il  prouve  que  François  Picquet 
ne  partageait  pas  toutes  les  illusions  de  Vaudreuil  et  de  la  plu- 
part des  Canadiens  sur  l'action  des  Peaux-Rouges  pendant 
la  guerre.  Autant  il  était  convaincu  des  services  que  pouvaient 
nous  rendre  des  corps  indigènes,  opérant  en  guérillas  sous 
la  direction  d'officiers  canadiens  ou  français,  rompus  aux 
habitudes  sauvages,  autant  il  réprouvait  l'emploi  des  gros 
bataillons  indiens  dans  une  armée  en  position  d'offensive. 
Comme  missionnaire,  il  redoutait  pour  ses  «  domiciliés  » 
l'influence  pernicieuse  des  sauvages,  idolâtres,  l'oisiveté  des 
camps,  et  même  le  contact,  toujours  funeste  à  des  demi-civili- 
sés, de  nos  soldats  et  miliciens.  De  plus,  son  expérience  des  cho- 
ses militaires  lui  avait  appris  que,  si  des  opérations  de  quelque 
envergure  ne  pouvaient  être  conduites  au  Canada  sans  l'aide 
des  Peaux-Rouges,  ceux-ci  ne  devaient  figurer  qu'en  très 
petit  nombre  dans  une  armée  composée  surtout  d'Européens. 
Leur  rôle  devait  se  réduire  à  effectuer  le  service  des  reconnais- 
sances, à  éclairer  la  marche  de  l'armée,  à  donner  la  chasse  aux 
auxiliaires  de  l'ennemi,  à  fondre  sur  l'adversaire  en  déroute, 

de  sorciers.  Après  les  harangues  des  trois  chefs  de  tribu  et  du  «  gé- 
néral »  Outchick,  qui  dansa  en  hurlant  sa  chanson  de  guerre,  Bougain- 
ville  exécuta  au  nom  de  son  chef  une  pantomime  du  même  goût.  La 
chanson  ne  fut  autre  chose  que  les  mots  :  «  Foulons  les  Anglais  aux 
pieds  »,  cadencés  sur  le  rythme  des  airs  sauvages.  Après,  le  festin 
commença. 

(i)  V.  le  «  Tableau  des  sauvages  qui  se  trouvent  à  l'armée  du  mar- 
quis de  Montcalm,  le  28  juillet  1757,  sous  les  ordres  de  MM.  de  la 
Corne  et  de  Saint-Luc  »,  pièce  annexée  au  Journal  de  M